On a fort médit de Malleville[176] l'académicien avec elle. Voyez comme

la réputation sert auprès des femmes! Celle-ci ne savoit pas lire,

cependant elle étoit ravie de se voir cajolée par un bel esprit. Leur

amitié a duré plus de vingt-cinq ans, et Malleville l'aimoit encore

quand il est mort.

[176] Claude de Malleville, de l'Académie françoise. Il a été

secrétaire de Bassompierre. On ne se souvient guère que de son

sonnet de _la Belle Matineuse_, qui ne mérite pas sa renommée.

Le mari fut plus de seize ans sans en avoir le moindre soupçon: il y

étoit si accoutumé, qu'il l'appeloit _l'homme de chez nous_[177]; cela

fit un jour une assez plaisante rencontre; nous étions voisins;

Saint-Amant étoit couché avec mon frère aîné; ils étoient amis de

débauche. Le bonhomme Véron lui vint parler, et lui demanda: «Qui est là

avec vous?--C'est Saint-Amant; il dort encore.--Saint-Amant qui fait des

vers?--Oui.--Dites-lui en ami qu'il n'en fera jamais bien, si cet homme

de chez nous ne lui montre.» Saint-Amant ne dormoit point, et, sans

s'informer qui étoit _l'homme de chez nous_, car il se tient au-dessus

de tout le monde, il disoit tout bas à mon frère: «Qui est cet

impertinent-là? Renvoyez-le, ou je le jetterai par les fenêtres.»

[177] Ce qu'on appelle aujourd'hui _l'ami de la maison, le

meilleur ami du mari_.

Enfin le second fils de Véron, un des plus sots animaux que je vis

jamais, mal satisfait de sa mère, commença à en faire quelque bruit;

déjà long-temps auparavant, tant il étoit innocent, il s'étoit plaint de

ce que sa mère accouchoit en l'absence de son père. Le bruit qu'il fit

vint aux oreilles du mari, qui, finement, le tira à part, et lui fit

dire tout ce qu'il savoit. Ce n'est pas tout: Véron fait venir sa femme

et lui confronte ce garçon; elle lui saute aux yeux, et le père eut bien

de la peine à lui faire lâcher prise. Tout cela aboutit à une défense

expresse de ne voir plus Malleville, et le bourgeois, comme officier du

Roi, mit une épée à son côté, et jura de le tuer s'il le trouvoit en sa

maison. Il ne laissa pas d'y venir secrètement; même le bonhomme le

rencontra une fois entre chien et loup, et fit semblant de ne le pas

reconnoître.

Cette femme persécuta toujours depuis son accusateur, et fit tant enfin

qu'on le condamna à aller porter les armes en Hollande. On l'équipa pour

cela assez plaisamment. Le père, curieux de vieilles ferrailles, lui

donna une épée que Henri le Grand, son bon maître, avoit portée, et le

propre chapeau qu'il avoit quand il épousa la feue Reine-mère[178]!

[178] Marie de Médicis.

Ce garçon fit quelques jours le soldat sur le pavé. Je ne sais s'il y

arriva quelque désastre; mais tout d'un coup, au lieu d'aller à Calais,

il s'enfuit à Nantes, où son frère aîné avoit une commission aux cinq

grosses fermes. Ce frère revint à Paris au bout de quelque temps, sa

commission lui ayant été ôtée. Or, le cadet avoit porté les armes, et

Malleville, n'osant plus revenir voir sa dame, elle alloit chez lui. Le

mari mourut un an après. C'étoit un homme si raisonnable qu'un de ses

neveux, lui criant comme il étoit à l'agonie: «Mon oncle, songez à

Dieu,» il lui répondit en bégayant: «A qui veux-tu donc que je songe? au

diable?»

