de Navarre, oncle de l'auteur de ces Mémoires. (Voyez la
_Notice_.)
Il trouva moyen, entre la première et la seconde guerre de Paris, de se
faire donner l'intendance de Languedoc par le moyen de Vallon[41], de
chez M. d'Orléans, à qui il fit un présent pour cela; mais la cour ne
l'agréa pas. Le cardinal lui en vouloit; car on l'accusoit d'avoir dit,
durant son exil, que c'étoit un escroc, et qu'au jeu il l'avoit pipé
plusieurs fois. Il fit pourtant en quelque sorte sa paix par le moyen de
Lyonne qui étoit de sa connoissance, et il eut ordre de tenir les Etats
en Provence. Il étoit allé en Languedoc avec un train de Jean de
Paris[42], et d'autant plus volontiers, qu'il avoit été autrefois
conseiller des Aides à Montpellier, où, à l'entendre, il avoit
encornaillé toute la ville.
[41] Vallon étoit lieutenant-général attaché à Gaston.
Mademoiselle de Montpensier en a parlé fréquemment dans ses
Mémoires.
[42] Livrée de couleur jaune-clair.
Il prit une vision à sa femme, étant grosse, d'aller, à huit lieues de
Montpellier, à un bal en litière: elle et une sœur naturelle de son
mari, qui est une grande étourdie, se mettent en chemin toutes bouclées;
le branle de la litière leur fit mal au cœur; il fallut mettre la tête
au vent; il pleuvoit; quand elles arrivèrent, c'étoient des poules
mouillées.
En s'en allant, ils laissèrent ici quatre enfants en pension, et
disoient à chacun de leurs parents en particulier: «Nous avons mis ordre
à tout ce qu'il leur faut.» Il se trouva enfin que personne n'étoit
chargé d'en avoir soin, et il fallut que madame de Sully, dont la
jardinière nourrissoit le plus petit des quatre, fît donner de l'argent
à cette femme et acheter tout ce qui étoit nécessaire à cet enfant; puis
elle en fit un mémoire. Par bonheur, elle connoissoit madame Tallemant,
pour l'avoir vue à Bourbon.
Il eut ensuite l'intendance de Guienne. Ruvigny l'y servit utilement. Il
l'a encore, et quoique cet emploi lui vaille, j'ai honte de le dire,
tous les ans vingt mille écus, il n'en épargne pas un sou, tant il fait
_flores_. Comme il y a moins de cervelle de delà que deçà de la Garonne,
ils sont aussi un peu plus évaporés à Bordeaux qu'à Paris, et l'on s'y
moque aussi un peu plus d'eux.
Madame Tallemant n'est plus jolie, car elle n'est plus jeune, et elle
accouche quasi tous les ans. Elle fit une fois une bonne étourderie au
Cours qu'on y fait le long de l'eau: elle étoit dans son carrosse avec
cinq femmes et deux jeunes conseillers, Pontac et Gâchon; M. de
Saint-Luc, lieutenant du roi, vient à passer: «Monsieur, voulez-vous
venir ici?» Il descend. «Monsieur de Pontac, dit-elle, faites place à M.
de Saint-Luc.» Pontac, qui est tout jeune, sort sans trop songer à ce
qu'il faisoit: «Mais, ajoute-t-elle, sera-t-il tout seul dans l'autre
carrosse? Monsieur de Gâchon, allez lui tenir compagnie.» Gâchon y va,
mais ce fut par dépit, et il irrita si bien l'autre qu'ils n'ont point
voulu se raccommoder avec elle.
Tout le monde dupe l'intendant en chevaux et en autres choses. Sa
dépense fait honte à Saint-Luc et à d'Estrades, qui ne lui en veulent
point de bien. M. de Candale ne mangeoit jamais que chez eux. Avant
Tallemant, un intendant ne paroissoit point à Bordeaux; à cette heure on
n'y parle que de M. l'intendant et de madame l'intendante; car ils ne
veulent point qu'on les appelle autrement.
