chez les étrangers[159], jugea qu'étant voisin du marquis de Casquez,
ambassadeur de Portugal, il ne devoit pas perdre l'occasion de lui aller
faire une visite. Peu de jours après, c'étoit un dimanche, l'ambassadeur
lui manda qu'il désiroit lui rendre sa visite à quatre heures après
midi. Le marquis ne manqua pas de se planter sur le pas de sa porte dès
deux heures pour convier les dames qui passeroient de venir assister
madame la marquise, sa femme, en cette cérémonie; mais, pour ne pas
découvrir tout d'abord son dessein, il les abordoit en leur disant
qu'elles ne dévoient pas perdre l'occasion qui se présentoit de voir
avec beaucoup de facilité ce qui ne s'étoit pas vu depuis le règne du
roi Charles, à savoir un ambassadeur de Portugal, et il disoit cela en
les tenant par la main, afin que, si elles ne vouloient entrer chez lui
de bonne volonté, il les y obligeât en quelque façon par force; trois ou
quatre personnes, entre lesquelles étoit mademoiselle de Scudéry, y
furent attrapées. Madame la comtesse de Châteauroux[160], qu'on avoit
envoyé prier de s'y trouver, ne manqua pas de s'y rendre avec une jupe
de tabis isabelle, couverte de passements d'or et d'argent; une robe de
satin en broderie, la gorge fort ouverte, les cheveux à serpenteaux qui
descendoient jusqu'à la ceinture, un _appretador_[161] émaillé sur la
tête, et à côté une médaille d'agate antique, avec une enseigne de
diamants au-dessus. Madame de La Jaille[162] y vint aussi avec sa fille
Mourette, toutes deux portant fort austèrement le deuil de la
Reine-mère[163]. Cependant quatre heures étoient sonnées, et
l'ambassadeur ne venoit point; cela donna quelque appréhension à la
compagnie qu'il n'eût oublié qu'on l'attendoit; mais on sut bientôt que
ce retardement n'étoit point sans cause, et que Son Excellence avoit
tenu conseil pour délibérer si, dans cette visite, il se feroit
accompagner à cheval par ceux de sa suite, et qu'après avoir mûrement
délibéré on avoit conclu que, les deux maisons n'étant séparées que
d'une muraille, la suite tiendroit trop d'espace pour la longueur du
chemin. L'ambassadeur vint donc dans son carrosse, accompagné d'un seul
gentilhomme et de ses pages et estafiers. M. le marquis le reçut à la
descente du carrosse, assisté de M. le marquis Alaric[164], son fils
aîné, et de M. l'abbé de Got, son second, et lui dit que la coutume de
France étoit de présenter ses enfants aux personnes de grande condition,
quand ils faisoient l'honneur à quelqu'un de les venir visiter; que
madame la marquise attendoit Son Excellence dans sa chambre.
L'ambassadeur se voulut excuser de la voir, disant que, pour cette fois,
il n'étoit venu que pour lui; mais le marquis s'opiniâtra à le mener à
l'appartement de la marquise, et lui dit que les formes vouloient qu'en
présence de sa femme et dans sa propre chambre, il fût mis en
possession du pouvoir absolu qu'il avoit sur toute la maison. La dame
marquise tint ferme sur le tapis de pied jusqu'à ce qu'elle le vit au
milieu de la chambre; alors elle avança deux pas au-delà du tapis où,
après qu'il l'eut saluée, elle le prit par la main, et le mena dans la
ruelle, où trois chaises à bras étoient préparées; elle se mit dans
celle qui étoit en la place la plus honorable, fit donner la seconde à
l'ambassadeur, et la troisième à la comtesse[165]. La conversation ne
fut pas longue, et M. le marquis entretint toujours M. l'ambassadeur en
espagnol d'un ton fort hardi et toujours de guerre[166]. Pendant tous
ces discours, on remarqua que l'ambassadeur eut toujours les yeux sur la
comtesse; apparemment il n'en avoit jamais vu une de même; aussi
ordonna-t-il tout haut à son truchement de demander qui elle étoit; à
quoi le truchement obéit aussi tout haut. La comtesse s'en sentit si
obligée qu'elle se leva et fit une très-profonde révérence à
l'ambassadeur. Cela fait, Son Excellence se retira et ne fut accompagnée
par la marquise que jusqu'au même endroit où elle l'avoit reçu. Le
marquis, après avoir conduit l'ambassadeur, remonta en haut et donna
mille louanges à madame sa femme de s'être conduite en cette cérémonie
avec toute la dignité requise aux dames de sa condition, lui disant ces
mêmes mots: «Vous m'avez tellement satisfait, que si j'eusse été dans
votre cœur et dans votre âme, je n'eusse fait que les mêmes choses que
vous avez faites.»