Son grand deuil fini, la pauvre femme donna une grande preuve de sa

constance à Malleville; car cet homme étant tombé malade à

Fontainebleau, où la cour étoit, elle feignit d'y avoir affaire, et,

quoique très-incommodée pour le logement, elle y demeura jusqu'à ce

qu'il fût guéri. Malleville ne survécut guère au cocu. Elle en fut

affligée; mais, comme c'est une personne qui ne prend guère les choses à

cœur, elle s'en consola bientôt. Elle aime la frérie[179], et on

l'enivre comme on veut; c'est une vraie tête de linotte. Elle fit les

Rois, il y a quelques années, chez mon père; mon frère de Lussac et

quelques autres, après l'avoir mise en belle humeur, tant par le vin que

par leurs discours.....[180].

[179] _Frérie_, ou plutôt _frairie_, partie de bonne chère et de

débauche. La Fontaine dit dans sa fable du _Loup et de la

Cigogne_:

Les loups mangent gloutonnement,

Un loup donc étant de _frairie_,

Se pressa, dit-on, tellement,

Qu'il en pensa perdre la vie, etc.

[180] La licence du tableau que nous supprimons montre que

Deslyons, théologal de Senlis, avoit de justes motifs de chercher

à réprimer les désordres auxquels le _Phébé_ donnoit lieu.

(_Voy._ les _Discours ecclésiastiques sur le paganisme des rois

de la Fève et du Roi-boit_; Paris, 1664, et les _Traités

singuliers et nouveaux contre le paganisme du Roi-boit_; Paris,

1670.)

Cette folle s'habilloit à soixante ans comme une fillette; elle n'avoit

pourtant rien de jeune que l'humeur et les cheveux; car, pour vérifier

le proverbe, elle ne blanchit point encore. Elle avoit deux servantes

qui, pour la piller plus à leur aise, se disoient l'une à l'autre, quand

leur maîtresse s'habilloit: «Je ne lui donnerois que vingt ans.» Elle

devint amoureuse d'un des _coglioni di mila franchi_ du cardinal

Mazarin[181]; c'étoit un garçon de trente ans qui avoit l'échine assez

large: il logeoit chez elle comme parent de son gendre; il couchoit avec

elle tout doucement, et s'en fit donner vingt mille livres par une bonne

donation. Voilà bruit au logis. On dit qu'elle vouloit l'épouser; ma

mère y fut et lui dit: «Ma cousine (elles étoient cousines germaines),

vous moquez-vous de vouloir vous remarier à l'âge que vous avez?--Ma

cousine, lui répondit-elle, voulez-vous que je laisse mourir un homme en

la fleur de son âge? C'est fait de lui si je ne l'épouse; il mourra

d'amour.--Vous rêvez, lui répliqua ma mère; vous croyez être la belle

Hélène.--Je serai ce qu'il vous plaira; mais mon portrait et moi, c'est

la même chose; regardez-le bien.» C'étoit un portrait où elle s'étoit

fait flatter tant qu'elle avoit voulu. On fit venir son extrait

baptistère de Londres, car son père et sa mère, fuyant la persécution,

y avoient demeuré quelque temps; on le lui montra: elle avoit soixante

et un ans. «Voire, dit-elle, peut-on ajouter foi à des gens qui ont fait

mourir leur roi sur un échafaud?» Elle l'épousa. Elle ennuyoit tellement

ceux qui alloient en même carrosse qu'elle à Charenton, en leur parlant

sans cesse de son mari, que la plupart quittèrent à cause d'elle et

prirent un autre carrosse. Un matin que cet homme étoit au lit, elle dit

à une de ses amies: «C'est le plus bel homme du monde; mais c'est tout

autre chose quand il est droit.» Il fut bientôt las de sa vieille; le

soir il se couchoit le premier. «Mon fils, lui disoit-elle, ne t'endors

pas; je m'en vais. Je serai bientôt déshabillée.» Mais c'étoit pour lui

une potion somnifère que ce discours-là. Il ne l'avoit épousée qu'à

cause de la disgrâce du cardinal. Il se donna bientôt après à M. de

Vendôme. Il cherche de l'emploi et ne veut point retourner chez sa

femme. En effet; il n'y couche pas seulement, et la bonne dame n'est pas

à se repentir de tout ce qu'elle a fait. Toute la joie qu'elle a eue

depuis long-temps, ç'a été de pouvoir dire: «Je porte le deuil de mon

beau-père.» Elle s'imaginoit en être rajeunie de beaucoup.

