[20] Gédéon Tallemant, maître des requêtes et intendant de

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

MÉMOIRES

DE

TALLEMANT DES RÉAUX.

PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,

Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.

LES HISTORIETTES

DE

TALLEMANT DES RÉAUX.

MÉMOIRES

POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,

PUBLIÉS

SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;

AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,

PAR MESSIEURS

MONMERQUÉ,

Membre de l'Institut,

DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

TOME CINQUIÈME.

PARIS,

ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,

PLACE VENDÔME, 16.

1834

MÉMOIRES

DE

TALLEMANT.

LES PUGETS[1].

Le fils d'un apothicaire de Toulouse, nommé Puget, vint à Paris qu'il

n'avoit pas de souliers; il fit quelques petites affaires pour madame la

duchesse de Beaufort[2], et le Roi ayant donné à sa maîtresse un office

de trésorier de l'épargne de nouvelle création, elle le vendit trente

mille écus à Puget; mais comme il n'avoit pas assez de bien pour le

payer, un nommé Plassin, son beau-frère (ils avoient tous deux épousé

les filles d'une madame Prévost), en prit un quart, et M. de

Fresnes-Forget, secrétaire d'Etat, prit l'autre quart pour leur faire

plaisir. Plassin mit dans le marché qu'il auroit la première commission.

Ils firent une grande fortune en peu de temps; mais il y eut bientôt du

désordre en leurs affaires. Cela commença par une infidélité que fit

Puget à M. de Fresnes, son bienfaiteur; car de Fresnes l'ayant prié de

lui acheter l'hôtel d'O[3], et d'en donner jusqu'à vingt-cinq mille

écus, Puget en donna vingt-sept, et se le fit adjuger; ainsi il se mit

un secrétaire d'Etat sur les bras. D'ailleurs il devint amoureux de la

femme de son beau-frère Prévost, et pour le mettre en la place de

Plassin qui, comme j'ai dit, avoit la première commission, il fit

toutes les choses dont il se put aviser, et fut cause du grand procès

qui les ruina, car ils se firent l'un à l'autre du pis qu'ils purent.

D'autre côté la chambre de justice découvrit bien des iniquités[4].

Plassin, en voyant ses papiers, en trouva un qui leur pouvoit être

très-préjudiciable; il le déchire en deux et le jette dans la cheminée;

c'étoit en été; un commis mal intentionné le ramassa et le colla sur un

ais. Ce commis, chassé pour quelque friponnerie, se sert de ce papier

pour les rançonner. On lui donna bien de l'argent pour le ravoir; mais

il en avoit gardé copie collationnée, et c'étoit une vache à lait: tous

les jours il lui falloit de l'argent. Une demoiselle d'Orléans, qui

avoit concubiné avec Plassin, lui conseilla de s'en défaire: elle se

chargea de l'exécution, et le fit assassiner. Le frère du mort la fait

emprisonner: elle soutient la question ordinaire et extraordinaire; pour

Plassin, il se sauva en Flandre, et fut pendu en effigie.

[1] Célèbres financiers qui n'ont pas laissé une bonne

réputation, témoin ce passage d'un libelle du temps: «Les Pugets

qui se sont vantés d'avoir mangé en leur temps plus d'un million

six cent mille livres; avoir entretenu toutes les belles g.....

de Paris; jouy des plus relevées de France; joué ez plus dissolus

berlans, académies et tripots; bauffré les plus friands morceaux;

couru le bal, le ballet et le b....l partout; eux, Chariel, les

Mont-Morts, Morans, Moreau, Almerats et telle drogue de gens, ont

mené ensemblement la vie non pareille d'Antonius et de

Cléopâtre.» (_La Chasse aux larrons, ou Établissement de la

chambre de justice_, par Jean Bourgoing (1618), p. 27.)

[2] D'autres disent qu'il a porté les livrées chez madame de

Beaufort; qu'ensuite il fut valet-de-chambre; et que, comme il

étoit assez agréable parmi les femmes, il lui plut et lui servit

à ses amourettes. (T.)

[3] Il est situé dans la vieille rue du Temple. (T.)

[4] On trouve quelques détails relatifs aux poursuites dirigées

contre Étienne Du Puget par la Chambre de justice, dans _le

Trésor des Trésors de France volé à la couronne, présenté au roi

Louis XIII_, par Jean de Beaufort, Parisien; 1615, in-8º, p. 30.

Puget, qu'on appeloit M. de Pommeuse, car il avoit acheté cette terre

qui est auprès de Coulommiers, en Brie, eut encore un malheur outre la

recherche, c'est qu'il laissa tenir sa caisse par ses enfants, qui la

gouvernèrent fort mal; il est vrai qu'ils firent plaisir à bien des gens

de la cour, car ils étoient libéraux. Une fois le cadet, appelé Chéva,

se trouva en un lieu où étoit M. de Montmorency, qui lui parut fort

triste; on lui demanda ce qu'il avoit: «C'est que je suis du ballet du

Roi, répondit-il, et je n'ai pas le premier sou pour en faire la

dépense.» Chéva le tira à part et lui dit qu'il lui avanceroit un an de

ses ordonnances qu'il lui envoya dès le lendemain. M. de Montmorency ne

fut pas ingrat, car sachant Chéva dans la décadence, il lui envoya cent

pistoles, avec excuse de n'en faire pas davantage, mais qu'il n'avoit

pas d'argent, et il lui offrit celle de ses terres qu'il voudroit pour

s'y retirer et y vivre sans qu'il lui en coûtât rien.

Puget fut contraint de se retirer à Pommeuse. Là, il ne s'éloignoit

guère à cause de ses créanciers. Une fois pourtant il fut pris, à cause

qu'il n'y a qu'un seul pont-levis à cette maison, et que les archers

ayant eu avis qu'il étoit dans le parc, et qu'il étoit aisé d'entrer

dans une basse-cour dont la porte se tient rarement fermée, n'eurent

qu'à lui couper une avenue. Il contenta promptement celui qui le faisoit

arrêter, et revint chez lui; mais il se garda bien mieux qu'il n'avoit

fait.

Il avoit un frère qu'on appeloit le capitaine Puget[5], quoiqu'il n'eût

jamais été à la guerre[6]. On dit qu'Henri IV l'ayant trouvé une fois en

son chemin, lui demanda qui il étoit. Cet homme surpris hésita. «Je vois

bien, je vois bien, dit le Roi, vous êtes de ces Gascons qui sont sortis

de leur maison par le brouillard, et puis ne la peuvent plus retrouver.»

