On dit: tel maître, tel valet: voici un maître-d'hôtel de M. de La Leu

qui n'étoit guère plus sage que lui; il s'appelle Douet. Il a un peu

voyagé à Maroc et au Levant. Cela n'a servi qu'à lui brouiller la

cervelle; car, à cause de ses voyages, il s'est pris pour un habile

homme, et s'est mis à faire des livres. Il y en a un plein de bons avis

pour le public; mais on néglige tout en ce siècle-ci. Il recommande,

entre autres choses, d'ôter toutes les pierres des champs, et de les

porter à la mer. Il y avoit un autre livre intitulé: _Machines de

victoires et de conquêtes_. Pour celui-là, personne n'y entendoit rien.

Une fois qu'il étoit à la campagne, il persuada à la belle-mère de M.

Patru, sa parente, autre bonne cervelle, d'aller à la Boussolle, à je ne

sais quelle dévotion dont ils ne savoient point le chemin: il la guida

si bien qu'il l'égara de six lieues sur huit. Depuis la mort de son

maître, qui lui a laissé une petite pension, il fait tous les ans une

quantité d'anagrammes imprimées sur le nom du Roi, et met tout de suite

_Louis, quatorzième du nom, roi de France et de Navarre_. Voyez si ce

n'est pas une merveille que de trouver quelque chose sur un si petit

nom. Je les garde, et c'est un bon meuble pour la bibliothèque

ridicule[53].

[53] Tallemant est, à ce que nous croyons, le premier qui ait

parlé des ouvrages imprimés de son oncle La Leu et de Douet, le

maître-d'hôtel. Ces petits renseignements bibliographiques seront

recueillis, et feront connoître les auteurs de ces bizarreries

oubliées.

LOZIÈRES.

