causant il s'inquiétoit fort d'un homme qu'il avoit laissé en bas. «Je
vous prie, faites monter cet homme, disoit-il.--Non, non, qu'il
demeure.» Puis il se reprenoit et ne savoit ce qu'il disoit. «Je vous
entends, dit Scarron, vous voulez dire que vous avez un gentilhomme; je
me le tiens pour dit.» Lui et sa femme alloient par les maisons
remarquant les fautes du _Grand Cyrus_: depuis ils se sont brouillés lui
et elle, et on dit même incommodés. Depuis quelque temps ils se sont
séparés. Il dit qu'elle a plus fait de ravage sur ses terres qu'un
régiment de Cravates.
Elle fait assez mal des vers et assez mal de la prose. On a imprimé
quelque chose d'elle qui s'appelle _le Décret d'un cœur amoureux_, où
l'on décrète un cœur[111].
[111] Cette pièce est intitulée: _Décret d'un cœur infidèle,
suivi de l'état et inventaire des meubles du cœur volage, et
l'ordre de la distribution qui en fut faite_. Elle se trouve dans
le _Recueil des pièces en prose les plus agréables de ce temps_;
Paris, Sercy, 1661, t. 4, p. 263-273. Cet ouvrage étant assez
rare, nous citerons ici quelques vers de cette pièce singulière:
On adjugea ses devoirs à Sylvie,
A la jeune Cloris les devoirs de sa vie,
A Philis ses tourments,
A la divine Iris ses mécontentements;
Amarillis reçut ses premières tendresses,
La folâtre Cléon ses trompeuses promesses.
On livra ses sanglots à la belle Cypris,
A Calixte sa foi qu'on estimoit sans prix.
Amarante eut ses pleurs,
Léonice ses plaintes,
Climène ses douleurs,
Arpalice ses feintes;
A bon marché Camille eut ses tristes ennuis.
Olympe, malgré soi, ses plus mauvaises nuits.
Lysimène arrêta ses sensibles atteintes;
Mélite racheta ses transports et ses craintes;
Clorinte eut ses désirs;
Bellice obtint enfin ses amoureux plaisirs;
Madonte par trois fois réclama sa constance:
Comme on n'en trouva point, elle eut l'indifférence;
Ismène s'empara de son discours poli;
Artémis eut le choix du tiède ou de l'oubli, etc.
La Calprenède a fait imprimer un roman de _Pharamond_, et, dans la
préface, il prétend qu'on fait tort à ses livres de les appeler _romans_
au lieu d'_histoires_. Là, il met son nom et ses qualités aussi bien que
Scudéry: _par M. Gaultier de Coste, chevalier, seigneur de La
Calprenède, Toulgon, Saint-Jean de Livet, et_ _Vatiménil_. Il n'y a que
La Calprenède qui soit de son estoc.
MADAME DE CHEZELLE ET SA MÈRE,
MADAME BOISTE,
ET SA TANTE MADEMOISELLE GERVAISE.
Madame de Chezelle s'appelle aujourd'hui madame de Bournonville; elle
est fille d'une madame Boiste dont nous parlerons ensuite. Cette madame
Boiste avoit une sœur qu'on appeloit mademoiselle Gervaise; c'étoit son
aînée: nous commencerons par elle.
Mademoiselle Gervaise était fort jolie en sa jeunesse et n'enfouissoit
point le talent, car elle se servoit admirablement bien de sa beauté.
J'en sais une chose plaisante. Elle étoit allée à la campagne avec
Tallemant, le père du maître des requêtes; elle étoit parente de cet
homme: ils couchèrent en même lit pour ne pas tant salir de draps. Le
lendemain d'assez bon matin, comme on vint dire que le mari étoit en
bas, un laquais entra tout doucement dans la chambre et ôta les mules de
la demoiselle; de sorte que, ne sachant pas trop ce qu'elle faisoit dans
une telle surprise, elle s'en alla avec les mules du galant. Le laquais,
dès qu'elle fut partie, remit celles de la demoiselle sous le lit de son
maître. Le mari monte et se met à causer avec lui; en parlant il
reconnoît les mules de sa femme; cela le trouble, il répondoit au
carré[112]. Enfin Tallemant se voulut lever; mais on ne trouva jamais
que les mules de la _galande_ au lieu des siennes. Cela pensa faire du
désordre; mais le mari étoit bonhomme, et il se laissa persuader que,
toutes les mules ayant été crottées la veille, en passant dans une
ornière, et qu'après qu'ils furent couchés, les laquais les ayant
emportées en bas pour les nettoyer, elles s'étoient brouillées en les
rapportant.
