évêché: «C'est bien fait, monseigneur, cela marque la confiance que vous
avez en Dieu; votre diocèse peut-il être mieux que sous la conduite de
la Providence?»
Le duc d'Ossonne promit mille pistoles aux Jésuites, s'ils lui faisoient
voir qu'on pût donner l'absolution par avance d'un péché non encore
commis. Après avoir bien cherché, ils lui apportèrent un de leurs
auteurs, et lui donnèrent l'absolution qu'il demandoit. Il leur donna
une lettre de change à recevoir à quatre lieues. Ils trouvèrent en
chemin douze drôles qui les battirent et leur prirent la lettre de
change. Ils vinrent se plaindre au duc, qui leur dit que c'étoit là le
péché qu'il avoit envie de commettre, et qu'ils l'en avoient absous.
Une paysanne demandoit à sa nièce mariée depuis trois mois, s'ils
s'aimoient toujours bien: «Eh! dit-elle, là, là.--Mais, comment! es-tu
fâchée d'être mariée?--Nennin, ma tante, répondit-elle, mais ardé, n'en
s'entr'aime mieux quand on ne s'ha pas qu'on s'entr'aime quand on s'ha.»
Une sage-femme s'approchant d'une fenêtre pour nettoyer l'enfant qu'elle
venoit de recevoir, s'écria: «Ah! qu'il ressemble à son père!--Comment,
dit l'accouchée de dedans son lit, est-ce qu'il a une couronne sur la
tête?»
Un commis borgne ayant exigé d'un cabaretier des droits qu'il ne lui
devoit pas, le cabaretier, pour s'en venger, fit représenter le portrait
du commis à son enseigne, sous la forme d'un voleur avec cette
inscription: _Au Borgne qui prend_. Le commis, s'en trouvant offensé,
vint trouver le cabaretier, et lui rendit l'argent des droits en
question, à la charge qu'il feroit réformer son enseigne. Le cabaretier,
pour y satisfaire, fit seulement ôter de son enseigne le _p_; si bien
qu'il resta, _Au Borgne qui rend_, au lieu _du Borgne qui prend_.
Un chevalier menteur disoit avoir vu une église de mille pas de long:
son valet voulant l'interrompre par un démenti, il dit aussitôt, pour
raccommoder la chose, et deux de large. Comme il vit qu'on rioit: «C'est
ce coquin qui en est cause, sans lui je l'allois faire carrée.»
Arlequin disoit que le Colosse de Rhodes s'étoit marié avec la Tour de
Babylone, et qu'ils avoient engendré de leur mariage les Pyramides
d'Egypte.
Un gentilhomme parlant d'une chambre où on l'avoit mis coucher, dont
les murs étoient rompus et crevassés, disoit: «Voici la plus mauvaise
chambre du monde, on voit le jour toute la nuit.»
Un confesseur demandoit à un soldat qui se confessoit s'il avoit jeûné.
«Que trop, mon père, répondit-il; j'ai quelquefois été huit jours sans
manger de pain.--Mais si vous en eussiez eu, dit le confesseur, vous en
eussiez mangé?--Très-assurément, répondit le soldat.--Mais, ajouta le
confesseur, Dieu ne prend pas plaisir à ces jeûnes forcés.--Ma foi,
répliqua le soldat, ni moi non plus, mon père.»
Santeuil disoit à Du Périer: «Tu es réduit au lait de Muses.» Celui-ci
répondit: «Les Muses sont vierges; si elles ont du lait, c'est vous qui
les avez prostituées.»
Maldachin étant amant favori de donna Olimpia, et partageant ses plus
douces faveurs avec le pape, elle lui dit un jour dans ses transports
les plus violents: _Coraggio, mi Maldachin, ti farò cardinale_; mais il
lui répondit: _Quando sarebe per esser papa, non posso più_.
Une femme reprochoit à son mari studieux qu'il avoit de l'indifférence
pour elle, qu'elle voudroit être livre, parce qu'il étoit toujours en
leur compagnie. «Et moi aussi, lui dit-il, pourvu que ce fût un
almanach: j'en changerois tous les ans.»
Un homme, dans la crainte d'être battu par un de ses ennemis, se tint
plus d'un an sur ses gardes avec beaucoup d'inquiétude; mais à la fin,
recevant des coups de bâton de lui lorsqu'il y pensoit le moins, il dit:
«Grâce à Dieu, me voilà dehors de cette querelle.»
