Ce Massaube, dont nous voulons parler, est fils d'un gentilhomme

d'auprès de Montpellier, qui porta les armes en Lorraine, y épousa la

fille du gouverneur de Nancy, et s'y établit. Il fut nourri page de

l'archiduc Léopold, oncle de celui d'aujourd'hui, et, depuis, il eut une

compagnie dans le régiment de Vaubécourt-Lorrain. Ce régiment étant venu

au service du Roi, Massaube vint en France, où il eut quelque charge

chez le Roi; mais, voulant faire passer des passe-volants[138] à une

revue, le commissaire s'y opposa, et dit qu'il le diroit au Roi.

Massaube lui donna des coups de fourchette[139], en lui disant qu'il

portât cela au Roi; en même temps il pique, et se sauve en Allemagne; il

n'avoit pas loin à aller, car la cour et l'armée étoient en Lorraine. Le

Roi le fit exécuter en effigie. Massaube se rend à Cologne auprès du duc

de Lorraine, qui le reçut à bras ouverts, et le fit lieutenant-colonel

de son régiment d'infanterie. Cet emploi lui valoit près de cinquante

mille livres tous les ans. Alors il s'amusa à faire l'amour. Le duc de

Lorraine étoit souvent chez la comtesse d'Isembourg, parente de

l'Empereur, et dont le mari étoit général des finances d'Espagne, et

gouverneur de Luxembourg. Massaube, accompagnant son maître, fit d'abord

quelques galanteries avec les demoiselles de la comtesse; il étoit

libéral, il dansoit, il jouoit du luth, il savoit un peu de peinture et

de musique, il avoit l'air françois, et n'avoit pour rivaux que des

Allemands. La comtesse, qui en oyoit dire tant de merveilles à ses

filles, eut envie de le voir; il lui plut, et elle lui donna enfin tout

ce qu'on peut accorder à un galant: elle étoit admirablement belle, et

n'avoit que vingt-deux ans; son mari, qui en avoit plus de cinquante et

que ses emplois n'occupoient que trop, n'étoit pas ce qu'il lui falloit.

Notre cavalier la posséda assez long-temps avec la plus grande douceur

du monde; mais comme cette amourette commençoit à s'ébruiter et qu'il y

avoit apparence que le comte en seroit enfin averti, elle pressa

Massaube de l'enlever et de l'emmener en France. Cela n'étoit pas aisé:

il falloit premièrement être assuré d'y être reçu, et puis traverser

soixante ou quatre-vingts lieues de pays ennemi. Massaube promit à sa

dame de faire tout ce qu'elle voudroit; pour cet effet il écrit au duc

de Saint-Simon[140], favori du Roi, avec lequel il avoit été assez bien

autrefois, et lui mande qu'il avoit tant d'affection pour le service du

Roi, qu'il est prêt de tout quitter pour retourner en France, et qu'il

aimeroit mieux porter un mousquet au régiment des gardes, que de

commander une armée en Allemagne. Le Roi promit au duc de lui pardonner,

pourvu qu'il demandât pardon au commissaire qu'il avoit battu. Cela fut

fait, et Massaube revint à la cour; mais le Roi lui tourna le dos dès

qu'il le vit. Massaube fit entendre au duc et au cardinal de Richelieu

qu'il y avoit en Allemagne une princesse, parente de l'Empereur, qui

désiroit prendre le parti du Roi, et le rendre maître d'un fort sur le

Rhin. Ce fort, auquel il donnoit un nom, n'étoit qu'une chimère. On lui

donna pour exécuter cette entreprise des lettres pour tous les

gouverneurs des places frontières, portant commandement de lui fournir

les gens et les munitions dont il pourroit avoir besoin. Avec ses

lettres, il alla communiquer son dessein à un cadet qu'il avoit à Nancy,

qui étoit un jeune homme de beaucoup de cœur; ce frère y joignit un de

ses amis, et, tous trois ensemble, ayant délibéré entre eux, firent

faire un carrosse pour quatre personnes seulement, et disposèrent des

chevaux de relais en trente endroits, depuis Cologne jusqu'à Nancy. La

comtesse fournissoit de l'argent pour tout cela, et les gouverneurs,

suivant les ordres du Roi, mirent des escortes sur le chemin. Il fut si

heureux qu'il ne manqua pas d'un jour à ce qu'il s'étoit proposé;

