L'abbé avoit fait tout ce que je viens de conter, et c'étoit lui, à

proprement parler, qui rompoit ce mariage. Cependant, comme dans la

famille tout ce qu'il faisoit et disoit n'était d'aucun poids, à cause

que ses bizarreries l'avoient empêché d'y avoir le moindre crédit, on ne

lui en témoigna point de ressentiment; au contraire, mon père, en bon

politique, après la mort de ce dernier gendarme, qui étoit un si bon

garçon qu'il disoit, pour dire qu'il vouloit être _enseigne_, qu'il

vouloit être _drapeau_; après la mort de ce garçon, au lieu de cent

mille francs qu'il donnoit à ma sœur, il lui donna cinquante mille

écus, et autant à l'abbé, les égalant tous deux à moi, qu'on marioit et

qui étois l'aîné; encore me vouloit-il obliger à me faire conseiller

(_au parlement_), sans me faire aucun avantage. Mon père me disoit: «Il

y en a bien d'autres qui le sont, qui n'ont pas plus que vous.--C'est

comme si vous me disiez: il y a tant de gens qui font des folies,

pourquoi n'en voulez-vous pas faire?»

Mon père se repentit avant qu'il fût long-temps de toutes ses

libéralités; car il donna à proportion à ceux du premier lit; cependant

il tenoit quasi toute sa famille en pension chez lui, et vous pouvez

bien croire, comme il disoit lui-même naïvement, qu'il n'y gagnoit pas.

Pour moi, j'étois en mon particulier avec la sœur aînée de ma femme,

avec laquelle je suis encore. Voilà comme j'avois dessein de faire faire

désavantage à M. l'abbé. Ces cinquante mille écus firent ouvrir les

oreilles à bien des gens. Madame de Rohan, la mère, pensa à faire le

mariage de Ruvigny[92] et de ma sœur. Ceux du premier lit avoient un

homme de la campagne en tête, un jeune homme peu établi, et qui s'est

rendu tout-à-fait campagnard. Moi, je préférois Ruvigny, parce que je le

voyois fort estimé, et qu'il ne bougeoit de la cour; je ne voulus

pourtant point m'en mêler, après ce que j'avois vu, que je n'eusse

déclaré à ma sœur, en présence de l'abbé, que je ne prétendois

nullement qu'elle me vînt dédire comme les autres, que je lui donnois du

temps pour y penser. Elle me dit: «J'y ai déjà pensé, vous me ferez

plaisir. J'aime mieux cet homme-là que pas un dont on ait encore parlé.»

Ainsi j'entrepris la chose, et enfin j'en vins à bout. Mon père disoit

assez plaisamment que, depuis que ma mère eût ouï parler du quarré, elle

lui disoit, toutes les fois qu'il se réveilloit la nuit: «Monsieur

Tallemant, vous ne trouverez jamais mieux pour votre fille[93].»

[92] Saint-Simon, qui n'est pas louangeur, rend justice à

Ruvigny. Ce gentilhomme huguenot, plein d'honneur et de probité,

a été pendant très-long-temps le député de sa religion à la cour.

A la révocation de l'édit de Nantes, le Roi lui offrit de rester

en France, mais il n'accepta point, et il passa en Angleterre.

(_Mémoires de Saint-Simon_, t. 1, p. 452; édition de 1829.)

[93] Ruvigny étoit rousseau et la Grossetière, gendre du premier

lit, aussi. «Oh! dit l'abbé, je pense que toutes les bêtes fauves

se viendront prendre céans.» (T.)

Ruvigny avoit en ce temps-là un cocher fort insolent: ce cocher vouloit

qu'un charretier bien chargé prît dans le ruisseau, et il lui donna

vingt coups de fouet. Ruvigny descend, bat le cocher, et oblige le

charretier à lui donner autant de coups de fouet qu'il en avoit eu.