Il fut ensuite des cent gentilshommes servants; mais comme il n'avoit

que ce que son frère lui donnoit, il fallut bien suivre ce frère. Le

voilà donc à Pommeuse avec lui; il étoit le gouverneur du château; et

son fils, qui est ce Montauron qui a tant fait parler de lui, avoit le

commandement du pont et de la basse-cour. Ce capitaine Puget n'avoit,

les jours ouvriers, qu'un méchant baudrier de corde, car il ne quittoit

jamais son épée, et, les dimanches, il avoit une jarretière bleue en

guise de baudrier. Il alloit à tout bout de champ chez les villageois,

et leur demandoit: «Compère, qu'y a-t-il dans ton pot?--Hé, monsieur, il

n'y a rien digne de vous.» Qui disoit un morceau de lard, qui un bout

saigneux. A tout ce qu'ils disoient il répondoit toujours: «C'est ce que

j'aime;» et il les écorniffloit comme cela incessamment. Chez son frère,

il n'avoit pas autrement ses coudées franches; mais il étoit le maître

chez ces pauvres gens. C'étoit un homme si raisonnable qu'il disoit:

«Pourvu que mon fils ait la crainte de Dieu devant les yeux, qu'il

aille au diable s'il veut[7].»

[5] Ce doit être Claude Du Puget de La Serre, dont la fille,

Isabelle-Eugénie Du Puget de La Serre, épousa Jean-François

Désiré, prince de Nassau-Siegen. (Voyez _Morery_.)

[6] Il fut fait des cent gentilshommes qu'on remit sur pied pour

l'entrée de la reine Marie de Médicis. (T.)

[7] Le bel ancêtre pour les princes de Nassau!

Ce M. de Pommeuse avoit beaucoup d'enfants; l'un d'eux, qui est

aujourd'hui évêque de Marseille[8], fut long-temps évêque de Dardanie,

_in partibus infidelium_. C'est un homme assez agréable; il fait

plaisamment un conte; mais, comme il est bientôt épuisé; au bout de

vingt-quatre heures on voudroit qu'il fût en Dardanie. Cet homme fut si

heureux, que l'évêché de Marseille vint à vaquer durant le règne de peu

de durée de feu M. de Beauvais[9]. Le président Le Bailleul, son

Mecenas, le recommanda à ce prélat qui, le connoissant déjà, et

considérant qu'il y avoit si long-temps qu'il avoit le caractère sans en

avoir l'utilité, il lui donna cet évêché. On lui demandoit: «Mais

comment avez-vous fait pour aller si tôt de Dardanie à Marseille?--J'ai

passé, disoit-il, par Beauvais.» Il eut une fois querelle avec un prêtre

de Farmoutier[10] auprès de Pommeuse; cet homme lui dit: «Je suis

prêtre.--Et moi, répondit-il, je suis gentilhomme, et je fais des

prêtres.» Cette gentilhommerie prétendue vient de ce qu'il y a une

famille noble en Provence qui porte le nom de Puget. Ces provinciaux-là

furent bien aises de reconnoître un trésorier de l'épargne pour leur

parent, où ce sont des bâtards, comme il arrive quelquefois.

[8] Étienne Du Puget, évêque de Marseille, mort en 1668

(_Morery_). Il avoit été marié avec une demoiselle Hallé, fille

d'un maître des comptes. Il la perdit en 1614. Malherbe a fait un

beau sonnet pour servir d'épitaphe à cette dame Du Puget.

(_Poésies de Malherbe_; Paris, Barbou, 1764, p. 206.)

[9] Augustin Potier de Blancmesnil, évêque de Beauvais, aumônier

de la reine Anne d'Autriche, mort en 1650, eut un moment de

crédit. «M. l'évêque de Beauvais, plus idiot que tous les idiots

de votre connoissance, prit la figure de premier ministre, et il

demanda, dès le premier jour, aux Hollandois, qu'ils se

convertissent à la religion romaine s'ils vouloient demeurer dans

l'alliance de la France. La Reine eut honte de cette momerie du

ministre......., et elle se mit entre les mains du cardinal

Mazarin.» (_Mémoires du cardinal de Retz_, deuxième série de la

_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 44,

p. 146.)

[10] Abbaye de femmes. (T.)

Dans cet évêché, qui vaut vingt mille livres de rente, il a vécu comme

un écolier; ses valets le tenoient en pension, et on n'a pas trouvé un

sou chez lui après sa mort. Un pauvre neveu qui demeura dix-sept ans

avec lui, n'en eut jamais la moindre assistance. On croit qu'il y avoit

quelque bâtard qui le suçoit.

Il y avoit un Puget nommé Chéva[11]; c'étoit le plus naïf de tous: il

avouoit que tous les Pugets et les Pugettes avoient quelque petit

endroit de la tête qui n'alloit pas bien; que quelquefois on étoit

long-temps à le découvrir, mais qu'enfin on s'en apercevoit. Quand il

commença à entrer dans le monde, il étoit fort magnifique; mais il ne

manquoit jamais de prendre des premiers les modes extravagantes. Quelque

fou s'avisa de porter des bottes dont les genouillères étoient à jour et

doublées de satin. On alloit fort à cheval par la ville; il avoit

toujours une haquenée; il lui est arrivé plus de cent fois de mettre

pied à terre avec ces genouillères de satin pour courir de toute sa

force; «car, disoit-il, de galoper dans les rues, cela eût fait peur à

tout le monde.» Quand Montauron, comme vous verrez par la suite, se

rendit adjudicataire de la terre de Pommeuse, Chéva écrivit en ces mots

au curé: «Enfin la terre de Pommeuse demeure dans notre maison. Aussitôt

la présente reçue, ne manquez pas de faire chanter le _Te Deum_.»

[11] C'est un fief de Pommeuse. (T.)

Il y en a un Augustin réformé: avant qu'il fût moine, on l'appeloit _Don

Guilan le Pensif_; car ce garçon se promenoit douze heures dans l'avenue

de Pommeuse sans voir ceux qui passoient devant lui: c'étoit celui que

le père et la mère aimoient le mieux; ils le gâtèrent si bien qu'il

étoit insupportable en son enfance; ses frères et ses sœurs le

haïssoient comme la peste, et, pour se venger du père et de la mère, ils

lui disoient qu'il demandât la lune. Cet enfant fut huit jours à crier,

et disoit: «Maman, je veux la lune; je veux la lune, moi; je veux la

lune.»

Mais celui dont les folies ont le plus éclaté, c'étoit l'aîné, à M. de

Dardanie près; on l'appeloit Pommeuse: il fut nourri page de madame de

Savoie, et parvint à être son premier page. Elle l'aimoit, et s'il eût

été sage, il couroit fortune d'être son favori; mais pour ne pas

démentir le jugement de son frère Chéva, il s'amusa à railler le

cardinal de Savoie sur lequel on avoit fait des vaudevilles, au voyage

qu'il fit à Paris, où on l'appeloit _le Grand Pied_[12]. Le cardinal le

fit rouer de coups de bâton, comme il revenoit en France, et cela

perdit sa fortune. Le désordre de ses affaires l'obligea, après la mort

de son père, à se fortifier dans le château de Pommeuse, où il fit tirer

sur un conseiller de la Cour des Aides, qui avoit eu la commission d'y

mener le prévôt: le conseiller en eut par le menton; Pommeuse se sauva,

et madame de Savoie obtint sa grâce.