l'enlèvement se fit un jour de foire en plein midi, sans que personne y

prît garde; car la belle, avec deux de ses demoiselles, entra dans ce

carrosse, et Massaube après. A la porte ils faillirent à être

embarrassés, et il fallut qu'il criât qu'on fît place au carrosse de Son

Altesse de Lorraine. Ils étoient déjà bien loin avant qu'on s'en

aperçût; ils poussoient leurs chevaux parce qu'ils étoient assurés d'en

trouver de frais: cela fit qu'on ne put les atteindre que vers les

frontières de Lorraine; on les chargea; mais leur escorte étoit

nombreuse: il est vrai que le cadet de Massaube y fut pris et bien

blessé, pour s'être trop hasardé. Il fut emporté à Cologne, où on lui

fit couper le cou, et sa tête fut exposée sur la porte de la ville. La

mère de ces deux frères en eut un tel déplaisir, qu'elle ne voulut

jamais voir Massaube. Notre aventurier arrive à la cour, fait voir la

comtesse au Roi et au cardinal, et assure que ce fort étoit demeuré au

pouvoir d'un parent de la dame qui le garderait pour le Roi; mais

l'imposture fut découverte, car le comte d'Isembourg envoya un de ses

cousins demander sa femme, et se plaindre de l'injure qu'on lui avoit

faite. Nos amants en ayant eu avis, quittent la cour et prennent le

chemin d'Auvergne. Ils crurent qu'il étoit à propos de changer de nom,

et il se fait appeler Mespleck, du nom d'un de ses camarades: ils

allèrent jusque dans l'Albigeois, où ils crurent qu'ils seroient en

sûreté. La comtesse étoit assez bien pourvue d'or et de pierreries: ils

achetèrent une métairie onze mille livres, où ils firent un logement

assez raisonnable. Dans cette solitude, qui peut être à une lieue

d'Alby, ils passèrent trois ou quatre ans sans que personne pût savoir

qui ils étoient. Massaube s'amusoit à ajuster sa maison qu'il peignoit

toute de sa propre main; leur dépense étoit assez magnifique, mais elle

diminua insensiblement.

[138] C'étoit de faux soldats, à l'aide desquels des capitaines

fripons complétaient leurs compagnies les jours de revue. Une

ordonnance de 1668 condamnoit les passe-volants à être marqués à

la joue d'une fleur de lys.

[139] La fourchette, en terme de guerre, étoit un bâton terminé

par un fer fourchu, sur lequel on appuyoit le mousquet pour mieux

ajuster.

[140] Le père de l'auteur des _Mémoires_. Il en a laissé lui-même

dont le manuscrit inédit fait partie des archives du ministère

des affaires étrangères.

L'envoyé du comte d'Isembourg n'avoit pas eu grande satisfaction à la

cour: le Roi avoit bien témoigné de la colère et donné ordre qu'on

cherchât le ravisseur; mais le cardinal l'apaisa en lui faisant

comprendre qu'on ne sauroit trop faire de mal à ses ennemis. Massaube,

en contant cette histoire, disoit: «J'ai connu à cela que le cardinal

étoit un méchant homme d'avoir laissé un si grand crime impuni.»

Massaube, ennuyé de sa solitude, alloit quelquefois à Toulouse. Un jour

son valet-de-chambre, mal satisfait de lui, alla dire au premier

président que son maître étoit un espion de l'Empereur: cela fut cru

facilement, parce qu'on avoit déjà eu plusieurs fois envie de savoir qui

étoient ces gens là, sans l'avoir pu découvrir. On l'arrêta donc, et on

en donna avis à la cour. Le cardinal ayant appris que Massaube et

Mespleck n'étoient qu'une même chose, et que la comtesse étoit avec lui,

répondit que ce n'étoit point un espion, mais un homme qui avoit enlevé

une princesse d'Allemagne, qu'il souhaitoit que tous les gentilshommes

françois en fissent autant. Le premier président et les principaux du

parlement voyant cela, furent eux-mêmes tirer notre homme de prison,

avec bien des compliments et bien des excuses. La comtesse alla à

Toulouse, où elle dépensa une bonne partie de ce qui lui restoit;