Aussitôt voilà M. l'abbé à tourmenter Ruvigny pour demander des

bénéfices pour lui. Le cardinal ne vouloit ouïr parler d'évêché; il

récompensoit une famille entière par un évêché; il différoit toujours:

cela dura cinq ans et davantage. Il fit en ce temps-là un voyage à

Londres par inquiétude. Un garçon qui étoit déjà inquiet, déjà chagrin,

n'avoit garde qu'il ne le devînt encore davantage; il en devint sec, il

en eut et a encore une chaleur d'entrailles qui le dévore; il n'a jamais

lu depuis un livre tout du long; vous en trouverez vingt sur sa table,

tous différents de matière, les uns grecs, les autres latins,

quelques-uns italiens et même espagnols; ils seront presque tous

ouverts, car il les lit tous à la fois. Il veut connaître tout le monde,

et puis il les laisse là; il aime, pour deux ou trois mois, soit hommes,

soit femmes: son amitié n'est guère plus constante que son amour. Il

ouït dire qu'une madame Des Friches étoit d'agréable humeur; c'est,

comme on dit, une honnête femme qui se gouverne mal, mais il en coûte

bon: il y va, fait dire son nom. Elle répond que M. l'abbé Tallemant ne

la voyoit point, et dit au laquais qu'il se méprenoit. «Dis-lui que je

suis parent de ses voisines de la campagne.--Qu'il vienne donc,»

reprit-elle. Il entre en rêvant: au lieu de laisser ses galoches à la

porte de l'antichambre, il y laisse ses gants; il les retrouve en

sortant. «Vraiment, dit-il, quoi qu'on dise, voici une maison

d'honneur.»

Ennuyé de ne rien avoir après dix ans de service, il vouloit que Ruvigny

menaçât le cardinal, comme s'il eût été gouverneur de Calais. Enfin,

l'abbé parla au cardinal et le gronda quasi, et disoit entre ses dents:

«Si vous ne le faites, prenez garde.» Le cardinal le conta à Ruvigny,

et lui dit: «Je me mis à rire, et lui dis: Je parlerai à votre

beau-frère.» Ruvigny présenta au cardinal: «Si votre Eminence ne donnoit

rien à l'abbé, toute la famille croiroit que c'est ma faute, et que je

ne vous en ai pas supplié de la bonne sorte; cela m'est important pour

mon repos. Je ne vous demande que cette grâce.» Ainsi il eut

Saint-Irénée de Lyon, un prieuré de fondation royale qui vaut douze

cents écus de rente. L'abbé ne fut point content de cela; jusques à

cette heure, il fait des offres pour tous les évêchés qui vaquent, et

pour cela ne se défait point de sa charge d'aumônier, parce qu'il espère

en la donnant avoir quelque grosse pièce. Tous les jours il a de

nouvelles prétentions; il n'y a pas long-temps qu'il songeoit à se faire

auditeur de rote; et, pour cela, il apprenoit le droit canon. Voyez

quelle folie, avec le bien qu'il a, de ne pas demeurer à Paris. J'ai

oublié de dire qu'il se fit de l'Académie, croyant que cela lui

serviroit à la cour; mais il se trompe, rien ne lui a guère plus nui que

les sonnets et les madrigaux qu'il fait à tout bout de champ sur tout ce

qui arrive à la famille Mazarine.

Mon père et lui avoient quelquefois d'assez plaisants dialogues. Le

bonhomme savoit de bons contes, mais il les répétoit souvent; ce garçon,

mal complaisant, témoigna ouvertement que cela l'ennuyoit, tellement que

mon père n'osoit plus faire un conte sans le regarder en riant, comme

pour lui en demander permission: l'abbé se levoit dès qu'il commençoit;

le bonhomme le rappeloit: «Reviens, reviens.--Vous ne le direz donc

pas?--Non, non.» Après il recommençoit. L'autre se levoit encore: ils

se jouoient quelquefois un demi-quart d'heure. L'abbé s'avisa de dire

qu'il vouloit faire une taille pour marquer chaque fois que mon père

feroit un même conte, afin de rabattre autant de jours de sa pension;