En arrivant d'un voyage, M. de Vivonne disoit à sa sœur, madame de
Thianges, tous deux fort gros: «Embrassons-nous, si nous pouvons.»
Madame de Thianges étant malade, et se plaignant au comte de Roucy du
bruit des cloches, il lui dit: «Madame, que ne faites-vous mettre du
fumier devant votre porte?»
L'abbé d'Aumont trouvant sa loge prise à la comédie par le maréchal
d'Albret, dit: «Voilà un plaisant maréchal, il n'a jamais pris que ma
loge.»
M. de Gondi, abbé de Sainte-Magloire[201], qui fut depuis archevêque de
Paris, étant fortement sollicité de permuter cette abbaye contre un
autre bénéfice qui paroissoit plus considérable, répondit: «_Gloriam
meam alteri non dabo._»
[201] Le coadjuteur.
Un partisan se trouvant dans une compagnie où chacun déclama de son
mieux contre les gens d'affaires, voulut prendre leur parti en disant
qu'ils étoient le soutien de l'État. «Parbleu, répondit un de ceux qui
l'écoutoient, c'est donc dans le sens que la corde est le soutien du
pendu, qui ne le quitte point qu'elle ne l'ait étranglé.»
Clermont Tonnerre, évêque de Noyon, disoit dans une maladie qu'il avoit:
«Hélas! Seigneur, ayez pitié de ma grandeur.»
Le même évêque disoit des docteurs de Sorbonne: «C'est bien affaire à
des gueux comme cela de parler du mystère de la Trinité.»
Après le paon et le cardinal, le plus glorieux de tous les animaux est
_le président à mortier_.
Madame Cornuel, qui avoit les dents fort laides, demandoit à M. Santeuil
combien ils étoient de moines à Saint-Victor: «Autant, lui dit-il, que
vous avez de cloux de girofle dans la bouche.»
M. Bautru comparoit les Capucins à de vieux jetons dont on a rogné les
lettres; on ne voit qu'une tête avec la barbe, le reste est effacé.
Rabelais étant fort malade, son curé, qui ne passoit pas pour un habile
homme, le vint voir pour lui administrer les sacrements, et lui montrant
la sainte hostie, lui dit: «Voilà votre Sauveur et votre maître qui veut
bien s'abaisser jusqu'à venir vous trouver, le reconnoissez-vous
bien?--Hélas! oui, répondit Rabelais, je le reconnois à sa monture.»
Le duc d'Antin faisant voir à un ambassadeur étranger les beautés de
Marly, entre autres les deux premières allées du jardin dont les arbres,
courbés en arc, forment comme autant de portiques, et une longue suite
de berceaux, il lui demanda ce qu'il en pensoit. «Cela me paroît
admirable, répondit l'ambassadeur; en France tout plie aux volontés du
Roi, jusqu'aux arbres.»
Un intendant de province, homme fort dur aux gens de la campagne, se
voyant importuné par un paysan opiniâtre qui s'empressoit toujours de
vouloir lui parler, lui donna un coup de pied pour le faire sortir. Le
paysan fit la pirouette sans quitter sa place, et se retournant vers
l'intendant: «Pargué, monseigneur, lui dit-il, si c'est ainsi que vous
répondez les requêtes qu'on vous présente, vous n'avez pas besoin de
secrétaire.» Chacun se mit à rire du bon mot, et l'intendant ne put plus
lui refuser ce qu'il souhaitoit.
REPARTIES DE MADAME CORNUEL[202].
Madame Cornuel avoit un jour un procès, au rapport de M. de
Sainte-Foi[203], maître des requêtes. Elle avoit de la peine à lui
faire entendre ses raisons. Elle alla pour le solliciter, et le portier
lui dit qu'il étoit allé entendre la messe. «Hélas! mon ami, lui
dit-elle, il n'entend que cela.»
[202] _Voyez_ l'Historiette de cette femme spirituelle, t. 4, p.
72. Ces _Reparties_ sont, comme nous l'avons dit déjà, extraites
d'un manuscrit de Tallemant, autre que celui de ses
_Historiettes_, manuscrit également écrit de sa main, mais dans
les dernières pages duquel l'écriture est si altérée qu'on doit
les croire de sa vieillesse la plus avancée, si même ce ne sont
des additions d'un des siens Lui ayant survécu.