[112] Cette expression paroît signifier que le mari n'étoit plus
à la conversation, et que ses réponses ne cadroient plus avec ce
qu'on disoit.
Sa sœur Boiste ne s'est pas mieux gouvernée qu'elle, mais elle a eu
plus de conduite. Ce M. Le Lièvre, que madame de Créqui vouloit épouser
à cause qu'il étoit fort riche, y a assez dépensé: elle fut veuve de
fort bonne heure, et n'avoit qu'une fille. Son mari étoit conseiller à
la Cour des Aides, et son père, conseiller au grand Conseil, nommé
Vérigny. Cette fille étoit fort jolie, mais un peu diablesse. Dans un
couvent où elle la mit en pension, elle faisoit semblant de voir des
esprits, faisoit tenir toutes les religieuses en prière, leur faisoit
peur, pissoit dans le benestier[113], et, pour comble de méchanceté, mit
une fois le feu au cloître. Elles furent contraintes de la rendre à sa
mère; mais sa mère n'en vint guère mieux à bout, car quand cette enragée
vouloit avoir quelque chose, elle montoit sur le bord d'un puits et
menaçoit de se jeter dedans. Quand elle fut grande, elle fit d'autres
folies; car un beau jour la mère s'aperçut qu'elle étoit grosse (on a
cru que c'étoit du fait d'un conseiller, nommé Saint-Germain-Le-Roi).
Madame Boiste ne fut pas mal habile; elle trouva à qui donner la vache
et le veau. Il y avoit une bonne dame nommée madame de Chezelle, femme
d'un vieux cocu de conseiller de la Cour des Aides, et si abandonnée
que, pour se venger d'un homme, elle prit une fois du mal tout exprès
pour le lui communiquer: elle avoit un fils, un jeune innocent, qu'elle
maria avec cette mademoiselle Boiste. Ce garçon étoit si jeune que sa
mère ne voulut pas qu'il consommât le mariage. Le bien avoit tenté cette
femme. On demanda à madame Boiste à quoi elle avoit songé de donner sa
fille à un enfant. «En l'état où elle étoit, répondit-elle, je l'eusse
donnée à un crocheteur.» La nouvelle mariée fit une malice terrible à ce
pauvre idiot; elle fit venir un arracheur de dents, et à force d'argent
l'obligea à arracher quatre ou cinq bonnes dents à cet innocent, avec
une qu'il avoit de gâtée, en lui faisant accroire que les autres
l'étoient aussi, et qu'elle ne le pouvoit plus souffrir, tant il sentoit
mauvais.
[113] On lit _benestier_ très-distinctement au manuscrit.
Champlâtreux la cajola, et on dit que madame de Nucé surprit une
servante qui alloit acheter des œufs pour le galant qui devoit coucher
avec elle. Il ne put si bien faire qu'il ne fût aperçu en se retirant.
J'ai dit _coucher_, car la belle-mère empêchoit, tant qu'elle pouvoit,
que son fils ne joignît sa femme, depuis qu'elle avoit découvert la
grossesse; de sorte que tout ce désordre obligea la Boiste, qui voyoit
que le terme approchoit, à faire mener sa fille en lieu sûr. Ce fut Le
Lièvre qui la conduisit. La belle-mère intenta une action au nom de son
fils; mais le beau-père soutint sa belle-fille et la reçut chez lui,
malgré sa femme, qui se retira ailleurs avec son fils; cela fit dire que
le bonhomme était amoureux de sa bru. Tandis qu'elle fut chez lui, elle
eut liberté tout entière; elle fut quelque temps familièrement chez M.
d'Angoulême, à Gros-Bois. Le bonhomme prenoit le plus grand plaisir du
monde à la voir gambader; elle étoit plaisante, vive et pleine d'esprit.