Elle a depuis fait une équipée qui a bien éclaté. Son mari avoit la
goutte bien fort; il ouït dire qu'à un village nommé Bègle, à une lieue
de la ville, il y avoit un saint, appelé saint Maur, qui guérissoit de
la goutte: il prie sa femme d'y faire quatre voyages, pendant quatre
dimanches consécutifs; elle lui promet d'y aller soigneusement. Aussitôt
elle en fait avertir un conseiller, nommé Sénault, qui est, dit-on, son
galant, et un petit abbé de Marans, qui en contoit à mademoiselle Du
Pin, sœur bâtarde de Tallemant. Je ne sais pas ce qu'ils firent, mais
je sais qu'ils n'employèrent pas tout le temps à prier Dieu. Il y avoit
une demoiselle, la première fois, qui les laissa en liberté, et qui n'y
alla pas la seconde; au troisième dimanche, comme ils entrèrent dans
l'église, ils trouvèrent que le maître-d'hôtel du mari avoit pris les
devants, et étoit déjà à faire ses _oremus_. Il fallut que les galants
retournassent à pied. Pour le quatrième voyage, je pense qu'il fut fait
dans les règles. Le mari cependant faisoit de grands compliments à sa
femme pour la peine qu'elle prenoit. Au reste, pour dire ce que j'en
pense, je crois qu'il y a plus d'imprudence que d'autre chose;
d'ailleurs on est fort médisant dans la province.
J'ai vu depuis ce petit abbé de Marans ici avec elles en un petit voyage
qu'elles y firent seules; ou je ne m'y connois pas, ou il n'y a rien que
de la badinerie.
Ce voyage a été plus long qu'elles ne pensoient; car Tallemant fut
révoqué. Toute la province en eut du regret, car il est bonhomme et si
accommodant, que les partisans, le Parlement et le peuple en étoient
contents: d'ailleurs il y accommoda, et en Provence aussi, des querelles
où bien des gens auroient échoué. Retourné qu'il fut ici, le voilà plus
fou que jamais, et sa femme de même: ils faisoient de continuels cadeaux
et avoient des relations avec des femmes mal famées, qui avoient chacune
leur galant dans la troupe; tellement que c'étoit au maître des requêtes
à donner les violons à sa femme: cependant au diable les arrérages qu'on
payoit. Elle croit dire une belle chose quand elle dit: «Mon Tallemant
n'a pas rapporté un sou de son intendance.» Il y mangeoit quatre-vingt
mille livres tous les ans, et il n'y a pas acquitté une dette: sa fille,
qui étoit en religion à Longchamps, y est morte de chagrin. La mère fait
comme si elle n'avoit que dix-huit ans: des enfants grands comme le
géant ne l'effraient point. Ils firent les désespérés à cette mort; mais
ils en furent bientôt consolés. Il s'avisa, ne sachant de quel bois
faire flèche, et pour vérifier le proverbe qui dit que quand on devient
gueux on devient brouilleux, de nous chicaner assez ridiculement; mais
il n'y gagna rien à la fin.
Ce qui déplaît le plus à madame Tallemant et à Angélique, à Bordeaux,
c'est qu'on n'y voit point d'embarras; car un embarras est un grand
divertissement pour elles; c'est leur ragoût, et à Bordeaux elles
disoient: «Mon Dieu, ne verrons-nous jamais un embarras?»
MADAME D'HARAMBURE.
Madame d'Harambure, sœur de Tallemant le maître des requêtes, avoit
épousé le fils aîné du borgne d'Harambure, qui avoit commandé un temps
les chevau-légers de la garde, sous Henri IV, auquel il avoit rendu de
grands services. On appeloit La Curée[43], lui et quelques autres, _les
Dragons du roi de Navarre_. Elle étoit jolie avant qu'elle eût eu la
petite-vérole; pour de l'esprit, elle en avoit du plus brillant, et
disoit les choses d'un air tout-à-fait agréable. Chandeville[44], neveu
de Voiture, en devint amoureux. Elle, qui n'y entendoit point de mal,
lui donnoit un peu trop de liberté; on l'en avertit: la voilà qui passe
du blanc au noir; car elle avoit plus d'esprit que de jugement. Elle
donne congé au galant; elle fit pis encore, car ce pauvre garçon étant
mort quelque temps après, quelqu'un lui en parla par rencontre, elle dit
étourdiment qu'elle ne le connoissoit pas. Hors deux de mes frères, ses
cousins-germains, et Lozières, autre cousin-germain, qui avoient
peut-être plus de tendresse pour elle qu'on n'en a d'ordinaire pour une
parente, je ne sache personne qui ait été amoureux d'elle jusqu'à son
veuvage. Cette femme avoit quelquefois une fierté insupportable, et se
prenoit souvent pour une autre. Elle eut l'insolence de mander à ses
oncles Tallemant et Rambouillet, qui la prioient de venir ici pour leurs
communes affaires, car son père étoit mort, qu'elle ne viendroit point
si on ne lui promettoit de suivre son avis. Lorsqu'on lui demandoit
conseil: «Ne me le demandez pas, disoit-elle, si vous ne me voulez
croire.» Il lui prenoit des visions quelquefois de dire: «La Cloche
(c'étoit sa favorite), n'ayons point d'esprit aujourd'hui; cela est trop
commun: tout le monde en a.» Par vision, elle ne portoit point de
rubans, avoit des sangles à ses souliers, au lieu de nœuds, et à ses
jambes, au lieu de jarretières. Comme elle étoit brune, elle se fit
peindre en esclave more, qui avoit des fers aux mains.
