françoise, mourut en 1693. Il étoit frère de l'auteur de ces
Mémoires.
[80] On l'appeloit _son inquiétude_, comme on dit _son
excellence_, (M. Daunou, dans la _Biographie universelle_.)
C'est un des plus grands paresseux qui soit au monde; avant que nous
eussions un carrosse, on lui donna un cheval. Je ris encore quand je me
ressouviens de la manière dont il alloit par la ville; sa bête étoit
presque toujours dans le ruisseau, la bride sur le cou, et quand elle
approchoit des maisons, elle mettoit la tête dans toutes les portes: au
diable le coup d'éperon qu'il lui donnoit! Etoit-il de retour? le voilà
à pester contre ce cheval. «Ce chien d'animal, disoit-il, s'arrête
toujours où je ne veux pas aller. Aussi, voilà une belle occupation que
de conduire une bête.»
Pour n'avoir pas la peine de manier un gros livre, il fit relier un
Aristote en vingt-quatre petits volumes, et de ces vingt-quatre, en peu
de jours, il ne s'en trouva pas quinze. Il se tenoit dans son lit à lire
quelquefois jusqu'à onze heures, et, la plupart du temps, ses draps
étoient à bas, et il n'avoit que la couverture sur lui; aussi frileux
que malpropre, on l'a vu cent fois entourer sa chaise de paravents
devant un grand feu, affublé d'une grosse robe de chambre. Il étoit
amoureux de madame d'Harambure, quoiqu'elle fût bien gravée. Elle s'en
divertissoit, et n'a pas peu contribué à le rendre bizarre, car elle
souffroit toutes ses visions. Un beau matin, au plus fort de son amour,
nous fûmes tout étonnés de le voir avec une perruque. Il avoit la tête
belle; mais ses cheveux, par endroits, s'étoient blanchis. On ne s'en
apercevoit pourtant point, car il en avoit beaucoup; mais il fut bien
attrapé quand, au lieu de revenir noirs, il en revint une fois plus de
blancs qu'il n'y en avoit.
Tout d'un coup il lui prend une fantaisie de retourner à Rome: durant
son absence, cette femme mourut. Il a voulu nous faire accroire depuis
qu'il s'étoit éloigné parce qu'il voyoit bien qu'elle mourroit. Revenu
de Rome, on le fit aumônier du Roi, justement au commencement de la
régence. Je ne sais si c'est la soutane qui lui a communiqué l'avarice
des gens d'église, mais aussitôt il eut une âpreté étrange pour le bien.
Il se mit dans la tête que cela lui nuisoit de demeurer avec des
huguenots. Il fit accroire à mon père que le Père Vincent[81] en avoit
dit quelque chose, et qu'il n'auroit point de bénéfices s'il ne logeoit
séparément. Il sort du logis. Il logeoit vers le Palais-Royal, et
prenoit ses repas dans une auberge. Cette vie l'ennuya; il se logea plus
près de mon père pour avoir des bouillons; après il y prit ses repas;
ensuite il y logea seul; ses gens étoient dehors; enfin il les y logea
aussi.
[81] L'auteur parle ici de saint Vincent de Paul. Il lui donne la
qualité de _Père_, comme fondateur des Lazaristes, ou Pères de la
mission.