[203] Elle disoit aussi de ce M. de Sainte-Foi, que son nom étoit
comme celui des _Blancs-Manteaux_ qui sont habillés de _noir_.
(_Lettre de madame de Sévigné_, du 8 septembre 1680.)
Mademoiselle de Piennes, qui a été chanoinesse, commençant à se passer,
et néanmoins ayant grand soin de son teint, mettoit toujours un masque,
ce qui fit dire à madame Cornuel que la beauté de cette demoiselle étoit
comme un lit qui s'use sous la housse.
En 1691, le Roi étant allé faire le siége de Mons, plusieurs ducs, sans
emploi, le suivirent. Madame Cornuel disoit que c'était l'arrière-ban
des ducs.
Madame Cornuel avoit plus de quatre-vingts ans, quand madame de
Villesavin, sa voisine, âgée de quatre-vingt-douze ans, mourut. «Hélas!
dit-elle en apprenant cette mort, me voilà découverte.»
Elle disoit que les Jansénistes étoient d'honnêtes gens, mais qu'ils
étoient trop affectueux, et que quand M. d'Andilly la rencontroit, il
l'embrassoit toujours si fort, qu'elle ne savoit comment s'en
débarrasser.
Quelque temps après que mademoiselle de Navailles, dont la mère a poussé
jusqu'à l'excès l'application aux affaires, eut épousé le duc d'Elbeuf,
ce prince fut attaqué d'apoplexie qui lui rendit la moitié du corps
perclus. A peine en étoit-il guéri, qu'il alla, accompagné de sa femme,
tenir les États de la province d'Artois, dont il étoit gouverneur.
Madame Cornuel, ayant appris ce voyage, ne put s'empêcher de témoigner
la surprise où elle étoit de ce qu'on le menoit si loin en pareil
état[204]. «Vous verrez, poursuivit-elle, que c'est un _ménage_ de la
maison de Navailles, et qu'on le veut faire enterrer aux dépens des
États.»
[204] _Ménage_ doit s'entendre ici dans le sens d'_économie_.
Feu M. le duc de Noailles fut un jour obligé de donner au public sa
généalogie, et entre autres articles, il y en avoit un qui le faisoit
descendre d'un homme appelé _Gimel_. Madame Cornuel dit qu'elle ne
doutoit point de la vérité de cette généalogie, et qu'à la physionomie
qu'il avoit, il falloit qu'il fût descendu des lamentations de Jérémie.
On lui dit une fois que Desmenu-Courtin étoit fort malade, et qu'il ne
vouloit point se confesser: «Vraiment, dit-elle, c'est bien à lui de
mourir sans confession!»
M. le duc de Montausier étant fort malade, son valet-de-chambre vient
dire à madame Cornuel, qui venoit pour le voir, que son maître ne voyoit
plus les femmes en l'état où il étoit: «Va, va, dit-elle, mon ami, il
n'y a plus de sexe à mon âge de quatre-vingts ans[205].»
[205] Dans le siècle suivant on a prêté ce mot à madame Geoffrin.
Un jour qu'elle avoit un procès contre un partisan, elle fut obligée
d'aller chez M. Pussort, conseiller d'État, et d'attendre dans son
antichambre, parce que des financiers étoient avec lui dans son
cabinet. Quelques laquais étoient dans le même lieu, jouant assez
incivilement auprès d'elle. Le secrétaire de M. Pussort, passant par là,
voulut les faire arrêter; mais madame Cornuel l'empêcha, lui disant:
«Laissez-les faire, monsieur; je ne les crains point, tant qu'ils sont
ainsi vêtus; mais bien quand ils sont en manteaux noirs, comme ceux de
là-dedans, qui sont très-redoutables pour moi[206].»
[206] Ce mot a été cité par madame de Sévigné dans la lettre à sa
fille, du 7 octobre 1676. Elle place seulement la scène chez
Berryer, qu'on assuroit avoir été sergent au Mans.
Les fermiers-généraux des aides lui saisirent une fois un panier de
gibier qui lui venoit de la campagne. Sur l'avis qu'elle en eut, elle
l'envoya redemander au bureau, et les intéressés, apprenant qu'il n'y
avoit pas lieu à la confiscation, le restituèrent, en disant qu'il
falloit éviter ses bons mots. On lui rendit compte de cette réponse.