[159] Il a toujours eu cette fantaisie. Je crois qu'il a voyagé.
(T.)
[160] Ç'a toujours été une extravagante, une abandonnée, et une
peu belle créature, car elle est louche. Sa méchante conduite a
ruiné la maison de son mari: elle avoit soixante ans quand ceci
arriva. (T.)
[161] Ornement de tête. C'était une chaîne de diamans, ou un fil
de perles, dont on serroit les cheveux. (_Dict. de Trévoux._)
[162] Autre extravagante; mais qui cédoit de beaucoup à l'autre
en extravagance, aussi bien qu'en qualité. La maîtresse de la
maison étoit pour le moins aussi ridicule que le reste et aussi
fardée. (T.)
[163] Marie de Médicis mourut à Cologne le 3 juillet 1642.
[164] A cause du nom de _Got_, il affecte ces noms de rois Gots.
(T.)
[165] La comtesse de Châteauroux.
[166] C'est un chaud lancier. Son plus grand exploit, c'est
d'avoir été du Carrousel. (T.)--L'auteur parle ici des fêtes qui
eurent lieu en 1612, à la Place-Royale, à l'occasion du mariage
de Louis XIII avec Anne d'Autriche.
Or, pour apprendre au roi de Portugal à ne plus nous envoyer des fous,
on lui envoya le marquis de Rouillac; il porta le cordon bleu sans être
chevalier de l'ordre tout le temps de son ambassade[167]. Il emporta
toute la vaisselle d'argent avec laquelle le Roi le faisoit servir, ou
du moins un grand brasier qu'il avoit fait louer, parce que le Roi lui
répondit qu'il étoit à son service; il escroqua les meubles de la maison
où il logeoit; je ne voudrois pas pourtant assurer cela. Depuis il n'est
pas devenu sage en vieillissant. Il lui prit, il y a quelque temps, une
vision de manger tout seul et de ne vouloir pas qu'aucun de ses valets
le serve à table, disant qu'il n'a que faire que ses gens lui voient
remuer la mâchoire, et qu'il veut péter s'il en a envie. Son pot et son
verre sont sur sa table comme sa viande; il a une clochette, et il sonne
quand il a besoin de quelque chose. Il ne veut point de laquais. «Mon
cocher, dit-il, me baisse fort bien la portière, et mes chevaux sont
trop sages pour s'en aller.» Il va souvent seul à pied et craint, à ce
qu'il dit, d'être chevalier de l'ordre, parce qu'il n'oseroit plus aller
ainsi. J'oubliois que son page l'appelle _Monseigneur_. Il s'avisa à
soixante-douze ans, ou environ, de devenir amoureux d'une madame de
Nesle, dont on a fort médit avec M. d'Elbeuf, ci-devant le prince
d'Harcourt. Sa femme en eut une jalousie étrange: elle s'en alla de
dépit à Chartres; elle a une terre là auprès. Lui s'en alla de son côté
en Gascogne; et madame de Nesle étant morte quelque temps après, il alla
trouver sa femme, car il a fait mille fourbes à ses créanciers, et tout
est sous le nom de cette illustre moitié. Là, il va au marché lui-même,
et cependant se fait traiter d'Excellence. Il vouloit mettre sur sa
porte: _Hôtel de Got_. Un de ses amis lui dit: «Tous les gens du Nord
croiront que c'est l'Hôtel _Dieu_, l'hôpital, et demanderont à loger
chez vous[168].»
