Or, il arriva une assez plaisante histoire au commencement de la régence

à cette madame Aubert avec un fou de marquis Palavichine. Cet homme,

fort affectionné à la France, avoit traité le maréchal d'Estrées à

Gênes, à son retour d'Italie, et lui avoit fait tous les régals

imaginables; sur cela il vient en France avec sa femme, et il prétendoit

qu'à cause de son zèle pour cet état, on lui donneroit le gouvernement

d'Ast, en Piémont. Comme il étoit ici, Quillet lui fit accroire en une

débauche que les dames en France étoient de la meilleure composition du

monde, qu'il n'y avoit qu'à les trouver seules. «_Per Dio_, dit le

marquis, _mi fate un gran servizio, perché voglio ben a quella madama

Aubert_.» Ils étoient voisins. La première fois qu'il rencontra madame

Aubert toute seule, il ferma bien soigneusement la porte au verrou, et

en son baragouin il lui dit qu'il y avoit long-temps qu'il étoit

amoureux d'elle, et qu'ayant trouvé l'occasion il ne la vouloit pas

laisser échapper. D'abord elle se mit à rire; mais, voyant qu'il

s'échauffoit dans son harnois, elle lui dit bien sérieusement que, s'il

ne se retiroit elle lui feroit jeter tant de seaux d'eau sur le corps,

qu'il ne seroit plus si échauffé. Le petit homme fut tout glorieux de se

retirer. Elle conta l'aventure à tout le monde, et le pauvre marquis fut

quelque temps sans se montrer. Le maréchal d'Estrées lui dit: «Mais, M.

le marquis, croyez-vous qu'on donne un gouvernement à vous qui n'avez

jamais été à la guerre? vous devriez au moins faire une campagne.--_Si,

si_, répondoit-il, _voglio andar alla guerra co' miei amici, col Turpèz

e col Teminèz_[219].» Il n'y alla pourtant point, et sa femme le voyant

obstiné à demeurer ici, s'en retourna à Gênes. Au blocus de Paris il fut

battu deux fois, comme il se vouloit sauver en habit déguisé, et il

contoit cela comme s'il eût rendu un grand service à la France. A

Saint-Germain, faute d'argent, il couchoit dans un carrosse, et le matin

il ne faisoit que secouer les oreilles et aller chercher à manger où il

pouvoit. Enfin, en 1652, il s'en retourna en son pays; il y pouvoit

vivre fort à son aise; mais peut-être la sotte dépense qu'il a faite ici

l'auroit-elle incommodé. Sa femme est une personne raisonnable[220].

[219] Tourpes est cadet d'Estrées, et Thémines est fils de la

maréchale de ce nom. (T.)--Le marquis de Tourpes étoit Jean,

comte d'Estrées, qui devint maréchal et vice-amiral de France.

[220] On a vu (t. 4, p. 186) dans l'Historiette de Souscarrière,

dit _chevalier de Bellegarde_, et _marquis de Montbrun_, que cet

intrigant fut reconnu pour être le fils naturel du duc de

Bellegarde, et de Michelle ou Léonarde Aubin, ou Aubert. On ne

sait pas le nom de la pâtissière, véritable mère du personnage;

mais il sembleroit que, pour ne pas la compromettre vis-à-vis de

son mari, on auroit non-seulement donné un père à Souscarrière,

mais encore une mère, et que cette mère auroit été madame Aubert,

celle-là même avec laquelle le duc avoit des relations depuis

long-temps. Ce sont des roueries dignes de la _Régence_.

LE COMTE DE MONTSOREAU.

Ce comte de Montsoreau, dont nous voulons parler, étoit le fils de celui

dont Henri III se moqua de ce qu'il souffroit que Bussy d'Amboise le fît

cocu. Le Roi haïssoit Bussy à cause de la reine Marguerite. Le comte,

irrité de cela, s'en va en Anjou, fait par force écrire une lettre par

sa femme à Bussy qui vient, puis il les tue tous deux[221]. J'ai ouï

conter que ce Bussy étant un jour allé voir les bêtes des Tuileries avec

des dames, il y en eut une assez imprudente pour l'obliger à lui aller

quérir son gant qu'elle avoit laissé tomber dans la loge d'un lion. Il y

fut l'épée à la main, reprit le gant sans que le lion branlât, et, en le

rendant à la dame, il lui en donna un petit coup sur la joue, et lui

dit: «Tenez, et une autre fois, n'engagez point des gens de cœur mal à

propos.»

