Normandie. (T.)
[239] Anne de Harcourt, morte sans alliance.
[240] Jean-Louis-François de Ris, seigneur de Charleval. On a de
lui des poésies agréables éparses dans les Recueils du temps;
elles ont été réunies par Saint-Marc, en 1759.
Cette mademoiselle de Beuvron étoit alors une des plus belles personnes
de la cour. Je me souviens que Bois-Robert avoit fait une fois des vers
sur son départ, où il disoit aux autres beautés:
Iris s'en va, vous serez les plus belles.
Une dame disoit à cette occasion à madame de Brégis: «Si je le tenois,
je lui arracherois les yeux.--Ah! madame, dit l'autre, qui se croyoit
beaucoup plus belle, il faudroit donc que je l'étranglasse?» Cette
mademoiselle de Beuvron étoit alors dans sa grande beauté. Héquetot
disoit: «Elle ne veut point laisser tâter; mais, quand elle dort, je
cours vite et je lui prends tout.» Elle fut comme accordée[241] avec un
jeune homme de qualité de Dauphiné, nommé Pressin, neveu de Bouillon La
Mark, qui épousa en secondes noces une tante de mademoiselle de Beuvron.
Ce Pressin avoit quarante mille livres de rente; à la vérité, il avoit
une sœur boiteuse, mal bâtie, à marier; mais il espéroit qu'elle
épouseroit le bon Dieu. Pressin n'avoit encore guère vu le monde; il
étoit brave, mais fanfaron à un point étrange. Cet humeur de
capitan[242] lui a coûté bon; car un soir, soupant chez Cormier avec La
Tour, Roquelaure et quelques autres, il dit tant qu'il n'y avoit que lui
de brave, et que tous les autres n'étoient que des _pagnotes_[243], que
la patience leur échappa presque à tous, et La Tour lui donna un
soufflet. Il les appela Jean...... Tous lui donnèrent sur ses oreilles.
Enfin il appela La Tour. Ils vont coucher tous deux au Roule, avec
chacun un écuyer. Toute la nuit Pressin ne fit que faire des
rodomontades: «La Tour, disoit-il, tu ne tiendras jamais devant
moi.--Nous verrons, disoit La Tour; mais laissez-moi en repos.» Le
lendemain, quand ils furent sur le pré, La Tour lui dit, en mettant un
fossé derrière lui: «Voilà pour vous montrer que je n'ai pas autrement
dessein de reculer.» Pressin mourut quelques jours après des coups qu'il
reçut. Le comte de Clermont-Tonnerre épousa l'héritière; c'est un fort
impertinent _monsieur_; mais il n'est pas poltron. La mère dit: «Ma
belle-fille a quarante ou cinquante mille livres de rente.» La pauvre
mademoiselle de Beuvron, quoique sage et vertueuse, est encore à marier.
[241] En 1650. (T.)
[242] Il s'étoit battu contre La Feuillade, et l'avoit désarmé.
(T.)
[243] Lâches, poltrons. (_Dict. de Trévoux._)
M. ET MADAME DE BLÉRANCOURT.
M. de Blérancourt est Potier[244], d'une bonne famille de la robe: ils
viennent d'un général des finances qui, à la bataille de Ravennes,
demanda une pique à Gaston de Foix, et se battit en homme de cœur.
Blérancourt est cadet de M. de Tresmes[245]. Cet homme a voyagé et a
même fait des livres de ses voyages; mais il y a tant de choses inutiles
que ce seroient trois gros volumes _in-folio_, où il n'y auroit rien de
plus notable que les meilleures hôtelleries d'Italie, d'Espagne et
d'Allemagne, et qui n'apprendroient rien; c'est pourquoi on ne les a pas
imprimés. Il avoit épousé mademoiselle de Vieux-Pont, qui étoit une
femme qui s'étoit mise à étudier. Bergeron, chanoine de je ne sais
où[246] (M. Despesses, dont il avoit été précepteur, lui avoit fait
donner cette prébende), fut celui dont elle se servit pour s'instruire.