[167] Cela me fait souvenir du grand-père de M. de Noailles
d'aujourd'hui. N'ayant pas été fait chevalier de l'ordre, je ne
sais pour quelle raison, quoiqu'il le pût prétendre, de dépit il
se retira en sa maison, et là, après s'être fait faire tous les
ornements nécessaires pour cela, il se fit donner l'ordre du
Saint-Esprit par son curé; il le portoit tandis qu'il étoit à la
campagne, et il le quittoit quand il venoit à la cour. (T.)
[168] _Gott_, en allemand, signifie _Dieu_.
LIANCE[169].
Liance est _la preciosa_ de France. Après la belle Egyptienne de
Cervantes, je ne pense pas qu'on en ait vu de plus aimable. Elle étoit
de Fontenay-le-Comte, en bas Poitou; c'est une grande personne, qui
n'est ni trop grasse ni trop maigre, qui a le visage beau et l'esprit
vif, et danse admirablement. Si elle ne se barbouilloit point, elle
seroit claire brune. Au reste, quoiqu'elle mène une vie libertine,
personne ne lui a jamais touché le bout du doigt. Elle fut à Saint-Maur
avec sa troupe, où M. le Prince étoit avec tous ses lutins de petits
maîtres; ils n'y firent rien. Benserade la rencontra une fois chez
madame la Princesse la mère; il pensa la traiter en Bohémienne, et lui
toucha à un genou. Elle lui donna un grand coup de poing dans
l'estomac, et tira en même temps une demi-épée qu'elle avoit
toujours à la ceinture. «Si vous n'étiez céans, lui dit-elle, je vous
poignarderois.--Je suis donc bien aise, lui dit-il, que nous y soyons.»
Madame la Princesse la jeune fit ce qu'elle put pour la retenir, et lui
faisoit d'assez bonnes offres. Il n'y eut pas moyen. Elle dit pour ses
raisons: «Sans ma danse, mon père, ma mère et mes frères mourroient de
faim. Pour moi, je quitterois volontiers cette vie-là.» La Reine s'avisa
de la faire mettre en une religion. Elle pensa faire enrager tout le
monde, car elle se mettoit à danser dès qu'on parloit d'oraison. La
Roque, capitaine des gardes de M. le Prince, devint furieusement
amoureux d'elle; il la fit peindre par les Beaubrun. Gombauld fit ce
quatrain pendant qu'on travailloit à son portrait:
Une beauté non commune
Veut un peintre non commun.
Il n'appartient qu'à Beaubrun
De peindre la belle brune.
[169] Danseuse célèbre.
Ils lui donnèrent à dîner. Ils disent qu'ils n'ont jamais vu personne
manger si proprement, ni faire toutes choses de meilleure grâce, ni plus
à propos. La veille qu'elle partit, La Roque lui donna à souper; elle
étoit en bergère et lui en berger. Enfin on la maria à un des cadets de
la troupe. Ce faquin s'amusa avec quelques autres à voler par les grands
chemins, et fut amené prisonnier à l'Abbaye au faubourg Saint-Germain.
Elle sollicita de toute sa force et de telle façon, que le Roi envoya
quérir le bailli qui lui fit voir les charges. Le Roi dit à Liance et à
ses compagnes: «Vos maris ont bien la mine d'être roués.» Ils le furent,
et la pauvre Liance, depuis ce temps-là, a toujours porté le deuil et
n'a point dansé.
LA MILLETIÈRE.