tellement que, dès que le bonhomme commençoit à répéter un conte, l'abbé

crioit: «Laquais, la taille.» Mon père rioit et disoit qu'il vouloit

faire aussi une taille pour marquer toutes les fois que l'abbé se

plaindroit de la peine que lui donnoient les pauvres pour la cène du

Roi. Quand l'abbé fut de l'Académie, il vouloit faire aussi une taille

pour les mauvais mots de son père. Il vint une fois dîner au logis une

femme qu'il haïssoit. «Où irai-je dîner? dit-il.--Allez, lui dit-on,

chez M. de Rambouillet, ici près; la naine[94] y est. Allez chez votre

frère aîné.--Carron[95] m'ennuie trop; voyez, ajouta-t-il, quel chien de

quartier; on n'y sait que devenir.» Il ne faut pas s'étonner s'il

s'ennuyoit des gens; il se chagrinoit d'un tailleur de pierre qui étoit

à une tapisserie, et disoit: «Cet impertinent-là n'achevera-t-il jamais

de tailler cette pierre?» Il disoit quelquefois les choses assez

plaisamment. Une vieille fille disoit: «Je pense que je ne serai mariée

qu'en paradis.--Je pense, lui dit-il, qu'entre tous les saints, vous ne

manquerez pas de prendre saint Alivergaut pour votre mari.» Il disoit

que le plus beau jour de la semaine étoit le dimanche, car tout le monde

a du linge blanc.

[94] Une petite Rambouillet qui est demeurée fort courte. (T.)

[95] Un sot parasite. (T.)

Depuis la déroute de la famille, par la mort du frère aîné du premier

lit, et l'infidélité de Bibaud, associé, qui avoit épousé une nièce du

père, l'abbé fut sans carrosse jusqu'à ce qu'il eût vendu sa charge

d'aumônier, sur laquelle il gagna dix-huit mille écus. Durant qu'il

étoit à pied, il écrit un jour à Tallemant, le maître des requêtes,

qu'il avoit à lui parler d'une affaire pressée, et qu'il le prioit de

lui envoyer son carrosse pour aller dîner avec lui. On le lui envoie; il

étoit temps de dîner quand il arrive; il se met à table; aussitôt après,

des gens de son quartier viennent solliciter le maître des requêtes; il

prend l'occasion et s'en retourne avec eux, sans avoir dit un mot de

cette affaire pressée, laquelle il a tellement oubliée, qu'il n'en a

jamais parlé depuis.

MADAME D'ANGUITTARD.

