Désormais la ville du sacre

Ne craindra plus les ennemis;

J'en ferai un trop grand massacre,

Si en campagne il s'étoit mis;

Montal[120], quoique homme de grand cœur,

Mourroit de peur;

Et Caillet[121] tremblerait dans l'ame

S'il voyoit l'acier de ma lame.

(_Le lieutenant de ville parle._)

Louons de Dieu la providence

Qui pourvoit à notre besoin,

Suscitant pour notre défense

Un marquis digne d'un tel soin.

Par saint Nicaise et saint Remy[122],

Mon cher ami,

Nous prions Dieu que votre garce,

Vous fasse belle et ample race.

Marquise, meunière,

On dit que votre époux

Vous trouve un peu fière

Et se lasse de vous.

Si cette ardeur étrange

Prenoit jamais fin,

Comme enfin

Tout amant change,

Vous pourriez bien retourner au moulin.

[118] Pour se moquer du conseil de ville, il appelle Reims, du

nom d'un petit village qui est tout contre. (T.)

[119] Tous ces lieux ont des ponts sur la rivière de Vesle. (T.)

[120] Gouverneur de Rocroy. (T.)

[121] Receveur des contributions pour M. le prince. (T.)

[122] Patrons de Reims. (T.)

Melle ET MADAME DE MAROLLES.

Un gentilhomme de devers Chartres, nommé Marolles, qui se disoit de la

maison de Lenoncourt, de Lorraine, mais que ceux de Lenoncourt

désavouoient, disant que c'étoit une branche de bâtards, épousa une

sœur de M. Du Fargis, de la maison d'Angennes. On lui donna cette

fille, parce qu'elle n'avoit guère de bien; il en eut un garçon et une

fille. Le garçon, comme nous verrons ensuite, est mort gouverneur de

Thionville; la fille[123] fut fille d'honneur de la Reine-mère; c'est

une personne adroite et ambitieuse, mais médiocrement jolie[124]. Sa

mère ayant tiré de M. le marquis de Rambouillet vingt-huit mille écus

pour un compte de tutelle dont le marquis son père étoit chargé, elle

fit si bien que toute cette somme fut pour elle seule. M. Du Fargis,

depuis la mort de son fils, qui fut tué à Arras, fit je ne sais quelle

affaire à la cour. Elle en tira tout le profit: cela alla à quarante

mille livres. Pour satisfaire son ambition, il lui falloit un tabouret:

elle cabale pour épouser le vieux Bouillon La Marc, veuf pour la seconde

fois. Pour y parvenir, elle lui fit accroire que M. d'Orléans, à qui M.

Du Fargis, son oncle, avoit été, lui témoigneroit qu'il le souhaitoit,

et qu'en récompense, il prendroit ses intérêts contre la maison de La

Tour, pour lui faire ravoir Sedan. Un jour qu'elle avoit épié qu'il n'y

étoit pas, elle envoya un valet-de-pied de sa connoissance, qui demanda

M. de Bouillon, et dit que M. d'Orléans le venoit voir pour lui parler

de ce mariage qu'il savoit. «Il n'y est pas, dit-on.--Je m'en vais donc,

reprit-il, avertir qu'il n'avance pas.» Le bonhomme prit cela pour

argent comptant; mais La Boulaye[125], son gendre, le désabusa et lui

fit épouser une femme[126] hors d'avoir des enfants. Notre pucelle en

pensa enrager, et fut si folle que de solliciter pour empêcher que cette

femme n'eût le tabouret, disant que M. de Bouillon n'étoit pas reçu au

parlement. Elle ne se rebute point, et, voulant à toute force avoir un

tabouret, elle épouse le fils aîné du duc de Villars (le père n'étoit

pas mort encore); c'est un ridicule de corps et d'esprit, car il est

bossu et quasi imbécile, et gueux par-dessus cela.