La Milletière se nomme Brachet et est d'une bonne famille d'Orléans; il
est assez proche parent de MM. d'Espoisses[170]. C'est un homme d'esprit
et qui sait, mais assez confusément; bon homme, mais vain, et qui a
quelque chose de démonté dans la tête. En sa jeunesse il devint amoureux
de la fille d'un procureur huguenot comme lui. Ce procureur se nommoit
Gergeau; la fille étoit fort jolie: ses parents ne vouloient point qu'il
l'épousât. Elle n'étoit ni riche ni de bon lieu; lui avoit du bien
honnêtement. De déplaisir, il en fut dangereusement malade; il tomboit
en foiblesse à tout bout de champ, et il n'en revenoit que quand on lui
promettoit qu'il l'épouseroit. Enfin, il la lui fallut donner.
[170] L'auteur indique vraisemblablement ici MM. de Guitaud, de
Bourgogne.
La Milletière se mêle un peu des affaires de la religion: il étoit de
l'assemblée de La Rochelle. Là, sa femme fit fort parler d'elle avec le
baron de La Musse, beau-frère de la maréchale de Thémines; elle n'en
aimoit pas moins son mari pour cela; car, quand il fut pris et qu'il
étoit en danger d'avoir le cou coupé à Toulouse, elle y alla en poste
avec une femme de chambre, toutes deux en habit de femme: elle y arriva
que son mari étoit condamné; elle portoit quelque ordre de la cour pour
faire surseoir l'exécution. Je pense que MM. d'Espoisses avoient fait
quelque chose pour leur parent. On dit que le parlement n'eût pas laissé
de passer outre si un des principaux n'eût trouvé la demoiselle fort à
son gré. Mais, quoi que c'en soit, il est certain que mademoiselle de La
Milletière sauva la vie à son mari. C'est une chose constante qu'il n'y
a pas une meilleure femme au monde, et qu'elle est si charitable, que
son mari a été contraint de lui ôter le soin de son ménage, parce
qu'elle donnoit tout aux pauvres.
Autrefois La Milletière, dans la ferveur du huguenotisme, fit une
réponse par stances au cardinal Du Perron sur le traité de
l'eucharistie; mais elle n'a jamais été imprimée. Ne voilà-t-il pas une
belle matière pour faire des vers! Depuis il changea bien de langage,
car il se mit dans la tête qu'on pouvoit accommoder les deux religions;
il a fait plusieurs livres sur ce prétendu accommodement. Le cardinal de
Richelieu, qui avoit ce dessein, lui donnoit apparemment quelque chose,
car M. de Bassompierre disoit qu'il n'avoit jamais vu d'homme payé pour
ne rien croire que La Milletière. Je crois qu'il est encore persuadé de
tout ce qu'il a écrit: il lui en coûte vingt mille livres à faire
imprimer ses livres. «C'étoit, lui disoit Ménage, de quoi convertir
quarante huguenots à cinq cents livres pièce, et vous n'en avez pas
converti un seul.» Enfin, au dernier synode national (en 1645), on le
fit venir pour répondre de sa croyance; il y avoit long-temps qu'il
étoit suspendu des sacrements, quoiqu'il ne laissât pas de se tenir dans
le temple tandis qu'on faisoit la cène. Il ne satisfit pas l'assemblée.
Celui qui présidoit lui dit _évangéliquement_: «Fais bientôt ce que
refais.» La Milletière fut ravi d'avoir ce prétexte pour nous quitter;
il se fit catholique. Sa fille aînée, femme de Catelan le grand
maltôtier, disoit qu'elle s'étonnoit qu'on ne crût pas son père aussi
bien que M. Calvin. Insensiblement toute la famille a fait le saut, et
même son gendre qui, ayant acheté une charge de secrétaire du conseil
avant que de s'être fait catholique, la mit sur la tête de son
beau-père, qui, quoique titulaire simplement, ne laissoit pas pourtant
d'y trouver son compte. On dit qu'avant cela il pressoit sans cesse son
gendre de changer de religion: depuis, il mouroit de peur qu'il n'en
changeât.