Elle a fait, dit-on, un _Discours de l'amour conjugal_; mais on ne l'a
point vu. Bergeron demeura avec elle tout le reste de sa vie. Ce
bonhomme aimoit fort les voyages: il tint Pyrard[247] deux ans à
Blérancourt; de temps en temps il le faisoit parler des mêmes choses,
et marquoit ce qu'il lui disoit pour voir s'il ne vacilloit point; car
Pyrard n'étoit qu'un brutal et qu'un ivrogne. C'est ainsi que le
bonhomme Bergeron a fait le livre des _Voyages de Pyrard_[248]: il prit
tout ce soin-là parce que c'est la seule relation que nous ayons des
Maldives. Ce bon vieillard n'y mit point son nom, non plus qu'à la
première partie de Vincent Le Blanc[249], qu'il écrivit aussi tout de
même, car les autres parties ne valent rien; et quelqu'un, après la mort
de M. de Peiresc, chez qui étoit ce manuscrit, y a ajouté le reste pour
grossir le volume. Il y a encore un traité des navigations de la façon
de M. Bergeron, au bout de la Conquête des Canaries par
Bethencourt[250].
[244] Bernard Potier, seigneur de Blérancourt, lieutenant-général
de la cavalerie légère de France, marié à Charlotte de
Vieux-Pont, dame d'Annebaut, morte en 1646.
[245] René Potier, duc de Tresmes.
[246] Pierre Bergeron, né à Paris.
[247] François Pyrard, voyageur françois. Il publia, en 1611, son
_Discours du Voyage des François aux Indes orientales_, etc., un
volume in-8º, dédié à la Reine régente.
[248] Cette édition, beaucoup plus ample, parut en 1615, en deux
volumes in-8º.
[249] Vincent Le Blanc naquit à Marseille vers 1553. Il a voyagé
pendant quarante-huit ans, et n'a rien publié de son vivant.
[250] Jean de Bethencourt, qui agissoit pour Robert de
Braquemont, son beau-frère, découvrit, vers 1402, Lancerote, Fer
et Fortavanture, qui font partie des Canaries. Il paroît que
Bethencourt tint ces îles en fief de la couronne de Castille.
C'est un point fort obscur qui n'a pas été éclairci par
l'_Histoire de la conquête des Canaries_, publiée en 1630 par
Galion de Bethencourt. (Voyez les _Recherches sur les Voyages et
les Découvertes des navigateurs normands_, par M. Estancelin;
Paris, 1832, p. 17 et 157.)
Ce fut cette madame de Blérancourt, qui bâtit la maison de Blérancourt
en Picardie[251]. On dit qu'elle la fit quasi toute défaire pour réparer
un défaut, de peur qu'on ne dît que madame de Blérancourt avoit fait
une faute. Elle mourut sans enfants, et son mari ne s'est point remarié.
Il n'y a guère d'homme au monde plus avare: il a, dit-on, quatre-vingt
mille livres de rente; cependant il est vêtu comme un gueux. Il ne va
plus qu'à cheval sur une selle à piquer[252], monté sur un gros roussin;
à la campagne, pour tout manteau de pluie, il a un manteau doublé de
panne, et de petites bottes de maroquin à pont-levis. Il mange sur un
escabeau, et fait fort méchante chère. Il disoit une fois: «Ah! cela
c'était du temps que j'allois en carrosse.» Croiriez-vous après cela que
cet homme ne thésaurise pas; non, il se laisse piller par ses gens; il
doit même quelque chose. Un homme à qui il doit quelque rente lui alla
demander trois années d'arrérages. «Eh, lui dit-il, monsieur, ne me
pressez pas. Si vous saviez ma nécessité, vous auriez pitié de moi.» Une
fois qu'il fut payer, au bureau de l'Hôtel-Dieu, je ne sais quelle rente
dont il est chargé, il demanda en grâce qu'on lui donnât un homme pour
le faire passer gratis sur le pont[253], où l'on paie un double, et il
fallut lui en donner un. A la vérité, il entretient sa nièce de Tresmes
et son équipage à Blérancourt à ses dépens.