Or, avant que de passer outre, il est bon de dépeindre un peu l'humeur
de mon père. C'étoit un homme du vieux temps, _in puris naturalibus_,
qui, en sa vie, n'avoit fait une réflexion. Opiniâtre à un point
étrange, il disoit naïvement: «On dit que je suis opiniâtre; qu'on me
fasse venir un homme qui me persuade, on verra bien que je ne suis point
têtu.» Il avoit de l'honneur et étoit humain, mais le plus méchant
politique du monde: il avoit des façons de parler toutes particulières,
et il croyoit que tout le monde étoit obligé de l'entendre comme ceux de
sa famille. L'aversion qu'il avoit eue contre un ministre écossois,
nommé Primerose[82], qui prêchoit deux heures d'horloge, et ne disoit
rien qui vaille, fut cause que pour dire un _lanternier_[83], il disoit
un _Ecossois_. Mon père une fois disoit à un homme: «Celui dont vous
parlez est un Ecossois. (Il vouloit dire un _sot_.)--Vous m'excuserez,
monsieur, dit l'autre, il est de Toulouse.» Or, le bonhomme appeloit en
riant l'aumônier _notre Ecossois_. Un jour le portier dit au cocher de
l'aumônier: «Où as-tu laissé ta charge?--J'ai laissé, dit le cocher,
_notre Ecossois_ au Palais-Royal.» Mon père s'avisa ensuite, pour
enchérir, de dire _excellent Ecossois_, puis _excellent_ tout seul;
après _magnifique excellent_, et enfin rien que _magnifique_; tellement
que, pour savoir ce qu'il vouloit dire, il falloit faire toute cette
gradation. Il parloit aux gens de dehors, pour peu qu'il fût en belle
humeur, car il est gai naturellement, comme à ses enfants; vous
l'entendiez si vous pouviez. La première fois que Ruvigny, qui a épousé
ma sœur, le vit, il fut terriblement attrapé; il disoit toujours oui,
et il rioit quand il le voyoit rire. «Voyez-vous, lui disoit-il, ma
femme elle est C. A. I. L.[84] de sa fille; vous serez le gendre à la
Manon; quand elle sera _douze douzaines_, on lui donnera bien des
bouillons. Je vous en avertis, _a bon co, ma ne voude de
Battagley_[85].» Quand il vouloit dire, _vous dites vrai_, il disoit:
«L'enfant dit vrai, y en eût-il pour cent écus.» C'est qu'à La Rochelle
il y avoit un vieillard qui faisoit aller un petit garçon devant lui. Ce
petit disoit: «Qui a de vieux souliers à vendre? mon père les achetera.»
Et le vieillard ajoutoit gravement: «L'enfant dit vrai, y en eût-il pour
cent écus.»
[82] Ce ministre disoit une fois: «Mes frères, les proverbes sont
véritables: qui a fait Normand a fait gourmand; qui a fait Gascon
a fait larron (notez que c'étoit à Bordeaux); qui a fait
Saintongeois a fait bavard, etc. Mais qui a fait Écossois a fait
prompt et propre à toutes vertus.» (T.)
[83] Un diseur de fadaises, un homme qui ne termine rien de ce
qu'il commence; qui, en parlant, n'arrive jamais au but qu'il se
proposoit d'atteindre.
[84] C'est-à-dire _Caillette_; à La Rochelle on dit un _Cail_; il
vouloit dire coiffé de sa fille; _douze douzaines_, c'est une
_grosse_; quand elle sera grosse; le gendre à la Manon, c'est que
ma mère avoit bien du soin du gendre de la fille du premier lit,
et mon père disoit: «Que sera-ce donc du gendre à _la Manon_?» Ma
sœur de Ruvigny s'appelle _Marie_. (T.)
[85] Une femme de Bordeaux disoit cela: «Ma sœur de Battagley a
bon cœur.» Il vouloit dire que ma sœur avoit du cœur. (T.)
Naïvement, au lieu d'aller recevoir dans la cour madame de Rohan la
douairière, qui amenoit Ruvigny au logis, croyant lui faire honneur, il
prit sa belle robe de chambre et la reçut au coin de son feu. Au lieu de
_bonjour_, il disoit toujours: «_Adieu, adieu_, monsieur, comment vous
portez-vous?» Il n'avoit pas de plus grande joie au monde que d'avoir de
bon vin, lui qui ne buvoit que de l'eau; mais il haïssoit les festins.
Il amenoit quelquefois un peu trop de gens pour son ordinaire, et il
raisonnoit ainsi: s'il y a à manger pour six, il y en a bien pour sept,
et ainsi du reste. Il ne crioit jamais tant son porteur d'eau que quand
il lui apportoit de l'eau bien claire. «Voilà de bonne eau, cela,
disoit-il, coquin, pourquoi ne m'en apportes-tu pas toujours de même?»