En ce temps-là, on arrêta les chevaux de la Boiste pour la taxe des
aisés. Elle écrit aussitôt à M. d'Angoulême, en ces mots: «Monseigneur,
j'ai lu dans l'Evangile que la Madelaine dit à notre Seigneur: Seigneur,
si tu eusses été ici, mon frère ne seroit pas mort; j'en dis de même,
seigneur. Si vous eussiez été à Paris, on ne m'eût pas pris mes chevaux,
etc.» Quelqu'un lui dit: «La mère veut être de vos amies, aussi bien que
la fille.--Ma foi, ce dit-il, de la mère descendre à la fille, cela est
fort naturel; mais de la fille remonter à la mère, je vous jure, je n'ai
pas les jambes assez bonnes pour cela.»
M. de Nemours, l'aîné de celui que M. de Beaufort tua, fit bien des
folies avec elle; on les a vus dans les bois de Boulogne, mener tous
deux un carrosse, et elle, faire le métier de postillon, en chantant:
Hélas! beau prince de Nemours,
Ne m'aimerez-vous pas toujours[114]?
[114] C'étoit sur l'air d'une chanson: _Hélas, mon cœur, mes
amours_, etc.
(T.)
Elle fit tant d'équipées de cette force, qu'on fit un vaudeville en son
honneur:
Je suis la petite Chezelle,
Qui, profanant trop mes attraits,
Parfois, aux pages et laquais
Ne fus pas trop cruelle.
Ma mère même, sur ma foi,
Est une sainte au prix de moi.
Après qu'elle eut fait bien des infamies, il se trouva un homme de
qualité, l'abbé de Persan, neveu du maréchal de L'Hôpital, qui, pour
l'épouser, quitta l'abbaye de Montiramé, en Champagne, qui vaut dix-huit
mille livres de rente et plus de vingt-cinq mille à manger. Il trouva un
homme, nommé Renouard, sur la tête duquel on la mit, et cet homme lui en
donne tant par an; c'est le plus beau de son bien que cela; il prit le
nom de Bournonville. Voilà un digne neveu du maréchal de L'Hôpital, soit
pour quitter de bons bénéfices, soit pour épouser des gourgandines!
Bournonville en avoit eu un enfant avant qu'elle fût démariée, et elle
consentit à la dissolution, sous prétexte d'impuissance, parce qu'elle
étoit assurée que cet abbé l'épouseroit.
Chezelle fut battu quelque temps après: on le prit pour un autre, et il
mourut, je pense, de fièvre, au bout de l'an. Regardez s'il y a rien de
plus malheureux!
Cette femme n'a pas moins fait l'amour avec le second mari qu'avec le
premier; mais ce n'a pas été si insolemment; elle a eu une petite fille
fort éveillée; quelqu'un lui dit: «Elle vaudra bien sa mère.--N'importe,
répondit-elle, pourvu qu'elle s'en tire aussi bien que moi.»
Un peu après le siége de Paris, elle emprunta toute la vaisselle
d'argent de sa mère, et y fit mettre ses armes, puis dit que c'étoit sa
vaisselle.
Villiers Courtin, capitaine aux gardes, est son fidèle; mais elle a du
respect pour lui, et dit aux autres: «Allez-vous-en, je ne sais point
plaisanter tandis qu'il sera céans.»
Un neveu du petit Grammont, de M. d'Orléans, fut mené chez madame de
Bournonville. «Quoi, dit-elle, le neveu du petit Gramont, ce grand
m........!--Quoi! madame, lui répondit ce garçon, seroit-il assez
heureux pour vous avoir rendu quelque service?»
VANDY.
