Zola était très fier de sa qualité de membre de la Société protectrice des
animaux.
Il écrivait à ce sujet, en 1899, de Londres:
Un des moments les plus heureux de ma vie a été celui-ci: en ma
qualité de délégué du gouvernement à une assemblée générale de la
Société protectrice des Animaux, j'ai accroché une médaille d'or à la
poitrine d'une rougissante bergère, une petite Bourguignonne de seize
ans, qui s'appelait Mlle Camelin, et qui, au péril de sa vie, avait
tué en combat singulier un loup affamé, sauvant ainsi son troupeau...
Zola a de tout temps pratiqué l'amitié. Il se plaisait à diriger, à
commander ses amis, mais il leur vouait une affection solide et sincère.
Il a été le centre de plusieurs réunions d'intimes, comme nous l'avons
dit: Baille, Cézanne, Marius Roux. Voilà le premier groupe, celui des
Provençaux, des condisciples de sa jeunesse, des premiers confidents de
ses rêves, de ses essais. Puis, vinrent les peintres impressionnistes
et coloristes, Manet, Guillemet, Pissarro, parmi lesquels se trouvait
Cézanne, l'ami de l'adolescence. Ensuite ce fut le groupe de Médan: Guy
de Maupassant, Hennique, Huysmans, Céard et le fidèle Paul Alexis, les
co-auteurs des _Soirées de Médan_. Le développement pris par cette étude
m'a empêché de décrire ce cénacle, sur lequel je possède de nombreux
documents, ayant été l'ami de plusieurs d'entre eux, de Maupassant et de
Paul Alexis entre autres, pour ne citer que les morts. Si la brièveté de
l'existence me le permet, je consacrerai un nouveau volume au «groupe de
Médan».
Vinrent ensuite les compagnons de l'époque combative, les défenseurs de
Dreyfus. Il convient de mentionner également le petit groupe des intimes,
des amis personnels, comme Georges Charpentier, Desmoulins, Alfred Bruneau,
et le groupe des jeunes gens de la dernière heure, Saint-Georges de
Bouhélier, Maurice Leblond, Paul Brulat, etc., etc., tous pieux gardiens
de la gloire du maître. M. Maurice Leblond, dont le mariage vient d'être
célébré (14 octobre 1908), devait épouser sa fille Denise.
Parmi les amis et admirateurs de toute la vie de Zola, il est bon de citer
au premier rang, surtout parce que, poète lyrique, auteur dramatique et
critique, ayant vécu, travaillé, grandi, en dehors du naturalisme, il
semblait devoir être plutôt éloigné de l'auteur de _Germinal_, mon vieux
camarade du Parnasse, Catulle Mendès.
Au banquet donné au Chalet des Îles, au Bois de Boulogne, le 20 janvier
1893, à l'occasion de la publication du _Docteur Pascal_, qui terminait
la série des Rougon-Macquart, après le toast d'Émile Zola, remerciant la
presse et son éditeur Charpentier, disant: «Cette fête est celle de notre
amitié, qui dure depuis un quart de siècle, et qu'aucun nuage n'assombrit
jamais, sans qu'aucun traité nous ait liés, l'amitié seule nous a unis et
l'amitié est le meilleur des contrats...» Catulle Mendès se leva et salua
en ces termes le héros de la cordiale cérémonie:
Je lève mon verre, cher et illustre maître, pour fêter le jour où
s'achève votre œuvre énorme, bientôt suivie certainement de tant
d'œuvres encore, universelle et juste gloire.
Réjouissez-vous, cher et illustre ami, car, plein de force géniale
pour de nouvelles réalisations, vous avez édifié déjà un monument
colossal qui, après avoir stupéfié d'abord, puis courbé à l'admiration
les hommes de notre âge, sera l'étonnement encore, mais surtout
l'enthousiasme des hommes de tout temps. Et, tout en réservant,--vous
m'y autorisez,--mon intime prédilection pour la Poésie, émerveillement
suprême, tout en gardant la plus haute ferveur de mon culte pour celui
qui n'est plus et ne mourra jamais, je salue en vous l'une des plus
solides, des plus magnifiques, des plus rayonnantes gloires de la
France moderne!
Cet hommage d'un artiste et d'un journaliste comme Catulle Mendès compense
et efface bien d'absurdes et haineuses diatribes.
Un petit incident a terminé cette fête de la littérature moderne.
Un militaire, le général Jung, s'est levé, après plusieurs orateurs, et a
dit simplement, en buvant à Zola:
--«Je souhaite de toute mon âme que mon illustre ami, après _la Débâcle_,
nous donne _le Triomphe_.»
Zola a répondu en souriant:
--«Général, cela dépend de vous!»