[181] Tallemant auroit dû dire _di mille franchi_. Il désigne par

cette expression de mépris les gentilshommes que le cardinal

Mazarin avoit à sa solde, qui lui servoient de gardes, et

auxquels il payoit mille francs de gages.

LE MARÉCHAL DE SAINT-GERAN[182],

ET SA FILLE.

Le maréchal de Saint-Geran étoit de la maison de La Guiche. Il fut fait

maréchal de France pour l'empêcher de criailler quand on fit M. de

Luynes connétable; car il étoit de ces gens qui prétendent beaucoup,

quoiqu'ils méritent fort peu: c'étoit un gros homme. On conte de lui

qu'une dame, qu'il avoit aimée fort long-temps, lui dit qu'il étoit trop

pourceau pour être aimé, et que, sus là, il étoit devenu maigre à force

de boire du vinaigre et de s'échauffer le sang; qu'après, il eut de

cette dame ce qu'il voulut; mais que, pour se venger d'une si grande

rigueur, et se récompenser de la graisse qu'il avoit perdue, il l'avoit

conté à tout le monde. Madame de Rambouillet dit qu'elle croit que c'est

un conte et qu'elle ne l'a jamais vu que gros et gras. Il fut marié deux

fois[183]: il eut une fille de son premier mariage, qui étoit

admirablement belle; il la maria, dès douze ans, à un gentilhomme de

qualité du Bourbonnois, nommé M. de Chazeron[184]. Je pense qu'on

l'envoya se promener en Italie, à cause que sa femme étoit trop jeune;

aussi, là, il gagna une si belle v....., qu'il en tomba par morceaux: il

donna ce mal à sa femme qui n'en put jamais bien guérir[185]. Comme elle

étoit veuve, son père lui donnoit le fouet comme on le donne à un

enfant, et la traitoit fort tyranniquement. Nous parlerons d'elle

ensuite. En secondes noces, il épousa la veuve d'un M. de

Sainte-Marie[186], qui avoit été assez bien avec Henri IV. Cette femme

avoit une fille que le maréchal fit épouser au comte de Saint-Geran, son

fils[187]; après il mourut, et en mourant il disoit à cause du maréchal

de Marillac et de M. de Montmorency: «On ne me reconnoîtra pas en

l'autre monde, car il y a long-temps qu'il n'y est allé de maréchal de

France avec sa tête sur ses épaules.»

[182] Jean-François de La Guiche, seigneur de Saint-Geran,

maréchal de France en 1619, mourut le 2 décembre 1632.

[183] Le maréchal de Saint-Geran épousa, en premières noces, Anne

de Tournon, dame de La Palice; il la perdit en 1614.

[184] Marie-Gabrielle de La Guiche épousa, en 1614, Gilbert baron

de Chazeron, gouverneur du Bourbonnois.

[185] Remariée avec Timoléon d'Épinay, marquis de Saint-Luc et

maréchal de France, au mois de juin 1627, elle mourut le 27

janvier 1632, _après une maladie de sept années_, dit le Père

Anselme.

[186] Elle s'appeloit Suzanne Aux Espaules, dame de

Sainte-Marie-du-Mont; elle étoit veuve de Jean, seigneur de

Longaunay.

[187] Le comte de Saint-Geran, fils du maréchal, épousa Suzanne

de Longaunay, en 1619.

La comtesse de Saint-Geran fut assez long-temps sans devenir grosse;

enfin il peut y avoir dix-sept ans qu'on disoit qu'elle l'étoit[188];

plusieurs s'en moquoient: elle alla pourtant jusque bien près de son

terme. Jamais femme n'a tant appréhendé d'avoir du mal en accouchant.