[12] Quand le cardinal de Savoie salua la Reine, comme il mettoit

le pied dans la chambre, il entendit:

Ah! qu'il est beau!

Il a fait sa barbe de nouveau.

Cela le surprit; la Reine se mit à rire, et lui dit: «C'est mon

perroquet.» En effet, ce l'étoit. (T.)

Pommeuse, le trésorier de l'épargne, avoit, outre ses quatre garçons,

encore quatre filles. L'une, nommée madame Barat, ruina son mari, et

faisoit l'amour avec son commis. Cette femme avoit une belle-mère qui

l'importunoit; elle se barricadoit contre, et, de peur de la voir, elle

cacha la maladie dont elle mourut, et étoit à l'extrémité avant que

personne en sût rien. Elle mourut jeune et étoit jolie.

La seconde se nommoit Beauvilliers; elle demeura veuve d'assez bonne

heure. Il lui prit une amitié aveugle pour un petit avocat fluet, nommé

Chaumontel, qui étoit une fort pauvre espèce d'homme, et qui n'avoit

point de bien. Elle obligea sa fille aînée, qui étoit bien faite, à

l'épouser (la cadette a épousé depuis un président des requêtes). Elle

disoit pour ses raisons qu'il n'y avoit que cet homme-là qui pût

nettoyer ses affaires. Il y en a qui ont cru qu'elle le vouloit

récompenser de ce qu'il n'avoit point méprisé vieillesse. Feu M. le

comte trouva une fois cette jeune femme à la promenade, et la trouva

fort à son gré; il la voulut aller voir. Voyez qu'il y alloit finement!

Le mari fit dire qu'il n'y avoit personne au logis. Ce Chaumontel étoit

digne de l'alliance des Pugets, car il étoit un peu fou: la goutte lui

vint sans l'avoir autrement méritée; il étoit fort malsain, et encore

plus avare, car il se laissa mourir d'inanition. Quoiqu'on fît chez lui

du potage de la vierge Marie, d'où le diable avoit emporté la graisse,

il mettoit encore de l'eau dedans, disant que cela nourissoit trop: il

ne mangeoit quasi point chez lui, mais il se crevoit quand il alloit en

festin; il n'y alloit pas souvent à la vérité. Chez lui il n'y avoit

point d'ordinaire, et la première fois qu'on y mit la nappe ce fut le

lendemain de sa mort.

Lorsqu'il étoit en santé, et que lui et sa femme sortoient, on fermoit

tout à la clef, jusqu'à la cuisine, et la servante demeuroit dans la

cour si elle vouloit. A vivre comme cela, n'ayant qu'une seule fille, il

la laissa riche: un Amelot l'a épousée. Cette madame de Chaumontel est

un original; elle vouloit faire trois couvertures de mulets pour mettre

sur des chevaux de louage, en allant à Forges, disant que cela avoit

bonne mine et que les grands seigneurs en usoient ainsi: pour cela elle

vouloit louer des chevaux de charge pour porter ses hardes. Une fois que

je fus chez madame Margonne, quelque méchante langue lui alla dire que

j'étois un bel esprit: elle se tua, tandis que je fus là, de dire de

belles paroles; et tous ceux qui y étoient se crevoient de rire.

La troisième fille de Pommeuse vit encore; en premières noces elle avoit

épousé un nommé M. Pastourel, dont elle n'a point eu d'enfants: on dit

que pour sauver les charges de son mari qui valoient cinquante mille

écus, elle coucha avec le président de Chevry[13]; elle a été jolie, à

ce qu'on dit. De cette famille, ils deviennent tous chauves de bonne

heure. Je la connois il y a long-temps, mais je ne lui ai jamais vu un

cheveu ni un reste de beauté. Elle est de belle taille, et a de

l'esprit, du sens et de l'équité. En secondes noces elle a épousé

Margonne, receveur-général de Soissons: on croit qu'ils concubinoient

ensemble auparavant, car elle a été galante. Bordier s'y est amusé, à ce

qu'on dit, qu'elle étoit déjà bien degoûtante; mais il étoit fort peu de

chose en ce temps-là, et il tenoit à honneur qu'on le souffrît

là-dedans. Elle en usa assez mal avec la femme de Bordier, qui, à cause

d'elle, étoit maltraitée par son mari. Elle n'a eu pour tous enfants

qu'une fille qui a la taille gâtée: cette femme, qui voit assez clair

d'ordinaire, ne voit point cette bosse, parle des robes de sa fille,

dit: «Sa robe lui va si bien, vous diriez qu'elle est cirée;» et elle

pare cette fille pour l'envoyer au bal. Mais il faut dire la vérité,

voilà tout son faible: sa fille a de l'esprit et du sens autant qu'on en

peut avoir en une grande jeunesse. Nous parlerons ensuite de la

quatrième fille de Pommeuse.

[13] Duret de Chevry, président de la chambre des comptes de

Paris. (Voyez son article, t. 1, p. 261.)

MONTAURON[14].

Pendant que Montauron étoit à Pommeuse il en conta à la dernière et à la

plus jolie des filles de M. de Pommeuse[15]: il n'y avoit qu'elle qui

n'eût point été mariée; on l'appeloit mademoiselle Louise: Patru, qui

étoit son ami, quoique beaucoup plus jeune qu'elle, dit que c'étoit une

fort aimable personne[16]. Montauron étoit laid et impertinent;

cependant comme elle ne voyoit que lui, et qu'on ne la marioit point,

elle l'aima à faute d'autre. Patru, à qui elle conta toute son histoire,

depuis lui disoit: «Mais, ma chère, c'est donc pour faire dire vrai à

Chéva que tu as aimé cet homme?--Ce sera ce que tu voudras,» disoit-elle

en rougissant. La voilà grosse: elle accouche; Montauron reçoit l'enfant

par une fenêtre, et l'emporte à Paris; il avoit un cheval de louage. Il

a dit depuis que quand il fut question de le donner à une nourrice, il

n'avoit que deux écus. Pensez qu'il en trouva à emprunter quelque part.

Elle accoucha encore deux fois. La seconde fois elle fut découverte par

une servante. La mère croyoit qu'elle étoit hydropique, et le père

étoit un méditatif, qui ne voyoit pas ce qu'il voyoit; l'ayant su, il

alla trouver sa fille le troisième jour qu'elle étoit fort mal. Elle se

voulut jeter à ses pieds, il la retint et lui dit: «Traitez bien cette

servante toute votre vie, car elle vous peut perdre, et n'y retournez

plus.» Elle n'y retourna effectivement qu'après sa mort; mais c'est

qu'il mourut bientôt. Des trois enfants qu'elle eut, il n'y eut que

l'aîné qui vécut; c'étoit une fille.

[14] Pierre Du Puget, seigneur de Montauron, des Carles et

Caussidière, La Chevrette et La Marche, conseiller du Roi,

premier président au bureau des finances de Montauban.