Feu Vandy étoit un homme qui rencontroit assez bien. Son oncle, le comte
de Grandpré, avoit été son tuteur, et on accusoit ce tuteur d'avoir un
peu pillé son pupille; il lui dit un jour: «Mon neveu, vous faites trop
de dépenses; assurément, vous vous ruinerez.--Mon oncle, répondit Vandy,
comment me ruinerois-je, si vous, qui avez plus d'esprit que moi, n'avez
pu venir à bout de me ruiner?» Un gentilhomme de ses voisins lui
demandoit une attestation pour faire déclarer son frère fou: «Mais,
monsieur, lui disoit-il, donnez-la-moi bien ample.--Je vous la donnerai
si ample, répondit Vandy, qu'elle pourra servir pour votre frère et pour
vous.» C'étoit un homme très-froid, et il ne sembloit pas qu'il songeât
à ce qu'il disoit. Un jour qu'il dînoit chez ce même comte de Grandpré,
on servit devant lui un potage, où il n'y avoit que deux pauvres soupes
qui couroient l'une après l'autre; Vandy voulut en prendre une; mais
comme le plat était fort grand, il faillit son coup; il y retourne et ne
put l'attraper; il se lève de table et appelle son valet-de-chambre: «Un
tel, tire-moi mes bottes.--Que voulez-vous faire, mon cousin? lui dit M.
de Joyeuse; je crois que vous êtes fou.--Souffrez qu'il me débotte, dit
froidement Vandy, je veux me jeter à la nage dans ce plat pour attraper
cette soupe.»
Il étoit brave, mais il n'alloit jamais à la guerre sans donzelles, et
il disoit ordinairement: «Point de p......, point de Vandy.» On dit
qu'étant à une foire de village, il y rencontra une mignonne qu'il avoit
entretenue autrefois; il en vouloit user à la manière de Diogène, qui
plantoit des hommes en plein marché; la demoiselle le rebuta, et il
l'apostropha.... Il avoit épousé une nièce du maréchal de Marillac. Le
cardinal de Richelieu voulut qu'il fît son testament; lui s'en
défendoit, disant qu'il n'avoit pas de biens; enfin l'Eminence
l'emporta. «Ecrivez-donc, dit-il, je donne mon âme à Dieu, mon corps à
la terre, ma femme et mon fils à M. le cardinal (il fut son page), et ma
fille au public.» Une fois qu'il venoit de la guerre avec un de ses
amis, il lui dit: «Nous irons descendre chez une dame bien faite, avec
laquelle vous verrez que je ne suis pas mal; mais je n'en suis point
jaloux; je vous laisserai ensemble avant que vous en partiez: vous
pousserez votre fortune.» C'étoit chez sa femme qu'il fut descendre; il
lui présenta cet ami. On dîna: après dîner, il entra avec elle dans un
cabinet, et ensuite il s'alla promener dans le jardin. Cet homme,
demeuré seul avec elle, se mit à lui en conter, et après il lui voulut
baiser la main. «Monsieur, pour qui me prenez-vous?--Hé, madame, M. de
Vandy m'a tout dit.» Enfin, elle fut contrainte d'appeler Vandy par la
fenêtre. Cet homme, voyant qu'on l'avoit fait donner dans le panneau,
monta à cheval et s'enfuit.
Une autre fois qu'il couroit la poste, en passant par Lyon, on l'obligea
à aller parler à feu M. d'Alincourt, père de M. de Villeroy, qui
exerçoit cette petite tyrannie sur les courriers. Il y fut. M. le
gouverneur, sans autrement le saluer, lui dit: «Mon ami, que disoit-on à
Paris quand vous en êtes parti?--Monsieur, on disoit vêpres.--Je demande
ce qu'il y avoit de nouveau?--Des pois verts, monsieur.» Alors se
doutant que ce n'étoit pas ce qu'il pensoit, il lui ôte le chapeau, et
lui dit: «Monsieur, comment vous appelez-vous?--Cela n'est pas réglé,
reprit Vandy, tantôt _mon ami_, tantôt _monsieur_.» Et il s'en va. On
dit après à M. d'Alincourt qui c'étoit. Il envoya après, mais en vain;
Vandy le laissa là pour ce qu'il étoit.
FEMMES VAILLANTES.