«Ces gens-là me connoissent, dit-elle; vous verrez que quelqu'un d'eux a
été laquais dans quelque bonne maison de ma connoissance.»
Elle disoit des partisans qui avoient fait fortune de son temps, que
ceux qui nous avoient décrotté autrefois nous crottoient à présent.
Il est public que dans la promotion des chevaliers de l'ordre du
Saint-Esprit, qui se fit le premier jour de l'année 1689, il y en avoit
plusieurs dont la naissance étoit beaucoup au-dessous de cet honneur.
M. le comte de Choiseul reçut l'ordre à cette promotion, et comme sa
qualité et son mérite le rendoient très-digne de cette distinction,
madame Cornuel disputant avec lui quelque temps après: «Taisez-vous, lui
dit-elle, je vous nommerois vos camarades[207].»
[207] Le père Brotier rapporte ce mot dans ses _Paroles
mémorables_, p. 85.
En l'année 1680, pendant que la chambre des poisons étoit établie,
madame Cornuel disoit à M. de Bezons, conseiller d'État, qui étoit de
cette commission, qu'il étoit honteux pour eux qu'ils ne fissent pendre
que des gueux, et qu'ils devoient, pour leur honneur, faire louer des
habits à la friperie pour habiller ces malheureux, quand on les
exécutoit, afin du moins d'imposer au public.
Comme on lui dit qu'on brûloit les procès des empoisonneurs avec les
empoisonneurs mêmes: «Vraiment, dit-elle, c'est bien fait; mais il
faudroit encore brûler les témoins et les juges.»
Les rubans étant devenu fort à la mode, on lui dit que madame de La
Reynie[208] en avoit une échelle. «Hélas! dit-elle, j'ai bien peur qu'il
n'y ait une potence dessous.»
[208] Elle étoit femme du lieutenant-général de police.
En l'année 1689, elle disoit qu'elle ne savoit pas pourquoi on vouloit
que le Roi n'aimât pas Paris, vu la quantité de bourgeois qu'il avoit
faits chevaliers de l'ordre.
Un jour d'été, étant dans l'antichambre de M. Colbert, elle disoit
qu'elle croyoit être en enfer, parce qu'il y feroit fort chaud, et que
tout le monde y seroit mal content.
Elle disoit un jour que le marquis d'Alluye l'étoit venu voir, qu'il
avoit l'air d'un mort, tant il étoit changé, et qu'elle avoit été sur le
point de lui demander s'il avoit congé du fossoyeur, pour aller ainsi
par la ville.
Elle disoit de la Comtesse de Fiesque, qu'elle s'entretenoit dans
l'extravagance, comme les cerises dans l'eau-de-vie.
La même comtesse de Fiesque disoit un jour, devant elle, qu'elle ne
savoit pourquoi l'on trouvoit Combourg fou, et qu'assurément il parloit
comme un autre. «La comtesse a mangé de l'ail,» reprit-elle.
Un homme de fort peu d'esprit, et qui sentoit très-mauvais, vint voir
madame Cornuel. S'en trouvant importunée, elle dit, quand il fut sorti:
«Il faut que cet homme soit mort, car il ne dit mot et sent fort
mauvais.»
En l'année 1689, le maréchal de Duras, commandant l'armée du Roi en
Allemagne, faisoit peu de dépense et fort mauvaise chère. «Faut-il s'en
étonner? dit-elle, il a une maîtresse et un intendant.»
Un de ses laquais fit une sottise, et en même temps tomba à quatre
pieds: «Je te défends de te relever, dit-elle, tu es fait pour aller
comme cela.»
Elle disoit du père Gonnelieu, jésuite, et prédicateur fort sévère,
qu'il surfaisoit en chaire et donnoit à bon marché dans le
confessionnal.
On parloit un jour devant elle de l'avarice de M. de Louvois et de
l'archevêque de Reims. «Vraiment, dit-elle, M. le chancelier est bien
heureux, car ses enfants se portent au _bien_ de bonne heure.»
En 1690, le Roi ayant créé deux charges de président à mortier du
parlement de Paris, en donna une à M. l'avocat-général Talon. Il y en
avoit trois ou quatre fort jeunes des six qui devoient précéder M.