Feu madame de Bouille[189], sœur de père et de mère du comte de

Saint-Geran, et par conséquent son héritière, lui proposa de se servir

d'une sage-femme qui, à la vérité, avoit la réputation de sorcière, mais

qui la feroit accoucher sans douleur[190]. Cette pauvre femme la voit:

le mari étoit absent. La sage-femme lui frottoit les reins de je ne sais

quelle drogue, et la faisoit aller en carrosse à travers les sillons du

Bourbonnois, qui sont fort relevés, pour détacher l'enfant. Elle étoit

alors à La Palice, qui est à eux. La femme d'un gentilhomme de M. de

Saint-Geran, nommé Saint-André, y fut un jour; elle étoit aussi grosse

pour la première fois; cela lui fit descendre son enfant si bas, qu'elle

se pensa blesser, et elle n'y voulut plus retourner. Enfin, un matin la

comtesse envoie dire à cette demoiselle qu'elle la vînt trouver au

jardin. «Ah! ma mie, lui dit-elle, que je me porte bien aujourd'hui! Je

ne suis plus incommodée.--Mais ne sentez-vous rien? lui dit cette

demoiselle; car vous perdez bien du sang?» Elle regarde; effectivement

elle eut une perte de sang qui dura deux ou trois jours. Depuis elle eut

toujours dans l'esprit qu'elle étoit accouchée. Sept ou huit ans après,

un maître d'hôtel de la maison, à l'article de la mort, se plaignit fort

de madame de Bouillé, et dit qu'elle l'avoit engagé à une étrange chose.

M. de Saint-Maixent, autre héritier de Saint-Geran, accusé autrefois

d'avoir tué sa femme pour épouser madame de Bouillé[191], quand son

mari, qui étoit vieux, seroit mort, donna charge à son confesseur et à

quelques autres, en mourant, de demander pardon pour lui à madame de

Saint-Geran. Notez qu'il étoit aussi à La Palice durant sa grossesse.

Tout cela joint ensemble, on conseille au comte de Saint-Geran de savoir

la vérité de la sage-femme par personnes interposées. Elle dit que la

comtesse étoit accouchée d'un enfant mort et qu'elle l'avoit enterré au

pied du colombier. Saint-Geran la met en prison; la comtesse sur cela se

va mettre dans l'esprit qu'un petit garçon qu'elle a élevé, et qu'elle

fit page, étoit son fils, qu'à cause de cela on avoit fait en sorte que

mademoiselle Du Puys, fille d'un tireur d'armes, une espèce de femme où

il y a bien à redire, avoit souffert que cet enfant, qu'elle dit être à

elle, fût élevé par la comtesse parce que effectivement c'étoit le fils

de cette dame. L'enfant étoit joli[192], et Saint-Geran l'a fort gâté,

car il s'en divertissoit, et lui apprenoit cent ordures. La feue

maréchale, qui a eu des filles, tandis qu'on a cru cet enfant mort,

disoit que c'étoit l'aîné de la maison; mais quand elle a vu que la

comtesse prétendoit que ce fût cet enfant, elle disoit qu'il le falloit

faire cordelier, à cause du scrupule. Voyez quelle dévote! Durant le

procès d'entre M. et madame de Saint-Geran contre la Du Puys, qui

soutient que c'est son fils, et que ce n'est que sa conscience qui

l'empêche de le désavouer, car il seroit grand seigneur, et contre

madame de Ventadour, fille de la feue maréchale, et le comte et la

comtesse Du Lude, la sage-femme est morte en prison, et n'a rien avoué

pour la comtesse[193]. Depuis, il y a eu arrêt qui a débouté le comte et

la comtesse Du Lude et reçu la comtesse de Saint-Geran à preuves[194].

Madame de Ventadour et sa sœur de Saint-Geran, elles sont sœurs de

mère, sont brouillées pour cet enfant qu'on veut faire reconnoître.

[188] C'étoit en 1640. (T.)

[189] C'est la mère de la comtesse Du Lude; elle est morte jeune.

Son mari étoit un homme de qualité d'Anjou. (T.)--Jacqueline de

La Guiche épousa, en 1632, le marquis de Bouillé, comte de

Créance; elle est morte au mois de janvier 1651.

[190] La comtesse nie cela, et dit seulement qu'on envoya quérir

cette femme, comme la plus habile; qu'elle fut fort malade; mais

qu'en accouchant il lui prit une faiblesse. (T.)

[191] La comtesse de Saint-Geran dit que Saint-Maixent et madame

de Bouillé, étant tous deux mariés, s'étoient donné l'un à

l'autre des promesses de mariage. (T.)

