1er octobre 1896.
La seconde opinion est d'Anatole France, revenu sur d'anciennes
préventions, et effaçant des critiques dont on a beaucoup usé, pour le
mettre en contradiction avec lui-même, et pour accabler la mémoire de
Zola. C'est un extrait du discours juste et élevé, oraison funèbre laïque
et simple, prononcé devant le cercueil de l'illustre écrivain:
Messieurs,
... L'œuvre littéraire de Zola est immense.
Vous venez d'entendre le président de la Société des gens de lettres
la rappeler, dans un langage excellent, à votre admiration. Vous
avez entendu le ministre de l'Instruction publique en développer
éloquemment le sens intellectuel et moral.
Permettez qu'à mon tour je la considère un moment devant vous.
Messieurs, lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, cette
œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on
s'étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés
avec une égale véhémence. On fit parfois au puissant écrivain (je le
sais par moi-même) des reproches sincères, et pourtant injustes. Les
invectives et les apologies s'entremêlaient.
Et l'œuvre allait grandissant toujours.
Aujourd'hui qu'on en découvre dans son entier la forme colossale, on
reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. C'est un esprit de
bonté.
Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes.
Il était profondément moral. Il a peint le vice d'une main rude et
vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur
plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi
obstinée au progrès de l'intelligence et de la justice. Dans ses
romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine
vigoureuse une société oisive, frivole, une aristocratie basse et
nuisible; il combattit le mal du temps: la puissance de l'argent.
Démocrate, il ne flatta jamais le peuple, et il s'efforça de lui
montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le
livre, imbécile et sans défense, à toutes les oppressions, à toutes
les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout
où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers
livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanité. Il
s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure.
Il voulait que, sur la terre, sans cesse un plus grand nombre d'hommes
fussent appelés au bonheur. Il espérait en la pensée, en la science.
Il attendait, de la force nouvelle de la machine, l'affranchissement
progressif de l'humanité laborieuse.
Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son œuvre n'est
comparable en grandeur qu'à celle de Tolstoï. Ce sont deux vastes
cités idéales élevées par la lyre aux deux extrémités de la pensée
européenne. Elles sont toutes deux généreuses et pacifiques. Mais
celle de Tolstoï est la cité de la résignation. Celle de Zola est la
cité du travail.
L'autre est un éloge, écrit au lendemain même de la mort de celui à qui
l'on reprochait _la Débâcle_, comme livre anti-patriote, presque comme un
crime de lèse-patrie. Le nom des signataires de ces lignes est intéressant
à retenir: ce sont les frères Paul et Victor Margueritte, les fils pieux
du général de la charge héroïque, frappé à mort en criant à ses cavaliers
décimés: «En avant! pour la France et pour le Drapeau!» Ces deux fils de
soldat ne sauraient être accusés de mépriser l'armée et d'approuver un
insulteur de la Patrie. À cette injuste attaque, à cette calomnieuse
dénonciation, qui ne devrait trouver créance qu'auprès de ceux qui n'ont
pas lu _la Débâcle_, venant après la déclaration de l'écrivain militaire
et patriote Alfred Duquet, le témoignage des frères Margueritte n'est-il
pas décisif, et ne doit-il pas anéantir enfin cette légende absurde de
_la Débâcle_, livre anti-français:
... Certes, Émile Zola se passe d'une caution comme la nôtre.
Nous tenons à honneur, pourtant, de l'apporter au maître disparu.
Se rappelle-t-on quelles clameurs indignées ont accueilli
_la Débâcle?_ Zola, à entendre des patriotes d'excellents sentiments,
mais qui sans doute n'avaient pas lu, ou pas réfléchi, ou pas remonté
aux sources, Zola souillait l'uniforme français, calomniait l'armée,
vilipendait la France.
Hélas!
Nous aussi, après lui, nous avons voulu repasser par ce sanglant
chemin de 1870, jalonné de nos morts. Nous aussi, après lui, nous
avons retourné cette triste terre rouge, pèleriné à ces champs de
bataille qui virent l'écroulement d'un empire et le chancellement
d'une nation. Et nous pûmes nous convaincre, en contrôlant historiens,
faits, détails, souvenirs, témoins, de quelle scrupuleuse vérité, de
quelle exacte et sévère documentation témoignait, pour le romancier
méconnu, ce livre douloureux, mais probe: _la Débâcle_.