[43] Gilbert Filhet de La Curée, l'un des plus braves compagnons
de Henri IV. Ce capitaine a été fort peu connu jusqu'à ces
derniers temps. Ses beaux faits d'armes sont présentés avec le
plus grand intérêt dans le _Journal militaire de Henri IV_, que
M. le comte de Valory a publié d'après les manuscrits de la
Bibliothèque royale, fonds de Béthune. (Paris, Firmin Didot,
1821, in-8º.)
[44] On a déjà indiqué le Recueil qui contient les poésies de
Chandeville.
Jamais femme n'a tant aimé l'adoration: ce fut par là que son frère la
fit consentir à son mariage; elle vouloit qu'on fût à elle sans rien
prétendre; et moi qu'elle avoit aimé tendrement, et quasi comme son
fils, elle ne m'aimoit plus tant, parce que j'étois amoureux d'une
femme, et qu'elle ne pouvoit pas dire que je fusse absolument à elle. Ma
foi! en l'âge où j'étois, il me falloit quelque autre chose pour
m'arrêter que ce qu'elle me vouloit donner; d'ailleurs, depuis sa
petite-vérole, elle n'avoit rien de joli que l'entretien et le bien. Son
mari fut tué au combat de la Route avant le secours de Cazal[45]. J'ai
dit qu'elle ne voulut point acheter le bonhomme de La Force. Elle étoit
riche et estimée; elle voyoit beaucoup de gens de qualité: cependant
elle n'étoit point contente; je n'ai jamais pu deviner ce qu'il lui
falloit. Ceux de dehors ne s'apercevoient point de son chagrin; car,
comme elle avoit l'ambition de plaire, elle se forçoit, et je lui
disois, à cause de cela, qu'il n'y avoit point d'avantage à être son
parent.
[45] Par le comte d'Harcourt, en 1640.
Elle avoit une amitié fort étroite avec une madame de Lagrené qui étoit
une fort raisonnable personne. Cette femme m'a dit que le dessein de ma
parente étoit de faire tous ses efforts pour épouser Gassion, s'il
devenoit maréchal de France. Elle ne manquoit pas de gens qui la
recherchoient. Celui de tous ses poursuivants qui s'y obstina le plus,
ce fut un capitaine aux gardes, qui est aujourd'hui lieutenant des
gendarmes, si je ne me trompe; il s'appelle La Salle. Comme elle aimoit
à être adorée, quoiqu'elle ne l'aimât point, elle ne se put résoudre à
lui fermer sa porte; elle lui disoit: «Nous ne sommes pas le fait l'un
de l'autre. Il y a long-temps que je vous connois; vous êtes ménager, et
moi j'aime la dépense; je suis huguenote, vous êtes catholique; vous
êtes d'humeur soupçonneuse, et moi d'humeur libre.» La Salle se résout à
l'enlever; il donne de l'argent aux gens de la dame pour avoir plus de
facilité à l'enlever sur le chemin de Charenton. Elle le sait par
eux-mêmes; elle leur donne autant que lui, et lui renvoie ce qu'il leur
avoit baillé. Ses oncles, qui étoient administrateurs du revenu du
cardinal de Richelieu, en allèrent parler à madame d'Aiguillon, et lui
firent entendre que La Salle se faisoit fort de M. le comte de Guiche.
Elle en avertit le cardinal, qui déclara au comte de Guiche que si La
Salle enlevoit cette femme, ce seroit à lui qu'il s'en prendroit, et non
à La Salle.