Ni Zola, ni personne de ceux qui lui survivent ne devaient voir se
réaliser ce double vœu littéraire et patriotique.
* * * * *
Le 28 septembre 1902, un dimanche soir, Zola et sa femme étaient revenus
de Médan pour s'installer à Paris, dans leur appartement de la rue de
Bruxelles, n° 2 bis. C'était la rentrée hivernale d'usage. M. et Mme Zola
se couchèrent de bonne heure. Ils faisaient chambre commune.
Des travaux de réparation étaient urgents dans l'appartement. Il convenait,
notamment, de remettre en état un tuyau de chute du cabinet de toilette.
Des ouvriers avaient été commandés. Les plombiers devaient venir, le
lendemain, commencer le travail. Ils se présentèrent, comme il avait été
convenu, le lundi matin, à huit heures. Il fallait passer par la chambre à
coucher pour pénétrer dans le cabinet de toilette. On frappa à la porte.
Personne ne répondit. Alarmés, les domestiques enfoncèrent la porte. On
trouva Émile Zola, à terre, au pied du lit, sans connaissance, au milieu
de déjections et de vomissements. Mme Zola gisait, inanimée, sur le lit.
On ouvrit les fenêtres, on courut à la recherche d'un médecin. Il en vint
deux. Ils pratiquèrent la traction rythmique de la langue et essayèrent
d'obtenir la respiration artificielle. Le pouls de Mme Zola était
perceptible. Zola, lui, demeurait inerte. On ne put, malgré ces soins,
que constater la mort du grand romancier. Après trois heures de secours,
Mme Zola reprit connaissance. On la transporta dans une maison de santé,
à Neuilly, chez le docteur Defant. Elle se rétablit assez promptement.
L'enquête à laquelle il fut procédé par le commissaire de police du
quartier Saint-Georges, puis par le docteur Vibert, médecin légiste, et
l'analyse du sang, faite par M. Girard, expert-chimiste du Laboratoire
municipal, permirent d'attribuer la mort à un empoisonnement par l'oxyde
de carbone.
On apprit bientôt, de la bouche même de Mme Zola, quelques particularités
sur la nuit au cours de laquelle s'était produite la catastrophe. Zola,
se sentant indisposé, sous l'oppression de l'asphyxie, s'était levé vers
trois heures du matin, cherchant de l'air, voulant probablement ouvrir la
fenêtre. Il était déjà étourdi par les gaz délétères. Il a dû glisser,
vacillant, sans forces, puis il est tombé sur le tapis, au pied du lit.
L'oxyde de carbone était accumulé dans les parties basses de la pièce.
Zola ne put se relever, sa femme, restée sur le lit, au-dessus de la
couche d'air vicié, a échappé à l'asphyxie totale.
Dans le premier moment de la stupeur générale, on crut à un drame intime,
à un suicide. Il pouvait s'être produit des querelles domestiques,
ayant exaspéré ou désespéré les deux époux. Peut-être avaient-ils pris,
disait-on, la sinistre résolution de périr ensemble? D'autres prétendaient
que Zola était découragé, annihilé par les batailles subies, et par les
suites, désastreuses pour lui, de l'affaire Dreyfus. Enfin, on insinuait
qu'il était inquiet pour l'avenir, qu'il voyait diminuer la vente de ses
ouvrages, et qu'il se trouvait sur le point de connaître la gêne. Il était
dans la nécessité de restreindre son train de vie, de chercher de nouveaux
travaux productifs, et le dégoût d'une existence tiraillée et amoindrie
l'aurait poussé à envisager, comme une délivrance, la mort volontaire.
Aucune de ces hypothèses ne se trouva vérifiée. Le rapport du commissaire
de police Cornette avait donné quelque créance aux bruits de suicide: ce
magistrat, mal renseigné, en procédant aux premières constatations, avait
dit, dans son procès-verbal:
Il n'y a pas de calorifère allumé, pas d'odeur de gaz. On croit à un
empoisonnement accidentel par médicaments. Deux petits chiens, qui
étaient dans la chambre, ne sont pas morts.
L'enquête médico-légale et l'autopsie firent tomber ces suppositions,
et la mort d'Émile Zola fut reconnue purement accidentelle, due à
des émanations d'oxyde de carbone provenant, par suite de vices de
construction, de la cheminée, où, dans la journée, pour combattre
l'humidité de la chambre, le domestique avait fait du feu avec des
«boulets». La combustion lente de ces boulets sous la cendre a dû dégager,
dans une cheminée en mauvais état, des gaz qui se sont accumulés et
répandus par la chambre, la nuit venue, les fenêtres, comme les portes,
étant closes.