La postérité appréciera plus justement, plus loyalement que beaucoup
d'entre nos contemporains, admirateurs et contempteurs, l'œuvre
littéraire de Zola. Elle s'occupera un peu moins de l'auteur de _J'accuse_
et un peu plus du romancier historien de la _Fortune des Rougon_, du
psychologue et du paysagiste de _la Page d'Amour_, du robuste peintre de
la vie ouvrière dans _Germinal_ et _Travail_.
Nous pouvons, cependant, porter déjà un jugement, moins partial, moins
passionné, dégagé des mesquines préoccupations de l'actualité et de la
polémique, sur cet écrivain génial qui, avec Victor Hugo, Balzac et Renan,
personnifiera les lettres françaises au XIXe siècle.
Un tri se fera dans le nombre considérable des écrits de Zola. C'est forcé,
et la postérité ne recueille jamais tout ce que laisse après lui un grand
producteur. Déjà on n'accepte que sous bénéfice d'inventaire l'héritage de
Balzac et d'Hugo.
Une sélection se fera dans l'ensemble des Rougon-Macquart. _L'Assommoir,
Germinal, Nana, la Terre_, dont la vogue, à leur apparition, fut
considérable, conserveront leur retentissante notoriété. Ce sont des
livres qu'il faudra avoir lus. Par contre, _Son Excellence Eugène Rougon,
la Conquête de Plassans, l'Argent, Pot-Bouille, le Ventre de Paris, le
Bonheur des Dames_, et œuvres analogues, perdront de l'intérêt, au moins
aux yeux du grand public. Les descriptions et les longueurs feront
négliger les belles qualités de couleur et de style de ces ouvrages, au
caractère technique et presque didactique. Mais, comme cela est arrivé
pour Balzac, dont _Eugénie Grandet, la Cousine Bette_ et d'autres études
d'une humanité profonde et d'une psychologie éternelle ont gardé toute
leur fraîcheur, toute leur vigueur native, ce sont les œuvres de
demi-teinte et de facture douce, comme _Une Page d'amour, l'œuvre_, et
_la Joie de vivre_, qui seront, tant qu'il y aura une langue française,
lus, relus et admirés. Enfin, _la Débâcle_, tableau d'histoire, épopée
douloureuse et véridique, mieux comprise, plus justement jugée, demeurera
l'œuvre maîtresse du génial et puissant écrivain.
Le gouvernement de la République vient de donner à la dépouille de Zola,
non sans quelque résistance, la sépulture glorieuse du Panthéon. On
peut répéter, à propos de cet hommage national, ce que Zola disait de
l'Académie française, et déclarer que, «puisque la France reconnaissante a
un temple où elle reçoit les ossements des grands hommes», la place de ce
grand ouvrier de lettres, qui fut aussi un grand artiste, s'y trouvait
indiquée. Du moment qu'il existe un Panthéon, Zola devait y être. Sa
place est dans la glorieuse nécropole où reposent les célèbres citoyens,
hommes d'action ou hommes de pensée, qui ont illustré la nation. Sans
doute, l'intention de la plupart de ceux qui ont réclamé et obtenu ce
posthume triomphe visait moins l'homme de lettres, le romancier des
_Rougon-Macquart_, que l'homme départi, l'auteur de la lettre _J'accuse_,
le défenseur de Dreyfus. On peut regretter cette interprétation. Mais
qu'importe cette satisfaction d'un instant, et cette équivoque destinée à
s'effacer dans l'apaisement du temps? Qui donc, dans les rangs, encore
invisibles, inconnaissables, des admirateurs qui nous suivront, se
préoccupera de l'intervention de Zola dans un procès d'espionnage,
autrement que comme d'un épisode de sa vie, d'une anecdote? Est-ce qu'on
se souvient aujourd'hui que Balzac s'est fait l'avocat officieux d'un
assassin, nommé Peytel, réputé, lui aussi, innocent? La postérité
pourra-t-elle s'intéresser au procès oublié, confus, inexplicable presque,
de ce militaire, condamné et innocenté sans grandes preuves décisives,
dans les deux cas, qui fut le client de Zola?
Le public, qui acclame aujourd'hui l'entrée solennelle d'Émile Zola dans
les caveaux majestueux du Panthéon, ne constitue pas, dans sa majorité du
moins, sa vraie clientèle, celle pour laquelle il a écrit ses magnifiques
poèmes en prose. Heureusement pour la gloire et pour la sécurité des
restes de l'immortel écrivain.