[192] La petite-vérole l'a fort gâté. Depuis, sa mère en a eu

bien soin; le père est mort endetté, et on a donné son

gouvernement de Bourbonnois: cet homme avoit quelquefois quarante

pages; c'étoit peu de chose.

Vaure dit: «Les voilà bien empêchées de savoir si une femme a accouché

oui ou non; il ne faut que regarder au ventre: chaque enfant y fait une

grosse ride. Eh bien, mademoiselle Diodée n'a-t-elle pas épousé là un

habile homme!»

NAIVETÉS, BONS MOTS, ETC.

Un cocher fut à confesse; on lui ordonna de jeûner huit jours. «Je ne

saurois faire cela, dit-il au confesseur.--Eh! pourquoi?--Je ne veux

point me ruiner. Je suis un pauvre homme qui ai femme et enfants. J'ai

vu jeûner monsieur et madame tout ce carême: il faut du cotignac, des

poires de bon chrétien, du riz, des épinards, des raisins, des figues,

etc.»

[193] Elle dit que si, et qu'on avoit promis vingt mille écus à

la Du Puys, laquelle s'est sauvée, de peur d'être pendue. (T.)

[194] Il y a eu deux arrêts du Parlement, l'un du 18 août 1657,

et l'autre du 5 juin 1666. La comtesse de Saint-Geran gagna son

procès, et Bernard de La Guiche, comte de Saint-Geran, son fils,

par arrêt, succéda aux noms et armes de sa maison.

Claquenelle, apothicaire célèbre, ayant présenté ses parties à Maissat,

grand partisan, greffier du conseil, la femme duquel étoit morte d'une

longue maladie, cet homme, qui n'étoit pas autrement affligé, lui dit en

souriant: «_Organa pharmaciæ, sunt organa fallaciæ._» Le pharmacopole

lui répondit de même: «_Organa publicatorum, sunt organa diabolorum._

Un homme écrivant à son fils, mit ainsi au bas: «Votre très-humble et

très-obéissant père.»

Dans le temps qu'on plaida au grand conseil la cause de cette abbesse

hermaphrodite qui avoit engrossé je ne sais combien de religieuses, et

qu'elle fut condamnée à passer le reste de ses jours entre quatre

murailles, une bonne religieuse des Hospitalières de Paris disoit à une

de ses amies, qui étoit plus fine qu'elle: «Ma sœur, nous sommes

pourtant bien obligées à Dieu; combien de fois n'avons-nous pas couché

ensemble à notre maison des champs, et cependant il n'en est point

mésarrivé!»

Un conseiller au Parlement, nommé Racine, qui n'étoit pas un grand

personnage, avoit donné charge à un maquignon de lui chercher un cheval

pour mettre en la place de celui qu'il avoit perdu. Un jour qu'il

donnoit à dîner à bien des gens, un petit laquais vint tout échauffé lui

crier devant tout le monde: «Monsieur, ce marchand de chevaux est là-bas

qui dit comme cela qu'il a trouvé un pareil.»

SUITE DES BONS MOTS

ET NAÏVETÉS[195].

Une bourgeoise, qui avoit les yeux fort rudes et un peu louches, se

vantant qu'un duc et pair lui avoit fait les yeux doux: «Avouez,

mademoiselle, lui répondit-on, qu'il y a fort mal réussi.»

[195] Cette Suite du chapitre _des bons mots_ ne fait pas partie

du manuscrit des _Mémoires_. Elle est tirée d'un autre manuscrit

autographe de Tallemant qui appartient à M. Monmerqué. On a

choisi les traits les plus remarquables, et les autres ont été

négligés. Les saillies de madame Cornuel sont placées à la suite

sous une rubrique particulière.

Un Gascon ayant pris querelle avec un passant, lui dit en colère: «Je te

donnerai, maraud, un si grand coup de poing, que je t'enfoncerai la

moitié du corps dans le mur, et ne te laisserai que le bras droit de

libre pour me saluer.»

Un prédicateur ennuyoit tout le monde en prêchant sur les béatitudes.