Je ne l'ai jamais vu si en colère que quand après avoir bien appelé
_laquais_, il trouva tous ceux de ses enfants, jouant à la boule dans la
cour, qui s'entredisoient: «Joue, joue, ce n'est que M. le père.» Il ne
les battit pourtant point, car jamais je ne lui ai vu frapper personne.
Il étoit un peu d'amoureuse manière; mais il ne s'amusa à rien de
qualifié que sur ses vieux jours qu'il en conta à madame Boiste, qui,
très-avant sur le retour, ne fut pas fâchée de trouver encore un galant.
J'ai trouvé plus de vingt brouillons de lettres d'amour qu'il lui
écrivoit. Une fois, pour lui plaire, il s'avisa de se faire raser tout
le poil de l'estomac; il lui en vint une bonne apostume, qui étoit comme
une peste. Ma mère étoit une bonne femme qui étoit bien aise qu'il se
divertît. Une fois on le trouva à table avec la Boiste, Calprenède et la
Beaupré, une comédienne qui avoit fait amitié avec cette femme. Ma mère
mourut huit mois devant lui et mourut en dormant. Il disoit naïvement:
«Regardez, j'étois, il n'y a que deux jours, couché avec elle. N'allez
pas croire au moins que je lui aie rien fait. En conscience, je n'y
touchai pas; cela lui eût fait mal.»
Revenons à l'aumônier, que nous appellerons _l'abbé_ désormais. L'abbé,
à cause qu'il avoit changé de religion, s'imaginoit qu'on lui feroit
faire désavantage, et il me craignoit plus que tous, parce que ma mère
m'aimoit fort. Moi, de mon côté, j'étois fort las des divisions de la
famille; deux différents lits ne sont bien jamais d'accord; d'ailleurs
l'abbé, dès son enfance, avoit toujours eu contre moi une envie étrange
qu'il a encore et que je n'espère pas surmonter. Je me résolus donc,
voyant que mon père n'étoit pas homme à me donner du bien qu'en me
mariant, ou me faisant conseiller, et je haïssois ce métier-là, outre
que je n'étois pas assez riche pour jeter quarante mile écus dans
l'eau[86]; je me résolus donc à me marier, mais à y prendre le plus de
précaution que je pourrois. Ma mère étoit sœur de M. de Rambouillet; il
avoit une petite fille fort jolie, pour laquelle je me sentois de
l'inclination, c'étoit ma cousine-germaine; on m'estimoit dans sa
famille; la mère m'aimoit tendrement, les fils étoient en quelque sorte
mes disciples; on ne me pouvoit pas tromper pour le bien: nos pères
avoient fait mêmes affaires, et, comme ils avoient eu de grands procès,
et qu'il y avoit encore tous les jours quelque chose à démêler, je
croyois les rendre amis pour jamais. Si on peut dire qu'on ne fait pas
une sottise en se mariant, il me semble que je pouvois dire que je n'en
faisois pas une. J'en fais parler par mon frère aîné, qui aime qu'on
fasse honneur à la primogéniture: nous voilà accordés pour être mariés
au bout de deux ans, car elle n'avoit que onze ans et demi. La mère
meurt au bout d'un mois; on fait venir en sa place la fille aînée qui
étoit veuve. Cette veuve est une personne fort douce et fort bien faite:
je me mis bientôt admirablement bien avec elle, et je n'eus pas grande
peine à aimer la petite, et aussi à m'en faire aimer.
[86] Le prix des charges de conseiller au Parlement de Paris
s'étoit beaucoup augmenté. Les financiers, dans la vue de
s'élever, plaçoient leurs enfants dans les cours souveraines pour
acquérir la noblesse, et le Parlement avoit d'ailleurs acquis,
durant les troubles de la Fronde, une grande importance
politique. On voit, dans les Mémoires de Coulanges, qu'en 1656
une charge de conseiller se vendit cinquante-cinq mille écus.