[221] Ce fait se passa le 10 août 1579. (_Journal de Henri_ III,

tome 45, p. 191 de la première série de la _Collection des

Mémoires relatifs à l'histoire de France_.) L'Étoile ne dit pas

que la femme de Montsoreau ait aussi été tuée par son mari.

Le fils de ce massacreur de gens étoit un homme fort violent, un grand

faux-monnoyeur et un grand tyran. Il avoit vingt satellites qui

rançonnoient tout le voisinage; avec cela il étoit espiègle. Un jour,

comme il étoit à la chasse, deux pauvres marchands de toile passèrent

auprès du relais. Ils leur voulurent faire accroire qu'ils l'avoient

rompu, et leur vouloient donner le relais[222]. Comme ces marchands

crioient merci, deux vieilles fausses-saunières[223] parurent: le comte

leur fait ôter leur sel, et condamne les deux marchands à leur faire _la

chosette_; mais les pauvres gens n'avoient pas autrement envie de rire.

Enfin il les laissa aller.

[222] Il s'agit ici d'un relais de chiens de chasse. _Donner le

relais_, c'est _lâcher les chiens_; ce n'étoit rien moins que de

faire courir la meute sur ces pauvres marchands.

[223] Des femmes qui fraudoient les gabelles, qui faisoient la

contrebande du sel.

Il se rencontra une fois chez un hôtelier à qui un sergent vint apporter

un exploit. «Comment, lui dit-il, apporter un exploit à un homme chez

qui je loge!» Il le prend, dit qu'il le falloit condamner à être pendu,

fait des juges de ses coupe-jarrets. On le condamne. «Il faut, dit-il,

le confesser, et pour le communier, lui faire avaler son exploit.» On

fait un capuchon avec le collet d'un manteau. «Oui-da, dit le sergent,

qui faisoit le bon compagnon, quoiqu'il passât assez mal son temps,

j'avalerai fort bien mon exploit, pourvu qu'on me donne un verre de vin

par-dessus.--Va, lui dit le comte, tu communieras cette fois sous les

deux espèces.» Effectivement ils lui firent avaler son exploit en petits

morceaux, et puis le laissèrent aller.

A une levée de loups, un des chasseurs, par mégarde, en avoit blessé un

autre; un chirurgien le pansa et le guérit. Le comte le paya

plaisamment; parce que cet homme avoit fait donner un exploit au blessé,

il le prit un jour qu'il le rencontra, le gourma tout son soûl, et lui

cracha je ne sais combien de fois dans la bouche. Enfin une g.... qu'il

entretenoit vengea tant de gens que ce violent avoit outragés; car,

enragée de ce qu'il maltraitoit un de ses gens dont elle étoit

amoureuse, elle découvrit grand nombre d'instruments à faire la fausse

monnoie qui étoient cachés dans un bois. Le comte, poursuivi pour cela

et pour bien d'autres choses, se sauva en Angleterre, où il mourut après

avoir été décapité en effigie.

Son fils, à l'âge de quinze ans, pour éviter d'être ruiné entièrement,

fut obligé d'épouser la nièce du lieutenant criminel du Mans, qui

accommoda toutes choses. Cette femme est habile et a nettoyé les

affaires de son mari: je crois qu'il peut avoir vingt-cinq mille livres

de rente, au moins, en belles terres; mais ce n'est rien au prix du

temps passé. Leur nom est de Chambres[224]. C'est une bonne maison; il

n'a qu'une fille: c'est un pauvre homme, mais il n'est nullement

violent. Il fit une fois une campagne en Hollande, et, par malice, de

jeunes gens le firent marcher armé de pied en cap à cheval tout un jour

d'été en allant par pays, afin, lui disoient-ils, de s'accoutumer à la

fatigue; ils s'en jouoient.

[224] Ce nom est incertain, il faut peut-être lire _de Chambas_;

dans le doute, nous avons écrit ce nom comme il l'est dans la

note du _Journal de Henri_ III, au lieu déjà cité.

MADAME DE VERTAMONT.