Madame d'Anguittard[96] étoit une demoiselle de Poitou qui avoit épousé

Anguittard, cadet de M. Du Vigean: ç'a été une personne tout-à-fait

extraordinaire; jamais femme n'a plus fait la fée que celle-ci. Elle

étoit belle et avoit beaucoup d'esprit; elle se piquoit même de bien

écrire, et, en je ne sais quelle rencontre, elle voulut faire voir de

son style au cardinal de Richelieu. Il trouva sa lettre bien faite, et

dit: «Il faut que cette dame ait bien de l'esprit.» Encore plus

maîtresse de son mari que madame Du Vigean ne l'étoit du sien, elle

ordonnoit de toutes choses à sa fantaisie, et elle avoit autant de

galants qu'il lui plaisoit. Le duc de Saint-Simon, le feu archevêque de

Bordeaux, et autres, ont été ses adorateurs; mais celui qui a fait le

plus de bruit, ç'a été M. de La Vauguyon. Quand cette femme alloit

seulement à la promenade dans un bois, il falloit que l'air fût si

tempéré, qu'à peine trouvoit-elle trois jours en tout un printemps. Mais

cette promenade se faisoit avec bien du mystère; tous ses gens passoient

devant elle; l'un portoit une chaise, l'autre un carreau, qui un

parasol, qui une écharpe, qui une coiffe, qui un mouchoir; et tout cela

pour n'être point surprise. Quand elle commença à n'avoir plus le teint

si beau, elle ne voulut plus paroître au jour en plein midi. On étoit

entre chien et loup dans sa chambre, et, l'hiver comme l'été, il y avoit

toujours des rideaux tirés devant ses fenêtres et une portière devant sa

porte. Toute sa vie elle ne s'étoit pas laissé voir à tous ceux qui

venoient chez elle: plusieurs s'en retournoient sans avoir vu que le

mari. Ce fut bien pis en ce temps-là; car premièrement on ne la voyoit

guère que la nuit, et il falloit attendre, sans demander à la voir,

qu'elle envoyât dire qu'on pouvoit venir; et encore ne croyez pas que

cette grâce fût commune à tous les étrangers qui se trouvoient alors

chez elle; il y en avoit d'exclus, il y en avoit d'admis, et on étoit si

accoutumé à ses façons de faire, qu'on ne s'en scandalisoit point. Le

seul M. de La Vauguyon étoit patron. Il y avoit encore bien des façons

pour faire observer un profond silence autour de chez elle; car, comme

elle ne se montroit que la nuit, elle dormoit bien tard le matin.

C'étoit un crime irrémissible que d'interrompre son sommeil.

[96] On croit que Desmarets a pris d'elle le personnage

d'Hespérie dans _les Visionnaires_, qui croit que tout le monde

est amoureux d'elle. (T.)

Ses propres filles la servoient par quartier; elle en avoit assez bon

nombre. Son mari fut tué en duel. Elle le survécut de quelques années.

«Ah! pauvre Anguittard, dit-elle, tu es mort. Je ne te saurois trop

regretter, quand je considère combien tu m'aimois, et que de mon mari,

tu avois fait gloire de devenir mon esclave.»

On fut tout étonné à la mort de cet homme, quand on trouva qu'il n'étoit

point endetté, car on faisoit là-dedans bien de la dépense; mais cette

visionnaire étoit grande économe; peut-être aussi La Vauguyon

fournissoit-il. Elle voulut être enterrée dans son jardin[97], et elle

ordonna qu'on fît une volière sur son tombeau; elle vouloit, je pense,

entendre les oiseaux après sa mort. On trouva dans sa cassette un

contrat de mariage de La Vauguyon et d'elle. Elle n'est jamais venue à

Paris. Pour le mari, c'étoit un gros petit homme. Un jour, à l'hôtel

Liancourt, il s'assit sans y penser sur un téorbe[98], et en se

relevant, il alla donner de la tête contre une tablette pleine de

porcelaines qu'il jeta tout à terre. A vingt ans de là, feu La

Rocheguyon donna de la tête contre un bras de chandelier dans l'alcôve

de madame de Rambouillet. «Jésus! madame, dit-il, je pense que je ferai

céans comme M. d'Anguittard chez ma mère.» Anguittard, qu'il ne

connoissoit point, étoit là; il n'étoit pas venu depuis à Paris; mais il

ne l'entendit point.

[97] Elle étoit huguenote. (T.)

[98] J'ai ouï dire depuis que M. Du Vigean l'introduisant à

l'hôtel de Liancourt, lui dit: «Faites comme vous me verrez

faire,» et que M. Du Vigean ayant trouve là bien du beau monde,

avec qui il étoit fort familier, s'étoit mis à genoux en les

saluant; lui en fit autant. On en sourit; il s'en aperçut, et,

tout déferré, s'alla asseoir sur un téorbe.

(T.)

Depuis, Anguittard, à cheval, suivi d'un valet-de-chambre, trouva en

Saintonge, où il demeuroit, quatre pélerins à l'ombre sous un arbre; il

passe à quelques cents pas de là. Il s'avisa que ces pélerins ne

l'avoient point salué; il retourne à eux, et, en colère, leur dit qu'ils

étoient des coquins de ne l'avoir pas salué. Ils s'en excusèrent en

disant qu'ils ne le connoissoient pas: il les menaça et les maltraita

fort de paroles; ils lui répondirent que s'il les frappoit, il

trouveroit à qui parler; c'étoient des gentilshommes qui alloient à

Saint-Jacques. Il voulut faire le brave; et, prenant un fusil que

portoit son valet-de-chambre, il tire sur un. Le fusil n'étoit chargé

que de poudre de plomb; mais ce coup gâta tout le visage au pélerin. Les

trois autres le vengèrent bien aussi, car ils se saisirent des pistolets

d'Anguittard, et à coups de bourdon ils l'accommodèrent si bien qu'ils

le laissèrent pour mort sur la place. Ils plaidèrent ensuite, et à

Xaintes Anguittard fut condamné à pur et à plein.