(_Mémoires de Coulanges_; Paris, Blaise, 1820, p. 1.)
Il n'y avoit pas long-temps que nous étions accordés, quand un soir on
me vint dire que Mallet, un secrétaire du Roi qui avoit sa fortune
auprès de Rambouillet, et mon frère aîné, me cherchoient partout. Je me
doutai aussitôt de ce que c'étoit. Ils reviennent. «N'est-ce pas, leur
dis-je, que vous avez accordé ma sœur avec Rambouillet?--Oui, me
dirent-ils, et cela est signé; nous ne vous l'avons point voulu dire,
parce qu'on a remarqué que vous n'en étiez pas d'avis.» J'avais raison;
ils n'étoient point le fait l'un de l'autre, comme vous verrez par la
suite. «Je me trompois peut-être, leur dis-je en dissimulant; mais j'en
suis ravi.» Sur cela je vais trouver Rambouillet, et je l'embrasse un
million de fois. Voilà l'abbé en cervelle. «Des Réaux, disoit-il, sera
le maître de tout; il taillera et rognera comme il lui plaira.» Il fait
une cabale avec un cadet, qui restoit de deux qui avoient pris les
armes, et ils n'eurent pas grande peine à dégoûter une fille de qui on
avoit arraché un consentement à ce mariage; car elle avoit de
l'ambition. Ils eurent le loisir de dire tout ce qu'ils voulurent, car
il se trouva que Rambouillet, qui n'avoit guère que vingt-un ans,
s'étoit laissé emporter au gros mariage qu'on lui donnoit, et à la
persuasion de sa famille, sans prendre garde à ce qu'il faisoit, et
qu'il avoit mal au _cazzo_. Il se découvrit à moi; je le dis à ceux du
premier lit qui avoient fait l'affaire; on fait agir Guenault, qui se
sert de la fièvre quarte que la demoiselle avoit, disant qu'il étoit
dangereux de la marier en cet état-là. L'abbé cependant avoit fait dire
par ce cadet, de qui on ne se défioit point, tout ce qu'il avoit voulu,
et lui-même, voyant que la fille étoit ébranlée, tournoit ce jeune homme
en ridicule le plus qu'il pouvoit. Un accordé jeune et peu caressé est
aisé à déferrer; à tout heure le jouvenceau ne savoit où il en étoit.
Dès qu'il fut guéri, on le pressa fort de passer le contrat et de faire
publier des annonces; il y consentit; on fait une annonce; mais comme je
m'y attendois le moins, je le vois à mes pieds dans mon cabinet. «J'ai
tort, je l'avoue, me dit-il; je ne devois rien faire sans vous en
parler, mais je croyois que je ne pouvois vous être trop proche. Je vous
viens demander conseil. Votre sœur me traite le plus étrangement du
monde. Sans votre considération, j'aurois tout rompu déjà.--Vous me
mettez en une terrible peine, lui dis-je. J'aime votre sœur et il est
bien difficile que je vous serve sans qu'on me l'ôte: nous y ferons ce
que nous pourrons. Trouvez-vous tantôt chez Patru, qui est malade, et
allez prier M. Conrart de s'y rendre.» Nous voilà tous assemblés. «Je
suis résolu, leur dis-je, à tout hasarder pour tirer ce garçon de
l'embarras où il s'est mis: en cela je sais que je fais son bien et
celui de ma sœur tout ensemble. Ils ne sont point le fait l'un de
l'autre; il y faut un homme d'autorité, et mon cousin est quasi aussi
jeune qu'elle: ils mourroient tous deux de chagrin. Ceux qui ont fait
cela sont des bourgeois qui font les mariages comme à la comédie, où
tout le monde se marie à la fin. Je suis d'avis, moi, qui connois assez