Un riche auditeur des comptes, nommé Quatresous, avoit une terre appelée

Montanglos, auprès de Coulommiers, en Brie, dont il étoit natif, et où

il demeuroit huit mois de l'année; car, étant doyen des auditeurs de son

semestre, il avoit bien des priviléges et ne faisoit séjour à Paris que

le moins qu'il pouvoit. Cet homme étoit marié et avoit des enfants;

mais, parce que sa femme et lui ne pouvoient compatir ensemble, ils se

séparèrent volontairement de corps et de biens. Les garçons, qui étoient

deux, demeuroient avec le père, et une seule fille qu'ils avoient

demeuroit avec la mère. Il peut y avoir dix-sept ans que cette femme,

pour épargner un peu, car elle n'étoit pas la plus réglée du monde,

alla demeurer un automne avec son mari, et y mena sa fille. Elle ne fut

pas plus tôt à Coulommiers, qu'un jeune gentilhomme, nommé Plénoches,

qui avoit été nourri page de M. de Longueville, et qui étoit devenu son

petit favori, se rendit familier dans la maison. Quelques jours après il

donna la collation aux dames de la ville, à ce qu'il disoit, mais en

effet à mademoiselle Quatresous. La collation étoit belle, car c'étoit

de la façon des officiers de M. de Longueville, qui étoit alors à

Coulommiers[225]. Patru alla un jour voir mademoiselle Quatresous, qui

étoit jolie; il étoit ami de ses frères, et, comme ils se promenoient

dans les allées du château, ils rencontrèrent M. de Longueville qui leur

parla fort civilement. Patru s'étoit un peu éloigné par respect; M. de

Longueville demanda à la pucelle si ce gentilhomme-là n'étoit pas son

serviteur; elle lui répondit qu'elle n'avoit point de serviteur. «Je

vous en veux donc donner un,» répliqua-t-il. Et après il leur laissa

continuer leur promenade. Cependant Montanglos[226], le frère aîné,

conseiller au Parlement, entendit dire qu'on cajoloit sa sœur à

Coulommiers; il part et va coucher à Pommeuse, chez Patru, à qui il

conte qu'étant allé dire adieu à M. de Longueville, qui partoit pour

Coulommiers, il en avoit reçu mille amitiés. Patru lui conte ce qu'il

avoit vu, et conclut que M. de Longueville vouloit faire épouser sa

sœur à Plénoches. Montanglos dit qu'il n'y consentiroit jamais, et

qu'il vouloit en parler à M. de Longueville. Patru lui dit qu'il s'en

gardât bien, qu'il n'y avoit rien à faire qu'à ramener vite la fille à

Paris. Le conseiller ne le voulut pas croire, et part pour aller à

Coulommiers: en chemin il rencontre le bailli qui venoit de la part de

M. de Longueville lui dire qu'on lui avoit fait entendre qu'il ne

vouloit point venir à Coulommiers, et qu'il le prioit de prendre la

peine d'y faire un tour. Il va voir M. de Longueville, qui depuis

prétendit que Montanglos lui avoit promis de le servir en cette affaire.

Patru avoit prédit que cela arriveroit. M. de Longueville parle ensuite

au père, lui représente l'avantage de l'alliance de la famille dans

laquelle il entreroit, ce que Plénoches pouvoit espérer de son amitié,

et ajoute qu'il donneroit autant à ce garçon que M. Quatresous à sa

fille. Le bourgeois, au lieu de lui dire qu'il avoit résolu de s'allier

avec quelqu'un de la robe, pour appuyer d'autant son fils dans le

Parlement, lui alla sottement faire une bravade, et dit qu'il donneroit

cinquante mille écus à sa fille. «J'en donnerai autant à Plénoches,»

répondit M. de Longueville. Voilà donc le vieillard pris par le bec: il

fait des difficultés pour se débarrasser, il demande ses sûretés pour la

dot, etc.

[225] Le château de Coulommiers, dont il n'existe plus rien,

appartenoit au duc de Longueville. Madame de Lafayette a placé

dans ce château plusieurs des scènes de son roman de _la

Princesse de Clèves_.

[226] On faisoit un conte de lui quand on marqua les sous avec

une fleur de lys pour les faire valoir cinq liards; il dit à une

fille: «Eh bien! je vaux cinq sous à cette heure, quoique je ne

m'appelle que Quatresous.--Oui, dit-elle; mais il faut auparavant

vous donner la fleur de lys.» (T.)