Massaube, ayant recherché la vie de ce valet, l'y fit pendre. L'argent

vint à leur manquer, et la princesse étoit quelquefois réduite à laver

les écuelles. L'évêque d'Alby, qui les visitoit quelquefois, prit son

temps pour la persuader de se mettre en religion, ce qu'elle fit quelque

temps après. Massaube querella et la dame et le prélat; mais il se

consola facilement, et se fit capitaine d'une compagnie de

chevau-légers. C'est un homme qui ne manquoit pas d'esprit; il étoit

enjoué et aimoit assez la débauche. On l'appeloit d'ordinaire _le

Prince_ ou _Mespleck_. Pour elle, on dit qu'elle est fort bonne

religieuse.

L'Infante vivoit encore quand un seigneur des Pays-Bas, nommé M. de

Mariamé, homme de grande réputation, et qui avoit trois frères tous

trois braves, devint amoureux d'une belle femme qui n'avoit que dix-huit

ans, et qui avoit pour mari un des principaux conseillers de l'Infante,

âgé de soixante-huit ans, ou environ. Mariamé en fut aimé, et assez

ouvertement. Un jour que la belle étoit fort triste, il lui demanda ce

qu'elle avoit. «C'est, lui dit-elle, que je ne saurois plus souffrir mon

vieillard et que je mourrai bientôt si je demeure encore avec lui: il

faut que vous m'emmeniez en quelque pays.» Ils tombent d'accord d'aller

en Hollande, où la reine de Bohême étoit arrivée depuis peu. «Mais,

ajouta-t-elle, je veux partir en plein midi.--Bien, madame.» Au jour

assigné, justement à l'heure de midi, voilà cinquante des plus grands

seigneurs du pays, tous à cheval, et trois carrosses à six chevaux à la

porte de la belle: on porte publiquement des cassettes dans les

carrosses; on attache des malles derrière: enfin le mari lui demande où

elle va. «Je m'en vais en Hollande me promener, j'ai envie de voir La

Haye.» Elle part. A La Haye, elle est bien reçue de tout le monde. Au

bout d'un an elle devient jalouse de la reine de Bohême, et elle prie

son amant de la remener à son mari. «Madame, il vous faut obéir, lui

dit-il, et je vous veux remettre entre ses mains plus hautement que je

ne vous en ai tirée.» Il avertit ses amis; ils viennent au-devant de lui

au nombre de trois cents chevaux. Arrivé, il dit au mari: «Madame a eu

dessein de faire un voyage. Elle m'a fait l'honneur de me choisir pour

l'accompagner: je vous puis répondre de sa conduite. Mais, parce que la

médisance n'épargne personne et que vous pourriez avoir quelque soupçon,

je vous déclare que, si vous la maltraitez, je vous tuerai.......[141].»

[141] Il y a ici une lacune dans le manuscrit. Il y manque une

feuille formant quatre pages.

DRÉLINCOURT[142].

.........................[143], qui faisoient bien du bruit, ce que les

femmes admirent. Pour achever la foiblesse de cet homme sur le chapitre

de ses enfants[144], j'ajouterai qu'il dédia exprès un livre à son fils,

le ministre, afin d'y mettre une grande épître, où il étale tous les

dons de sa postérité; il n'y a rien de si ridicule: en un endroit il

dit: «Me voici, Seigneur, avec les enfants que tu m'as donnés pour être

une merveille en Israël [145];» mais il s'étend seulement sur les

louanges de son fils aîné qui est ministre. Au bas de cette belle lettre

on n'a pas manqué de mettre: «_Seigneur, glorifie ton fils et ton fils

te glorifiera._» J'ai oublié de dire qu'en parlant de lui-même, il dit:

«J'ai des amis ou j'en dois avoir.»

[142] Charles Drélincourt, célèbre ministre de la religion

réformée, né à Sedan en 1595, mourut en 1669.