les deux vieillards auxquels nous avons affaire, que, dès ce soir, ce
garçon déclare à son père que ma sœur a dit à Charenton, et cela est
vrai, qu'elle vouloit bien Rambouillet pour son cousin, mais non point
pour son mari;» et un million d'autres choses qui étoient capables de
choquer terriblement le bonhomme, et où il n'y avoit rien d'inventé;
qu'après cela le supplie de trouver bon qu'il ne pense plus à une
personne qui a de l'aversion pour lui; que ce n'avoit été que par
complaisance qu'il s'étoit résolu à se marier si jeune, etc. «Si le père
prend feu, ajoutai-je, comme je n'en doute point, sur l'heure, envoyez
faire vos excuses à votre accordée, si vous ne l'allez point voir, et
que vous vous trouvez mal; cela la choquera et la rendra d'autant plus
aigre, et son aigreur nous est nécessaire; après, allez coucher en
ville, de peur que votre père ne change d'avis; demain, dès sept heures,
allez trouver mon père, il n'y a que lui de levé au logis à cette
heure-là; représentez lui le déplaisir que vous avez d'apercevoir tous
les jours de plus en plus l'aversion que sa fille a pour vous; que vous
seriez bien fâché de la rendre malheureuse, et que vous le suppliez de
trouver bon que vous vous retiriez, etc. Le bonhomme, car il est brusque
et a encore quelque teinture des dogmes de son beau-frère de La Leu, ne
manquera pas de dire, quand il verra que c'est tout de bon, que Dieu ne
l'a pas voulu, et que le décret éternel en a autrement ordonné. Cela
fait, allez-vous-en vous promener en Languedoc, où un de vos frères est
directeur de la Foraine[87].» M. Conrart tâtonna long-temps; mais Patru
fut de mon avis, dit que temporiser cela c'étoit tout gâter. Le père de
Rambouillet prit la chose comme j'avois dit; mon père d'abord se mit à
rire et m'envoya quérir. Moi qui m'étois bien douté de cela, je me
faisois le poil tout exprès; il m'obligea de descendre en l'état que je
me trouvois, avec une joue rasée et l'autre qui ne l'étoit point. «Votre
cousin, me dit-il, croit qu'on se défait de l'amour, comme d'une chemise
(car le bonhomme a toujours cru qu'il n'y avoit rien au monde de si beau
que sa fille; elle n'étoit point mal faite, à la vérité, et ce qui le
fit résoudre enfin à la donner à Ruvigny, c'est qu'on lui fit accroire
que le cavalier, qui ne l'avoit jamais vue, en étoit furieusement
amoureux); je ne le prends point au mot; je lui donne huit jours pour y
penser, et puis ma fille ne demeurera pas.» Moi, je fis semblant de
quereller Rambouillet, et lui reprochai qu'avec ses légèretés il me
donnoit de belles affaires. Enfin, il parla de façon que mon père crut
qu'il vouloit rompre. Moi, pour rendre la chose plus difficile à
renouer, je dis à ma mère: «Ma sœur saura cela aussi bien par d'autres,
je suis d'avis que vous le lui alliez dire.» Elle y fut. Ma sœur lui
dit aigrement: «J'avois toujours bien espéré cela; j'en priois Dieu tous
les jours.» Mallet par hasard étoit au logis quand ma mère rapporta cela
à mon père. Mallet le redit au père de Rambouillet, qui vit bien, par
là, que son fils ne lui avoit point menti. Mon père, en colère, ne veut
point voir sa fille. Les frères du premier lit avoient un pied de nez.