Cependant on conseille à Plénoches d'avoir une promesse de mariage de la

fille: il étoit bien fait; elle étourdie et sa mère aussi; il en a une

signée de la fille et de la mère, à condition toutefois qu'elle seroit

déposée entre les mains du Père gardien des Capucins. Plénoches fit

courir le bruit de cette promesse, afin que cela obligeât le père à

passer outre. Quand Montanglos vit cela, il se résolut à enlever sa

sœur; mais ce dessein fut éventé, et M. de Longueville fit fermer les

portes de la ville, se plaignit de la défiance qu'on témoignoit, et leur

dit qu'il ne prétendoit forcer personne. Il demanda qu'on laissât la

mère et la fille huit jours dans le château avec mademoiselle de

Longueville, qui devoit arriver ce soir-là (il étoit veuf alors), et

qu'après ils emmèneroient la demoiselle où il leur plairoit. On ne put

lui refuser ce qu'il demandoit. Voilà la mère et la fille dans le

château. C'est là que Plénoches prétend avoir eu toutes sortes de

privautés avec elle. Au bout de huit jours, le conseiller les ramena à

Paris. Plénoches, accompagné de cinquante chevaux, et le plus leste

qu'il put, voltigeoit sur les coteaux voisins, et saluoit sa maîtresse à

coups de pistolet: Montanglos dit que, tandis que cette galanterie dura,

il n'étoit pas sans inquiétude; au bout de deux lieues ils se

retirèrent.

Quelque temps après leur arrivée à Paris, Vertamont, depuis conseiller

au Parlement, homme fort avare, qui avoit été commis de l'Épargne sous

La Bazinière, de la femme duquel il étoit parent, se résolut d'épouser

mademoiselle Quatresous, quoiqu'on lui eût dit l'engagement qu'elle

avoit avec Plénoches; et voici pourquoi il le fit. On ne lui donnoit que

trente mille écus, il en avoit cent mille; mais, se prévalant de l'état

où étoit la fille, il déclara, par le contrat de mariage, qu'il avoit

jusqu'à cinq cent mille livres de propres. L'affaire fut conclue en deux

jours, et le lendemain des noces, Plénoches, qui n'avoit été averti

qu'après coup, vint à Paris, et alla bien accompagné leur chanter

pouille à la porte du logis. La chambre des mariés donnoit sur la rue,

ils étoient encore au lit, et il continua si bien, que Vertamont et sa

femme n'osoient sortir; enfin Miromesnil, maître des requêtes, qui, je

pense, est normand, et qui même avoit été intendant en Normandie, étant

fort connu de M. de Longueville, accommoda l'affaire moyennant quatre

mille livres qu'on donna au cavalier pour ses dommages et intérêts. Cet

accommodement se fit en présence de M. de Longueville.

Cela est aussi honnête que d'envoyer changer un écu d'or, pour donner à

boire à un valet de pied de la princesse Marie[227], qui lui apportoit

une lettre de sa maîtresse, de Nevers à Coulommiers. Après il fut

question de payer cette somme, le père n'en vouloit point ouïr parler;

il disoit que sa fille avoit fait cette sottise, que c'étoit à elle à la

boire, et demandoit à son gendre si pour quatre mille livres de moins il

ne l'eût pas épousée; mais le gendre ne se soucioit point de tout cela.

Enfin Montanglos, à qui il importoit d'être bien avec M. de Longueville,

à cause de la terre qui lui devoit venir, alla trouver son beau-frère,

lui représenta toutes choses, et lui dit qu'il voudroit avoir de

l'argent pour satisfaire Plénoches. «Je vous en ferai prêter.» Ce

garçon, attrapé, fut contraint d'en emprunter d'un commis de son

beau-frère, en donnant un billet payable au porteur. Vertamont depuis se

fit conseiller au Parlement. Au bout de six ans, un soldat des gardes,

porteur de ce billet, vient demander quatre mille livres à Montanglos.

On pensa plaider; mais enfin cela s'accommoda dans la famille.

[227] Louise-Marie de Gonzague, qui fut depuis reine de Pologne.

On a un peu médit de madame de Vertamont avec Le Noir, président à la

Cour des Aides: elle passe pour intéressée, et vouloit obliger Le Noir à

continuer après qu'il fut marié; mais il n'y voulut plus entendre.