Il y a eu deux sœurs en Auvergne toutes deux vaillantes; l'une, mariée
à un M. de Château-Guy de Murat, étoit galante et belle: elle alloit
d'ordinaire à cheval avec de grosses bottes, la jupe retroussée et un
chapeau avec un bord, des rayons de fer et des plumes par-dessus, l'épée
au côté et les pistolets à l'arçon de la selle. Du vivant de son mari,
M. d'Angoulême, alors comte d'Auvergne, en fut amoureux; et quand il fut
arrêté par M. d'Heure, capitaine d'une compagnie de chevau-légers
entretenue, à laquelle ce prince faisoit faire montre, elle jura de se
venger de ce M. d'Heure. Quand elle fut veuve, elle eut un autre galant
qu'on appeloit M. de Cadières; par jalousie elle l'appela en duel. Il y
fut; et comme il pensoit badiner, elle le pressa de sorte, que ce fut
tout ce qu'il put faire que de passer sur elle, et, tout d'un train, il
la jeta à terre et fit la paix de la maison. Elle avoit querelle avec
des gentilshommes de son voisinage nommés MM. de Gane; un jour elle les
rencontra à la chasse. Un gentilhomme, qui est à elle et qui lui servoit
d'écuyer, lui dit: «Madame, retirons-nous; ils sont trois contre
un.--N'importe, dit-elle, il ne sera point dit que je les aie trouvés
sans les charger.» Elle les attaque, et eux furent si lâches que de la
tuer. Elle fit toute la résistance imaginable.
Sa sœur, qui n'étoit pas belle comme elle, étoit en récompense tout
autrement fanfaronne, et même elle étoit un peu folle. Elle épousa en
premières noces un gentilhomme nommé La Douze: elle étoit fort jeune. Il
la battoit quelquefois; enfin il devint goutteux, et elle grande et
forte; elle le battit à son tour; il mourut; elle épousa Bonneval de
Limosin. Elle en vouloit faire de même avec lui, et même elle l'appela
en duel. Il lui en voulut faire passer son envie: les voilà tous deux
dans une chambre dont il avoit bien fermé la porte. Ils se battent et il
lui donne trois ou quatre bons coups d'épée pour la rendre sage. Ce
second mari mourut encore. Elle étoit déjà vieille; elle se met à se
farder; car elle étoit un peu _concubinaire_: on dit que c'étoit une
chose effroyable à voir. Un gentilhomme de Touraine, nommé La Citardie,
qui a le vol pour pies chez le Roi, l'alla voir, c'étoit en hiver; on
lui apporta dans sa chambre une coignée pour couper de gros bois, et une
serpe pour couper des fagots: voilà comme on y chauffoit les gens. Rien
ne fermoit dans cette maison, et il faisoit plus sûr au milieu des bois;
elle lui fit passer toute l'après-soupée à moucher une chandelle à coups
d'arquebuse; et, parce qu'il avoit mieux tiré qu'elle, elle lui fit
rompre son arquebuse comme il dormoit. Elle poursuivit trois lieues
durant un de ses parents qui avoit eu l'audace de passer auprès de chez
elle sans lui rendre ses devoirs, et après elle l'envoya, appeler en
duel[115].