Cependant Rambouillet, qui m'avoit promis de s'en aller, ne s'en alloit
point. Au bout de deux jours, comme j'allois voir mon accordée, je vois
le carrosse de l'abbé à la porte; il étoit dans la chambre de
Rambouillet, où il lui disoit: «Regardez quelle insolence? que quoi
qu'on lui dît de la part de ma sœur, qu'il n'en crût rien, et que ce
n'étoit que pour ne se pas mettre toute la famille à dos qu'elle en
usoit ainsi.» Je sortois, quand je trouvai mes deux frères qui montoient
dans la chambre de ce garçon; l'abbé n'en faisoit que de partir: je les
suis. L'aîné, qui étoit fort gros homme, entre tout essoufflé, car il
commençoit à faire chaud et il étoit venu à pied, et, en mettant son
chapeau d'une main sur la table, et se déboutonnant, son collet de
pourpoint de l'autre: «_Nox dabit consilium_, je l'avois bien dit, mon
fils, la nuit l'a donné, la nuit l'a donné. Ce matin, _notre sœur_ m'a
envoyé quérir, et m'a prié de vous venir dire qu'elle vous prioit
d'excuser le chagrin que donnoit la fièvre quarte, etc.» Il fut si bon
que de lui offrir de lui faire écrire des lettres d'amour par cette
fille. Rambouillet, à qui, sur toutes choses, j'avois recommandé de ne
parler guère, se contenta de les remercier de la peine qu'ils avoient
prise, et ne leur dit autre chose. Ce qu'il y avoit de meilleur, c'est
que ces messieurs croyoient avoir mis l'honneur de leur sœur à couvert
en faisant cette sottise, au lieu qu'elle étoit au-dessus, et qu'elle
pouvoit dire: C'est une fille qui n'a pas voulu de ce garçon; ils firent
en sorte qu'on dit: C'est un garçon qui n'a pas voulu de cette fille.
Le gros homme qui s'étoit vanté de faire revenir ce garçon de cinquante
lieues, le fit fuir à deux cents jusques en Languedoc. Ils s'en vont et
moi avec eux, qui, passant le dernier, eus le loisir de dire au jeune
homme en sortant: «Partez, partez, partez.» Mallet et Sablière, le
second frère de Rambouillet, avoient soufflé aux oreilles du bonhomme
que cette fille se mettoit à la raison, etc.; de sorte qu'il leur donna
ordre de chercher son fils. Ils se doutèrent qu'il n'étoit allé que chez
Mallet, à trois lieues de Paris; ils y vont et le ramènent jusqu'à la
Bastille: là, il dit qu'il vouloit descendre; ils furent obligés de le
laisser. Aussi bien, il ne leur avoit rien fait espérer. Je le croyois à
Nevers, quand le valet de Conrart me vint dire qu'il y avoit un cavalier
chez son maître qui me demandoit. Je me doutai que c'étoit mon homme; je
le gronde: «Vous m'exposez. Je dépendrai désormais de la langue des gens
de M. Conrart. Que ne demeuriez-vous dans un cabaret, on vous y seroit
allé trouver?» Je donne tout ce que nous avions d'argent sur nous au
domestique de notre ami. «Je viens, me dit-il, pour savoir si votre
affaire est en danger d'être rompue, et pour vous déclarer que j'aime
mieux me sacrifier que de vous causer ce déplaisir.» Je le fis partir
cette fois-là pour le Languedoc, d'où il ne revint que quand je le
demandai, c'est-à-dire à dix mois de là; car ce cadet ayant été tué à
Nordlingen, M. de Rambouillet considéra que j'étois encore un meilleur
parti, et me donna sa fille plus tôt qu'il n'avoit résolu. Je gagnai à
tout ce tripotage, car ma mère tourmenta tant les gens pour sa fille,
qu'elle me fit avoir cinquante mille écus de plus que j'en eusse eu,
car on refit mes articles pour les rendre pareils à ceux de ma sœur.
[87] _La Foraine._ La _traite foraine_ étoit un impôt qui se
levoit sur les marchandises qui entroient ou sortoient du
royaume. En Languedoc on disoit simplement _la Foraine_. (_Dict.