[251] Blérancourt est situé auprès de Noyon. (_Voyez_ plus haut,
tom. 4, p. 55.) Ce beau château a été gravé par Israel Silvestre.
[252] La _selle à piquer_ est une selle propre au manége, dont
les battes de devant et de derrière sont plus élevées, afin de
tenir le cavalier plus ferme. (_Dict. de Trévoux._)
[253] Le Pont-au-Double, derrière l'Hôtel-Dieu de Paris.
Il y a sept ou huit ans que Frémont, neveu de d'Ablancourt, dîna chez le
maréchal de L'Hôpital; cet homme y dînoit aussi; Frémont lui servit du
saumon. Après dîner, il faisoit mille caresses à ce garçon, et disoit
sans cesse: «Il m'a nourri, il m'a nourri.» Enfin Frémont lui demanda
ce que cela vouloit dire. «C'est, lui dit-il, que vous m'avez donné du
saumon par où je l'aime.»
AUTRES AVARES.
Un vieux garçon, connu à la cour, nommé Voguet, avoit tant fait, qu'il
avoit obtenu un logement au-dessus de Mademoiselle dans le château des
Tuileries: il n'avoit ni valet ni servante, couchoit dans un lit à
l'indienne, comme les matelots[254]. Le tonneau où il mettoit son vin
lui servoit de table. Un cabaretier, tous les deux mois, remplissoit son
tonneau, et tous les dimanches lui apportoit un potage avec une volaille
dessus. Ce jour-là il mangeoit la soupe, et de la volaille il vivoit
tout le reste de la semaine.
[254] Un hamac.
Chevalier, premier président de la Cour des Aides, oncle de feu madame
de Maisons, et dont le président de Maisons d'aujourd'hui a tant eu de
bien, sachant qu'on alloit mettre les quarts d'écus à vingt sous,
emprunta une grosse somme en quarts d'écus à seize sous, et la rendit
quelques jours après à vingt sous. Montmort[255] le riche, père du
maître des requêtes, en fit autant à une de ses bonnes amies, et lui
renvoya le même sac après en avoir ôté ce qu'il y avoit de profit.
[255] Habert de Montmort.
Boulanger, président des enquêtes, si je ne me trompe, qu'on appeloit
Boulanger _Paranture_, car il disoit toujours _paranture_, au lieu de
_par aventure_, étoit un illustre avaricieux. Il disoit: «J'ai
quatre-vingt mille livres de rente; je crèverai ou j'en aurai cent.» Il
en eut cent, et puis creva.
Le frère de Sarrau, le conseiller, qu'on appeloit de Boinet, du nom
d'une terre, avoit voyagé en Egypte. On dit que, voyant la peste
s'augmenter fort au grand Caire, où il étoit, il acheta une bière de
bonne heure, de peur qu'elles ne fussent trop chères. Quand sa première
femme mourut, il mit à part le pareil du drap dont elle fut ensevelie,
afin qu'on le prît pour lui, pour ne pas dépareiller les autres; au même
temps, il se vouloit jeter par les fenêtres. Accordez cela. Sa première
femme étoit propre et lui n'étoit curieux qu'en linge sale. Quand il
pouvoit s'empêcher de prendre une chemise blanche, il disoit: «Bon,
voilà un sou épargné.» Il avoit un vieux chapeau qui battoit de l'aile
et qui avoit les bords une fois trop grands; pour les lui faire rogner,
il fallut envoyer crier devant chez lui: _Rognures de chapeau à vendre_.
Aussitôt il rogne le bord de son chapeau; mais, quand il voulut appeler
l'homme, il n'y étoit plus. Au reste, c'étoit un bel esprit; il eut
trois ans entiers un maître pour lui montrer le tric-trac, mais il ne
put jamais venir à bout de l'apprendre.