Talon, suivant l'ordre de leur réception, quoiqu'il fût le plus âgé de
tous; ce qui fit dire à madame Cornuel, qu'il seroit comme le prêtre des
enfants rouges, qui en mène dans les rues une troupe devant lui.
L'an 1690, Gilbert, conseiller au grand conseil, dont le père a été
marchand de toile, à l'enseigne des _Rats_, voulut se faire président
des comptes à Paris. Madame Cornuel l'apprenant, dit que les papiers de
la chambre des comptes étoient perdus si l'on mettoit les rats dedans.
Elle disoit de Jacques second, roi d'Angleterre, que le Saint-Esprit lui
avoit mangé l'entendement, à cause de sa dévotion et de son imbécillité.
Elle disoit de M. Jeannin de Castille, qu'il étoit né mort.
Elle disoit de MM. de Courtenai et La Vauguyon, chevaliers de l'ordre,
que la différence qu'il y étoit entre eux, étoit que l'un ne pouvoit
avoir ce qu'il espéroit, et que l'autre avoit eu ce qu'il n'espéroit
pas.
L'an 1691, le Roi ayant mis M. le duc de Beauvilliers, et rappelé M. de
Pomponne dans le ministère, madame Cornuel disoit que c'étoit la vertu
et la prudence dans le conseil, mais qu'on n'y voyoit point la force.
Baron, fameux comédien, et très-favorisé des dames, ayant quitté la
comédie, madame Cornuel demanda si ce n'étoit pas pour aller aux
Madelonnettes[209].
[209] C'étoit le couvent des filles repenties.
Elle disoit, en 1691, qu'il couroit des retraites comme des
fièvres-quartes, à cause de celle du comte de Santena[210], de celle de
M. Fieubet[211] et de celle de Baron.
[210] Le comte de Santena se retira à la Trappe, à cette
époque-là. (_Voyez_ la lettre de madame de Coulanges à son mari,
du 23 juillet 1691, et la _Relation de la vie et de la mort du
comte de Santena, nommé frère Palémon_; Bruxelles, F. Foppens,
1696.)
[211] M. de Fieubet, conseiller d'État, se retira en 1691 aux
Camaldules de Gros-Bois, où il mourut en 1694. (_Voyez_ la lettre
de madame de Coulanges à madame de Sévigné, du 3 octobre 1694.)
Elle comparoit le maréchal de Duras aux almanachs, parce qu'il disoit
tant de choses, qu'il falloit bien qu'il rencontrât quelquefois la
vérité.
Elle disoit sur la religion qu'elle n'étoit pas mourante, mais qu'elle
étoit défaillante[212].
[212] Ce mot fait souvenir de celui de madame de Sévigné à
l'occasion des disputes sur la grâce. «Épaississez-moi un peu la
religion qui s'évapore toute à force d'être subtilisée.»
(_Mémoires de Saint-Simon_, t. 1, p. 466, édition de 1829.)
Le roi Jacques second n'ayant pu passer en Angleterre à cause des vents
excessifs qu'il faisoit, madame Cornuel dit que Dieu avoit cela sur la
conscience.
Quelqu'un paroissant inquiet du lieu où l'on mettroit les étendards pris
à la bataille de Steinkerque[213], par le grand nombre qui étoit déjà à
Notre-Dame: «Bon, dit-elle, voilà bien de quoi s'embarrasser! Ils
serviront de falbalas aux autres.»
[213] Gagnée par le maréchal de Luxembourg, le 3 août 1692.
Au commencement de 1693, quantité de femmes de la cour ayant fait, dans
le faubourg Saint-Germain, des débauches qui faisoient grand bruit, et
qui scandalisoient le public, madame Cornuel dit que c'étoit une mission
que M. l'archevêque de Paris avoit envoyée dans le quartier pour retirer
les jeunes gens d'une plus vilaine débauche.
Elle disoit que la comtesse de Fiesque étoit un moulin à paroles.
Madame de Lionne ayant été fort coquette, et étant sur le retour, elle
soutenoit le débris de ses charmes par beaucoup de pierreries; madame
Cornuel disoit que c'étoit du lard dans une souricière[214].
[214] Ce mot est rapporté par Corbinelli dans le _Post-scriptum_
de la lettre de madame de Sévigné à sa fille, du 17 avril 1676.