Le plus jeune de tous ses enfants s'appeloit Lozières, du nom d'un fief

de la terre de La Leu: il porta les armes en Hollande; après, pour

n'être pas indigne fils de son père, il prit tout d'un coup le petit

collet, après s'être fait catholique; mais il ne portoit point la

soutane et n'avoit point de bénéfices. Il écoutoit son père comme un

oracle, et n'étoit guère plus sage que lui. Avec ce petit collet, et

ayant les quatre mineurs pour le moins, il s'alla battre en duel avec un

gentilhomme avec lequel il avoit eu querelle en Hollande; il eut

l'avantage. Il eut quelque envie de mettre à mal la femme d'un de ses

cousins-germains; elle étoit fort jeune. Pour la gagner, il se mit à

l'appeler _mon petit animal_. Elle ne le trouva nullement bon; elle

l'appela _mon gros animal_, et ils se brouillèrent. L'année de

Corbie[54], on obligea chaque porte cochère de fournir un cavalier. Mon

père équipa un de ses commis pour cela. Le père de ce commis avoit

autrefois porté les armes, et s'étoit appelé Lozier. Un dimanche que je

n'étois point allé à Charenton[55], je vis un grand laquais de Lozières

qui tournoya long-temps autour de ce nouveau gendarme; et enfin l'ayant

tiré à la porte, il lui dit qu'il mît l'épée à la main, ou qu'il

quittât le nom qu'il avoit pris. Le commis, mal stylé à l'escrime, gagne

la porte, la ferme, et il parloit à l'autre par la grille. J'entends du

bruit, je descends, et je me moque de la poltronnerie du cavalier de

porte cochère, qui s'excusoit sur ce que son épée étoit plus courte que

la brette du laquais; je chasse l'estafier, et, quoique je fusse fort

jeune, je vais en faire des plaintes à mon parent. «J'ai donné, me

dit-il gravement, cet ordre à Orange; l'autre jour, comme il me

déshabilloit: «La Balle (c'étoit le nom du commis), lui dis-je, va donc

à la guerre.» Vraiment, il me fait beaucoup d'honneur de prendre mon

nom, et si ce maraud vient à fuir, on dira sans distinguer, quand il

arrivera de parler de moi, qui ne fais que de quitter les armes: _Je

l'ai vu bien détaler, ce n'est qu'un poltron_. Orange s'offre à punir

cette outrecuidance. Je suis d'avis, continua Lozières, que vous lui

fassiez mettre l'épée à la main s'il ne veut quitter mon nom, et que

vous le tuiez tout franc.» J'eus beau haranguer, je ne lui pus faire

entendre raison: il croyoit avoir fait une belle chose. Il conte

l'histoire à mon père et à mon frère aîné, à qui étoit le commis, qui

prirent cela au point d'honneur. Lozières avoit pitié d'eux de n'être

point de son avis, et il pensoit leur dire une belle raison quand il

leur disoit qu'il n'y avoit eu que lui et le second fils de M. le

maréchal de Thémines qui eussent porté ce nom-là[56]. La Balle, ou

Lozier, comme il vous plaira de le nommer, fait un complot avec

d'autres cavaliers de porte cochère, d'assassiner ce laquais, et il

l'attaque lui troisième; c'étoit sur le rempart, derrière le logis de

Lozières[57]. Il entend du bruit, y court, terrasse son rival Lozier, et

lui ôte son épée qu'il apporta en triomphe, comme si c'eût été l'épée de

Bouteville[58]. Enfin tout cela s'accommoda: le commis quitta le nom de

Lozier, et le victorieux Lozières fit satisfaction à mon frère.

[54] Corbie fut pris par les Espagnols en 1636. (Voyez les

_Mémoires de Montglat_, deuxième série de la _Collection des

Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 49, p. 128.)

[55] Au prêche.

[56] Le maréchal de Thémines s'appeloit _Lauzières_. Son fils

aîné portoit le litre de marquis de Thémines, et son second fils

Charles avoit conservé ce nom de famille.

[57] Où est à cette heure l'hôtel de l'Hospital. (T.)

[58] François de Montmorency-Bouteville, si célèbre par sa manie

pour les duels, mis à mort le 21 juin 1627.

Lozières se remet à étudier le latin, et se fait recevoir conseiller

d'église au parlement de Paris. Jamais homme n'a pris les choses plus de

travers que celui-ci. De peur qu'on ne le soupçonnât de favoriser ses

amis, il étoit toujours contre eux, et il leur refusoit des choses qu'il

eût accordées à d'autres. Insensiblement il se met à voir les dames, et

surtout celles qui avoient réputation d'avoir de l'esprit. Il fut chez

madame Saintot[59], où il dit un jour que son père, il n'en étoit pas

encore désabusé tout-à-fait, n'avoit jamais connu d'autre femme que la

sienne. Quand il fut sorti, madame Saintot dit à Benserade: «Que te

semble de cela?--Ma foi, ce dit-il, je ne voudrois pas dire l'équivalent

de ma mère.» Il cajoloit partout et cajoloit d'une façon pitoyable; vous

eussiez dit qu'il prononçoit un arrêt; il étoit pesant à la main;

c'étoit un grand homme tout d'une pièce. Jamais homme n'eut tant de

besoin de sacrifier aux grâces. Madame de Montbazon ayant un procès à sa

chambre, il voulut profiter de l'occasion, et lui faire connoître

l'affection qu'il avoit pour son service, afin de s'en prévaloir en

temps et lieu; il s'y prit si bien, qu'elle crut qu'il étoit contre

elle, et chercha quelque temps les moyens de le récuser. Il en conta

quelque temps à madame de Cressy, qui en étoit fort lasse. Lui, soit par

une fausse galanterie, ou pour faire croire qu'il y avoit eu de grandes

privautés entre eux, car il avoit une vanité enragée, fit semblant de

s'évanouir un jour qu'il étoit seul avec elle. «Apportez un seau d'eau,

dit-elle à ses gens; s'il ne revient, on le jettera par les fenêtres.»

Il fut tout glorieux de revenir.

[59] Cette dame Saintot, qui eut pour Voiture une passion si

malheureuse. (_Voyez_ l'Historiette de _Voiture_, tome 2, page

272 de ces Mémoires.)

La petite madame de Courcelles l'appeloit _le héros_. Je crois que cela

vient de ce qu'il ne parloit un temps que des règles du théâtre. Il

s'est toujours piqué de faire de belles lettres. A la vérité, il y

prenoit bien de la peine, et avec tout cela, le monde étoit si malicieux

que de ne les vouloir pas trouver belles.