La mort absurde ayant fait son œuvre détestable, l'enquête close, les
suppositions malveillantes arrêtées, on s'occupa des obsèques du grand
écrivain. Elles furent civiles, imposantes et sans qu'aucun incident les
troublât. Une compagnie du 28e de ligne, sous les ordres d'un capitaine,
rendit les honneurs funèbres militaires, le défunt étant officier de la
Légion d'honneur.
Les funérailles eurent lieu le dimanche 5 octobre, à une heure précise. Le
cortège partit de la maison mortuaire, rue de Bruxelles. Le corbillard de
deuxième classe était couvert de fleurs, de couronnes, avec inscriptions.
Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Abel Hermant, président de la
Société des Gens de Lettres, Ludovic Halévy, président de la Société des
Auteurs dramatiques, Georges Charpentier et Alfred Bruneau. Le deuil était
conduit par les amis personnels de Zola, parmi lesquels figurait, inaperçu
d'ailleurs, l'ex-capitaine Alfred Dreyfus. Puis venait le ministre de
l'Instruction publique, M. Chaumié, et le directeur des Beaux-Arts, M.
Henry Roujon.
L'inhumation eut lieu au cimetière du Nord (Montmartre). Des discours
furent prononcés par MM. le ministre Chaumié, Abel Hermant et Anatole
France. Le parcours étant très court de la rue de Bruxelles au cimetière
Montmartre, le cortège ne put que difficilement se développer. Il y eut,
à la sortie du cimetière, quelques bousculades sans importance.
Je ne saurais mieux terminer cette étude impartiale et consciencieuse
sur Émile Zola qu'en reproduisant trois intéressantes appréciations sur
l'Homme et sur l'œuvre, méritant d'être conservées, dans un travail
documentaire comme celui-ci.
La première émane d'un jeune chef d'école, poète, philosophe, romancier
et dont les œuvres dramatiques, _la Victoire, le Roi sans Couronne, la
Tragédie Royale_, dénotent une haute préoccupation artistique, en même
temps qu'elles manifestent des tendances esthétiques qui paraissent
opposées à celles de Zola, mais ce n'est là qu'une apparence. Ceux qui se
refusent à voir et à sentir la grande idéalité de Zola admettront-ils le
témoignage spontané et enthousiaste d'un écrivain de vingt ans?
Voici ce qu'écrivait, le 1er octobre 1896, Saint-Georges de Bouhélier, et
l'on comprendra pourquoi je me borne à cette simple citation, sans plus
amples épithètes louangeuses, en sa dédicace de l'_Hiver en Méditation ou
les Passe-temps de Clarisse_, ouvrage précieux et intensif, publié à la
Librairie du «Mercure de France»:
À Émile Zola.
Maître,
Bien que votre harmonieux génie ait conquis l'attention du monde,
il n'est sans doute point chimérique de le supposer méconnu, car vos
labeurs sollicitaient des gloires diverses. Vous êtes le plus illustre
auteur contemporain, mais il ne semble pas qu'un seul homme vous lise.
Les suffrages de tant de nations ne vous en attirent pas l'estime,
et l'admiration populaire contribue encore à votre isolement. Nul n'a
subi autant d'attaques. Les noires calomnies de la haine et les basses
diatribes de l'envie vous ont tour à tour accablé, en sorte que,
malgré vos travaux d'une solidité admirable, le public se refuse
encore à vous en reconnaître les dons.
Cependant de quelle force n'êtes-vous pas anobli! Quelle beauté dans
vos ouvrages! _la Terre, Germinal_, les colossales fresques! Cela se
déroule comme de vives contrées, avec le sol et le site mêmes,
villages, végétations, héros. Les campagnes de houilles et les
blanches prairies, voilà des lieux que vous sûtes embellir. Vous les
avez dotés d'un rythme et vos paysans resplendissent, semblablement
à Œdipe, Télémaque. Sur les étendues de vos paysages on dirait que
roulent des herbages réels, des orges et des roses en torrents. Vos
fleuves, vos précipices, vos usines et la nuée du ciel, tout cela
demeure pathétique. Je connais des régions plus belles, sans en
pressentir que pare cette pureté. Des pires scènes dont vous désirâtes
que nous fussions les spectateurs, j'aime le sage et noble équilibre.
Ce qui distingue votre univers, c'est la paix de son innocence et
sa puissante vitalité. Magnifiquement, l'antique Pan y palpite.
L'insufflation des sèves soulève sa poitrine large.
Ainsi, j'ai éprouvé la pudeur de votre œuvre, quand l'épaisseur du
crépuscule fatiguait ma maison d'hiver. Mélancoliquement à l'abri,
je me recueillis avec amertume, et quoique mes méditations ne soient
peut-être pas sans vertus, je leur en croirai davantage encore si
l'offrande que je vous en fais, vous assure, Monsieur, de l'admiration
en laquelle vous tient un jeune homme.