Il y a ici un avocat, banquier en cour de Rome, nommé Cousturier; c'est
le plus grand arabe du monde, mais il est habile et en réputation; de
sorte que, quoiqu'il prenne plus que les autres, beaucoup de gens
pourtant vont à lui. Il épousa sa servante, étant déjà fort riche; il
disoit: «Je lui ferai porter le damas si je veux.» Présentement il a
quatre cent mille écus de bien, et ne dépense pas cinq cents livres tous
les ans. Toute son ambition c'est de vivre assez pour mourir riche de
deux millions, et il n'a point d'enfants[256].
[256] On lit au manuscrit la variante suivante: «Cousturier,
avocat, banquier en cour de Rome, est un corsaire, mais parce
qu'il a de la réputation, beaucoup de gens vont à lui; il ne
dépense pas trois doubles; il a un million de bien, et il n'a
point d'enfants. Il dit qu'il veut avoir la gloire de laisser
deux millions, et tous les ans il constitue vingt-cinq mille
écus.»
MADAME DE BRETONVILLIERS
ET LAMBERT.
Un nommé Le Ragois, d'une honnête famille d'Orléans, se mit dans les
affaires, fut secrétaire du Conseil, et fit une prodigieuse fortune;
c'est lui qui a bâti cette belle maison à la pointe de l'Ile Notre-Dame,
qui, après le sérail, est le bâtiment du monde le mieux situé[257].
C'était un assez bon homme et assez charitable; mais je ne crois pas
qu'on puisse gagner légitimement six cent mille livres de rente, comme
on dit qu'il avoit. A la vérité, je crois qu'il y avoit du méchant bien
parmi cela; d'ailleurs un secrétaire du Conseil, qui se mêle de partis,
est punissable. Il avoit une belle femme et qui a été long-temps belle:
elle l'a bien fait cocu aussi; elle le battoit même quelquefois, et ne
faisoit que criailler, elle qui n'avoit rien eu en mariage. Le jour de
ses noces, quoiqu'elle fût rousse, le gouverneur d'Orléans envoya prier
qu'on la laissât venir à un bal qu'il donnoit à un prince étranger. Elle
avoit le plus beau teint qu'on ait jamais vu. La Trousse, qui mourut en
Catalogne, lui a bien coûté: elle étoit avare en diable. Un jour qu'on
jouoit chez elle, quelqu'un donna une pistole d'Espagne pour avoir des
jetons. Elle la prit, et en mit une d'Italie en la place; il se trouva
que la pistole d'Espagne étoit fausse. Après la mort de son mari, elle
étoit magnifique en habits plus que jamais; elle alloit épouser
Bournonville, qui a épousé mademoiselle de La Vieuville; mais elle
mourut subitement.
[257] Ce bel hôtel, qui est devenu une brasserie, porte encore le
nom de _Bretonvilliers_. On sait que l'île Saint-Louis s'appeloit
alors _île Notre-Dame_, parce que très-anciennement elle avoit
appartenu aux évêques de Paris.
Madame de Bretonvilliers, sa belle-fille, est fille de la présidente
Perrot; c'étoit une fort belle personne. Les enfants l'ont gâtée.
Lambert le riche[258], maître des comptes, devint amoureux d'elle; il la
demanda au père et s'obstina, lui qui a cent mille livres de rente, à
vouloir avoir vingt-cinq mille écus au lieu de cinquante mille livres.
Depuis il continua de la voir; et le président, assez mal à propos, alla
loger dans une de ses maisons dans l'Ile[259]. Le Ragois, fils de madame
de Bretonvilliers, autre maître des comptes, s'en étoit épris à la
campagne, il y avoit environ six mois, et, l'ayant fait trouver bon à sa
mère, il la demanda quoiqu'il ne soit pas moins avare que l'autre. On
avertit Lambert que l'affaire s'avançoit. «Voire, dit-il, cela m'est
_hoc_ quand je voudrai.» Cependant la parole se donne. Voilà Lambert
enragé: il envoya offrir de donner cent mille écus par contrat de
mariage, et de mettre pour cela des pierreries entre les mains du père
pour assurance. Celui qui fut faire cette offre étoit un maître des
comptes nommé Le Boulez; il s'adressa aussi à la fille, et lui dit: «Et
vous, mademoiselle, après avoir tant de fois promis à M. Lambert que
vous n'en auriez jamais d'autre....» Elle l'interrompit et dit que cela
étoit faux. Le président s'échauffa, et, si l'autre n'eût filé doux, il
y eût eu du bruit. On se moqua terriblement du pauvre Lambert, et toutes
les dames de l'Ile lui envoyèrent des bouquets de sauge. Il voulut
parler de lettres, et faire le _Roquelaure_, cela redoubla la moquerie.