Madame d'Harambure étoit effectivement libérale, et, par son testament,
elle donna près de quarante mille écus. Elle mourut jeune (à
trente-trois ans), et lorsqu'elle se croyoit mieux, d'une maladie de
langueur; elle avoit toujours dit qu'elle vouloit mourir en repos, et
que l'appareil de la mort étoit plus effroyable que la mort même. Quand
elle étoit malade, elle ne se laissoit quasi voir à personne. Elle
mourut comme elle souhaitait; car s'étant fait un transport au cerveau,
elle ne vit ni ne sentit rien de tout ce qu'on fit pour la faire
revenir. Cette fantaisie de ne se point laisser voir fit dire bien des
sottises; mais je crois qu'il n'y a que de l'imprudence et de l'humeur
particulière à tout cela.
LA LEU.
Paul Ivon, seigneur de La Leu, étoit d'une honnête famille de Bleré en
Touraine. Dès sa plus tendre jeunesse, il s'amusoit a faire des ronds et
des carrés sur le sable; marque certaine qu'il s'adonneroit aux
mathématiques. Il s'appliqua au commerce, et, s'étant habitué à La
Rochelle, car il étoit huguenot, il épousa la fille d'un Flamand, natif
de Tournay, nommé Tallemant, qui, chassé de son pays pour la religion,
du temps du duc d'Albe, avoit trouvé une jeune veuve des meilleures
maisons de la ville qui l'avoit épousé pour sa beauté. On m'a dit en
effet que c'étoit un fort bel homme. Paul Ivon fit une société avec les
frères de sa femme, savoir: le père du maître des requêtes et mon père.
Ils eurent quelque bonheur en leurs affaires; mais dès que Ivon se vit
du bien, la vanité l'emporta, et, ayant été maire, il voulut faire le
gentilhomme, et acheta la terre de La Leu à une lieue de La Rochelle.
Depuis cela les autres travailloient pour lui, et il les assistoit
seulement de son conseil. Cet homme, qui avoit de l'esprit, mais un
esprit déréglé, se mit dans son loisir à rêver à des choses qui
n'étoient nullement de son gibier; il étoit naturellement vain et
s'estimoit infiniment au-dessus de tous ceux de sa volée; et puis,
n'ayant point de lettres, il n'apprenoit rien dans l'ordre, et ne savoit
aucun principe; cela mit une telle confusion dans sa tête, que peut-être
ne viendra-t-il jamais un homme qui die, ni qui fasse plus de
grotesques que lui. La sainte Ecriture l'acheva: il en expliquoit tous
les mystères à sa mode, et se fit une religion toute particulière; il se
disoit l'Abraham de la nouvelle loi; et, pour ressembler mieux à
l'autre, un beau matin, il s'imagina avoir reçu commandement de Dieu de
sacrifier sa femme, qu'il aimoit fort, et il fallut que ses beaux-frères
y missent ordre, aussi bien qu'une autre fois qu'il disoit avoir reçu
commandement d'aller demander l'aumône par toute la ville. Pour faire le
Socrate, il s'avisa de dire qu'il avoit un esprit familier. Mon père
étoit un bonhomme qui avoit pris quelque teinture des visions de son
beau-frère, dont il se désabusa pourtant à la fin; il croyoit
qu'effectivement cet homme avoit un esprit qui lui parloit sans que
personne l'entendît, et que cet esprit lui avoit souvent donné de fort
bons avis. Après l'avoir bien questionné sur cela, je trouvai que la
seule chose notable que cet esprit eût conseillée, ce fut d'acheter du
blé en Bretagne, et de le faire venir à La Rochelle, où il étoit fort
cher. Une fois on trouve notre homme avec de grosses bosses au front
qu'il s'étoit faites en adorant, disoit-il, le ventre à terre; et il
vouloit un jour faire prosterner comme cela madame de La Trémouille, qui
avoit eu la curiosité de le voir. Sur ce que quelqu'un dit quelque chose
à sa table qui le fâcha, il fit serment de manger tout seul, durant je
ne sais combien d'années; il en fit presque en même temps un autre
encore plus ridicule; je n'ai jamais pu savoir pourquoi: ce fut de ne se
peigner de certain temps ni les cheveux ni la barbe, qu'il portoit fort
longue. Il observa fort exactement ces deux beaux vœux. Il se fit
peindre, car c'étoit un si beau vieillard et si vigoureux, qu'on lui
demandoit si c'étoit pour quelque maladie que les cheveux lui étoient
blanchis; il se fit peindre, dis-je, dans une chaise avec une robe de