[143] Le commencement de cet article manque dans le manuscrit.

[144] Il en avoit eu seize de son mariage avec une demoiselle

Bolduc.

[145] ISAÏE.

Il fit une fois un gros livre in-4º intitulé: _Consolation contre les

terreurs de la mort_. O Dieu, mon père! ce gros livre me fait plus de

peur que la mort même. Ce livre est dédié à l'Electeur palatin; en un

endroit il lui dit qu'il a convié Dieu à ses noces électorales.

Il y a quelques années qu'un bateau, plein de fidèles, périt auprès des

moulins de Charenton. Le petit bonhomme, qui se trouva le premier à

prêcher, prit exprès le texte de la tour de Siloé, et dit, entre autres

belles choses, que ce malheur étoit plus grand que l'incendie du temple

qui fut brûlé à la mort de M. Du Maine, car, en cette aventure,

plusieurs temples du Seigneur avoient été détruits. Il mit ces pauvres

noyés en paradis, tout chaussés et tout vêtus, et puis il s'avisa de

prôner contre ceux qui n'attendoient pas la bénédiction; or, ces pauvres

gens étoient tous sortis avant la bénédiction. Le petit homme, pour

plaire aux parents des défunts, fit imprimer ce sermon avec une lettre

au marquis de Pardaillan, dont les deux fils, parce que le carrosse

s'étoit rompu, s'étoient mis dans ce bateau, et y avoient été noyés. Il

commence ainsi cette lettre: «Depuis la perte de messieurs vos fils, de

bienheureuse mémoire, etc.»

Au jeûne de 1658, il n'y a que quinze jours, il prêcha le dernier des

trois, et, pour la bonne bouche, il nous donna la _brevée_ avec les

cochons de l'enfant prodigue; naturellement il a la langue empêtrée, ce

jour-là il étoit empêtré par-dessus, aussi il sembloit qu'il avoit la

bouche pleine de cette brevée. Depuis, en prêchant sur ce passage où la

Madeleine prit Notre Seigneur pour un jardinier: «Quelle erreur, dit-il,

d'aller prendre pour un jardinier celui qui est l'_arbre de vie_!»

Or, ce M. Drélincourt avoit chez lui, autrefois, un proposant[146] qui

étoit lecteur à Charenton: c'étoit un Sédanois, nommé Fouquenberge. Un

page de madame de La Moussaye, un jour, alla dire à sa maîtresse:

«Madame, c'est l'apprenti de M. Drélincourt, qui demande à parler à

vous.» Cet homme est présentement ministre à Dieppe. J'ai ouï dire qu'à

un festin, où il y avoit cinq femmes ou filles, il s'avisa de boire à la

santé des _cinq nymphes_; il n'y a rien de plus ridicule à entendre

prononcer.

[146] On appelle ainsi chez les protestants les candidats qui se

disposent à être reçus ministres.

MADAME DE BROC.

Une belle personne, qui se disoit fille d'un conseiller de Sens, en

Bourgogne, après avoir été entretenue long-temps par un riche orfèvre de

Paris, nommé Aiman, qui y faisoit bien de la dépense, alla demeurer

auprès du logis de l'évêque d'Auxerre, en cette ville. Ce prélat en

devint amoureux. Il avoit un neveu, fils de son frère, homme de qualité,

nommé de Broc; c'est une maison d'Anjou ou du pays du Maine. Cette femme

fut adroite et lui dit: «Faites-moi épouser votre neveu, et je vous

accorderai ce que vous demandez.» L'oncle y engage ce garçon qui n'étoit

qu'un niais; le mariage se fait; après, elle se moque de l'évêque. Ce

galant homme d'évêque est ce même M. d'Auxerre de chez le cardinal de

Richelieu, qu'on accusoit d'être amoureux de Chamarande[147],

porte-parasol du feu cardinal. Notre prélat, enragé de voir qu'il avoit

été pris pour dupe, fait intenter action de rapt par le père du garçon.

Elle, pour se défendre, montre toutes les lettres de l'évêque. Durant le

procès, son mari vivoit fort bien avec elle, et elle se blessa deux

fois.