[123] Madeleine-Claire de Lenoncourt, demoiselle de Marolles,

mariée en 1649, à Louis-François de Brancas, depuis duc de

Villars, mourut en 1661.

[124] Elle logea un temps chez madame d'Aumont, la veuve; elle

est d'Angennes. Cette fille étoit si fière qu'elle appeloit une

femme de soixante-dix ans _ma cousine_. Enfin la bonne femme aima

mieux l'appeler _mademoiselle_, afin qu'elle l'appelât _madame_.

(T.)

[125] On lit _La Boulaye_ dans le manuscrit. C'est une erreur de

Tallemant. Il entend sans doute parler d'Amaury Goyon, marquis de

_La Houssaye_, qui, en 1629, avoit épousé une fille du duc de

Bouillon. Il n'a été fait aucune mention de la troisième femme du

duc de Bouillon La Marck dans l'_Histoire généalogique de

France_, du père Anselme.

[126] Madame de La Mazelure, sœur ou belle-sœur de M. de

Beuvron.

(T.)

Voici comme elle s'y prit. Elle se servit d'un prêtre de Saint-Paul, qui

le connoissoit; et, comme il étoit en grande nécessité, il se laissa

charmer à quatre-vingt mille livres qu'elle pouvoit avoir pour tout

bien. Elle ne l'eut pas plus tôt épousé qu'elle fait un procès à madame

d'Aiguillon, au nom du bonhomme de Villars: elle en tire quarante mille

écus. Depuis la mort du père, elle a fait recevoir son mari duc et pair

au parlement d'Aix, comme le bonhomme l'avoit été par le crédit de sa

femme, et elle a si bien cabalé à la cour qu'elle a trouvé moyen de

faire joindre la pairie au brevet, car il n'y avoit que _duc_

simplement: le cardinal de Richelieu ne put se résoudre à faire un si

jeune homme duc et pair. La voilà assise au Louvre comme les autres.

Elle a trouvé moyen, depuis la mort de son frère, d'être co-tutrice de

ses neveux. Pour cela elle a eu raison, car c'est une étrange créature

que la veuve.

Elle disoit de mademoiselle de Rambouillet, qui l'appeloit _ma cousine_:

«Je ne sais pourquoi mademoiselle de Rambouillet prend plaisir à

m'offenser.» La feue duchesse de Villars[127] ne fut jamais assise au

Louvre que deux ou trois fois. Elle y alloit rarement.

[127] Julienne-Hippolyte d'Estrées, sœur de Gabrielle d'Estrées.

Les lettres qui conféraient le titre de duc à Georges de Brancas,

son mari, sont de 1627, enregistrées au Parlement de Provence en

1628, et confirmées en 1651, à une époque où ces sortes de

faveurs s'accordoient avec plus de facilité.

Madame de Marolles est d'une bonne maison de Luxembourg. Son mari, qui

a été gouverneur de Thionville, depuis qu'elle fut prise jusqu'à sa

mort, ayant assez de bien, ne regarda qu'à l'alliance et à la personne.

«Je ne veux, disoit-il, qu'une bonne femme et qui m'aime bien.» Celle-ci

le hait et fut fort coquette. Sa première galanterie fut avec le

chevalier de La Sausse, gentilhomme normand, fort bien fait, fort brave,

mais fort brutal. Le second, et qui a fait tout autrement du bruit, fut

une espèce de filou de Paris, fils d'un tireur d'armes, mais bien fait

de sa personne: il s'appelle Saint-Ange. Charmoye l'avoit employé pour

enlever mademoiselle de Sainte-Croix des Filles-Dieu; elle se réfugia

avec lui à Thionville[128]. D'abord, Saint-Ange n'avoit aucune

inclination pour elle, même on dit qu'il la haïssoit; mais étant demeuré

seul à Thionville, car Charmoye fut reçu à Luxembourg au bout de quelque

temps, tandis que son affaire s'accommodoit; faute donc de meilleur

emploi, Saint-Ange s'avisa de profiter de la bonne volonté que madame la

gouvernante avoit pour lui; mais M. de Marolles, s'étant douté de

quelque chose, le chassa de sa place. En effet, le galant n'y revint

qu'après la mort du gouverneur, qui fut tué en reconnoissant le château

de Mussy. M. Fabert, gouverneur de Sedan, prit soin des affaires et de

la conduite de madame de Marolles, comme ami de son mari, et fit dire à

Saint-Ange que, s'il ne se retiroit, il le feroit jeter dans les fossés.