[15] C'étoit la cousine-germaine de Montauron, qui étoit le neveu

de Puget de Pommeuse.

[16] Le père de Patru avoit une ferme près de Pommeuse. (T.)

Montauron, ses amours étant découvertes, ne demeura plus à Pommeuse, et

il se mit au régiment des gardes; après il se fit commis, puis il eut

quelque intérêt dans la recette de Guyenne; ensuite, s'étant bien mis

avec feu M. d'Espernon, il acheta la charge de receveur-général de

Guyenne: il se fourra tout de bon dans les affaires. Il avoit promis à

mademoiselle Louise de l'épouser; il ne s'en tourmentoit pas autrement,

disoit, pour toute excuse, que cela nuiroit à ses affaires. Il y avoit

deux ans qu'elle n'en avoit eu aucune nouvelle quand elle mourut de

dépit de se voir ainsi trahie, et de ce que la femme de son frère de

Pommeuse lui reprochoit quelquefois sa petite vie[17].

[17] Dans Morery, on présente Louise Du Puget comme ayant été la

première femme de Montauron.

Voilà Montauron opulent; il étoit si magnifique en toute chose, qu'on

l'appeloit _Son Eminence gascone_, et tout s'appeloit _à la

Montauron_[18], comme aujourd'hui _à la Candale_. Pour entrer laquais

chez lui, on donnoit dix pistoles au maître-d'hôtel. Jamais je n'ai vu

un homme si vain; il donnoit, mais c'étoit pour le dire. Sa plus grande

joie étoit de tutoyer les grands seigneurs, qui lui souffroient toutes

ces familiarités à cause qu'il leur faisoit bonne chère, et leur prêtoit

de l'argent; il étoit ravi quand il leur disoit: «Ça, ça, mes enfants,

réjouissons-nous.» Mais c'étoit bien pis quand M. d'Orléans, car cela

est arrivé quelquefois, ou M. le Prince d'aujourd'hui[19] y alloient; il

étoit au comble de sa joie. Une fois M. de Châtillon lui dit: «Mordieu,

monsieur, nous sommes tous des gredins au prix de vous. Faites-moi

l'honneur de me prendre à vos gages, et je renonce à tout ce que je

prétends de la cour.» Une fois qu'il ne dînoit point chez lui,

Roquelaure et quelques autres y vinrent, et se firent servir à dîner

comme s'il y eût été. Il ne se fâcha point, et dit qu'il vouloit que

désormais on servît chez lui tant en absence qu'en présence. Il disoit

insolemment: «_Il est sur l'état de ma maison._»

[18] Corneille a dédié _Cinna_ à Montauron, en 1639. Dans

l'épître dédicatoire il le compare à Auguste, c'étoit le Mécène

des gens de lettres. Fitelieu, qui s'intituloit en outre _sieur

de Rodolphe et du Montour_, lui dédia _la Contre-Mode_ (Paris,

Louis de Heuqueville, in-12, 1642). Voici le commencement de

l'épître dédicatoire: «Monsieur, ce premier essor de ma plume et

de mon esprit dans Paris, quoique petit, rencontre de prime-abord

un grand homme pour se faire connoître à sa faveur. Il recevra

plus de vogue et d'autorité de votre nom que du peu de suffisance

de celui qui vous l'offre, et pour combattre une erreur populaire

qui vous fait l'_auteur d'une Mode_ qu'il condamne, il publiera

partout que vous aimez bien plus les contentemens de l'âme que

les plaisirs du corps, etc.» Nous citons ce passage, parce qu'il

prouve que Montauron étoit un homme à la mode; l'ouvrage, tout

ridicule qu'il est, contient des détails singuliers sur les

usages du temps.

[19] Le grand Condé.

Il avoit fait élever la fille qu'il eut de mademoiselle Louise, sa

cousine germaine, comme une princesse, et il la vouloit marier tout de

même que si elle eût été sa fille légitime. Une fois, en je ne sais

quelle cérémonie de famille, M. de Dardanie fit passer mademoiselle de

Montauron devant mademoiselle Margonne. On lui dit: «Mais celle-là n'est

pas légitime.--Voire, dit-il, bâtarde pour bâtarde, encore celle-là

est-elle l'aînée.»

Feu Saint-Charmes Tervaux, conseiller au grand conseil, garçon d'esprit

et qui faisoit joliment des vers, n'en voulut pourtant point,

quoiqu'elle eût cinquante mille écus, et qu'il y eût beaucoup à espérer

encore. Mais Tallemant[20], conseiller au grand conseil, garçon de

grande dépense, espérant avoir des millions, l'épousa après avoir changé

de religion, et de l'argent du mariage, en acheta une charge de maître

des requêtes. Il fut nourri quelques années, lui et son train, chez

Montauron, et il en tira plus de dix mille écus de hardes. L'éducation

de cette fille avoit été étrange, car elle ne voyoit que vitupère, car

il avoit des demoiselles chez lui et dehors, tout à la fois; tout

fourmilloit de bâtards là-dedans, et sa gouvernante avoit à tout bout de

champ le ventre plein. De succession, il n'en falloit point parler; car

cette fille étoit incestueuse, et il n'y avoit pas même un contrat de

mariage. Tallemant négligea avec tout cela de prendre toutes ses sûretés

à la chambre des comptes pour la légitimation. Pas un de ses parents,

hors sa sœur, ne consentit à ce mariage, et ils n'ont jamais voulu

signer le contrat. Lui et sa femme, au lieu d'épargner, s'imaginoient

avoir des millions de Montauron, et le gendre, à l'exemple du beau-père,

faisoit une dépense enragée; il se mit même à jouer, et on se confessoit

de lui gagner son argent, car il jouoit comme un idiot. Il avoit aussi

des mignonnes. Montauron souffroit qu'on dît des gaillardises à sa

table, et il est arrivé souvent à sa fille de feindre de se trouver mal,

et de se retirer tout doucement dans sa chambre. Les petits maîtres et

autres prenoient ce qu'il y avoit de meilleur, et souvent à peine

daignoient-ils faire place à celui qui leur faisoit si bonne chère. J'ai

cent fois ouï dire à Montauron qu'il avoit les meilleurs officiers de

France; il n'y avoit que lui alors qui parlât comme cela: il disoit

familièrement à son gendre, fils d'un homme d'affaires: «Il n'y a que

moi d'homme de condition dans les affaires.» Il avoit des armes à son

carrosse, à la vérité sans couronnes; s'il revient, il en mettra. Dans

sa grande abondance, il avança un homme de son nom jusqu'à le faire

président au mortier à Toulouse: Tallemant, à la prière de son

beau-père, prêta quarante mille livres pour aider à acheter la charge.

[20] Gédéon Tallemant, maître des requêtes et intendant de

justice en Languedoc.