En 1693, où les armées furent long-temps sans rien faire de
considérable, et coûtoient des sommes immenses, madame Cornuel disoit
que nous n'avions guère de nouvelles pour notre argent.
Il étoit grand bruit la même année, que toutes les femmes, et surtout
les duchesses, alloient manger chez M. le chancelier et chez M. de
Pontchartrain; elle dit qu'il falloit que ces messieurs fissent de la
soupe pour les duchesses, comme l'on en fait pour les pauvres dans les
paroisses.
Madame Cornuel entendant dire: Nous avons une grande guerre à soutenir,
et nous n'avons point d'alliés, dit: «Pardonnez-moi, il nous reste
encore le roi de Siam; voilà des envoyés qui partent pour lui[215].»
[215] C'étoit en 1685, lorsque le chevalier de Chaumont fut
envoyé à Siam avec l'abbé de Choisy. (Voyez le _Journal du Voyage
de Siam_, par Choisy; Paris, 1687, in-12.)
En 1693, madame Cornuel entendant dire que les blés ne rapportoient rien
cette année, dit: «Les blés de cette année sont comme les victoires de
M. de Luxembourg; elles ne rendent point.»
Les voleurs attaquèrent un soir madame Cornuel. L'un d'eux entrant dans
son carrosse, commença par lui mettre la main sur la gorge; mais elle
lui repoussa le bras sans s'effrayer, lui disant: «Vous n'avez que faire
là, mon ami, je n'ai ni perles ni tétons.»
Après la mort de M. Pavillon, évêque d'Alet, dont l'éminente piété,
l'exacte résidence et la fermeté sont connues de tout le monde, le Roi
donna ce bénéfice à l'abbé de Valbelle. Madame Cornuel, en lui faisant
compliment, lui dit: «Jésus! monsieur, on vous a donné là un évêché bien
austère.»
MADAME AUBERT
ET LE MARQUIS DE PALAVICHINE[216].
Madame Aubert est femme d'un des intéressés aux gabelles, qui est un
homme d'âge, mais fort riche. M. d'Orléans, autrefois, la voulut
cajoler. On dit qu'elle lui répondit: «Voire, c'est pour votre nez!» Une
fois, comme quelques personnes louoient sa beauté, elle dit: «Oh! ma
mère a été bien plus belle que moi!» Cette femme a été jolie et
coquette, mais sotte; elle a fait galanterie avec Pardaillan[217],
qui, aujourd'hui, se fait appeler Termes; c'est le cadet de
Bellegarde-Montespan. Cet homme a été un peu accusé de la fausse monnoie
en Gascogne[218]. Cette madame Aubert a conservé tant d'amitié pour lui,
qu'elle a accordé avec son fils une nièce qu'elle tient comme sa fille,
car elle n'a point d'enfants: elle lui fait un fort grand avantage et,
en parlant de ce garçon, elle l'appelle _notre fils_. Elle en a été bien
mal payée. Termes, depuis cela, a tellement empaumé le bonhomme Aubert,
que ce dernier ne jure que par lui. Termes est le patron de tout; le
bonhomme lui loue une maison, la meuble, lui donne de l'argent. On dit
qu'il en tire plus de vingt mille écus tous les ans. Par une ingratitude
effroyable, il a fait ôter à cette femme toute l'administration de la
maison. Elle n'a pas un sou. Quelque Gascon que ce soit, qui se renomme
de M. de Termes, y est reçu comme un enfant de la maison, y fait manger
ses gens et ses chevaux comme il lui plaît. Termes ne donne rien de ce
qu'il tire de là à son fils; il en entretient une madame de Broc. Le
fils ne traite point bien sa femme. C'est un fripon qui, par deux fois,
lui a engagé ses perles. Voilà comme la tante et la nièce se trouvent
bien de s'être mises entre les mains des Gascons.
[216] Tallemant a francisé le nom de _Pallavicini_, qui est celui
d'une grande maison d'Italie.
[217] Jean-Antoine de Pardaillan de Gondrin. Il avoit épousé sa
cousine, Anne-Marie de Saint-Lary, demeurée seule héritière de sa
maison, aux noms et armes de laquelle Pardaillan fut substitué.
[218] Ce Termes est un franc Gascon; premièrement il a fait la
fausse monnoie à une maison appelée La Motte-Bastille, proche de
Choisy-Bellegarde. (T.)