Une fois, en passant par Saumur, il y a dix-sept ans, il y trouva

mademoiselle de Bussy qu'il connoissoit, et, en badinant avec elle, il

lui fit une promesse de mariage avec du crayon sur une carte. Il part

pour aller coucher à La Flèche; à Baugé, ayant rêvé à cela, il trouva à

propos de faire une déclaration par-devant notaires que ce qu'il en

avoit fait n'avoit été qu'en riant. Le notaire ne voulut pas lui en

donner acte qu'il n'eût vu la carte; mais à La Flèche il en trouva un

plus commode. Avant cela il alla débiter une assez plaisante fable: il

dit qu'ayant fait faire le portrait de cette belle, dans l'impatience

qu'un laquais, qui l'étoit allé chercher chez le peintre, revînt, il se

mit à la fenêtre, et qu'il vit deux traîneurs d'épée s'estocader en

présence de ce portrait qu'un homme tenoit élevé comme le prix du

combat. Lozières dit qu'il prit des pistolets, et qu'il alla arracher ce

portrait et le reporta en triomphe chez lui. Il n'y avoit pas un mot de

vérité à tout cela, car il ne logeoit point sur la rue, et son laquais

n'entra point, comme il prétend, dans un cabaret où des gladiateurs lui

eussent ôté le portrait. Tout le monde sait cette histoire; elle va

jusqu'au Louvre. La belle envoie quérir Lozières qui lui dit: «Eh! de

quoi s'est-on avisé de vous aller dire cela? Je ne voulois point que

vous le sussiez.»

La connoissance qu'il fit avec le coadjuteur, alors l'abbé de Retz, chez

madame de Roche[60], lui fut fort préjudiciable; car, outre que ce fut

lui qui lui prêta de quoi payer ses bulles de coadjutorerie, et que cet

argent n'est pas prêt à être rendu, cette connoissance fut cause qu'il

se mit tout autrement l'ambition dans la tête[61]. Persuadé de son

mérite, il quitte le parlement pour un brevet de conseiller d'Etat

ordinaire que le coadjuteur lui fit donner. Le voilà intendant de

Dauphiné par le moyen de madame Bigot, qui demanda cet emploi à Lionne.

Il ne contenta personne en cette intendance. Lionne le maintint par

honneur. Lozières, par reconnoissance, s'avisa de cajoler à Grenoble la

femme du président Servien, oncle de Lionne. Le président écrit le

diable contre lui; madame Bigot le sait et lui écrit qu'il se garde

d'irriter les maris. Il se doute que cela venoit du président, et, par

une générosité de l'autre monde, lui va décharger son cœur et met

l'oncle mal avec le neveu. Il refusa une chose juste à Lionne, le maître

des comptes; l'autre lui dit: «Monsieur, quand vous aurez cinquante ans

comme moi, vous aurez plus d'expérience.» Son successeur, qui ne

connoissoit point Ménage, accorda à Ménage une chose que Lozières lui

refusa, quoiqu'il fût son ancien ami, et que Ménage lui eût donné M.

Nublé[62]. On lui écrivoit de la cour: «Ne dites point telle chose à M.

de Lesdiguières.» M. de Lesdiguières la savoit aussitôt. Je crois qu'il

l'auroit plutôt dite à madame; car, sans doute, il lui en aura voulu

conter, puisque c'étoit la parente du coadjuteur. A Grenoble, il

écrivoit à d'Émery qu'il falloit qu'il se montrât pasteur et non

_mercenaire_.

[60] Belle-fille de l'écuyer de madame de Retz. Elle épousa

Pierre de Lalane. (_Voyez_ son article à la suite de celui-ci.)

[61] Il ne passoit pas autrement pour bon catholique; il crut que

d'aller communier au cardinal à sa première messe, le mettroit en

bonne réputation, ou bien il crut que cela se devoit. Il y fut,

et pas un parent n'y alla; cela sembla ridicule. (T.)--Cette note

de Tallemant mérite qu'on s'y arrête un instant. On y voit que la

famille de l'abbé de Retz affecta de ne pas assister à sa

première messe.