Une fois aux comédiens du Marais, M. d'Orléans y étant, quelqu'un fut

assez sot pour dire qu'on attendoit M. de Montauron. Les gens de M.

d'Orléans le firent jouer à la farce, et il y avoit une fille _à la

Montauron_, qu'on disoit être mariée _Tallemant quellement_.

Comme cet homme n'avoit nul ordre ni en ses dépenses ni en ses affaires,

et que feu M. le Prince, qui l'aimoit, ne lui put jamais faire tenir un

registre, tout cela enfin alla cul par sus tête: il fut contraint de

vendre La Chevrette à M. d'Émery, et sa maison du Marais à M. le duc de

Retz. A cette Chevrette il avoit établi une chose fort raisonnable;

c'est que si un de ses gens eût pris un sou de qui que ce soit qui y

couchoit, il auroit été chassé. Il ne payoit point ce qu'il devoit;

cependant il avoit encore une maison de quatre mille cinq cents livres

de loyer, et tenoit bon ordinaire. Il avoit épousé clandestinement la

sœur de Souscarrière, la fille du pâtissier[21], car le jubilé n'avoit

point fait de miracle pour elle. Souscarrière, qui n'entend point

raillerie, dès qu'il vit que notre homme s'enflammoit, lui déclara que

s'il ne voyoit sa sœur à bonne intention, il n'avoit qu'à n'y plus

retourner; mais s'il vouloit l'épouser que ce lui seroit honneur et

faveur. La fille étoit bien faite, il l'épousa. Sous son nom il a acquis

quelques terres autour de Paris; on l'appelle madame de La Marche, car

La Marche vers Villepreux est à elle: il n'a point encore déclaré ce

mariage, parce que, dit-il, il n'est pas en état de faire tenir à sa

femme le rang qu'elle doit tenir. Il y a eu du grabuge entre eux.

[21] Elle s'appeloit Isabelle-Diane de Michel, et fut dame de La

Marche. Il l'épousa en 1643, suivant Morery.

En ce temps-là (1648) il fit une insigne friponnerie à un receveur des

tailles; c'est un Toulousain. Montauron lui proposa d'épouser une de ses

nièces dont le père a été libraire, à condition de prendre sa charge et

de lui en donner une de trésorier de France à Montauban qui valoit vingt

mille livres de plus que la sienne, et que par le contrat il

confesseroit avoir reçu ces vingt mille livres pour la dot. Le mariage

s'accomplit: ce garçon vient à Paris pour se faire recevoir; à la

chambre on se moque de lui, car ce bureau est de nouvelle création, et

n'est pas vérifié, ou du moins il ne l'étoit pas alors. La mère et la

sœur du marié chassèrent la nièce de _Son Eminence gascone_. Cependant

Montauron, qui étoit à Toulouse, faisoit _flores_; mais au sortir on lui

arrêta son équipage faute de payer ses dettes. Il revint à Paris, où il

fut obligé d'aller manger chez son gendre, qui avoit un logis à part.

Depuis que Montauron avoit vendu sa belle maison, il n'avoit ni cheval

ni mule.

Durant le siége de Paris il se laissa tomber et se rompit une jambe: on

le porta chez son gendre, où il prenoit ses repas; il y fit venir une

petite fillette de quinze ans, nommée _Nanon_, fille de dame Jeanne, une

grosse fruitière à qui il avoit l'honneur de devoir honnêtement: il

l'avoit habillée en demoiselle. Il falloit que madame Tallemant souffrît

que cette petite friponne se mît en rang d'oignon, et qu'on lui envoyât

de quoi dîner avec lui. Nonobstant tous ces soins, un beau jour il se

fait lever et s'en va chez lui; la fille eut beau pleurer, le gendre eut

beau tempêter, il n'y eut pas moyen de le retenir. Cela venoit de ce

qu'il craignoit qu'on lui débauchât sa Nanon, et de ce que dame Jeanne

n'alloit pas là-dedans si librement que chez lui. Cet homme avoit mis

son honneur, quand sa fille logeoit avec lui, à débaucher toutes les

filles qu'elle prenoit, pour peu qu'elles fussent jolies.

Depuis, du temps des rentes rachetées, Montauron, qui ne se trouvoit pas

bien ici sous la couleuvrine de ses créanciers, s'en alla en Guyenne, où

son gendre étoit intendant, pour y faire ses recouvrements, car il est

receveur-général; mais avant que de partir, il découvrit pour dix mille

écus, à Monnerot, toutes les rentes qu'avoient rachetées ceux dont il

avoit été associé en quelque traité. Il est encore à revenir de ce

pays-là.

Il s'y est amusé à faire de son mieux, et, contentant sa vanité aux

dépens de ses créanciers, il a toujours fait bonne chère. Il s'est

occupé à l'astronomie judiciaire, lui qui ne savoit ni A ni B, et il a

fait quelquefois des horoscopes, et dit qu'il a des moyens infaillibles

pour accorder les religions. Il alla à Saint-Jean-de-Luz à la

conférence, et y tenoit table. Il vint ici l'hiver après le mariage, se

fiant sur un arrêt du conseil; mais on le fit mettre à la Conciergerie,

d'où Tubeuf-Bouville, conseiller de la grand'chambre, et Tallemant le

tirèrent. Il avoit fait rappeler Bouville d'exil du temps du cardinal de

Richelieu.

Il écrivit à sa femme, après le mariage déclaré: «Mettez mon fils à

l'Académie, donnez-lui un gouverneur, car il le faut élever en homme de

condition.» Elle lui répondit: «Je lui donnerai des pages, si vous

voulez; vous n'avez qu'à m'envoyer de l'argent.»

Une famille de Puget de Provence, qui est assez ancienne, voyant

Pommeuse trésorier de l'épargne, et Montauron déjà en grande faveur, les

reconnut pour ses parents. Il y en a une belle généalogie chez

Tallemant[22].

[22] C'est sans doutes d'après cette généalogie qu'a été fait

l'article _Puget_ dans le Dictionnaire de Morery. Il semble avoir

été dicté à la complaisance des éditeurs par la famille des

Pugets. A l'exception du père Anselme, il faut lire, avec

précaution, presque tous les généalogistes.

LA SERRE[23].

La Serre se nommoit Puget, et étoit proche parent de Montauron[24]; il

fut marié à Toulouse, et sa femme, à ce qu'on dit, mourut de jalousie.

Il vint à Paris, où il étoit logé dans un grenier: il achetoit, comme il

dit lui-même, une main de papier trois sols et la vendoit cent écus;

c'est de lui que Saint-Amant a dit:

Et depuis peu même La Serre,

Qui livre sur livre desserre,

Dupoit encore vos esprits

De ses impertinents écrits.