Depuis il épousa mademoiselle de Verderonne[260], belle et sotte, mais
bonne femme. Présentement Bretonvilliers, sans ce qu'il peut espérer
encore, car le dévot n'aliène point son fonds, a cinquante mille écus de
rente; c'est une pauvre espèce d'homme. Il fait des meubles magnifiques,
et au même temps il brûle de l'huile par épargne dans la chambre de ses
enfants.
[258] Claude-Jean-Baptiste Lambert de Thorigny, président à la
chambre des comptes.
[259] On appelle encore cette maison l'hôtel Lambert. La galerie
et les appartements ont été peints par Le Sueur et par Le Brun,
qui y ont rivalisé de talent. Beaucoup de chefs-d'œuvre qui
l'embellissoient en ont été enlevés, et font aujourd'hui partie
de la collection de France. (_Voyez_ la description de cet hôtel
dans les _Antiquités de Paris_ de Sauval, t. 2, p. 222.)
[260] On a dit que Boulanger, fils de Boulanger _Paranture_, y
vouloit aussi penser. (T.)
D'HOZIER[261].
D'Hozier est un pauvre gentilhomme de Provence qui est l'homme du monde
le plus né aux généalogies. Il avoit une charge de nouvelle création: il
étoit généalogiste du Roi, juge et surintendant des blasons et armes de
France. Pour l'éprouver, un jour Le Pailleur[262], comme il dînoit chez
la maréchale de Thémines: «Or ça, me diriez-vous bien la race d'un M. de
La Forest?--Est-ce, dit-il, La Forest de Montgommery, La Forest ceci, La
Forest cela? Il y en a tant en Normandie, tant en Picardie.» Il lui en
dit trente. «Non, c'est vers Dreux.--Ah! c'est donc La Forest-Fay?--Oui,
mais c'est un hobereau de cinq cents livres de rente.--Cela est vrai,
mais il est de bonne maison; il vient d'un chevalier, il a tant de
sœurs, etc.» Des familles de Paris il en sait tout autant. Une sœur de
la maréchale survint. «Il faut, lui dit-il, que vous vous nommiez
_Jeanne_, et votre fils _Henri_[263].» Et il lui dit qui elle avoit
épousé, et combien son mari avoit de frères et de sœurs.
[261] Pierre d'Hozier, né à Marseille en 1592, mort à Paris en
1660.
[262] _Voyez_ l'Historiette de Le Pailleur, au t. 3, p. 237.
[263] Ce ne sont pas les noms. Je les ai oubliés. (T.)
Le feu Roi[264], qui étoit malin, quand il voyoit le carrosse de
quelque nouveau venu, il appeloit d'Hozier. «Connois-tu ces
armes-là?--Non, Sire.--Mauvais signe pour cette noblesse,» disoit le
Roi. Saint-Germain Beaupré avoit des fleurs de lys d'argent sans
nombre. Il a voulu que cela ait été des fleurs d'or. D'Hozier disoit:
«Ce sont donc des fleurs de lys d'argent _doré_?» Il pria Boisrobert
de changer un endroit d'une épître où il y a, en parlant de ceux de
Normandie:
Et les plus apparents
Payoient d'Hozier pour être mes parents.
[264] Louis XIII.
Il vouloit qu'on mît _prioient_; mais _payoient_ est tout autrement
joli, et est dans la vérité, car d'Hozier se fait bien payer[265].