LA CALPRENÈDE.

La Calprenède[99] est de Limousin ou de Périgord; son père est juge de

quelque gros bourg, et peut avoir deux mille livres de rente; mais il

est assez bien allié. Je ne sais comment il s'appelle, car La Calprenède

c'est-à-dire _La Charmoye_, et apparemment c'est le nom de la maison de

son père. Il n'y a jamais eu un homme plus gascon que celui-ci; il vint

jeune à Paris, et, quoiqu'il fît l'homme de condition, il fut long-temps

un des arc-boutans du bureau d'adresse, et ne manquoit pas une

conférence; après il fit une pièce de théâtre, qu'on appelle _la Mort de

Mithridate_[100]. Elle fut estimée. Il n'y en avoit pas tant de bonnes

alors qu'il y en a eu depuis: la première fois qu'on la joua, il étoit

derrière le théâtre. Quelqu'un de sa connoissance l'appela: «Monsieur,

monsieur de La Calprenède.--Eh bien?--Vous voyez comment votre pièce

réussit.--Chut, chut, lui dit-il, ne me nommez point; car si _le père le

savoit_. Une fois, disoit-il, que le père, qui ne vouloit pas que je

fisse de vers, me trouva comme je rimois, il se mit en colère et prit un

pot de chambre, _d'argent s'entend_, pour me le jeter à la tête.»

[99] Gauthier de Costes, de La Calprenède, né au château de

Tolgou, auprès de Sarlat. Il est mort en 1663.

[100] Elle a été imprimée en 1637, in-4º.

Il se fourra parmi les filles de la Reine, et un jour qu'il avoit un

habit d'une couleur bizarre, comme tout le monde étoit en peine de

savoir quelle couleur c'étoit: «C'est, dit le feu marquis de Gesvres,

couleur de Mithridate.»

Il devint amoureux, d'une vieille mademoiselle Hamont que le grand

prévôt d'Hocquincourt, père du maréchal, entretenoit; il la vouloit

épouser, et elle lui étoit cruelle: cent fois il lui a présenté son épée

pour le tuer, et il fit tant l'amoureux de roman, qu'enfin il se mit à

en faire un où la plupart des héroïnes sont veuves, à cause que sa

maîtresse l'étoit. Ce roman s'appelle _Cassandre_; la matière en est

belle et riche, car c'est l'histoire d'Alexandre: il y a même de

l'économie[101]; mais les héros se ressemblent comme deux gouttes d'eau,

parlent tous _Phébus_, et sont tous des gens à cent lieues au-dessus des

autres hommes. Les dames y sont un peu sujettes à donner des rendez-vous

du vivant de leurs maris, et cela, au goût de l'auteur, est fort dans la

bienséance. Ce livre a réussi; cela lui a donné courage d'en

entreprendre un autre, où il n'a pas si bien pris sa scène; car c'est

sous le règne d'Auguste, règne si connu, qu'il n'y a pas moyen de rien

feindre (c'est _Cléopâtre_); cependant, il fait Cléopâtre plus honnête

femme que Marianne, car Marianne donne des rendez-vous à un prince

étranger, son galant, et, ce que j'en trouve de plus ridicule, le baise

au front. Les personnages ressemblent si fort à ceux de _Cassandre_,

qu'on voit bien qu'ils sont tous sortis d'un même père.

[101] De la conduite.