Ce Catelan est un grand bizarre. Il étoit jaloux de sa femme qui n'étoit
ni jeune ni jolie. Quand il la voyoit propre: «Où vas-tu? Te voilà bien
ajustée: est-ce pour voir tes f.......?» Aussitôt cette pauvre femme
rentroit dans sa coquille: elle ne sort guère et lit beaucoup. Un jour
il lui coupa toute la dentelle d'une jupe. Elle la fit remettre sur une
autre, et ne troussoit jamais sa robe devant lui, de peur qu'il ne
reconnût cette dentelle. Il appelle des mouches des _papillottes
noires_, et c'étoit un crime capital que d'en mettre. Il mit ses filles
en religion, et disoit à sa femme: «Au lieu de les mener à la messe, tu
les mènerois peut-être au b.....» Il lui donnoit tout le moins d'argent
qu'il pouvoit; cependant il avoit une mignonne au Marais. Depuis, je
crois que cela va mieux, car il fait le dévot, et cette femme a ses
filles avec elle. On dit que quand il écrit à son caissier de payer, il
fait l'y grec du mot _payez_ d'une certaine manière quand c'est tout de
bon, sinon le commis lui vient dire devant tout le monde: «Monsieur,
vous ne savez peut-être pas que j'ai fait tels et tels paiements, etc.»
Et lui, en pliant les épaules, s'excuse et dit: «Vous voyez la bonne
volonté.»
M. CHAMROND.
C'étoit un président des enquêtes qui, étant demeuré veuf assez âgé et
sans enfants, fort avare, se remaria à une fort jolie personne; mais
elle ne lui dura rien. En troisièmes noces il se remaria avec la fille
d'un marquis de Dampierre, qui étoit fort gueux: cette personne est
honnêtement follette; hors qu'elle a les cheveux roux, elle peut passer
pour jolie. Il falloit souper tous les jours à sept heures et se coucher
à huit; mais elle se relevoit à une heure de la nuit et ne revenoit se
coucher qu'à cinq heures du matin. Je crois qu'elle se servoit de
quelque drogue pour l'assoupir. Le bonhomme se levoit pour aller au
Palais, et ordonnoit bien qu'on ne réveillât point sa femme. Il étoit
sous-doyen du parlement, car, pour monter à la grand'chambre, il avoit
quitté sa commission[171]. Quelquefois il lui prenoit des chagrins du
grand abord qu'il y avoit chez lui; madame l'apaisoit en lui disant que
sa sœur, qui logeoit avec elle, ne trouveroit jamais mari s'il ne
venoit bien du monde les voir. Enfin il tomba malade l'été de 1658. Au
dix-septième jour de sa maladie, il appelle sa femme. «Madame, lui
dit-il, ce M. Brayer fait durer mon mal autant qu'il peut; cela me
ruine; congédiez-le. La nature me guérira bien sans lui.» Et le soir il
dit à une fille: «Charlotte, à quoi bon deux chandelles? Eteignez-en
une.» Le lendemain il fut à l'extrémité. Sa femme, qui n'avoit pas
découché, le voyant dans une convulsion, fait aussi l'évanouie de son
côté; elle ne manquoit jamais à jouer la comédie. Il revint qu'elle
faisoit encore la pâmée. «Revenez, ma chère, lui dit-il, revenez. J'ai
fait tirer mon horoscope, je dois avoir quatre femmes; vous n'êtes
encore que la troisième.» Cependant il passa le pas. Elle le sut si bien
cajoler, qu'outre tous les avantages qu'il lui avoit faits, elle lui fit
donner vingt-quatre mille livres à sa sœur, une laideronne qu'il
haïssoit comme la peste. Pour montrer ce que c'est que cette femme, il
ne faut que dire que le maréchal d'Estrées, ayant été obligé d'aller
coucher chez elle en Beauce, à cause que son carrosse s'étoit rompu, la
nuit, elle et sa sœur, lui allèrent donner le fouet, quoiqu'il eût
quatre-vingts ans. Il ne fit qu'en rire.