Saint-Ange n'alla pas loin: il attendit la dame, où elle fut le

trouver. Là ils se gouvernèrent si bien que toute la ville en fut

scandalisée; ensuite ils se rendirent à Paris: elle se logea au faubourg

Saint-Germain, d'où elle fut chassée par les officiers du

bailliage[129], comme une femme de mauvaise vie. Saint-Ange prend le

train de la battre; elle en fut un jour si maltraitée qu'elle en rend sa

plainte par-devant le lieutenant criminel et demande permission de faire

informer contre lui; mais l'amant lui ayant demandé pardon, elle s'en

désista, et déclara que tout ce qu'elle avoit dit étoit faux.

[128] Un jour elle entra quasi toute nue dans la chambre d'une

dame qui l'étoit venue voir, et lui dit: «Je viens de faire le

plus agréable songe du monde; j'ai songé que M. de Marolles étoit

mort, et que j'étois accouchée d'un garçon. Ce sont les deux

choses du monde que je souhaite le plus.» (T.)

[129] Nous avons déjà dit que tout le faubourg étoit sous la

juridiction du bailli de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Il y eut bientôt quelque nouvelle rumeur; car les jeunes gens de Paris

étant reçus chez la dame, Saint-Ange fut jaloux: il fit insulte un jour

à quelques-uns, et jeta même le chapeau de l'un d'eux par la fenêtre,

jurant qu'après avoir dépensé vingt mille écus auprès de madame de

Marolles, il ne souffriroit pas que de nouveaux venus lui coupassent

l'herbe sous le pied. Cette femme fut outrée de cette insolence: elle

rompt avec lui et lui défend de mettre jamais le pied chez elle. Un

jour, comme elle sortoit, il se jette dans son carrosse. «Je ne vous

quitte point que vous ne m'ayez pardonné.» Pour s'en délivrer, il fallut

lui dire qu'elle lui pardonnoit; mais il n'étoit pas à quatre pas

qu'elle lui cria: «Coquin, je te ferai donner cent coups de bâton.» Il

court après et se rejette dans le carrosse. Il fallut pardonner encore

une fois. Comme elle en étoit fort embarrassée, car il a gagné tous ses

gens, quelqu'un lui dit: «Mettez-vous dans un couvent.--Oh!

répondit-elle, je m'y ennuierois.» Enfin, elle s'en plaignit aux

maréchaux de France qui défendirent à Saint-Ange d'aller chez elle. Elle

se ruine tout doucement.

Elle eut ensuite un jeune fou, nommé Tierseville, pour galant. L'été

passé, un soir que les vingt-quatre violons étoient chez Dorat,

conseiller, c'est dans l'Ile (_Saint-Louis_) où elle logeoit, alors elle

y alla avec une madame de Guedreville[130], grande étourdie, femme d'un

maître des requêtes, qui étoit sa voisine: Tierseville demeure avec

elles dans le carrosse; Gareau, Beauneau, Montmeige et autre jeunesse

qui avoient fait la débauche avec lui, montent; c'étoit à Gareau à

prendre une femme pour danser, quand on donna l'ordre aux violons

d'aller jouer à la pointe de l'Ile. Les voilà en colère de cela: ils

descendent, prennent les étuis qu'ils trouvent sous la porte, tirent

des coups de mousqueterie dans les fenêtres, pensèrent blesser Fercour

qui en eut dans son chapeau, battirent un capitaine d'infanterie qui

leur pensa dire quelque chose; et Tierseville, sorti du carrosse pour

avoir sa part de la folie, crioit à madame de Marolles: «Madame, on

devoit vous envoyer demander l'ordre; c'étoit à vous à faire aller les

violons où vous voudriez. Mais commandez, madame, on fera main basse.»