LA BAROIRE.

La Baroire s'appeloit Biret, et étoit fils d'un riche marchand de La

Rochelle. Il épousa ici la fille de M. L'Hoste[228], beau-frère de

l'intendant Arnauld[229]. Après il acheta un office de conseiller au

Parlement qui lui coûta onze mille écus. Il se présenta pour être reçu,

c'étoit une grosse bête; mais son beau-père avoit du crédit; on le reçut

à cause de lui. On disoit: C'est M. L'Hoste, et non son gendre, qu'on

reçoit. Cumont fut examiné en même temps, et fit fort bien. «Il les faut

recevoir, dit-on, l'un portant l'autre;» d'autres dirent que c'étoient

des gens comme cela qu'il falloit recevoir, et que cela affoiblissoit

d'autant le parti. On en a fait un plaisant conte. On lui demanda,

dit-on, si dans la coutume de Paris les femmes répondoient pour leur

mari. «Oui:--Allez donc quérir la vôtre, qu'elle réponde pour vous.»

Cependant il arriva une fois en sa vie à cet homme d'être

compartiteur[230] en une affaire de grande importance; mais ce fut par

le plus grand hasard du monde. Le conseiller qui le suivoit

immédiatement, lui dit: «Dites cela quand ce sera à vous à opiner.» Il

le dit, et, les voix s'étant trouvées égales, voilà le procès parti.

C'est pour le marquis de Duras, à qui on conseilla de s'accommoder,

puisqu'il n'avoit que La Baroire pour compartiteur.

[228] Nicolas L'Hoste, secrétaire de Villeroy, qui, en 1604,

disparut en emportant des dépêches. (Voyez les _OEconomies

royales_ de Sully, t. 5 de la deuxième série de la _Collection

des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, p. 156.)

[229] Isaac Arnauld, seigneur de Corbeville et de La Roche, fut

fait intendant des finances en 1605. (Voyez les _Mémoires

d'Arnauld d'Andilly_, dans la deuxième série de la _Collection

des Mémoires_, tome 33, p. 320. Tallemant en a dit un mot plus

haut, t. 2, p. 306.)

[230] C'est-à-dire que la voix de La Baroire amena un partage

d'opinions, dans le sens opposé à celle du rapporteur. L'affaire

étoit, ce cas échéant, présentée à une autre chambre, où le

rapporteur soutenoit son avis, tandis que l'avis contraire y

étoit défendu par le compartiteur.

Cet homme se maria en secondes noces avec la veuve du

lieutenant-criminel Lallemand; elle étoit catholique, et

s'appeloit Grisson en son nom; c'est une assez bonne famille de

Paris. Cette femme n'avoit pas la plus grande cervelle du monde;

mais avant que d'épouser ce dada, c'étoit une femme qui pouvoit

passer. Il ne la traita pas trop bien; il étoit fort avare: elle

devint avare avec lui. Il s'avisa une fois de convier mon père et

sa famille à dîner, à une maison des champs qu'il avoit auprès de

Paris; il ne leur servit que des coqs d'Inde et des aloyaux. Quand

il fallut s'asseoir, il leur disoit: «Mettez-vous là, votre

magistrat vous le commande.» En dînant, il vit un laquais de mon

père qui sourioit de voir cet homme goguenarder, et pensant dire

un bon mot, il dit: «Voilà un brave garçon; je m'en vais gager

qu'il dit en son âme: L'honnête homme que c'est que ce M. de La

Baroire; qu'il s'entend bien à traiter ses amis! C'est un vrai

César!» Dans la _Fronderie_, La Baroire étoit toujours de l'avis

de M. de Broussel[231], même avant qu'il eût parlé. La femme eut

peur qu'il ne gâtât quelque chose, et elle trouva moyen de

l'emmener en Lorraine, où il avoit du bien. De retour, il fit la

plus grande sottise qu'il fit jamais; car il lui en coûta la vie.

Un sergent de son quartier se servoit d'un certain emplâtre pour

la goutte, et de peur que cette drogue ne la fît remonter, il se

purgeoit avec un certain sirop. Notre sénateur se moqua de cette

précaution, et la goutte l'étrangla.