[171] Sa _commission_ de président des enquêtes. Il n'y avoit que
les présidences à mortier qui fussent des charges.
VIEILLES REMARIÉES
ET MALTRAITÉES.
Un gentilhomme de qualité de Normandie, nommé Boudeville, épousa une de
mesdemoiselles de Clermont d'Amboise, fille de ce M. de Clermont qui
commandoit l'artillerie à la bataille de Coutras. Il ne vécut guère, et
laissa un fils qui fut un grand duelliste et un grand étourdi. En une
débauche, il sauta par une fenêtre et se rompit une jambe. Il fut enfin
tué en duel[172]. Ce duel fut aussi sanglant qu'aucun autre de notre
temps. Son second, nommé Croixmar, fils d'un président de Rouen, y fit
tout ce qu'on pouvoit faire; pour récompense, madame de Boudeville, qui
étoit encore jolie en ce temps-là, mais depuis elle devint effroyable,
l'épousa. Quoique huguenote, elle étoit tout accoutumée à épouser des
catholiques, car Boudeville l'étoit aussi. Elle n'a pas mal usé de sa
beauté durant son veuvage; pour paroître encore plus blanche, elle se
tenoit au lit avec des draps de lin écru.
[172] Henri de Clermont d'Amboise, baron de Bussy, fut tué en
duel à la Place-Royale de Paris, le 12 mai 1627, par François de
Rosmadec, comte Des Chapelles.
Croixmar étoit fort avare et ne lui mangea point son bien: il vivoit
assez bien avec elle. Mais, quoiqu'elle fût devenue horriblement
dégoûtante, elle voulut avoir encore un jeune mari; ce fut un Gascon
fort bien fait, nommé Graveline, catholique comme les autres. Ce garçon
avoit été page de l'Écurie; mais, faute de bien, il avoit déjà tâté de
la chair de vieille, car il concubinoit avec cette madame de La Jaille
dont nous avons parlé dans l'historiette du marquis de Rouillac[173].
Entre deux il avoit été en Portugal chercher fortune; là, une dame
devint si folle de lui, qu'elle en faisoit mille extravagances. Je n'en
ai pu savoir le particulier ni d'une dame de Bordeaux qui, pour le venir
voir ici, quitta tout, et fit tant des siennes, que son mari fut
contraint de se séparer d'avec elle.
[173] _Voyez_ ci-dessus, p. 143 de ce volume.
Le galant homme de Gascon n'en usa pas si à la bonne foi que le Normand:
il est vrai qu'elle étoit encore supportable, quand elle épousa
Croixmar. Il se mit en possession de toutes choses, et ne couchoit point
avec madame. Elle en étoit réduite à aller à Charenton dans un carrosse
de louage; car il en usoit si mal, qu'elle ne vouloit pas prendre ses
chevaux. Enfin elle sortit de la maison qui étoit à elle, et plaida
contre lui. Elle gagna son procès; mais, étant tombée malade, il la
veilla quatorze nuits de suite, et fit si bien son personnage, que bien
des gens y furent trompés[174]; Mais il fut le plus trompé de tous, car
elle ne mourut point et ne revint point avec lui; cela dura encore près
de trois ans. Enfin elle tombe encore malade; la voilà à l'extrémité:
elle avoit déjà fait du pis qu'elle avoit pu contre lui, quand, par sa
présence, il fit tout changer. Elle avoit un douaire de douze mille
livres dont elle étoit fort bien payée, ou, pour mieux dire, dont
Graveline étoit fort bien payé, et en retiroit la meilleure partie. Il
fit le _pleureux_. On disoit: «Il pleure le douaire.» Il se vante
ingratement de n'avoir jamais couché avec elle. On dit que le soir de
ses noces il lui dit: «Madame, vous avez un peu de gale, vous me la
donneriez; guérissez-vous auparavant;» et que depuis il a toujours
trouvé quelque échappatoire. Mais on tombe d'accord qu'il y couchoit
avant que de l'épouser. Dans la rue des Fossés-Montmartre, où il
logeoit, il y avoit certains gueux fieffés qui s'étoient impatronisés
des aumônes de toute la rue, et faisoient un bruit de diable; Graveline,
ennuyé de cela, leur fit jeter une fois un seau d'eau sur la tête. Ils
lui dirent, deux heures durant, que ce n'étoit qu'un gueux revêtu, et
qu'il seroit comme eux s'il n'avoit attrapé cette guenuche de la
Croixmar.