Elle, au lieu de s'en aller et d'emmener ces ivrognes, alla à la pointe

de l'Ile: ils trouvent quelques violons qui revenoient: ils commandent à

leurs gens d'en jeter un dans l'eau. Cet homme eut le sens, comme on le

vouloit jeter, de donner un coup de pied au quai, et mit l'épée à la

main: Beauneau va à lui et se coupe les doigts en la lui ôtant, mais il

blesse dangereusement le pauvre ménétrier qui en a pensé mourir. Après

avoir fait ce bel exploit, la raison leur revint: ils se vont tous

mettre à genoux devant Dorat qui leur pardonna. Ils n'osèrent pas trop

se montrer, tandis que le violon, qui étoit domestique du comte du Lude,

fut en danger; après, la chose s'accommoda, mais on les hua partout.

[130] Cette Guedreville est femme d'un maître des requêtes nommé

Tierseau: elle est laide, mais elle fait ce qu'elle peut pour

plaire. Ç'a été une des premières qui s'est avisée d'aller à la

chasse à cheval, mais d'une sotte manière, point galamment du

tout. Elle se mêle de faire du burlesque, et sa grande ambition

est d'avoir des galants. On conte que, faisant semblant d'aller à

la campagne trouver son mari, elle renvoya, dès Palaiseau, le

carrosse d'une de ses amies, disant: «Celui de M. de Guedreville

me viendra prendre.» Après elle s'habilla en homme avec sa

demoiselle, et prit la poste pour aller voir un galant qui étoit

malade je ne sais où. Au bout de quelques jours elle revient à

Palaiseau, et mande à son mari qu'il lui envoie un carrosse, et

le va trouver. Mais cet exercice violent et peu accoutumé lui

causa une bonne maladie. Je ne voudrois pas assurer que cela fût

bien vrai; mais voici pourquoi cette histoire-là s'est contée. On

a vu cette femme malade dans ce temps là, et on savoit qu'elle

avoit dit que, pour être plus tôt à Paris, à la mort de sa mère,

qui mourut un peu après, elle avoit pris la poste pour arriver

plus promptement; d'ailleurs elle est assez étourdie pour tout

croire d'elle. (T.)

A Tierseville succéda un nommé Cadillac: elle les eut tous deux en même

été. Un jour qu'il y étoit avec un de ses amis, le chevalier de

Roquelaure y amena Saint-Ange; cela surprit tout le monde. Ce coquin, à

un quart-d'heure de là, se mit à la traiter de coureuse. Cadillac et son

ami furent assez sages. Le lendemain, Petit-Marais[131] alloit appeler

le chevalier de Roquelaure, quand il le trouva en chemin pour aller

demander pardon à Cadillac. Le maréchal de L'Hôpital les accommoda;