Une dame lui dit: «Vous en avez oublié une; heureux qui n'étoit point à

votre sermon!»

Un homme, qui n'étoit que fils d'épicier, et faisoit le gros seigneur,

ayant fait peindre chez lui, sous un tableau de dévotion, _respice

finem_, on effaça l'_r_ et l'_m_, et il ne resta plus qu'_espice fine_.

Un homme disoit qu'on ne pouvoit lui reprocher d'être fils d'un cornard,

parce que son père n'avoit jamais été marié.

Un maître-d'hôtel servoit mal sur la table. Son maître, l'en

réprimandant, lui dit qu'il ne savoit pas vivre. «Eh! où diable

l'aurois-je appris, lui répondit-il, puisque je n'ai jamais bougé d'avec

vous?»

Au sacre du coadjuteur de Rouen, une dame disoit qu'il lui sembloit être

en paradis, tant elle trouvoit beau ce cercle d'évêques. «En paradis?

lui dit-on, il n'y en a pas tant que cela.»

L'abbé de La Victoire[196] voyant entrer les dames quêteuses, crioit à

ses gens du haut de l'escalier: «Qu'on ne laisse entrer personne à cause

de cette petite-vérole.» Elles courent encore.

[196] Claude Duval de Coupanville, abbé de La Victoire. (_Voyez_

son Historiette, t. 2, p. 330.)

Pour dire: Je n'ai pas tant de mérite que vous, une dame françoise

disoit à une Italienne: «_Non sono tanto meretrice come vostra

signoria._»

M. Delbène disant à Des Barreaux[197] qu'un bon morceau qu'il lui

présentoit lui feroit mal à l'estomac: «Bon, bon, repartit Des Barreaux,

êtes-vous de ces fats qui s'amusent à digérer?»

[197] _Voyez_ l'Historiette de Des Barreaux, t. 3, p. 134.

Des Barreaux entendant un grand tonnerre un vendredi pendant qu'il

mangeoit une omelette au lard, se leva de table et jeta l'omelette par

la fenêtre, disant: «Voilà bien du bruit là haut pour une omelette.»

M. le maréchal de.... a une aune de menton; M. de La G.... n'en a point.

A une chasse du Roi, ayant seuls aperçu le cerf, ils coururent de ce

côté-là. Le Roi dit: «Où vont-ils si vite?--Sire, répondit M. de

Grammont, le maréchal de..... emporte le menton de La G..., et La G...

court après pour le ravoir.»

Les Portugais ayant perdu une bataille, on trouva quatorze mille

guitares sur la place.

Monsieur[198] avoit la barbe rousse. Etant à sa maison de campagne, il

demanda à un eunuque pourquoi il n'avoit point de barbe? «Je vais, lui

répondit-il, vous en dire la raison. C'est que le bon Dieu faisant la

distribution des barbes, je suis venu lorsqu'il n'en restait plus que

des rousses à donner, et j'ai mieux aimé m'en passer.»

[198] Gaston de France, duc d'Orléans.

Un paysan se mourant, son fils fut chercher le curé, à demi-lieue, et

fut trois heures à sa porte, crainte de l'éveiller. Le curé lui dit

après: «Je n'y ai donc plus que faire; il sera mort à présent.--Oh!

nenni, monsieur, dit le paysan, Pierrot, mon voisin, m'a promis qu'il

l'amuseroit.»

Madame Loiseau, bourgeoise, étoit à Versailles. Le Roi, voyant qu'elle

s'approchoit fort près du cercle, dit à une duchesse de la questionner;

celle-ci lui dit: «Madame, quel oiseau est le plus sujet à être cocu?»

Elle lui répondit: «C'est un duc, madame[199].»

[199] D'autres ont attribué cette repartie à madame Cornuel.

M. L.... disoit: «J'ai reçu tous les sacrements, excepté le mariage que

je n'ai jamais reçu en original; mais j'en ai tiré plusieurs copies.»

M. Le Féron étant attaqué des voleurs, dès les cinq heures du soir, leur

dit: «Messieurs, vous ouvrez de bonne heure aujourd'hui.»