[115] Il y a eu dans cette famille un marquis et une marquise de
La Douze-Lastours qui sont morts sur l'échafaud. Corbinelli
écrivoit de Toulouse à Bussy-Rabutin, le 25 septembre 1669: «Nous
avons dans les prisons de cette ville un furieux exemple d'une
belle passion. Le marquis de La Douze fut accusé, il y a quelque
temps, d'avoir empoisonné sa femme pour épouser la fille du
président Pichon de Bordeaux. Celle-ci, dit-on, conspira avec le
marquis la mort de la femme à qui elle a succédé. Vous saurez que
cette dame, voyant son mari arrêté, se déguisa en homme pour
venir lui donner des conseils, et pour concerter avec lui les
moyens de se défendre. Le malheur voulut pour elle qu'elle fût
découverte et arrêtée, et ce même malheur a fait trouver des
conjectures très-fortes qu'elle a trempé au meurtre de la
première femme. On les doit juger demain tous deux. C'est un des
plus fameux procès qu'on ait encore vus.» On lit dans les Lettres
de Bussy, t. 3. p. 174, édition de 1706, une _Relation de la mort
du marquis de La Douze_. Il sembleroit en résulter qu'il a été
condamné pour avoir assassiné son beau-frère, tandis qu'il auroit
soutenu l'avoir tué en duel. La dame La Douze fut aussi exécutée;
on a imprimé dans les _Mémoires historiques sur la Bastille_,
1789, t. 1, p. 71, le testament de mort de cette dame. L'original
en est sous nos yeux. C'est une pièce si touchante que nous
croyons faire plaisir à nos lecteurs en la joignant ici:
«Mon enfant, on vient de prononcer mon arrêt de mort, et je n'y
trouve rien de fâcheux que la crainte que j'ai qu'en mourant tu ne
meures aussi par contre-coup. La mort m'est agréable d'un côté,
parce que j'y trouve l'occasion d'en faire un sacrifice à Dieu, et
me laisse de la douleur de l'autre, d'autant que je suis obligée
d'abandonner la moitié de moi-même. Je n'ai plus de parole qu'à te
dire adieu de ma bouche, et suis bien malheureuse de ne pouvoir
joindre la tienne. Baise ces derniers caractères, et ainsi tu
baiseras la main qui t'écrit et le cœur qui te parle. Adieu pour
jamais. De ma prison, le vendredi 27 septembre 1669.
«LA DOUZE LASTOURS.»
Cette dernière effusion d'une mère mourante est si noble et si
pure, que l'on aime à croire que celle qui a tracé ces lignes
étoit innocente. L'insertion de cette note, dans les Mémoires de
Tallemant, a principalement pour objet d'appeler les recherches
des curieux sur ce procès du marquis et de la marquise de La
Douze.
A Montauban, comme un jeune soldat s'alloit exposer au péril qu'il y
avoit à mettre le feu à la galerie, une vieille femme lui ôta le
flambeau de la main, en lui disant: «Mon enfant, tu pourras rendre de
bons services à la patrie; pour moi, je lui suis inutile, j'ai assez
vécu.» Et s'en alla mettre le feu à la galerie.
Une vendeuse de pommes, nommée La Sallissotte, se présenta à la brèche,
y eut un bras emporté, prend ce bras, le met dans son tablier et va chez
le chirurgien. Comme on la pansoit, elle disoit: «Coupez encore cela.»
Elle vivoit encore en 1650. Je ne sais si elle est morte depuis. A
Montauban, on la montroit aux étrangers.
Madame de Saint-Balmont est du Barrois: son mari étoit dans les troupes
du duc de Lorraine, et est mort à son service. Se trouvant naturellement
vaillante, elle se mit en tête de conserver ses terres; cela l'obligeoit
à monter souvent à cheval; insensiblement elle s'y accoutuma, et peu à
peu elle s'habilla en guerrière: elle a d'ordinaire un chapeau avec des
plumes bleues; le bleu est sa couleur; elle porte ses cheveux comme les
hommes, un justaucorps, une cravate, des manchettes d'homme, un
haut-de-chausses, des souliers d'homme et fort bas; car, quoiqu'elle
soit petite, elle ne veut point passer pour plus grande qu'elle n'est,
et elle est si brusque, qu'elle ne pourroit pas sans danger se chausser
comme les femmes; elle porte une jupe par-dessus son haut-de-chausses;
elle a toujours l'épée au côté; mais, quand elle monte à cheval, elle
quitte sa jupe et prend des bottes. Quand elle entre dans quelque ville,
tout le monde court après elle; elle à la voix et la mine d'un homme, à
la barbe près; mais elle paroît jeune, quoiqu'elle ne le soit pas; elle
a les actions et les révérences d'un homme. On ne sauroit être plus
vaillant qu'elle, elle a tué ou pris de sa main plus de quatre cents
hommes. Quand Erlach passa en Champagne, elle alla seule attaquer trois
cavaliers allemands qui dételoient les chevaux de sa charrue, et les
arrêta jusqu'à ce que ses gens fussent arrivés. A un château, elle monta
à l'escalade, et, étant abandonnée des siens, elle ne laissa pas
d'entrer dedans le pistolet à la main, et, se jetant de furie dans une
chambre où il y avoit dix-sept hommes, elle seule les désarma;
apparemment ils crurent qu'elle étoit suivie. Elle est toujours
admirablement bien montée; elle dresse elle-même ses chevaux, et il n'y
en a point de mieux dressés que les siens. A propos de cela, une fois
elle appela en duel un gentilhomme qui étoit en réputation de brave: il
se trouva à l'assignation, mais il n'avoit qu'un bidet. «Madame, il faut
mettre pied à terre; vous avez un cheval d'Espagne.» Elle descend: lui,
prend si bien son temps, qu'il saute sur le cheval de l'amazone, s'en va
et lui laisse son bidet. Il en fit des contes, et le monde qui savoit
bien quel homme c'étoit, trouva ce tour fort plaisant.