Il a une malheureuse facilité à écrire qui lui a fait mettre au jour

plus de soixante volumes, tant grands que petits, qui, à là vérité, ne

sont tous que rapsodies: il tenoit pour maxime qu'il ne falloit qu'un

beau titre et une belle taille-douce; aussi madame Margonne[25]

l'appeloit-elle _le Tailleur des Muses_, parce qu'il les habilloit assez

bien. Après avoir bien débité tant de mauvaises choses à Paris, que le

monde commençoit à s'en lasser, il s'en alla en Lorraine. Là, il trouva

de bons seigneurs qui lui firent de gros présents pour de ridicules

épîtres dédicatoires; car ces mêmes livres avoient été présentés à

d'autres en France, et il n'y avoit que la première feuille de changée,

de peur qu'à la date on ne reconnût la fourberie. Après il suivit la

Reine-mère à Bruxelles en qualité d'historiographe. Là il fit assez bien

ses affaires, et il ne trouva pas les Flamands plus fins que les

Lorrains. C'est un des plus mauvais ménages du monde; aussi n'est-il pas

intéressé, et il le fit bien voir au courrier de Piccolomini. Il avoit

dédié un livre à ce général, et sur le paquet il avoit mis: «Je ne mets

point le lieu où tu es; la renommée l'apprendra assez à celui à qui je

l'envoie.» Piccolomini, jaloux de sa réputation, dépêcha un courrier à

La Serre avec une bourse où il y avoit cinquante écus d'or. La Serre en

donna plus de la moitié à cet homme, et lui dit: «Je n'ai recherché en

cela que l'honneur de dédier un livre à votre maître.»

[23] Jean Puget de La Serre, écrivain pitoyable, qui seroit

oublié si Boileau ne l'avoit doté de l'immortalité du ridicule.

La Serre est un charmant auteur,

Ses vers sont d'un beau style et sa prose est coulante.

(_Satire_ IIIe.)

Vous pourriez voir un temps vos écrits estimés

Courir de main en main par la ville semés;

Puis de là tout poudreux, ignorés sur la terre,

Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre.

(_Satire_ IXe.)

[24] La mère des trois Puget s'appeloit Isabeau Le Brun de La

Serre. Cette parenté devoit venir de là.

[25] C'étoit une fille d'Étienne Du Puget. (_Voyez_ plus haut

l'article des Puget.)

Après la mort de la Reine-mère, le cardinal de Richelieu accorda à

Montauron le retour de La Serre, le logea chez lui, lui entretint un

carrosse, et lui donna deux mille écus de pension. Voyez quelle fortune!

La Serre vivoit comme si cela ne lui eût jamais dû manquer; au bout de

l'an il devoit quelque chose.

Il traita deux ou trois fois quelques-uns des plus estimés de

l'Académie. Un jour il leur conta de galant homme[26] toute sa vie; une

autre fois il se vouloit faire passer pour un autre homme, et ne se

souvenoit plus de ce qu'il leur avoit dit. Celui-là est Puget et demi.

Quand il falloit monter en carrosse, il leur disoit: «Montez, montez

dans mon carrosse; c'est le char de la Fortune.» Une fois, comme il

attendoit quelqu'un à la porte de l'hôtel de Mélusine, chez Bois-Robert,

où l'Académie s'assembloit alors[27], il rencontra le vieux Baudoin qui

en sortoit: «Ah! bon homme, s'écria-t-il, que vous et moi avons bien

débité le galimatias!» Baudoin ne trouva cela nullement bon; mais il ne

sut que lui répondre. J'ai parlé, dans l'Historiette du cardinal de

Richelieu[28], de la tragédie en prose de _Thomas Morus_. Le chancelier

en fit autant de cas que le cardinal de Richelieu, par ignorance ou par

flatterie, ou peut-être par tous les deux ensemble, et il fit La Serre

conseiller d'Etat ordinaire. Quand La Serre le salua la première fois,

il lui dit: «Monseigneur, je suis de cire; vous avez les sceaux,

imprimez-moi.»

[26] Expression empruntée de la langue italienne (_da galant'uomo_).

[27] C'étoit au mois de juin 1638. Voyez l'_Histoire de

l'Académie françoise_, par Pellisson (Paris, 1730, t. 1, p. 86).

L'hôtel de Mélusine devoit vraisemblablement son nom à un tableau

de cette fée qui lui servoit d'enseigne.

[28] _Voyez_ au t. 1 la note de la p. 400.

Il fit plusieurs pièces en prose, et il donnoit les violons à l'hôtel

quand on les représentoit, c'est-à-dire qu'il y avoit dix ou douze

violons dans les loges du bout, qui jouoient devant et après et entre

les actes. Enfin, pour couronner ses folies, quoiqu'il fût sous-diacre,

il lui prit envie de se remarier, et il fut accordé avec la fille de

Hanse, apothicaire de la Reine; mais Montauron ayant été obligé de

vendre La Chevrette et sa maison de Paris, M. de La Serre fut aussi

obligé de chercher une femme ailleurs. Il subsista ensuite par la faveur

de M. le chancelier, qui lui fit avoir pension comme historiographe de

la Reine, car il en avoit les provisions.

Cet homme ne manque point d'esprit, témoin ce qu'il dit au Père

Suffren[29], qui lui remontroit qu'il avoit eu tort de mettre à la fin

de l'épitaphe qu'il fit pour le roi de Suède, _qu'il rendit son âme à

Dieu_, parce que c'étoit un hérétique. «Hé! mon père, répondit-il, je

n'ai pas dit ce que Dieu en avoit fait; mais seulement qu'il rendit son

âme à Dieu, pour en faire ensuite ce qu'il lui plairoit.»

[29] On lit _Souffran_ dans le manuscrit, mais c'est évidemment

du père Suffren, confesseur de Marie de Médicis, que parle ici

Tallemant. Ce religieux avoit obtenu de Louis XIII la permission

de suivre la Reine-mère dans les Pays-Bas. (Voyez l'_Histoire des

confesseurs des rois_, par Grégoire; Paris, 1824, p. 339.) La

Reine, qui étoit Italienne, prononçoit vraisemblablement

_Souffran_, et à la cour tout s'imite.

Il est tout plein de franchise: il aborde toujours les gens en leur

demandant où est _l'auneur_? Il s'avisa de faire une planche où son

portrait étoit gravé en petit au haut; un peu plus bas, il y avoit une

espèce de bibliothèque, dont les livres ouverts portoient les titres des

livres qu'il a composés; plus bas étoit Minerve qui tenoit le Temps

enchaîné, et lui montroit un autre portrait de La Terre, lui défendant

d'y toucher. Ce livre ne contient que les épîtres dédicatoires de ses

ouvrages, et les portraits de ceux à qui ils furent présentés; il est

intitulé: _La Bibliothèque de M. de La Serre_, etc. Il en a fait un

autre où sont les portraits de douze Annes d'Autriche, avec un quatrain

au bas de chaque portrait; à celui de la Reine, il y a:

Douze Annes en une Anne.

A entendre prononcer cela, il n'y a rien de plus ridicule à cause de

l'équivoque.