Il ne fit pas ce roman tout d'une haleine, comme l'autre. Il affina[102]

plaisamment les libraires; il traitoit avec eux pour deux ou pour quatre

volumes; après, quand ces volumes étoient faits, il leur disoit: «J'en

veux faire trente, moi.» _Cassandre_ n'en a que dix petits; ils

faisoient leur compte que ce seroit de même. Il falloit venir à

composition, et il leur faisoit donner toujours quelque chose, de peur

qu'il ne laissât l'ouvrage imparfait; il a été plus de douze ans à

l'achever, et ce n'est que de l'année passée que les deux derniers tomes

sont imprimés[103]. _Cyrus_ ni _Clélie_[104] n'ont point empêché qu'ils

ne se soient bien vendus.

[102] _Affiner_ quelqu'un, l'attraper, lui donner à ses dépens

une leçon de _finesse_. Ce mot se prend encore dans ce sens en

Bretagne et dans quelques autres provinces. (_Dictionnaire de

Trévoux._)

[103] Les tomes 11 et 12 de _Cléopâtre_ portent la date de 1661.

Nous en avons fait la vérification sur l'exemplaire de la

Bibliothèque royale. Les autres volumes sont à toutes dates,

1662, 1656, 1657, ce qui montre que le libraire Guillaume de

Luynes réimprimoit au besoin les volumes séparément. Il résulte

de ce rapprochement que Tallemant écrivoit en 1662 cette partie

de ses Mémoires.

[104] Deux romans de mademoiselle de Scudéry.

Parlons un peu de sa vanité et de ses gasconnades avant que de parler de

son mariage. Un jour, chez Scudéry, il faisoit sonner sa pochette:

Scudéry crut que c'étoit de l'argent; lui, qui mouroit d'envie de

montrer ce que c'étoit, voyant qu'on ne lui demandoit point, tira tout

exprès son mouchoir, et fit tomber trois ou quatre vervelles[105]

d'argent; celles des oiseaux du Roi sont de cuivre. Scudéry en ramasse

une et lit autour: _Je suis à Calprenède_. «Ce sont, dit le Gascon,

quatre douzaines de vervelles pour mes oiseaux.» Une autre fois, il

contoit à mademoiselle de Scudéry qu'il avoit fait bâtir à La

Calprenède, et il lui dépeignit un palais magnifique, puis il lui

demanda: «Combien croyez-vous que cela m'a coûté?--Quatre mille

livres?--Rien de plus. Il est vrai qu'il y avoit _quauques_ décombres du

vieux château.»

[105] La _vervelle_ étoit un anneau ou une plaque que l'on

attachoit à la patte de l'oiseau de proie; elle portoit

l'empreinte des armes du seigneur auquel il appartenoit, ou tout

autre signe de reconnoissance. (_Dict. de Trévoux._)

Sarrasin contoit qu'un jour qu'ils alloient ensemble par la rue,

Calprenède vit passer un homme: «Ah! qué jé suis malhurus, dit-il,

j'avois juré dé tuer cé couquin, la première fois qué jé lé

rencontrerois, et j'ai fait aujourd'hui mon bonjour.» Sarrazin lui dit:

«Ne laissez pas, ce sera sur nouveaux frais.--Non, dit-il, j'ai promis à

mon confesseur dé lé laisser vivré encoré quelque temps.»

Sarrazin disoit: «Que voulez-vous, il a tant donné de cœur à ses héros,

qu'il ne lui en est point resté.» Cependant il y a des gens du métier,

comme vous verrez ensuite, qui en rendent meilleur témoignage que

Sarrazin. Un jour, en 1647, au sermon de Servientis aux filles de

Sainte-Elisabeth, un gentilhomme, revenant de la campagne, descendit de

cheval, et vint pour entendre le sermon, il crotta Calprenède en

passant: ils se querellèrent; il y eut quelques coups donnés de part et

d'autre, et, après qu'on les eut séparés, ils se menaçoient encore de

leurs places. Quelqu'un dit à Calprenède que c'étoit un gentilhomme.

Tout sur l'heure le Gascon lui crie devant tout le monde: «Homme gris,

je t'appelle.»

Calprenède alloit chez une madame Boiste[106], où une petite étourdie de

veuve, appelée madame de Brac, le vit; elle étoit folle de ses romans,

et elle l'épousa, à condition qu'il achèveroit la _Cléopâtre_; cela fut

mis dans le contrat.