chambre de velours noir; un rayon tiré par le signe du Sagittaire comme
une flèche, lui passoit par la tête et lui sortoit par la bouche; il
avoit à la gauche une espèce de temple ouvert, et un tombeau au milieu
couvert d'un drap noir: peut-être étoit-ce celui de sa femme, qui étoit
morte assez jeune. Tout autour de ce tombeau il y avoit mille
griffonnages, mille ronds, mille triangles, et par-ci par-là des mots
hébreux; il avoit appris quelque petite chose de cette langue sans
savoir ni grec ni latin, et même il en mit autour de ses armes; il y
avoit des figures de mathématiques, des chiffres, des nombres et cent
autres _alibi-forains_; enfin tant de chimères, que Jacques Pujos[46],
qui les dessina, car, pour cela, il falloit un géomètre, en devint fou
lui-même. Je me souviens qu'il y avoit en un endroit: _Bonne nouvelle
annoncée par Paul Emile_. Ce nom lui sembla beau dans Plutarque, et il
le prit à cause qu'il s'appeloit Paul. En un autre, il y avoit en
grosses lettres: _Un loup y a_; c'étoit son anagramme, et il entendoit
cent beaux mystères que personne n'a entendus que lui. A cause d'un lion
qui étoit dans les armes qu'il se fit faire, il se mit dans la tête
qu'il étoit le lion de la tribu de Juda, et c'étoit un des
hiéroglyphiques de son _mirificque_[47] portrait.
[46] C'étoit un garçon, fils d'un de ses commis, qui étoit assez
né aux mathématiques. (T.)
[47] _Merveilleux_, _admirable_. (Expression empruntée de
Rabelais.)
Il a écrit des mathématiques; mais on ne sait ce qu'il veut dire. Pujos
disoit de lui: «Il a trouvé de belles choses, mais il ne peut les
expliquer.» Il mettoit toujours pour titre: _Propositions du sieur de La
Leu, démontrées par Jacques Pujos_. Mais Jacques Pujos démontroit
toujours que les propositions étoient fausses, surtout quand le bonhomme
prétendoit avoir trouvé la quadrature du cercle. Au siége de La
Rochelle[48], il fit présenter au Roi par mon père, à qui il donna un
compliment à faire à Sa Majesté, où l'on n'entendoit rien, une assiette
d'or, où la prétendue démonstration de la quadrature du cercle étoit
gravée. Depuis le Roi la fit fondre avec quelques bourses de jetons
d'or; cela fâcha terriblement notre vieillard, et d'autant plus que
quand il apprit ce beau ménage, il venoit de dédier son dernier ouvrage
au Roi. Il y a une lettre dédicatoires, où, entres autres chose, il dit
qu'il est l'homme dans le soleil, et défie le Roi de le tuer avec tout
le régiment des gardes. Il envoya ce livre à tous les gens de lettres de
sa connoissance, et plusieurs le gardent par rareté.
[48] En 1627.
Enchérissant sur ce qu'il avoit dit autrefois qu'il étoit l'Abraham, il
alla voir M. de Marca, aujourd'hui archevêque de Toulouse, et lui dit:
«Je suis le Messie. Mais il me faut un précurseur, et c'est vous qui
l'êtes.» A cause qu'il y avoit sur la porte d'Arras:
Quand les rats prendront les chats,
Les François prendront Arras.
il fit dire étourdiment à son esprit qu'Arras ne seroit point pris. On
fait un conte de deux moines, qui, en parlant à lui, dirent assez bas,
comme exorcisant son esprit: «Si tu es de Dieu, parle.» Il l'ouït, et
dit: «Vous avez dit telle chose. Mon esprit est de Dieu, et il parlera.»
Une fois il dit à l'abbé de Cérisy, je ne sais pour quel texte l'autre
lui demanda de quel auteur cela étoit. «C'est de Paul Ivon, lui
dit-il.--Je vous demande pardon, répondit l'abbé, je ne connois pas
encore cet auteur-là.--Il se fera connoître,» répondit-il gravement. A
moi, sur ce que je lui disois une fois: «Cela n'est pas si vrai que deux
et deux sont quatre,» il me répondit aigrement qu'il n'y avoit rien plus
faux que de dire que deux et deux fussent quatre: «Car la vérité,
disoit-il, est une et ce qui n'est pas un, n'est pas vérité; or, est-il
que deux n'est pas un. _Ergo._» Ses étymologies étoient à peu près
justes comme ses raisonnements; il disoit que _cheminée_ étoit _chemin
aux nièces_; _chapeau_, _échapp'eau_, _pourpoint_, _pour le poing_,
parce que c'est le poing qui y entre le premier; _chemise_, quasi _sur
chair mise_.