[147] Aujourd'hui premier valet-de-chambre du Roi, et galant de

madame de Beauvais. On dit qu'il est gentilhomme; on en fait cas.

(T.)--Chamarande est mêlé dans toutes les intrigues de la

jeunesse de Louis XIV.

Montreuil-Fourilles, qui commande dans Angers depuis qu'on en tira M. de

Rohan, étant devenu amoureux d'elle, la retira, avec son mari, dans le

château. Le père du mari et la mère même, qui étoit plus fâcheuse que le

père, y allèrent pour prier Fourilles de ne protéger plus cette femme;

ils en dirent le diable. Elle sort tout d'un coup d'une chambre, se

jette aux pieds du bonhomme les larmes aux yeux, et l'attendrit.

Montreuil avoit ménagé tout cela. Cette femme voyant le père touché, et

qu'il alloit bientôt faire un voyage avec son fils, crut qu'elle auroit

le temps de feindre qu'elle étoit grosse, et que le vieillard, se voyant

un petit-fils, s'apaiseroit entièrement; mais elle ne prit pas bien ses

mesures, car elle supposa un enfant de huit mois, au lieu qu'il n'en

falloit qu'un de quatre; peut-être n'en put-elle pas trouver d'autre.

Quand le mari arriva, il dit qu'il trouvoit cet enfant bien grand pour

son âge, et la pria de lui avouer sincèrement l'affaire et de lui conter

tout le reste de sa vie. Elle lui dit qu'il en crût ce qu'il voudroit,

et s'en alla se mettre en religion. Elle dit qu'il lui a mangé cent

mille livres durant les quatre ou cinq années qu'il étoit mal avec son

père.

M. DU BELLAY,

ROI D'YVETOT.

M. Du Bellay[148], roi d'Yvetot[149], est un homme assez extraordinaire

en toute chose; premièrement il est bossu devant et derrière, cela lui

est arrivé par accident. Lui et son frère aîné, qui mourut enfant,

étoient nourris à la terre de Mont, près de Loudun; le plancher de leur

chambre s'enfonça; l'aîné en demeura boiteux, et celui-ci bossu. Il se

démit apparemment l'épine du dos, et on n'y prit pas garde. Son père le

maria, sans regarder au bien, à une fille de la maison de Rieux, de

Bretagne, une des meilleures de ce pays-là. Elle peut avoir eu neuf ou

dix mille livres de rente en tout, et lui avoit, à la mort de son père,

sans ses meubles, plus de soixante-dix mille livres de rente en fonds de

terre. A cette heure, cela en vaudroit plus de quatre-vingt-dix. Cet

homme s'étoit amusé à faire le roi d'Yvetot chez lui, en Anjou, et ne

venoit à la cour que pour y perdre son argent. Ce n'est pas qu'il manque

d'esprit; mais il aimoit tenir son _quant à moi_ à la province. Il ne

donnoit la main[150] chez lui à personne. M. de Reims, en passant à une

lieue de chez lui, envoya un gentilhomme pour lui faire compliment; il

dit à ce gentilhomme: «Pourquoi votre maître n'y est-il pas venu

lui-même?» Depuis, il se corrigea un peu; mais il évitoit de faire

civilité.

[148] Charles, marquis Du Bellay, qualifié _prince_ d'Yvetot dans

Morery.

[149] On a prétendu que la terre d'Ivetot (ou _Yvetot_) avoit été

érigée en royaume par Clotaire Ier, ou plutôt que ce prince avoit

affranchi le seigneur de cette terre de tout devoir et hommage de

vassal envers la couronne de France. Cette origine est fabuleuse;

mais il est certain que plusieurs de nos rois, jusqu'à Henri IV,

ont reconnu que les seigneurs et les habitants du bourg d'Yvetot

étoient libres de tous devoirs et redevances envers eux. (Voyez

le _Traité de la Noblesse_ de La Roque, Rouen, 1710, page 111, et

une Dissertation de l'abbé de Vertot, insérée en 1714 dans les

_Mémoires_ de l'Académie des inscriptions et Belles-Lettres.)

[150] La droite. (T.)