[62] Louis Nublé, avocat au parlement de Paris. Il étoit l'ami de

Ménage, qui lui a dédié ses _Amænitatas juris civilis_. Ce fut

lui qui défendit Ménage devant le Parlement quand il y fut

traduit pour ces vers de sa neuvième élégie latine, adressée au

cardinal Mazarin:

_Et puto tam viles despicis ipse togas,

Qui modò te rerum dominum venerantur, adorant;

Hi sunt sæpè tuum qui petiere caput._

Nublé, né à Amboise, est mort à Paris en 1686.

Il cajola une dame dont on avoit médit douze ans durant avec un autre;

il se servit d'un désordre qui arriva entre eux. Le premier galant

mourut d'un mal invétéré qui s'augmenta par le chagrin d'être mal avec

la belle. Elle-même mourut peu de temps après. M. l'intendant affecta

d'aller à l'enterrement avec une mine stoïque. Tout le monde se moqua de

lui.

En une opération qu'on lui fit une fois au pied, il se piqua de

constance, et de ne pas jeter un pauvre petit _aie!_ il en souffrit

trois fois davantage et en _tressua tellement d'ahan_[63], que tout

étoit percé jusqu'à la paillasse.

[63] _Ahan_ (vieux mot), douleur.

Pour soumettre un village[64] rebelle il laissa ses fusiliers, et alla

chercher main forte: il rencontra madame de Villeroy, et, sans autre

compliment, il lui dit d'un ton de dictateur: «Madame, je vous ordonne

de la part du Roi de m'envoyer cent des Suisses de la garnison de Lyon.»

Elle le prit pour un Don Quichotte en intendance et ne lui répondit

rien. Il rencontra après une recrue de vingt-cinq chevau-légers qui

n'avoient encore que des épées; il en dit autant à l'officier: cet

officier se mit à rire, et lui dit: «Monsieur, j'irai pour l'amour de

vous, mais non pas à cause de votre intendance.» Il y fut, mais le

village avoit capitulé; Lozières en pensa enrager, car il avoit envie de

faire carnage. J'oubliois que quand il étoit conseiller il fit des

exploits gigantesques en un _Te Deum_ contre la chambre des comptes qui

eut prise avec le Parlement pour la cérémonie.

[64] Ce village appartenoit à un parent de M. de Bellièvre, alors

second président au mortier du Parlement de Paris. Notre

intendant crut être obligé de lui en faire compliment; mais il

fut si bon, qu'après avoir dicté la lettre à son secrétaire, il

mit au bas qu'il le prioit de l'excuser s'il ne lui avoit pas

écrit de sa main; que ce jour-là il lui avoit fallu faire une

lettre pour M. le cardinal, etc. Il en nommoit je ne sais

combien. M. de Bellièvre dit: «Il est vrai que voilà bien des

lettres.»

(T.)

A son retour, Nublé, dont tout le monde se louoit fort, le quitta parce

qu'il ne voulut pas se loger ailleurs que fort loin du Palais, et qu'il

le traita peu civilement. Nublé lui ayant représenté l'incommodité

d'avoir si loin à aller, il lui répondit avec un sourire moqueur par un

conte: «Il y avoit, lui dit-il, un homme qui marioit sa fille; un

savetier, son voisin, lui dit qu'il ne trouvoit pas qu'il eût bien

fait.--Je le trouve, moi, dit l'autre.--Puisqu'ainsi est, reprit Nublé,

vous me permettrez de me retirer.»

Voilà notre homme sans emploi, lui qui eût été de bonne heure à la

grand'chambre. Il s'ennuyoit terriblement. Il fut tenté de se marier, de

peur, disoit-il, que la solitude ne le fît devenir comme son père. Je

suis fâché qu'il n'en ait pas passé son envie, car il m'eût sans doute

fait rire. Il n'y avoit pas un homme au monde plus soupçonneux, ni qui

eût plus mauvaise opinion des femmes: la sienne eût été obligée par

honneur à venger le sexe. Mais il mourut en délibérant, et d'une mort

assez fâcheuse, car il fut six mois à mourir. On l'ouvrit, et on lui

trouva dans le foie plus de six douzaines de boules de chair, la plupart

grosses comme des balles de mousquet, et quelques-unes grosses comme des

éteufs[65]. Tout cela venoit de mélancolie. Il voulut faire le

philosophe, et, après avoir eu tous ses sacrements, il dit à ses

parentes: «Mesdames, excusez si mon linge n'est pas trop blanc; mais

j'ai à faire un si grand voyage qu'aussi bien il seroit bientôt sale.»