[231] Pierre de Broussel, conseiller au Parlement, l'un des plus

grands Frondeurs. L'arrestation de Broussel fut la cause des

barricades de 1648.

Sa veuve en liberté fit bien voir que son mari, tout bête qu'il étoit,

lui étoit pourtant nécessaire; car elle concubina avec le bailli du

faubourg Saint-Germain, qui logeoit chez elle: il lui escroqua quelque

argent. Après elle fit encore pis; car, ayant vu chez sa voisine, la

veuve d'un peintre flamand, nommé Van Mol[232], qui est une grande

étourdie, un garçon appelé Perrin[233], qui a traduit en méchants vers

françois l'_Énéide_ de Virgile, elle s'éprit de ce bel esprit; et,

quoiqu'elle eût soixante et un ans, elle l'épousa en cachette. La

veille du jour où elle découvrit son mariage, il y avoit des

marionnettes chez elle, où un je ne sais qui épousoit une madame

Perrine. Elle crut qu'on la jouoit, et ne voulut point après cela qu'on

l'appelât madame Perrin. Elle se faisoit encore appeler madame de La

Baroire. Pour ses raisons elle disoit que le fils du premier lit, et son

propre fils à elle, qui est conseiller présentement, la méprisoient. Il

est vrai qu'ils en parloient fort mal; mais elle avoit déjà fait cette

extravagance. Ils disent qu'un conseiller de la grand'chambre l'avoit

voulu épouser, mais qu'elle avoit répondu qu'elle étoit lasse de

vieilles gens.

[232] Pierre Van Mol, né à Anvers en 1580, mourut à Paris en

1650. C'est un élève de Rubens.

[233] Pierre Perrin, plus connu sous le nom de _l'abbé Perrin_,

est un de ces mauvais poètes dont Boileau s'est tant moqué; son

nom vivra cependant, car il a été le père de l'opéra en France.

Il mourut en 1680. On ignoroit, jusqu'à présent, qu'il se fût

marié.

Elle fit venir, un matin, des tours de cheveux de toutes couleurs, hors

de gris et de blancs, pour plaire davantage à M. Perrin, à qui ses deux

frères fermèrent la porte quelques jours après, comme cette femme fut

tombée malade. Il y alla avec le lieutenant-civil, mais il n'entra

pourtant pas: il avoit affaire à un conseiller au Parlement. Cette

femme, revenue de sa folie, déclara que la Van Mol l'avoit enivrée en

mêlant du vin blanc avec du clairet, et il y en avoit quelque chose.

Après elle mourut, et Perrin n'eut rien que ce qu'il avoit pu tirer de

sa femme de son vivant. Perrin et la Van Mol s'entendoient.

MADAME D'HÉQUETOT

ET MADEMOISELLE DE BEUVRON.

Le Telier, sieur de Tourneville, un riche partisan de Rouen, dont la

maison fut brûlée[234] dans cette sédition des Pieds-nus[235], laissa un

fils et une fille: le fils se fit conseiller au Grand Conseil. La Ferté,

beau-frère de Charleval, chez qui il demeuroit, car sa mère étoit sœur

de La Ferté, lui proposa d'aller passer les fêtes de Pâques[236] à la

campagne; ce garçon s'avisa de se vouloir purger à cause du carême. Le

remède que lui fit prendre Merlet, médecin de la Faculté, lui donna la

fièvre, et il en mourut fort vite. Quand La Ferté le vit bien mal, il

dépêcha un courrier au premier président de Rouen, frère de sa femme,

afin qu'il demandât mademoiselle de Tourneville aux parents pour

Mareuil, cadet de Charleval. Les parents y consentirent. La Ferté avoit

mis si bon ordre, qu'il y avoit assez de gens en campagne pour enlever

la fille, en cas qu'ils n'y voulussent pas consentir.

[234] Sa maison fut pillée, mais on parvint à la préserver de

l'incendie. (_Histoire de Louis XIII_, par Le Vassor, t. 5, p.

755, édition in-4º; Amsterdam, 1757.)

[235] Un édit rendoit les habitants des paroisses solidaires des

paiements de la taille. Le peuple se révolta, et les rebelles

prirent le nom de _Nu-pieds_, pour marquer l'excès de leur

misère. Un placard affiché dans la Basse-Normandie appela le

peuple aux armes, _pour la défense et la franchise de la patrie

oppressée des partisans et gabeleurs_. Le Parlement de Rouen,

soupçonné d'être favorable aux révoltés, fut interdit, et

remplacé par une commission présidée par le chancelier Séguier.