Ses mœurs ne s'accordent pas trop bien avec son habit ni avec son
humeur guerrière; car elle aime autant à prier Dieu qu'à se battre; elle
est aussi dévote que vaillante. Il y a un livre imprimé de sa façon, qui
contient les exercices spirituels qu'on pratique dans sa maison. Elle
fait des vers et facilement, mais ils ne sont pas les meilleurs du
monde: elle les estime pourtant assez pour les donner au public: il y en
a d'imprimés à Reims; elle a même composé deux tragédies; mais elles
n'ont pas encore été jouées, et je ne crois pas qu'on les joue: elle
parle de les mettre en lumière. Elle a l'esprit vif, parle beaucoup et
est fort civile; elle est gaie jusqu'à contrefaire l'allemand francisé.
Elle est un peu gesticulante; mais elle est si souvent homme, qu'il ne
faut pas s'en étonner.
D'OLIZY.
D'Olizy, qui se fait appeler le marquis d'Olizy, est fille du feu
président Larcher[116]. Ce n'est pas par ses grandes armes qu'il est
devenu marquis: son plus bel exploit, c'est d'avoir enlevé une garce
qu'il appelle sa femme et qu'il veut que tout le monde reconnoisse pour
telle. Cette marquise de nouvelle édition est fille d'un boulanger ou
meûnier de Metz; elle a eu deux maris: le premier étoit chirurgien, le
second valet-de-chambre de Barradas. La présidente Larcher, qui vit que
ce garçon étoit amoureux de cette créature, la fit mettre dans un
couvent; mais son fils lui fit tant de protestations que jamais il ne
verroit cette femme, qu'elle la fit sortir. Aussitôt il l'emmena en
Champagne, où il prit le nom de _marquis d'Olizy_, c'est une terre qui
lui appartient, et qui est auprès de Reims. Il y a un an et demi (1650)
que le conseil de ville lui donna la commission de faire rompre tous les
ponts et tous les gués de la rivière de Vesle, afin d'empêcher les
courses de la garnison de Rocroi. On en fit cette chanson où l'on
suppose qu'il se fait présenter au lieutenant de ville[117] par Godinot
son fermier; on accuse le vicomte Du Bac de l'avoir faite.
[116] Président des comptes. (T.)
[117] C'est comme le maire. (T.)
CHANSON.
(_Godinot parle._)
Afin de vous tirer de peine,
Noble sénat de Bétisy[118],
Voici ce brave capitaine,
Jean Larcher, marquis d'Olizy;
C'est un homme, je vous réponds,
Pour rompre ponts,
Pour rompre ponts, gués et passage,
Adroit, vaillant, prudent et sage.
(_Le lieutenant de ville répond._)
S'il soulage notre détresse,
Il sera bien récompensé;
Qu'il donne ordre au Moulin l'Abbesse,
Cuissat, Macot et Compensé,
Jonchery, Breuil et Courtaudon,
Auprès d'Ormond,
Au Roland, Courville et Villette,
Au pont d'entre Fisme et Frimmette[119].
(_Le marquis parle._)