Il fit un testament dont il étoit le plus satisfait du monde; il croyoit

avoir fait merveille. Il y avoit des sottises à donner le fouet. Il

donnoit à un de ses parents, à qui il avoit de l'obligation et qu'il

faisoit son exécuteur testamentaire, une tapisserie, à condition de

payer plus que cette tapisserie ne valoit; il y avoit un article où il

parloit de Nublé, comme de son domestique; il disoit qu'il l'avoit payé

et au-delà de ses gages; mais que, pour lui ôter tout sujet de plainte,

sur ce qu'il a ouï dire que M. Nublé disoit qu'il avoit perdu quelques

meubles, il charge ses héritiers de lui donner ce que dira M. Ménage

jusqu'à la somme de trois cents livres. Par vanité, il laissa cent

livres de rente à une parente de La Rochelle qu'il avoit aimée en vain

autrefois. Cela pensa faire enrager cette femme, car il sembloit qu'il

la voulût payer de si peu de chose. Il laissa ses livres à Bernard de

Lesfargues, dont nous allons parler, et vous saurez pourquoi. Il fit

héritiers ceux qui l'étoient par la coutume, et c'étoit le moins qu'il

pouvoit faire, car il s'étoit fait donner sous main cent mille livres

par son père.

[65] Des balles de paume.

Il avoit un beau-frère digne de lui, qu'on appeloit M. de Chéusse; il

avoit été conseiller à La Rochelle, mais il faisoit le marquis[66]. Ce

fat avoit je ne sais quoi à démêler avec quelque homme de La Rochelle,

qu'il traitoit fort de haut en bas. Cet homme pourtant lui fit quelque

niche; le voilà en colère. «Ah! petit rousseau (cet homme étoit roux),

disoit-il, petit rousseau, ce sont autant de charbons ardents que tu

t'attises sur la tête. Ma fille, ajoutoit-il, parlant à une folle de

fille qu'il a, je vois bien qu'il faudra souiller ses mains de ce vilain

sang.» Cette fille disoit une fois que la Reine avoit dit à Lozières:

«Monsieur de Lozières, monsieur de Lozières, la soutane n'est pas votre

fait, à ce bâton, à ce bâton.»

[66] Ce benêt avoit une sotte coutume de dire _mes amis_, au lieu

de messieurs. Un bourgeois qui l'étoit allé voir seul, voyant

qu'il disoit _mes amis_, se retourne et ne voit que son barbet.

«Hé! coquin, lui dit-il, remercie donc monsieur.» (T.)

MADAME DE LALANE.

Mademoiselle de Roche étoit une des plus aimables personnes du monde;

elle s'appeloit Galateau[67] en son nom, et étoit fille de la femme de

l'écuyer de madame de Retz. Elle avoit de l'esprit, disoit les choses

fort agréablement[68], étoit belle comme un ange, et point coquette. On

en fit tant de bruit que la Reine la voulut voir; mais les dames de la

cour, et surtout les filles de la Reine, la traitèrent fort de

bourgeoise. Le grand-maître, depuis duc de La Meilleraye, alors veuf, la

voulut faire épouser à l'Ecossois, qui étoit à lui, et logeoit à

l'arsenal. L'Ecossois étoit riche, mais elle eut peur de la violence du

grand-maître, et, voyant sa mère gagnée, elle se fit enlever par Lalane,

son amoureux, celui-là même qui faisoit si joliment des vers[69]. Les

enfants l'ont fait mourir toute jeune; ce fut grand dommage[70].

[67] Titon Du Tillet dit que madame de Lalane s'appeloit Gastelle

Des Roches. (_Parnasse françois_, p. 331.)

[68] Madame de Lalane écrivoit des lettres spirituelles, et

faisoit de jolis vers, s'il en faut croire Campion. (Voyez le

_Recueil de lettres qui peuvent servir à l'histoire_, Rouen,

1657, p. 73.)

[69] Les poésies de Pierre de Lalane ont été recueillies par

Saint-Marc, et publiées en 1759, avec celles de Montplaisir.