Je ne sais par quel hasard La Serre et madame Lévesque[30] se

rencontrèrent; mais ils pensèrent se marier ensemble. Elle fut avertie

quel homme c'étoit, et elle n'y voulut plus penser. Durant leurs amours,

il lui emprunta seize pistoles, pour lui donner la collation et à

quelques filles de ses voisines et à quelques garçons; il leur fit un

cadeau[31]; au lieu que ceux qui avoient passé devant n'avoient donné

que des tartelettes de fruit et quelques pouppelins[32]. Elle lui envoya

demander les seize pistoles à quelques jours de là. Il lui en renvoya

une, disant que c'étoit pour son écot, et qu'elle en tirât autant de

chacun, que cela feroit justement son compte: ils avoient été seize en

tout.

[30] Elle étoit fille de Turpin, procureur au Châtelet, et elle

épousa Lévesque, procureur au Parlement. (_Voyez_ l'Historiette

de madame Lévesque, t. 3, p. 278.)

[31] Fête, repas que l'on donne aux dames.

[32] Sorte de pâtisserie très-délicate. (_Dict. de Trévoux._)

Il épousa au bout de l'an (en 1648) une jolie personne, fille d'un

cabaretier d'Auxerre. Ils s'attrapèrent l'un l'autre.

Le chancelier lui a fait avoir un logement dans la bibliothèque de

l'hôtel de Richelieu, au Palais-Royal; il fait des livres avec des

tailles-douces, et il vivote comme il peut.

TALLEMANT,

LE MAÎTRE DES REQUÊTES[33].

Tallemant a eu de patrimoine au moins cinq cent mille livres. Son père

étoit trésorier de Navarre, et avoit quelques fermes du Roi; c'est où il

avoit gagné la plus grande partie de son bien. C'étoit un homme de

plaisir; mais son fils l'étoit bien autrement que lui.

[33] Gédéon Tallemant, maître des requêtes, intendant de Guyenne,

de Languedoc et de Roussillon. Son portrait a été gravé in-4º,

par Fresne.

Je ferai en passant un conte du père. Il étoit près d'épouser la fille

d'une veuve de Rouen. On étoit presque convenu de tous les articles,

quand cette femme le mena promener à deux lieues de la ville à une

maison qu'elle avoit; on se mit à causer sur la bonde d'un étang; la

belle-mère lui parloit, le reste de la compagnie entra dans un bois. La

veuve n'étoit point mal faite. En lui disant l'estime qu'il faisoit

d'elle, il lui prit la main et la lui baisa; elle sourit: cela le mit en

belle humeur; il lui leva la jupe et lui fit ce qu'il devoit faire à sa

fille. Après, cette femme songe à ce qu'elle avoit fait; la voilà au

désespoir: elle pleure; sa fille revient; elle fait semblant d'avoir la

migraine. On retourne à Rouen: le lendemain elle déclare au galant

qu'elle ne pouvoit se résoudre à lui donner sa fille après ce qui

s'étoit passé. On fit naître exprès des difficultés sur les articles, et

l'affaire fut rompue.

Tallemant le père avoit pour un de ses moindres commis un garçon de son

nom, qui étoit un des plus adroits escrocs qu'on eût pu trouver; il

avoit instruit un barbet, qu'il avoit appelé Moustapha, à avaler tout ce

qu'il lui jetoit. Quand il aidoit à compter de l'argent au caissier, il

escamotoit quelques pistoles qu'il jetoit sous main à ce barbet, comme

si c'étoit du pain, puis il l'enfermoit dans sa chambre et le purgeoit.

Au-devant du logis de M. Tallemant demeuroit un maître des requêtes,

nommé Bigot, sieur de Fontaines. En ce temps-là les maîtres des requêtes

alloient plus sur des mules qu'en carrosse. Notre commis ôta les fers de

devant à cette mule, se les mit aux pieds et alla dans la cave voler du

vin. La femme de charge, bonne Huguenote, qui avoit entendu lire

l'histoire de l'idole de Baal, avoit semé de la cendre pour découvrir si

l'on alloit tirer son vin: elle pensa tomber de son haut quand elle vit

ces fers de cheval ou de mule marqués dans la cave.

Tallemant, le maître des requêtes, toute sa vie a cajolé les femmes;

mais il y avoit bien de la bagatelle à son affaire. Un jour qu'il fut

une heure dans la ruelle du lit de sa sœur d'Harambure, seul avec

madame de Cressy, la dame tout d'un coup appelle madame d'Harambure.

«Oh! devinez, ma chère, de quoi votre frère m'a entretenue? De mes

pendants d'oreille. En vérité, il ne m'a parlé d'autre chose.» Il

dépensoit. Chabot et lui alloient ensemble au bal: il prêtoit des habits

et du linge à Chabot[34].

[34] Chabot étoit un bien petit gentilhomme avant d'épouser

mademoiselle de Rohan. (_Voyez_ l'Historiette de mademoiselle de

Rohan, t. 3, p. 59.)

Ce fut en Rouergue, chez le comte de Clermont de Lodève, grand homme de

bien, et entre les mains de l'évêque de Saint-Flour (Noailles), depuis

évêque de Rodez, un des plus ignorans hommes du clergé, qu'il fit

abjuration pour épouser mademoiselle de Montauron. Voyez s'il n'y a pas

bien de la conduite à tout cela. Je l'ai vu dans une lâche adoration

pour son beau-père, dont sa sœur crevoit de dépit: il parloit aussi

sans cesse de la jeunesse de sa femme: «Je lui ai vu venir les tétons,

disoit-il.--Hé! mon Dieu, dit sa sœur, puisque vous les voyiez venir,

que n'empêchiez-vous qu'ils ne vinssent comme ils sont venus?» C'est

qu'elle a la gorge fort enfoncée.

Cette femme ne manque pas d'esprit; mais elle n'a pas plus de cervelle

que de raison. Elle disoit après la conférence: «Si les partisans

reprennent le dessus, tout est perdu;» elle qui étoit fille du partisan

des partisans; et cent fois il lui est arrivé de faire des contes de

bâtards. Elle ne fait rien de ses dix doigts que tenir des cartes; elle

ne s'est jamais mêlée du ménage ni de ses enfants: il n'étoit pas

impossible pourtant de l'y accoutumer, car elle étoit d'humeur assez

douce; mais il lui eût fallu un autre mari. Tallemant lui achète jusqu'à

ses souliers et ses rubans, car jamais il n'y eut un homme si badin que

lui pour ces sortes de choses-là.

Par vanité, il voulut que Silhon[35], qui alors n'étoit nullement en

bonne posture, vînt le voir; il l'avoit fait loger auprès de lui, et lui

donnoit pour cela d'assez bons appointements. Silhon y alloit, mais

jamais le maître des requêtes n'avoit le loisir de lire avec lui.