[265] Pierre d'Hozier et ses successeurs sont cependant regardés
comme des généalogistes consciencieux et sévères. Chérin a marché
sur leurs traces; mais depuis La Chesnaye des Bois, que de gens
complaisants se sont livrés à l'art héraldique!
MADEMOISELLE TANIER
ET SA FILLE.
Mademoiselle Tanier étoit fille d'un juge de Saint-Lazare; elle étoit
belle, mais de complexion si amoureuse, qu'elle fut débauchée par un
laquais de son père à l'âge de dix ans; le père fut si sot que de
poursuivre le laquais, qui fut pendu devant sa porte. Elle fut mariée à
un petit homme, nommé Tanier, qui étoit avocat. Cette femme fit
galanterie avec feu M. l'archevêque de Paris et plusieurs autres: elle
avoit une fille qui étoit fort jolie. Un jeune homme, fils d'un maître
des requêtes, nommé de Chaulne, mais l'un des cadets, s'avisa que cette
fille ne seroit pas mal son fait, car la mère avoit amassé du bien; il
se rend familier dans la maison. La mère avoit conservé son humeur
riante; il lui faisoit des présents de friandises, les menoit à la
promenade, et donnoit toujours la collation. Il fit si bien, qu'il gagna
la fille, l'enleva et la mena en Hollande. Là, elle eut un garçon; elle
devint grosse encore une fois, mais elle accoucha d'un monstre qui étoit
demi-homme et demi-chien. On a cru que cela venoit de ce qu'elle avoit
toujours un petit chien dans son giron. Chaulne, quelque temps après,
mourut de maladie. Elle revient et va à Abbeville trouver le frère aîné
de son mari, qui étoit intendant de la justice en Picardie. Il la reçut
fort bien, la logea chez un homme de ses amis, et lui conseilla de ne se
laisser voir à personne jusqu'à ce qu'on eût fait sa paix; même il donna
ordre à son hôte d'empêcher qu'on ne la vît. Elle n'y fut pas pourtant
long-temps, qu'un gentilhomme, nommé La Bretonnière, chambellan de M.
d'Orléans, et neveu de Bellebrune, gouverneur de Hesdin, sut qu'une
belle et riche veuve étoit logée chez un tel à Abbeville. Cet homme
étoit de sa connoissance; il y va et il le gagne. Elle témoigna qu'elle
craignoit fort que l'intendant ne le sût. Bretonnière lui offre la
faveur de son oncle le gouverneur de Hesdin, lui fait accroire que cet
oncle est tout puissant, et qu'il la remettra bien avec sa mère; après
il la persuada de se retirer à Hesdin; qu'on lui enverroit un carrosse à
six chevaux, et des femmes pour la servir. Elle se laisse conduire à
Hesdin, où, peu de temps après, elle se résout à épouser le cavalier,
pourvu qu'il ait le consentement de M. et de mademoiselle Tanier. Il
vient à Paris et s'adresse à une de ses amies, nommée madame de
Monthlin, qui étoit de la connoissance de la Tanier. Cette dame fait la
proposition. La Tanier monte sur ses grands chevaux, dit qu'il y avoit
plus de quatre maîtres des requêtes après elle pour avoir sa fille, etc.