mais, pour Saint-Ange, il dit qu'il le vouloit faire châtier. Enfin

cette femme se décria d'une telle façon, qu'un garçon de la cour, nommé

Turé, allant derrière elle aux Tuileries l'automne dernier, disoit tout

haut: «Mais ne suis-je pas bien misérable! Je n'ai demandé la

_courtoisie_ à madame de Marolles qu'à la quatrième visite, et elle m'a

refusé.» Depuis elle a épousé Saint-Ange, quoiqu'il eût la v..... d'une

telle sorte, qu'elle lui mangeoit le nez. Au bout de l'an il prit la

peine de se faire rouer. Ce fut madame de Villars qui le fit prendre. On

dit que sa femme disoit: «Va, console-toi; si on te roue, je te promets

que, pour les faire enrager, j'épouserai encore un filou.» Il y avoit de

quoi en faire rouer une douzaine. Il avoua qu'il s'étoit servi de

charmes pour la réduire à l'épouser[132]. Ils faisoient le plus enragé

de ménage qu'on ait jamais fait; ils se caressoient dix fois et se

battoient autant de fois en un jour. Retiré à l'hôtel de Chaulnes à

cause que son frère est écuyer de ce duc (c'est un honnête garçon), il

en usoit le plus familièrement qu'on sauroit s'imaginer; il traitoit

tous ses amis, il ivrognoit, il grondoit les gens, etc.; il vouloit,

non-seulement que M. de Chaulnes le nourrît, mais payât le chirurgien

qui le pansoit de la v.....; le nez lui tomboit; il y avoit un emplâtre.

Enfin il fallut sortir, car il avoit été assez insolent pour dire que

madame de Chaulnes ne devoit point passer devant sa femme, qui étoit

cent fois de meilleure maison qu'elle; il est vrai qu'elle est nièce de

l'électeur de Trèves, de la maison de Crombert, une des meilleures

d'Allemagne. Il y alla bien des gens par curiosité pour le voir faire,

car à tout bout de champ il lui prenoit des fantaisies de voir, et cela

en conversation, comme il feroit sur la croix Saint-André, et il

rangeoit des siéges dans la manière qu'il falloit pour cela, puis se

couchoit dessus. Il ne fit pourtant pas la plus belle fin qu'on pouvoit

faire. Son frère l'avoit fait recevoir à l'hôtel de Vitry. Par jalousie,

il fut si sot que d'aller voir aux Minimes si on cajoloit sa femme, et

il fut surpris au sortir. Il lui avoit dit auparavant: «Avec vos

coquetteries, vous me ferez prendre.» Une fois, comme il étoit à l'hôtel

de Chaulnes, cette femme s'amusoit à chanter avec le frère de

Saint-Ange; cela le fâcha: il lui donna un soufflet et courut après son

frère avec ses pistolets pour le tuer. Cela n'empêcha pas que ce garçon,

quand il le vit en danger d'être condamné, n'allât à la cour pour avoir

sa grâce: il vendit pour cela tout ce qu'il avoit.

[131] Petit-Marais, fils de de Bar, ci-devant l'abbé de Bar. (T.)

[132] Tallemant ne dit pas quelle fut la cause de la condamnation

de Saint-Ange. Seroit-ce pour magie? Il auroit eu les honneurs du

bûcher. Il y a apparence qu'il fut condamné comme voleur de

grands chemins.

De l'hôtel de Chaulnes Saint-Ange fut à l'hôtel de Vitry, comme j'ai

dit, par le crédit du président de Chevry[133], à la prière d'un commis

du feu président qui est parent de ce fripon. Dès la première fois qu'il

vit le président, il lui dit: «Monsieur, si vous avez quelque ennemi, je

vous promets de l'aller poignarder dans son lit» (M. de Vitry est

brouillé avec M. de Bournonville pour le gouvernement de Paris). «Je

l'assassinerai où il voudra.» Le président fut si surpris de cela qu'il

ne sut que lui répondre. Madame Pilou dit que madame de Marolles a fait

ouvrir Saint-Ange pour savoir de quoi il est mort: la vérité est qu'elle

a voulu savoir s'il avoit le dedans gâté de la v.....: elle croyoit que

cela ne lui auroit gâté que la tête. Il avoit le nez demi mangé. Elle

fit embaumer son cœur, à qui elle fit comme une espèce de chapelle

ardente, et un prêtre y disoit nuit et jour quelques prières, et elle

couchoit en même lieu. J'ai appris que madame de Villars ne l'a

entrepris qu'à cause qu'elle vouloit avoir de lui quelque chose, à quoi

il ne consentoit pas, et que depuis elle l'a eu de la cour.

[133] Duret de Chevry, président à la chambre des comptes. (Voyez

son article, t. 1, p. 261.)