Une extrême dureté rétablit l'ordre. (_Histoire du règne de Louis

XIII_, par le père Griffet; Paris, 1758, in-4º, tom. 3, p. 248 et

suivantes.)

[236] De 1648. (T.)

On avoit fait mettre des relais, et en moins de rien elle est à Paris

chez M. de La Ferté. En arrivant, elle trouve qu'on portoit son frère en

terre, et on ne lui avoit point dit qu'il étoit fort mal; au même temps

La Ferté avoit dépêché vers Montfort-l'Amaury, où Mareuil étoit allé

avec quelques-uns de ses amis. On ne l'y trouva plus. Durant ces allées

et venues, le cardinal Mazarin ayant appris de Paluau, aujourd'hui

maréchal de Clérambault, qu'il y avoit une riche héritière, l'envoya

demander à La Ferté pour le cavalier. Au même temps M. de Longueville la

demande pour Héquetot[237], fils aîné de M. de Beuvron, qu'on appeloit

autrefois M. de Ménibus. La Ferté répondit que le frère de sa femme y

pensoit, et qu'il ne pouvoit pas porter l'intérêt d'un étranger contre

lui. On eut bien de la peine cependant à trouver Mareuil, mais, pour ne

point perdre de temps, on fait toujours jeter un ban, sans que le garçon

ni la fille en sussent rien; enfin on attrape Mareuil, mais ce ne fut

pas fait pour cela. Ce garçon avoit en ce temps-là bien des scrupules

dans l'esprit, et Tourneville, lui et quelques autres méditoient une

retraite. Il dit que la fille lui plaisoit assez, que le parti étoit

très-avantageux, mais qu'il faisoit conscience de mêler du bien mal

acquis avec le sien, et il s'y obstina si fort qu'on fut une après-dînée

à l'y résoudre, jusque-là qu'il fallut faire venir des casuistes, qui le

persuadèrent enfin, en lui remontrant qu'il valoit mieux que ce bien

tombât entre ses mains qu'entre celles d'un autre, parce qu'il seroit

toujours disposé à faire restitution, s'il en étoit besoin. Mareuil se

prit fort mal à cajoler cette fille, ou, pour mieux dire, il ne la

cajola pas du tout. Il faisoit le mélancolique, ne l'entretenoit point,

et ne lui rendoit aucun devoir: elle, d'ailleurs, n'étoit pas trop

satisfaite de ce qu'il n'avoit pas voulu l'épouser durant la vie de son

frère. M. de Longueville ayant demandé qu'on la laissât en sa liberté,

madame de La Ferté lui donna deux jours pour délibérer si elle vouloit

un homme de robe ou un homme d'épée. Durant ces deux jours-là, madame de

La Ferté, qui dit les choses assez plaisamment, dès que quelqu'un

vouloit parler à cette fille, ou qu'elle vouloit parler à quelqu'un, lui

disoit: «Ma nièce, vous feriez mieux d'aller rêver à ce que vous avez à

faire.» La demoiselle faisoit la révérence, et disoit: «Je m'en vais

donc rêver, ma tante,» et s'alloit mettre dans un coin. Les deux jours

finis, elle conclut pour l'épée: aussitôt M. de Longueville y fut. M. de

Beuvron est un peu son parent[238]: mademoiselle de Beuvron l'embrassa

un million de fois, et la traita de sœur[239]. La Ferté avoit promis à

M. de Longueville de préférer Héquetot à tout autre homme d'épée. En

effet, il l'épousa. Pour Mareuil, il est revenu de tous ses scrupules.

Il a de l'esprit et fait des vers; mais, et sa conversation et ses vers

ne valent pas grand'chose; il n'approche pas de Charleval[240].

[237] Ce nom est écrit _Ectot_, dans le père Anselme. On y voit

(t. 5, p. 152) que ce titre étoit celui de Timoléon de Harcourt,

second fils du marquis de Beuvron. La terre d'Ectot avoit été

apportée dans cette maison par Renée d'Épinay Saint-Luc, fille du

maréchal de Saint-Luc.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 12 / 25 段