La Bretonnière va lui-même pour lui parler. Elle le rejeta, et, après
lui avoir dit cent rebuffades, tout d'un coup en adoucissant sa voix,
elle lui demande si sa fille étoit toujours belle. «La plus belle du
monde, madame, répondit-il.--Ah! monsieur, reprit-elle, si ma fille
n'étoit pas si belle, elle ne seroit pas si malheureuse: sa beauté est
cause de tous ses maux.» Le gentilhomme s'en retourna, et il fit si bien
qu'il épousa la demoiselle, quoiqu'il n'eût point apporté de
consentement. Il vint après avec sa femme à Paris, où il employa tout le
monde pour gagner la mère, car le père étoit toujours de l'avis de sa
femme. Mademoiselle l'en pria par plusieurs fois; cela ne servit de
rien. On dit qu'une fois en leur parlant elle s'adressoit, comme de
raison, au mari; lui qui étoit le meilleur petit homme du monde, ne
s'échauffoit pas autrement; mais sa femme lui disoit par-derrière:
«Mettez-vous donc en colère, de par le diable!» Enfin on plaida pour
rompre le premier mariage. Chaulne, le père, par intérêt, vouloit que la
sentence rendue par contumace contre feu son fils subsistât. La chose
réussit comme il le souhaitoit, le mariage fut cassé; mais l'amende ne
fut point appliquée au père ni à la mère de la fille, parce que, comme
j'ai dit, cette mère avoit reçu des présents de ce jeune homme, mais on
l'appliqua à l'enfant pour ses aliments. Ne voilà-t-il pas d'honnêtes
gens de faire déclarer leur fille g....? L'affaire avec le temps
s'accommoda avec La Bretonnière.
DULOT.
Dulot étoit un prêtre de Normandie qui, étant précepteur de l'abbé de
Tillières[266], au lieu de dire: _Dominus vobiscum_, dit: _L'abbé de
Tillières, vous êtes un sot_. On s'aperçut par là qu'il devenoit fou. Ce
fut en partie l'amour qui lui fit tourner la cervelle: il aimoit
certaine femme appelée Madelaine Quipel; et, quand une fois il se fut
mis à extravaguer, lorsque la lune étoit au plein, il disoit que madame
Quipel étoit dedans. Cette femme avoit un fils; il se mit dans la tête
que c'étoit un prophète, et qu'il étoit son précurseur; d'autres fois il
l'appeloit le Roi romain, et se disoit précurseur du Roi romain. Dans
cette fantaisie, il va à Rome. Il partit d'ici à pied avec cinq sous, et
il en revint avec dix. Il disoit qu'il étoit cardinal noir, et ne voulut
pas aller à Rome à quelques années de là avec l'abbé de Retz, à qui il
étoit, parce que, disoit-il, je ferois tort à mon maître, car, comme
cardinal noir, il faudroit que je passasse devant lui[267]. Il avoit su
quelque chose et avoit l'esprit vif; il faisoit des bouts-rimés, dont
il est l'inventeur, avec une facilité admirable. Sa méthode étoit de se
mettre un sujet dans l'esprit et d'y faire venir ses rimes du mieux
qu'il pouvoit, et certainement c'est le plus court chemin. Il faisoit
aussi d'autres vers assez plaisants, témoin le cantique de
l'Epiphanie[268] qu'il chantoit sur je ne sais quel air; il y avoit plus
de trois cents vers. En je ne sais quelle pièce au pape, il lui disoit:
Jusqu'où s'étend votre empire Bougrin.
[266] Tillières, beau-frère du maréchal de Bassompierre. (T.)
[267] Sarrasin, dans le _Dulot vaincu, ou la Défaite des
bouts-rimés_, suppose, poétiquement, qu'il étoit fils de Le
Herty, fou célèbre des Petites-Maisons, chanté par Colletet dans
une de ses épigrammes. Voici le passage de Sarrasin:
Quand l'illustre Herty fut privé de la vie,
Dulot, son fils, pressé d'une plus noble envie
Que de veiller oisif proche de ses tisons,
Et borner son empire aux Petites-Maisons,
Tenta de renverser, par ses vers frénétiques,
Le trône glorieux des poèmes antiques, etc.
Voici l'épigramme de Colletet, que nous citons comme l'une des
meilleures de son Recueil:
_Pour L'Herty, fou sérieux des Petites-Maisons._
J'ai connu de grands personnages,
Je me suis trouvé chez les sages,
Où la philosophie abondoit en raisons;
Mais, ou je sens l'effet de ma raison blessée,
Ou la grande sagesse a quitté le Lycée,
Pour ne plus habiter qu'aux Petites-Maisons.
(_Épigrammes de Colletet_; Paris, 1653, p. 213.)
[268] Ce cantique est perdu. Il ne paroît pas avoir été imprimé.