M. de Furetière disoit que le premier inventeur des dédicaces a été un

mendiant.

Un meûnier faisant fort bien son devoir dans le congrès, sa femme lui

disoit: «Jacob, pourquoi ne faisois-tu pas de même quand j'étions cheuz

nous? Je n'eussions pas eu la peine de venir ici.»

Montmaur[200] étant à table en compagnie où l'on faisoit grand bruit de

rire et chanter, dit tout haut d'un air chagrin: «Ah! messieurs, un peu

de silence, on ne sait ce qu'on mange.»

[200] Pierre de Montmaur, professeur de grec au Collége de

France, et fameux parasite. Il a été l'objet des satires et des

plaisanteries de beaucoup de savants. (Voyez l'_Histoire de P. de

Montmaur_; La Haye, 1715, 2 vol. in-8º.)

On dit proverbialement: Il enrage comme un poète qui entend mal réciter

ses vers.

La charge la plus difficile à exercer à la cour est celle de fille

d'honneur.

Un ivrogne ayant roulé tout un escalier, étant en bas, dit froidement:

«Aussi bien voulois-je descendre!--Dieu vous a bien aidé, lui dit-on, de

ne vous être pas blessé.--Parbleu, répondit-il, voilà un beau secours!

il ne m'a pas aidé d'un seul échelon.»

Un capitaine ayant volé une pièce de drap à un moine de pays ennemi

qu'il rencontra; le moine lui dit en s'en allant: «Je vous remets au

jour du jugement où vous me le rendrez.» Le capitaine dit: «Puisque tu

me donnes un si long terme, je prendrai encore ton manteau.»

Un évêque croyant qu'un clerc, qui se présentoit à l'examen, étoit un

niais, lui demanda pour se divertir: «_Mater, cujus generis?_» Il lui

répondit: «_Distinguo, si mea, est femini generis, si vero tua, est

communis._»

Un seigneur demanda à un paysan où il alloit, qui lui répondit

arrogamment: «Je n'en sais rien.--Oh! lui dit-il, je vais te

l'apprendre.» Aussitôt il le fit prendre et lier par ses gens pour le

mener en prison. Quand le drôle vit que c'étoit pour de bon, il demanda

grâce. «Eh bien, dit-il en pleurant, ne vous avois-je pas dit que je

n'en savois rien?» Le seigneur se mit à rire de cette juste et plaisante

repartie, et il le fit délivrer.

Un père représentant toutes sortes de raisons à sa fille pour la

dissuader du mariage, lui cita saint Paul, qui dit que c'est faire bien

de se marier, mais qu'il est encore mieux de ne le pas faire. «Eh bien,

mon père, répondit-elle, faisons bien; fera mieux qui pourra.»

Certain bourgeois, qui avoit coutume de venir voir souvent un moine

goutteux, fut un mois sans y venir, et y revint en sautant et dansant

tout joyeux, disant: «Mon père, c'est que je me suis marié depuis que je

ne vous ai vu.--Je ne m'en étonne pas, lui dit-il, vous ressemblez à ces

jeunes chevreaux qui ne font que sauter quand les cornes leur viennent.»

Un empereur montroit un beau couvent qu'un de ses ancêtres avoit fait

bâtir pour accomplir un vœu qu'il avoit fait au fort d'une bataille. Le

colonel françois à qui il parloit lui répondit: «Son vœu et son

bâtiment me font croire qu'il avoit une belle peur dans la bataille.»

Un poète, qu'on railloit sur sa poésie, disoit d'un air content de lui:

«Je ne crois pas mes vers fort bons, mais franchement je les crois fort

passables.--Vous avez fort raison, lui répondit une personne de la

compagnie, ils sont passables en toutes façons, car vous vous seriez

bien passé de les faire, nous nous serions bien passés de les entendre,

et la mémoire en passera bien vite.»

Un président fort avare et grand joueur, disoit, après avoir fait une

grande perte, que du moins il avoit perdu sans dire un seul mot. «Il est

vrai, monsieur, lui répondit-on, c'est que les grandes douleurs sont

muettes.»

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 10 / 25 段