La Trezellière, maréchal-de-camp[151], l'étant allé voir, il le laissa

quatre heures sur une pelouse devant sa porte, et y fit même apporter la

collation, de peur d'être obligé de lui donner la main. Par la même

raison, il se mit au lit une autre fois, étant obligé de donner à dîner

à feu Rasilly, le borgne, qui étoit aussi maréchal-de-camp. Aujourd'hui

il est revenu de cette vision, et il m'a donné la main à moi, et me fit

toutes les civilités que je pouvois souhaiter. Sa femme[152], à cette

heure que son mari est guéri de cette chimère, commence à en être

malade, et traite si mal les gens qu'on ne la va plus guère voir. Vous

diriez que sa maison de Rieux est la maison de Bourbon[153].

[151] Il y a quelques années de cela, les maréchaux de camp

n'étoient pas si peu de chose qu'ils sont présentement. (T.)

[152] Hélène de Rieux, mariée en 1622.

[153] La maison de Rieux est une des plus anciennes de Bretagne,

et l'on assure qu'elle n'a point de bâtardise. La duchesse de

Bourgogne, bisaïeule de Charles X, descendoit en ligne directe de

César de Vendôme, bâtard de Henri IV. C'est ce qui faisoit dire à

Louis XV que, par les Babou, aïeux maternels de Gabrielle

d'Estrées, il descendoit d'un notaire de Bourges. Il est certain

qu'il y a des chapitres d'Allemagne dans lesquels, à cause de

cette tache, les Bourbons n'auroient peut-être pas été admis.

Cet homme-là s'est bien plus incommodé à donner qu'à jouer. On dit, dans

le pays, qu'il a donné jusqu'à huit cent mille livres. Il a été un peu

de ces gens qui craignent d'aller _al parediso de' coglioni_. Le premier

garçon dont il fut amoureux étoit un marmiton: il lui donna plus de

quatre-vingt mille livres. Après, son maître d'hôtel succéda au

marmiton, et le voloit _in ogni modo_. Cet homme partageoit ses fermes

avec lui. Le troisième fut un de ses gentilshommes, nommé Des Fontaines.

Quand un fermier lui apportoit de l'argent, il en donnoit deux poignées

à Des Fontaines et n'en prenoit qu'une pour lui: le mignon en avoit les

deux tiers. Sa dernière amitié a été un Bohème nommé Montmirail. Ce

galant homme en a tiré plus de quarante mille livres, quoique le bon

seigneur n'eût plus guère de quoi frire: on le voyoit avec ses cheveux

gris et ses deux bosses danser avec des Egyptiennes[154]; sa femme étoit

contrainte de capituler avec lui, tantôt que ses Bohèmes ne seroient que

tant de jours dans la maison, tantôt qu'ils n'en approcheroient de deux

lieues. Un secrétaire de feu M. de Reims (_Bonin_), qui étoit assez

plaisant en débauche, dînoit en ce temps-là avec M. Du Bellay, qui lui

dit: «Donne-toi à moi, je te ferai ta fortune.--Ma foi, dit l'autre, je

n'ai pas les cheveux assez noirs ni les dents assez blanches.» Des

Fontaines dînant il y a cinq ou six ans avec M. et madame Du Bellay, car

il est grand seigneur en ce pays-là et y a acheté de belles terres, M.

Du Bellay lui servit de je ne sais quoi avant que d'en servir à sa

femme. Elle se lève et s'en va: les voilà pis que jamais, car il y a eu

souvent noise en ménage; cela alla mieux depuis. Elle tâche à régler

leurs affaires. Si cet homme vouloit croire conseil, le bien de sa femme

et le sien leur rendroient encore quarante mille livres tous les ans.

Enfin, elle s'est séparée d'avec lui; elle étoit devenue fort fière et

faisoit un peu très-fort la reine d'Yvetot. Une madame de La Troche[155]

Du Bellay, femme d'un parent de son mari, l'étant allée voir, elle fit

signe à une parente qu'elle avoit avec elle, nommée mademoiselle de

Rieux, de faire en sorte que la sœur de madame de La Troche ne lavât

point avec elles. «Mademoiselle, dit mademoiselle de Rieux, laissez-les

laver, nous laverons après.--Non, dit l'autre, j'ai envie de laver la

première et de ne les pas attendre; car je meurs de faim.»