BASIN DE LIMEVILLE.

Basin, sieur de Limeville, étoit d'une bonne famille de Blois; il se

mêloit de quelques affaires de change, mais peu des affaires du Roi:

peut-être a-t-il eu part en quelques fermes. Il avoit des lettres et ne

manquoit point d'esprit; il se connoissoit fort bien aux médailles et en

avoit assez bon nombre; mais après qu'il en avoit acheté quelqu'une, on

ne la voyoit plus, si ce n'étoit durant quelques jours qu'il la portoit

dans son gousset; car une fois qu'elle entroit dans son cabinet, elle

n'en sortoit jamais, et on n'avoit garde de l'y aller chercher: de sa

vie corps de chrétien n'est entré dans ce cabinet. Je dirai tout ce

qu'on y trouva après sa mort.

Ce n'étoit pas la seule bizarrerie de cet homme; sa grande avarice et

l'aversion qu'il avoit pour les chiens lui avoient brouillé le crâne: il

disoit qu'ayant vu un de ses amis mourir enragé pour avoir été mordu par

un chien qui l'étoit, il avoit conçu une telle horreur pour ces animaux,

qu'il ne les voyoit jamais sans trembler. Pour cela il ouvroit toujours

les portes par le haut autant qu'il pouvoit, parce que les chiens ne

pouvoient atteindre jusque là: il ne se mettoit jamais que sur des

escabeaux, à cause que les chiens ne s'y couchoient pas; et, dans les

hôtelleries, il se faisoit un lit d'un drap avec des tire-fonds qu'il

attachoit au plancher. Il alla à un tel excès, car, comme il avoit

naturellement de la pente à la folie, il se faisoit gentil garçon de

plus en plus, qu'il ne vouloit pas qu'on le touchât, en parlant à lui;

et, pour son manteau, il le mettoit toujours lui-même tout droit sur un

escabeau, l'appuyant contre la muraille, de peur qu'un chien ne se

couchât dessus. Un jour que, par grand miracle, il demeura à dîner chez

mon père, car il dînoit toujours chez lui, par malice je fis signe à six

laquais tout à la fois de lui prendre son manteau. Jamais pauvre homme

ne fut si empêché; quand il en repoussoit un, un autre venoit; enfin,

après en avoir bien ri, je les écartai tous et il mit tout à son aise

son manteau sur un volet.

Des laquais lui firent bien pis à Charenton: comme il tenoit la boîte

des pauvres à la porte, car il a été huguenot toute sa vie, ils prirent

un gros chien qu'ils lui firent passer par-derrière entre les jambes: il

en pensa tomber en foiblesse. Il étoit surpris de toutes choses; il

vivoit dans une éternelle défiance, aussi ne se levoit-il que le plus

tard qu'il pouvoit. Il disoit que c'étoit une folie que d'aller en

chaise, parce que la chaise pouvoit être renversée, et une verrière se

rompre et vous venir crever un œil.

Grimacier s'il y en eut jamais au monde, il ne faisoit point de cas des

choses si on ne faisoit bien des façons. Il me demanda un jour à

emprunter je ne sais quoi qui n'étoit point rare du tout: c'étoit un

imprimé; je fis bien des cérémonies, et je lui fis promettre qu'il me le

rendroit le soir, qu'il ne le montreroit à personne, et qu'il me le

renverroit au même état qu'il l'auroit reçu: il prit cela si fort au

pied de la lettre, que, pour faire un paquet qui fût tout pareil au mien

(je le lui avois envoyé cacheté), il y fut une grande heure, et il y

employa trois feuilles de papier: c'étoit beaucoup pour lui qui étoit

mesquin à un tel point, que, jusqu'à l'heure de la place au Change[134],

il se tenoit au logis avec un pantalon de toile sur un vieux pantalon de

ratine, des pantoufles du Palais, un vieux pourpoint noir avec des gants

ou plutôt des brassards qui lui venoient jusqu'au coude pour garantir

ses mains de toucher ce que les chiens auroient touché. Son habit

ordinaire étoit de drap, sans rubans ni aiguillettes, avec des bottes à

petites genouillières et à pont-levis sur ce pantalon de toile, et un

chapeau qui sembloit demander qu'on l'envoyât à la teinture; les cheveux

assez courts, mais ébouriffés; sa tête ressembloit justement à ces

bonnets pelus de Hollande[135].