[70] Lalane n'est guère connu que par les poésies touchantes que

lui inspira le regret de la perte de sa femme. Chapelain lui-même

adoucit, en faveur de celle-ci, la rudesse de ses vers, et il lui

fit cette épitaphe:

Vénus repose en ce tombeau

Du nom d'_Amarante_ couverte,

Le monde a perdu dans sa perte

Ce qu'il eut jamais de plus beau.

Toutes les Grâces, de tristesse,

Sont mortes avec la Déesse;

Son fils voit encore le jour.

L'_Amour_ reste encor de la belle:

Mais ce ne peut être l'_Amour_!

Il est aussi mort avec elle.

LESFARGUES[71].

Bernard de Lesfargues étoit avocat à Toulouse et fils d'avocat. Pour son

malheur, il s'imagina qu'il étoit éloquent, et s'étant mis à traduire

Quinte-Curce, il fut si charmé de son style, qu'il crut qu'il n'y avoit

que Paris digne de lui. A son arrivée, il s'adressa à feu Camusat,

libraire de l'Académie. Camusat étoit bon libraire, et tandis qu'il

suivit le conseil de Chapelain et de Conrart, il n'imprima guère de

méchantes choses; mais sur la fin, il s'imagina être assez habile pour

faire les choses de sa tête, de sorte qu'il se mit à imprimer

l'_Alexandre françois_ (c'étoit le titre que Lesfargues avoit donné à

Quinte-Curce[72]), sans en demander avis; il passa bien plus avant, car

il crut avoir trouvé un homme à opposer à Du Ryer qui traduisoit Cicéron

pour d'autres libraires, et donna six cents livres par an à Lesfargues;

mais, parce qu'il voyoit que l'approbation de ceux de l'Académie étoit

nécessaire à son nouveau venu, il obligea ce galant homme qui

prétendoit, disoit-il, jeter de la poudre aux yeux de tout le monde, à

visiter quelques académiciens, et à se mettre le ventre à terre devant

eux. Lesfargues alla, entre autres, voir M. Conrart, entre six et sept

heures du matin. Conrart étoit encore au lit; on lui dit que c'étoit de

la part de Camusat. Or, Camusat avoit promis de lui envoyer un faiseur

de lunettes pour une commission, et parce qu'il lui avoit dit que

c'étoit un homme fort bizarre, il prend sa robe de chambre et le fait

entrer. Lesfargues vient, et faisant une révérence très-profonde, il lui

dit: «_Monsur, jé suis ce misérable tradutur dont monsur Camusat bous_

_a parlé._» Mais le pauvre Toulousain perdit bientôt son protecteur;

Camusat mourut un an après, lorsque son _tradutur_ étoit sur le point de

faire imprimer les _Verrines_[73]. On empêcha que la veuve ne les

imprimât, et bien lui en prit, car on n'en a presque point vendu. Ce

Gascon disoit: «Il falloit bien que je les traduisisse, car, pour cela,

il faut une parfaite connoissance du droit romain et une parfaite

élégance.» Il faisoit des vers qui ne valoient pas mieux que sa prose.

Dépourvu de son Mécénas, Camusat, il se mit à faire la cour à l'abbé de

Cérisy[74], à La Chambre[75], et à Esprit[76], et de là vient que

Ménage, dans la _Requête des dictionnaires_, l'appelle:

Votre candidat Lesfargue.

Mais son véritable support fut Lozières. Lesfargues lui disoit: «Vous

êtes le dispensateur de la gloire,» et il le flattoit sur toutes choses;