[154] Des Bohémiennes.

[155] Cette dame étoit vraisemblablement parente de madame de La

Troche, amie de madame de Sévigné, qui, en plaisantant,

l'appeloit _Trochanire_.

Madame Du Bellay, enfin, fut contrainte de se retirer à une autre terre.

Au bout de quelques années, M. Du Bellay mourut quasi subitement. Elle

en usa bien avec ce Bohème, cause de tout le désordre: elle lui pardonna

et le prit en sa protection, dont il a grand besoin; car il est chargé

de bien des affaires criminelles.

LE MARQUIS DE ROUILLAC.

Le marquis de Rouillac est de la maison de Got, bonne maison de

Gascogne; son père avoit épousé une sœur de feu M. d'Epernon, avant que

M. d'Epernon fût en faveur. Mais il prétend bien une plus illustre

origine, car il veut être de Foix et d'Albret, tout ensemble. Un jour

qu'il rompoit la tête au prince de Gueménée, de sa généalogie, et qu'il

lui disoit bien sérieusement: «Canelle de Foix épousa......--Oui, dit M.

de Gueménée, en l'interrompant, _Canelle_ de Foix épousa _Girofle_

d'Albret[156].»

[156] Il donna une fois à un astrologue un mémoire de ce qu'il

vouloit qu'il mît dans son horoscope. Il y avoit, entre autres

choses, qu'il étoit enclin aux beaux procédés. (T.)

En sa jeunesse, un jour qu'il alla au dîner de madame de Guise, femme du

Balafré[157], voyant qu'elle mangeoit des tortues: «Quoi! lui dit-il,

madame, vous mangez des amphibies?--Oui, lui dit-elle en riant, et aussi

quelquefois _des crépuscules_.»

[157] Catherine de Clèves, comtesse d'Eu, veuve de Henri de

Lorraine, duc de Guise, dit _le Balafré_, tué à Blois, en

décembre 1588. Elle mourut en 1633, âgée de quatre-vingt-cinq

ans.

Ce visionnaire fit donner des coups de bâton à l'abbé Ruccellaï, le plus

mal à propos du monde; on eut bien de la peine à accommoder l'affaire.

On dit qu'il s'est meublé d'une plaisante façon; il a pris à un marchand

une tapisserie, à un tapissier un lit; et, à force de les chicaner pour

le paiement, il a quasi eu la marchandise pour rien. Il n'a jamais été

fait comme les autres; il a toujours été habillé extravagamment: il se

rase comme un moine. Un été qu'il faisoit fort froid, madame de Rohan,

la mère, fit ce quatrain en sa présence:

En dépit de la canicule,

Que l'on m'allume ce fagot.

Ce temps est aussi ridicule

Que le bouffon marquis de Got.

Quand le marquis de Casquez, de la maison même de Portugal, fut ici

envoyé ambassadeur par le feu roi de Portugal, il se logea à la

Place-Royale. Notre marquis le visita, et l'ambassadeur lui rendit sa

visite. Madame de Rambouillet en écrivit une lettre à madame de

Montausier, que je copierai ensuite, après avoir dit que cet ambassadeur

étoit un des plus grands extravagants qui soient jamais venus de ce pays

où les gens _parecen locos y lo son_[158].

[158] Charles-Quint disoit: «Les François paroissent fous et ne

le sont pas; les Espagnols paroissent sages et sont fous; les

Portugais paroissent fous et le sont.» (T.)

C'étoit un vrai _Portughez derrendo_; il portoit à son chapeau un bas de

soie de sa maîtresse, disoit et faisoit cent folies; au Cours il avoit,

dans son carrosse, des cassettes pleines de gants, et il en envoyoit aux

dames qui avoient le bonheur de lui plaire. Il lui est arrivé plus d'une

fois d'y fermer les rideaux et de changer d'habit durant cette petite

éclipse, pour paroître après comme un soleil au sortir d'un nuage.

Voici la lettre ou la relation de madame de Rambouillet:

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 8 / 25 段