de Trévoux._)
Ce M. de Rambouillet est un homme qui n'aime que lui, et qui ne se
refuse rien; pourvu qu'il y trouve sa satisfaction, il ne se soucie
guère du reste. Il raisonne de travers pour se satisfaire, et croit que
les autres raisonnent comme lui; il est vain, et c'est un franc nouveau
riche. Jamais homme ne parla tant par _mon_ et par _ma_; il dit _mon
vert_ est le plus beau du monde, pour dire _le vert de mon jardin_; et
il dit _mon eau_ est belle, pour dire l'_eau de ma fontaine_. Madame la
présidente Le Feron dit: _Mon cul-de-sac_; il y a un cul-de-sac proche
de sa maison. Quand il fit ce jardin hors la porte Saint-Antoine, qu'on
appelle _Rambouillet_[88], ses associés crièrent fort; car c'étoit trop
découvrir le profit qu'ils faisoient aux cinq grosses fermes; il leur
écrivit qu'il avoit ici tout le faix[89], qu'il falloit bien qu'il prît
quelque divertissement, et qu'il prétendoit bien aussi que tous ses
associés contribuassent à la dépense d'un jardin[90] qui conservoit la
santé à une personne qui leur étoit si nécessaire. Voyez quelle
_pantalonnade_!
[88] On voit encore dans la rue de Charenton une porte d'entrée
et les restes des pavillons qui marquoient les quatre angles de
ce beau jardin. Du temps de Sauval, on appeloit ce lieu _le
jardin de Reilly_ ou _la folie Rambouillet_. «Dans ce jardin,
dit-il, se trouvent des allées de toutes figures, et en quantité.
Les unes forment des pattes d'oie, les autres des étoiles;
quelques-unes sont bordées de palissades, d'autres d'arbres. La
principale, qui est d'une longueur extraordinaire, conduit à une
terrasse élevée sur le bord de la Seine; celles de traverse se
vont perdre dans de petits bois, dans un labyrinthe et autres
compartiments: toutes ensemble forment un réduit si agréable
qu'on y vient en foule pour se divertir. Dans des jardins séparés
se cultivent en toutes saisons un nombre infini de fruits, dont
la saveur, la grosseur, ne satisfont pas seulement le goût et la
vue, mais même sont si beaux et si excellents, que les plus
grands seigneurs sont obligés de faire la cour au jardinier quand
ils font de magnifiques festins; et même le Roi lui en envoie
demander. En un mot, ou parle des fruits de Reilly comme de ceux
des Hespérides; hormis que pour en avoir on ne court pas tant de
hasards.» (_Antiquités de Paris_, t. 2, p. 288.) Il ne reste plus
rien de toutes ces belles choses, des marais bien cultivés en ont
pris la place; seulement la rue qui longe ce terrain en se
dirigeant vers la rivière, porte le nom de _rue de Rambouillet_.
On a déjà dit quelques mots de ce jardin dans une note du t. 3,
p. 205.
[89] Mon père étoit encore à Bordeaux. (T.)
[90] Ce jardin est de près de trente arpens, et il coûte
horriblement à faire et à entretenir. Il y a assez de bâtiments.
(T.)
Rambouillet est propre jusqu'à l'excès; une fois que le feu se mit chez
feu Tallemant, qui étoit aussi son beau-frère, il mit ses jarretières et
sa rotonde[91] pour y courir. Je l'ai vu mettre ses cheveux sous son
bonnet, et avoir des rubans incarnats à ses manchettes à soixante-trois
ans. Jamais je ne vis un homme qui aimât tant à entendre louer ce qu'il
fait; il n'y a pas un pied d'arbre chez lui dont je n'aie fait dix fois
l'éloge durant le temps que je fus accordé. Au reste, grand tyran, il
donna de fort mauvaise grâce, à sa fille aînée, une maison pour l'égaler
à ma femme. Elle lui disoit: «Mais, mon père, cette maison n'a garde de
valoir tant.--Ma fille, lui dit-il, je ne trouve nullement bien que vous
veniez dénigrer ainsi mon bien.» Depuis que je fus marié, il me dit une
fois: «Je n'ai que l'usufruit de tout cela, mon bien est à vous autres;
vous l'aurez à votre tour.--Ma foi, vous me dites là une grande
merveille, lui répondis-je: avez-vous jamais vu personne qui ait
emporté sa maison dans l'autre monde?»
[91] Collet empesé, monté sur du carton. (_Dictionnaire de
Trévoux._)