[134] Ce que nous appelons aujourd'hui la _Bourse_.

[135] Ce costume d'agent de change du XVIIe siècle mérite bien

d'être remarqué. Il est vrai que Basin étoit atteint de folie.

Je lui ai vu faire un voyage à cheval de Paris à Blois en l'état que je

vous le représente, avec un manteau doublé de panne, et la saison étoit

assez avancée. Un jour qu'il avoit reçu en ville un sac de mille livres,

il le met sur l'arçon de sa selle, le panneau étoit de cuivre; il perça

le sac: voilà les quarts d'écus qui tombent; il met le sac dans son

chapeau. Mais il perdit plus de cent francs pour avoir voulu épargner

cinq sous à un crocheteur, car il n'osa se fier à son laquais. Le

proverbe espagnol dit: _La codicia rompe el saco_: l'avarice rompt le

sac.

Je ne sais pourquoi il ne fouilloit jamais que de la main droite dans sa

pochette gauche, et de la gauche dans la droite.

Sa femme avoit une peine enragée à avoir une robe ou une jupe. Une fois

qu'elle avoit grand besoin d'une _verdure_[136] de deux cents écus pour

ses couches, dès qu'elle lui en pensa ouvrir la bouche: «Hélas! dit-il,

nous sommes bien en état de faire des meubles: je ne vous l'ai pas voulu

dire, de peur de vous affliger; mais on est sur le point de nous

persécuter, et je vois bien qu'il faudra aller demeurer en Angleterre.»

Voilà cette femme à pleurer. Le lendemain elle va, les yeux tout rouges,

trouver ses sœurs qui se moquèrent fort d'elle.

[136] Tapisserie-_verdure_: on l'appeloit ainsi parce que le vert

y dominoit.

Cette femme mourut la première, et lui, quelque temps après, mourut

subitement à Charenton au dernier synode national[137]. On disoit que la

mort avoit bien fait de le surprendre, car autrement elle n'eût jamais

eu fait avec lui. Il avoit fait faire une serrure à son cabinet avec un

tel artifice, que celui qui l'avoit faite étant mort, personne ne put

l'ouvrir, quoique l'on en eût la clef; enfin on s'avisa qu'il y avoit

une autre entrée condamnée; on y fut, et d'un coup de pied on mit la

porte dedans. Là on trouva des araignées de toutes les grosseurs, six

montres; et sa femme lui en ayant demandé une durant sa maladie pour se

régler à faire ses remèdes, il lui dit qu'il n'en avoit point; assez bon

nombre de serviettes et de ciseaux; il en voloit à sa femme, et puis

grondoit de ce qu'il s'en perdoit tant; un coffre-fort, où il y avoit

des rouleaux de bois de toutes les grosseurs des différentes espèces,

enveloppés de papier, et pas un sou dedans; l'argent étoit sous ces

serviettes à terre, et sous des chiffons de papier. On trouva cent louis

d'or couverts d'un monceau de torche-culs; il en avoit provision de tout

taillés pour toute sa vie, quand il eût vécu quatre-vingts ans. Il

n'avoit jamais voulu faire de registre de peur qu'en s'en saisissant on

ne sût son bien, et qu'on ne le mît aux _aisés_. Il fallut chercher ses

papiers comme son argent. Ses médailles étoient dans un méchant sac.

[137] En 1645. (T.)

MASSAUBE ET MARIAMÉ.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 7 / 25 段