[174] En 1652. (T.)
Un parent de M. le duc de Saint-Simon qu'on nommoit _le Borgne_ Du Pont,
avoit épousé une vieille. Il enrageoit d'être obligé de coucher avec
elle: il étoit par voie et par chemin le plus qu'il pouvoit; il
demeuroit toujours au gîte à deux lieues près de chez lui: le lendemain
il n'arrivoit que le soir bien tard et ne manquoit jamais de passer à
travers quelque bourbier pour faire accroire qu'il étoit bien fatigué,
et cela afin qu'elle crût qu'il avoit fait une grande traite pour la
venir voir. Il trouvoit donc moyen de coucher séparément cette nuit-là,
car en arrivant il se mettoit au lit. Le lendemain il faisoit survenir
une affaire et ainsi il se sauvoit du mieux qu'il pouvoit. Il avoit un
valet-de-chambre fait au badinage; mais il ne put si bien faire que la
vieille ne l'enterrât, et encore un autre après lui.
Un gentilhomme de Poitou fort accommodé, nommé Chorrays, vit un jour au
prêche dans son village un jeune étranger qui pleuroit parfois et
paroissoit fort déconforté. Le prêche fini, il accoste charitablement
cet homme, et sut de lui qu'il étoit Polonois, et que l'argent lui ayant
manqué, il ne savoit que devenir. Charroys lui offre sa maison, où il
fut quelques années. L'étranger observa peu le droit d'hospitalité, car
il fit galanterie avec la femme du gentilhomme au sortir de là.
Peut-être fut-ce le mari qui l'obligea à s'éloigner; il fut écuyer de
madame de La Trémouille. Le mari meurt. La veuve vient à Paris quelques
années après, et le propre jour des barricades (1648), le Polonois,
nommé Furstein, l'épousa. Il étoit retourné chez elle incontinent après
la mort du mari; mais il ne voulut point l'épouser qu'elle ne lui eût
donné vingt mille livres; le soir des noces, parce qu'il n'en avoit
touché que quatorze, il s'en alla se coucher dans une autre chambre, et
il fallut lui compter encore six mille livres pour lui faire baiser la
mariée. Depuis il fit venir une gourgandine de Paris, et couchoit au
grand lit avec elle, tandis que sa femme couchoit dans la garde-robe.
En voici encore une; mais il faut, avant que de parler de son second
mariage, dire ce que j'ai appris de sa petite vie. Mademoiselle Véron a
été une fort jolie personne: elle épousa un porte-manteau du Roi. Etant
fille, elle étoit des camarades de Marie Gergeau[175]. La Milletière
trouva un jour son frère. «Où vas-tu?--Je m'en vais chercher un mâle
pour ma sœur.--En voici un tout trouvé, répondit-il.--C'est un
moineau....--Ah! parlez donc.» Cette fille aimoit les moineaux, et le
mâle étoit mort.
[175] Mademoiselle Gergeau épousa La Milletière. _Voyez_ plus
haut, p. 148 de ce volume.
Elle tomba une fois dans une carrière; un cocher les y versa: elle étoit
grosse. On la trouva là-dedans qui redressoit son collet: elle n'en eut
pas plus de mal que cela. Quand les quarts d'écus ne valoient que
trente-deux sous, elle disoit une fois naïvement: «Je perds deux quarts
d'écus moins trente sous.»