Silhon, après avoir demandé quelque temps pourquoi on le faisoit venir,

et ayant su que madame d'Harambure, qui étoit vaine comme un Gascon,

avoit dit que Silhon étoit à son frère, se retira. Il eut ensuite

Rampalle[36], un poète assez médiocre, puis un Allemand nommé Stella;

mais tous ces gens-là ne lui ont jamais rien appris. Je crois que notre

cousin les faisoit venir afin de se pouvoir vanter de dépenser en toutes

choses imaginables; car il avoit des tableaux, des cristaux, des joyaux,

des tailles-douces, des livres, des chevaux, des oiseaux, des chiens,

des mignonnes, etc. Il jouoit, il faisoit grand'chère, il étoit

magnifiquement meublé. Il acheta une maison cent mille livres pour la

faire quasi toute rebâtir, et cela en un quartier effroyable, tout au

fond du Marais, sur le rempart[37].

[35] Jean Silhon, de l'Académie françoise, écrivain politique,

auteur du _Ministre d'État_, etc., etc. Il mourut en 1667.

[36] Rampalle est un mauvais poète, dont Boileau a dit:

On ne lit guère plus Rampalle et Mesnardière.

(_Art poétique_, ch. IV.)

[37] Ce devoit être dans la rue des Tournelles, derrière la Place

Royale. Le rempart étoit fort élevé, et empêchoit la vue; on ne

commença à le planter et à le convertir en boulevards qu'en 1668;

les plantations ne furent achevées jusqu'à la porte Saint-Honoré

qu'en 1705.

Il me vouloit prouver une fois qu'un homme propre comme lui ne pouvoit

se passer à moins de six robes-de-chambre pour s'habiller: une d'hiver

et une d'été, autant à la campagne; une noire pour recevoir les parties,

et une belle pour les jours qu'on se trouve mal.

Il vouloit faire l'habile homme et ne savoit rien. Une fois que

Floridor[38], qui est son compère, lui vint lire, pour faire sa cour,

une pièce de Corneille qu'on n'avoit point encore jouée, mademoiselle de

Scudéry, mademoiselle Robineau, Sablière, moi et bien d'autres gens

étions là; nous nous tenions les côtés de rire de le voir décider et

faire les plus saugrenus jugements du monde; il n'y eut que lui à

parler: vous eussiez dit qu'il ordonnoit du quartier d'hiver dans une

intendance de province, comme il fit ensuite.

[38] Josias de Soulas, sieur de Prine-Fosse, après avoir fait

profession des armes dans le régiment des gardes-françoises de

Louis XIII, se fit comédien sous le nom de _Floridor_. Il avoit

une figure noble, une belle taille, un son de voix mâle sans

cesser d'être pénétrant et affectueux. Il joignoit à ces

avantages beaucoup d'esprit et une conduite exemplaire. (Voyez

l'_Histoire du Théâtre-François_, par les frères Parfait, t. 8,

p. 217.)

Aussi prudent en autre chose qu'en dépensé, une fois que sa femme étoit

assez mal d'une couche, il donna chez lui-même la comédie à madame

Coulon[39]. Cela pensa faire enrager l'accouchée. Depuis, il enragea à

son tour, car Dieu lui fit la grâce de devenir jaloux. Sa femme

insensiblement goûta les cajoleries: je voyois qu'elle avoit toujours

quelque chose à dire à quelqu'un au Cours, et qu'elle criailloit d'une

allée à l'autre. «Oh! ce dis-je, notre homme en tient; sa femme est déjà

_pialeuse_; elle sera bientôt coquette.» Elle ne manqua pas de me faire

dire vrai, et le mari ne manqua pas de se décrier pour jaloux: il la

suivoit partout. Il arriva une fois une assez plaisante chose. Sa femme

devoit aller à une collation chez une de ses parentes (madame Nolet); un

garçon gagea une pistole contre mademoiselle Margonne que Tallemant ne

se tiendroit jamais d'y venir. La fille croyoit gager à jeu sûr, car

elle avoit fait en sorte que son père avoit convié Tallemant à aller se

promener à un jardin au faubourg Saint-Antoine. Tallemant y va. Il étoit

six heures sans qu'on ouït parler de lui à la collation. Le pauvre

garçon ne savoit que répondre aux goguenarderies de la demoiselle, quand

on voit entrer M. Margonne et M. Tallemant. La chance tourna aussitôt;

la fille en colère va demander à son père pourquoi il l'avoit ainsi

trahie. «Hélas! ma mie, lui dit-il, j'aime mieux te rendre ta pistole.

Oh! le méchant métier que de vouloir empêcher un jaloux d'aller où il a

peur qu'on ne cajole sa femme! A moins que de le prendre au collet, il

n'y a pas moyen d'en venir à bout.» Une fois qu'il jouoit à la prime, il

y avoit un homme auprès de sa femme; il le voyoit, cela le troubla de

sorte qu'il ne savoit ce qu'il faisoit, et il perdit tout son argent.

Elle, de son côté, ne se soucioit de rien, pourvu qu'elle se divertît:

c'étoient continuelles parties. Ils ne se faisoient pas déchirer leur

manteau pour demeurer quand on les vouloit retenir. Madame Nolet disoit:

«Ils sont allés voir une belle maison; ils y souperont s'ils peuvent.»

Ils ne payoient pas autrement bien. Une fois, à l'église, Tallemant dit

au prieur Camus: «Vous priez long-temps Dieu.--C'est, répondit l'autre,

que je le prie que vous me payiez.»

[39] Femme d'un conseiller au Parlement qui a beaucoup marqué

dans les troubles de la Fronde. (_Voyez_ t. 4, p. 14,

l'Historiette de madame Coulon.)

Enfin, quoique Tallemant eût hérité de sa sœur de près de quatre cent

mille livres d'argent comptant, et que, s'il se fût contenté de faire

une dépense honnête, il eût dû avoir quatre cent mille écus de bien et

davantage, il ne savoit plus où il en étoit, car il a beaucoup

d'enfants. J'entrepris, avec un de mes parents, d'être son intendant, de

recevoir tout son revenu, et de lui donner tant par mois, pourvu qu'il

réglât son train, et qu'il se logeât comme je voudrois. Je les ai fait

pleurer vingt fois sa femme et lui. Il falloit pour cela le remettre

bien avec mon père, son oncle[40], qui ne vouloit plus le voir, et que

je voulois obliger à lui fournir tant par an pour le revenu de certains

effets qu'il faisoit valoir en commun pour la famille. Je commençai donc

par lui proposer de chasser son cuisinier. «Bien, dit-il, je le

chasserai dans quatre mois.--Et moi, lui dis-je, je parlerai dans quatre

mois à mon père.» Sa femme me disoit: «Hé! pour l'amour de Dieu, mon

pauvre cousin, sauvez-moi encore un laquais.» Ils me trompoient, car les

gens qu'ils faisoient semblant de chasser, ils les logeoient vis-à-vis

de chez eux; je le sus. «Hé! leur dis-je, c'est vous que vous trompez,

et non pas moi.» Et, les ayant trouvés incurables, je ne m'en voulus

plus mêler.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome cinquième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 1 / 25 段