Pour ce qui est des mœurs, il vivoit bien; et, comme il se vanta en
épousant sa femme qu'il n'en avoit encore connu pas une, de même il
s'est vanté d'avoir eu la même continence en veuvage, quoiqu'il soit
devenu veuf d'assez bonne heure, et qu'il fût d'inclination amoureuse.
Il étoit brave naturellement, et à une sortie à La Rochelle, du temps de
M. le comte (_de Soissons_), il paya bravement de sa personne. Pour le
dernier siége, il eut permission d'en sortir. Les ministres, à cause de
ses visions, le tourmentoient tant, car il dogmatisoit, qu'après la
prise de La Rochelle il se fit catholique, ou du moins il fit profession
de la religion du prince. Il étoit homme de bien et fort charitable; il
a donné beaucoup en sa vie; mais ce qu'il fit à la fin, et que je dirai
ensuite, a fait douter que ce ne fût par vanité. Sept ou huit ans devant
sa mort, il fit connoissance, par le moyen de quelque dévot, qui,
peut-être, le vouloit faire donner dans le panneau, d'une supérieure des
Carmélites de Saint-Denis, nommée madame de Gadagne[49]; elle avoit été
fille de la feue Reine-mère[50]. La nonne, qui étoit adroite, le sut si
bien cajoler, qu'il en devint spirituellement amoureux, et brusquement
il va demeurer à Saint-Denis, et donne six mille livres tous les ans à
ce couvent pour faire bâtir l'église. Cela a duré presque jusqu'à sa
mort. Il logeoit tout contre, et leur donnoit sans cesse des provisions:
comme bienfaiteur, il voyoit les religieuses à découvert. Pour la mère
Angélique, c'étoit ainsi que se nommoit sa bien-aimée, à mon goût, elle
achetoit bien ce qu'elle en tiroit[51]; car il lui falloit entendre,
trois ou quatre heures durant, tous les jours, toutes les visions qui
passoient par la tête de ce _Messie_.
[49] Ce fut Saugeon qui le mena voir la mère Angélique de
Gadagne. (T.)--Saugeon étoit un gentilhomme saintongeois, dont
Tallemant raconte les singulières aventures dans le chapitre des
_Amants de différentes espèces_.
[50] Marie de Médicis.
[51] Mais j'ai appris qu'elle en payoit son galant, à qui elle
donnoit deux mille livres; c'est le moine Bragelonne de
Saint-Denis: elle l'eût fait coadjuteur de Tours si elle ne fût
point morte. Elle gouvernoit madame de Brienne, et étoit bien
avec la Reine. (T.)
Or, voici comment mon père, qui déjà n'approuvoit point tout ce que
faisoit son beau-frère, commença à se désabuser entièrement. Un matin il
dit à mon père: «L'esprit m'a dit: Fais-toi rendre compte par ton
frère.» Mon père rend son compte. Le Messie fut fort étonné de se
trouver de beaucoup moins riche que mon père, qui lui représente que les
assiettes d'or et autres dépenses, avec les pensions des religieuses,
montoient gros. L'esprit parle une seconde fois, et dit qu'il falloit
trouver cent mille livres plus que Tallemant ne disoit. Tallemant, homme
légal, ne put souffrir cette injure; il dit que l'esprit étoit un malin
esprit, et depuis il commença à croire que son beau-frère étoit fou; car
il n'y a rien qui désabuse tant les gens, et surtout un homme de
_numéros_[52], que quand on leur veut ôter ce qui leur appartient. Le
Messie entre en fureur jusqu'à lever le bâton. Voyez quel Messie!
Tallemant se retire; l'autre part sur l'heure, et, sans dire gare, il
prend le chemin de La Rochelle. Il étoit tard, il ne put que coucher au
Bourg-la-Reine. Là il vécut encore deux ans, et fit travailler Jacques
Pujos à de vieux comptes, afin de tourmenter mon père. Enfin, se voyant
aux abois, il se repentit et commanda qu'on les brûlât.
[52] Singulière expression: _un homme de numéros_, _un homme de
chiffres_, pour un homme fin et habile en affaires. On voit dans
Trévoux qu'un homme _qui entend le numéro_ est celui qui pénètre
facilement dans le secret de toute affaire où il s'agit de compte
ou de profit.