[106] _Voyez_ l'article de madame de Chezelle et de madame

Boiste, à la suite de celui-ci.

Voici l'histoire de cette femme: un gentilhomme d'auprès d'Orbec, en

Normandie, riche de huit à dix mille livres de rente, nommé Tonancourt,

n'avoit qu'une fille pour tout enfant; il étoit veuf et la donna à

élever à sa sœur appelée madame de Mailloc. Il eût pour le moins aussi

bien fait de garder sa fille chez lui; car cette dame, soit qu'elle fût

amoureuse d'un homme de son voisinage, nommé La Lande, et qu'elle voulût

faire sa fortune, ou qu'elle voulût complaire à sa nièce, qui n'étoit

pourtant encore qu'une enfant, mais qui pouvoit être éprise, tant y a

qu'elle fit marier ce La Lande avec cette fillette par un laquais

déguisé en prêtre, et ils couchèrent ensemble. Ce mariage de _Jean Des

Vignes_ fut tenu assez secret; au moins un vieux cavalier bien riche et

bien v....., nommé Vieuxpont, ne laissa pas de l'épouser à quelque temps

de là. Ce fut le père qui fit l'affaire. Elle se divertissoit toujours

avec La Lande. Vieuxpont ne dura guère, mais il laissa un garçon; La

Lande propose aux parents, qui eussent bien voulu avoir cette

succession, de dire que l'enfant n'étoit point à Vieuxpont, et que lui

soutiendroit qu'il étoit le mari de mademoiselle de Tonancourt. On

produit des lettres de madame de Vieuxpont; cela n'y fait rien: La Lande

perd son procès.

En ce temps-là un garçon de Paris peu accommodé, mais de fort bonne

famille, nommé de Brac, étant capitaine dans un vieux corps, fit

connoissance au quartier d'hiver avec cette femme, et conserva ses

terres autant qu'il put. Elle se résout à l'épouser. La Lande lui dit

ses prétentions, et le fait appeler. Il répond qu'il se battra quand il

sera marié. Il se marie, et il fut un an et demi sans ouïr parler de La

Lande. Mais un soir, comme il revenoit en chaise de l'hôtel de Guise en

son logis qui n'étoit pas loin[107], un homme à cheval dit aux porteurs:

«N'est-ce pas là M. de Brac?» Brac, s'entendant nommer, mit la tête

dehors; l'autre le tua d'un coup de pistolet. On a cru que c'étoit La

Lande.

[107] Ce n'est pas à dire que ce M. de Brac demeurât dans la rue

de Braque, ni qu'il lui ait donné son nom. Cette rue, qui est

entre les rues Sainte-Avoie et du Chaume, est ainsi nommée

d'Arnoul de Bracque, qui, en 1348, y fit construire un hôpital et

une chapelle. (_Voyez_ Jaillot, _Recherches sur la ville de

Paris, quartier Sainte-Avoie_, tome 3, page 27.)

Le frère de de Brac et Calprenède eurent procès pour le douaire de sa

femme; il gagna ce procès. Après cela de Brac le fit appeler. «Nous nous

rencontrerons assez, dit-il; je ferai porter une épée.» Depuis, comme il

étoit aux Petits-Capucins[108], cet homme lui fit faire encore un appel.

«Bien, dit-il, je chercherai un second.» Il sort et prend son épée à un

laquais. A la porte de la rue il fut attaqué par quatre hommes. D'abord

il marcha sur son canon[109] et tomba; il eut pourtant le loisir de se

relever, et ne lâchoit point le pied devant eux. Deux braves[110], qui

se trouvèrent là, le voulurent voir faire, et après le secoururent.

[108] Les Capucins du Marais, rue d'Orléans et du Perche. C'est

aujourd'hui la paroisse Saint-François.

[109] On appeloit ainsi les rubans qui se nouoient sur les

jarretières.

[110] Savignac, un gentilhomme de Limosin qui a six pieds de

haut, et Villiers Courtin, ex-capitaine aux gardes. (T.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 5 / 25 段