de sorte qu'il s'y _adomestiqua_[77] si bien, qu'avec une insolence de

gascon, quoique l'autre ne s'en aperçût pas, il lui dit un jour: «Eh

bien, _Monsur_, cette chambre que _bous_ me _boulez_ donner chez _bous_

est-elle prête?» Il n'y en eut pourtant point. Lozières étoit pesant, et

ne savoit quasi rien; il lisoit avec ce fou; ils virent sa poétique, et

le sénateur se mit en tête de faire des sujets de pièces de théâtre. Il

en disposoit les actes et les scènes, et mettoit en prose tout ce qu'il

eût voulu qu'on eût mis en vers. Lesfargues écrivoit sous lui, et je me

souviens qu'il disoit en ce temps-là: «Je me soumets à écrire sous M. de

Lozières; regardez quel homme il faut que ce soit?» Il disoit une fois à

l'abbé de Retz: «Il n'y a que vous et moi qui ayons du feu.» Il étoit

dans je ne sais quelle maison, où il y avoit une tapisserie antique de

velours en broderies, avec un lit de même: «Cette chambre, dit-il, me

fait ressouvenir de celle de mon père; il y a un meuble tout pareil

qu'on lui donna pour des affaires de la maison de Foix, qu'il a faites

il y a long-temps. Seriez-vous d'avis que je fisse venir ce meuble?»

Lozières, en s'en allant en Dauphiné, fit tant envers ces messieurs de

chez M. le chancelier, qu'on fit Lesfargues avocat au conseil, où il a

toujours travaillé depuis, après avoir renoncé à sa mal fondée

prétention d'éloquence[78].

[71] Bernard Lesfargues, auteur de _David, poème héroïque_, dont

Boileau a dit dans la neuvième satire:

Le _David_ imprimé n'a point vu la lumière.

On ne sait pourquoi on dit dans la _Biographie_ de M. Michaud, que

Lesfargues étoit imprimeur.

[72] L'ouvrage est indiqué dans la _Biographie universelle_ sous

ce titre: _Histoire d'Alexandre le Grand, tirée de Quinte-Curce

et autres auteurs_, 1639, in-8º.

[73] Les Oraisons de Cicéron contre Verrès, traduites en

françois, 1640, in 4º.

[74] Germain Habert, abbé de Cérisy, poète assez distingué,

membre de l'Académie françoise. Sa pièce principale est la

_Métamorphose des yeux de Philis en astres_. (Voyez le _Recueil

de diverses poésies_; Paris, Chamhoudry, 1651, première partie,

p. 29.)

[75] Marin Cureau de La Chambre, médecin ordinaire du Roi, membre

de l'Académie françoise, auteur du _Caractère des Passions_,

ouvrage fort remarquable.

[76] Jacques Esprit, de l'Académie françoise. (_Voyez_ la note de

la p. 38 du t. 3.)

[77] _Adomestiqua_, il se familiarisa, expression empruntée du

mot italien _dimesticar'si_.

[78] On ne trouve nulle part des détails aussi circonstanciés sur

Lesfargues.

L'ABBÉ TALLEMANT[79],

SON PÈRE, ETC.

L'abbé Tallemant est un garçon qui a de l'esprit et des lettres; il fait

même des choses agréables; mais il n'y a rien d'achevé. C'est le plus

grand _inquiet_[80] France, et qui se chagrine le plus. Il est vrai que

son chagrin est quelquefois assez plaisant. L'ambition lui fit changer

de religion, et il avoit ce dessein il y a vingt ans, lorsqu'un de mes

frères du premier lit, lui et moi, allâmes en Italie. Il étoit le plus

jeune des trois, et n'avoit pas encore dix-huit ans. A Venise, où nous

fîmes quelque séjour avant que d'aller à Rome, il coucha avec une

courtisane: le lendemain, nous lui demandâmes: «Eh bien, était-elle

jolie?--La plus jolie du monde, dit-il, elle n'avoit pas de p...--Ah!

l'innocent, lui dîmes-nous, il a apporté son p....... en Italie.» Au

retour, il voulut donner à l'abbé de Retz la gloire de l'avoir converti.

Mon père se fâcha, et l'envoya pour quelque temps hors de Paris. Une

fois que le bonhomme lui écrivit une lettre où il y avoit des endroits

pleins de bile, et quelques-uns qui marquoient qu'il avoit fait quelque

effort, le prosélyte, en la montrant à Quillet, disoit: «Voyez-vous

bien, en voilà un qui est de la façon de Des Réaux, et celui-ci où il y

a: _Sera-t-il dit qu'un François Tallemant, petit-fils d'un autre

François Tallemant, qui aima mieux sortir de sa patrie, que de fléchir

le genou devant l'idole_, etc.; voilà qui est du fils aîné.» La

meilleure raison qu'il ait dite, c'est qu'il étoit toujours à la

portière du côté du vent, en allant à Charenton.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 3 / 25 段