Il est bon, pour la vraie et durable gloire de Zola, que ce ne soit pas
seulement au défenseur de Dreyfus que les honneurs du Panthéon soient
attribués. Assurément, il sera impossible que l'on oublie complètement la
participation de l'auteur des _Rougon-Macquart_ à la réhabilitation de ce
condamné. Libre à ceux de nos descendants que l'Affaire intéressera encore,
et ils seront de plus en plus clairsemés, des érudits, des curieux
d'histoire, des fanatiques israélites et des militaires cléricaux, de
continuer à glorifier ou à maudire Zola de son intervention et de son
apostolat. La postérité se désintéressera de ces querelles, déjà moins
enflammées, alors éteintes. Actuellement, ceux qui ont été les adversaires
de Zola dans la bataille pour et contre l'innocence du capitaine, ceux qui
n'ont été ni persuadés par les écrits de Zola, ni convaincus par les
arrêts de la Cour de cassation, mais qui se sont inclinés devant les
décisions de la justice, devant le doute même, résultant de tous ces longs
débats, doute qui doit, juridiquement et humainement, profiter à l'accusé,
peuvent, sans palinodie, comme sans faiblesse, rendre hommage au grand
écrivain et approuver la translation de ses restes au Panthéon. Victor
Hugo devient son voisin de sépulture glorieuse. Est-ce qu'il n'y a pas,
dans ce voisinage, ce rapprochement des deux grands noms de l'histoire
littéraire contemporaine, un enseignement et une éclatante affirmation?
Victor Hugo a-t-il récolté l'unanimité des acclamations, et, pour la
totalité de son œuvre, ne saurait-on trouver des réserves? N'y a-t-il pas
des gens, logiques et sincères, qui, tout en admirant le poète, l'auteur
dramatique, l'homme de lettres, blâment et maudissent le tribun, l'exilé,
le pamphlétaire et l'homme d'action? Tout ce qui est sorti de la plume de
l'auteur des _Feuilles d'automne_ et des _Contemplations_ semble-t-il
louable et excellent à tout le monde? Est-ce que les serviteurs du régime
impérial et leurs descendants peuvent se pâmer devant _les Châtiments_ et
honorer celui qui a écrit _Napoléon-le-Petit? L'Expiation_, qui nous a
fait détester et combattre l'empire, sur les bancs du collège, à nous les
premiers pionniers de la République de 1870, fut à l'œuvre de Victor Hugo
ce que _J'accuse!_ est pour Zola. La violence avec laquelle l'empire fut
attaqué, dans ces ouvrages politiques de l'auteur de _Notre-Dame-de-Paris_,
a-t-il empêché les partisans du régime aboli d'admettre, comme un honneur
légitime, l'entrée de la dépouille du Juvénal des _Châtiments_ au
Panthéon? Il doit en être de même pour Zola. Quant à ceux qui, à l'heure
présente, ont été surtout disposés à honorer l'auteur de _J'accuse!_ ils
doivent, pour maintenir et confirmer la gloire de ce grand esprit, ne pas
isoler cet ouvrage des autres écrits de l'auteur.
Admirer Émile Zola et le glorifier uniquement parce qu'il a défendu
Dreyfus est une sottise, mais contester son génie et mépriser son
magnifique labeur, parce qu'il a écrit un regrettable plaidoyer, serait
une absurdité pire et une monstrueuse négation.
Si l'on prenait, une à une, dans un examen à part, les œuvres des
grands morts devant qui, déjà, se sont ouverts les caveaux nationaux,
trouverait-on tout également irréprochable, tout pareillement admirable?
Il est bien des pages, dans Voltaire et dans Rousseau, dont la citation
serait sévère aussi pour ces illustres défunts. Comme Clemenceau l'a
fortement dit pour les hommes de la Révolution, rien n'étant parfait ni
absolu dans l'histoire des sociétés comme dans la vie des individus, la
Patrie reconnaissante doit accepter et honorer ses grands hommes, en bloc.
Paris, 1908.
ACHEVÉ D'IMPRIMER
le dix novembre mil neuf cent huit
PAR BLAIS ET ROY À POITIERS
pour le MERCURE DE FRANCE.