L'existence d'Émile Zola a été, en somme, douce et heureuse, sauf la
déchirure de l'affaire Dreyfus, et les années de pauvreté du début.
Notre auteur a supporté allègrement les privations et les inquiétudes de
l'apprentissage littéraire; au cours de l'affaire tourmentée, il s'est
montré très calme, très maître de soi, il a même dû ressentir alors des
émotions fortes, au charme âpre, quelque chose de la volonté de Napoléon
impassible, au milieu du carnage d'Eylau.
Il n'a pas été écrasé par des deuils affreux et imprévus: la perte
affligeante de sa bonne mère est survenue à une époque normale. Il n'a pas
été secoué par de grandes crises de cœur. L'amour physique, qui le
préoccupait surtout, lui a été favorable, même dans ses dernières années.
L'argent, dès la trentième année, lui est venu. Il était, ce qui est le
cas de nombre d'auteurs, toujours anxieux, douteur, et mécontent des
œuvres qu'il avait patiemment préparées et laborieusement achevées, mais
cela durait peu. Il a été de bonne heure reconnu chef de groupe, puis
d'école, ce qui lui plaisait, bien qu'il n'en convînt pas. Les adulations
l'ont, durant toute sa vie, escorté. Il a été aussi accueilli avec des
huées et des injures, mais cela fait contraste, et constitue l'agréable
symphonie de la célébrité. L'affaire Dreyfus lui a donné la sensation,
inconnue jusqu'alors, de la popularité, de la foule, de la lutte sur la
place publique, qu'il semblait, par ses œuvres, par sa vie de cénobite,
par son défaut d'expérience de la tribune, par son éloignement des
candidatures et des comités politiques, destiné à toujours ignorer. Enfin,
il a été favorisé surtout parce qu'il a passionnément aimé le travail.
L'homme n'est heureux que par la passion, même quand il en souffre. Comme
la discipline, le jeûne et les pénitences, pour l'ascète fanatique, ce fut
sa grande, peut-être son unique joie, ce travail, qu'il abordait avec
une sorte de frisson religieux, et pendant lequel, comme un prêtre très
croyant, à l'autel, il officiait, il communiait, il s'absorbait dans une
béatitude infinie.
Aussi, toujours comme l'homme de Dieu, qui ne manque en toute circonstance
d'invoquer, de bénir et de glorifier la divinité qu'il sert, il a saisi
toute occasion de célébrer les louanges du Travail. L'un de ces hymnes
de reconnaissance les plus éclatants est contenu dans le discours qu'il
prononça, le samedi 23 mai 1893, à l'Association des Étudiants de Paris,
dont il présidait la fête.
Après le compliment de rigueur à la Jeunesse, il salua la Science et la
définit:
La Science, dit-il fortement, aurait donc promis le bonheur, et
aboutirait à la faillite? (C'était à l'époque où Brunetière avait
lancé son fameux blasphème de la banqueroute de la science). Non!
ripostait Zola avec conviction et avec justesse, la science a-t-elle
promis le bonheur? Je ne le crois pas. Elle a promis, la vérité!
Et comme on avait parlé du bonheur de se reposer dans la certitude d'une
foi, avec l'impétuosité d'un apôtre convertissant, prêchant un évangile
nouveau, il lança ce magnifique appel au Travail, comparable au divin
appel de Renan à la Beauté, dans la prière sur l'Acropole:
Et alors pourquoi ne serions-nous pas modestes, pourquoi
n'accomplirions-nous pas la tâche individuelle que chacun de nous
vient remplir, sans nous révolter, sans céder à l'orgueil du Moi, qui
ne veut pas rentrer dans le rang? Dès qu'on a accepté cette tâche, et
qu'on s'en acquitte, il me semble que le calme doit se produire, même
chez les plus torturés.
C'est à ceux qui souffrent du mystère que je m'adresse fraternellement
en leur conseillant d'occuper leur existence de quelque labeur énorme,
dont il serait bon même qu'ils ne vissent pas le bout. Et le balancier
qui leur permettra de marcher droit, c'est la distraction de toutes
les heures, le grain jeté en terre, et, en face, le pain quotidien
dans la satisfaction du devoir accompli.
Sans doute cela ne résout aucun des problèmes métaphysiques. Il n'y a
là qu'un moyen empirique de vivre la vie d'une façon honnête, et à peu
près tranquille; mais n'est-ce donc rien que de se donner une bonne
santé morale et physique, et d'échapper aux dangers du rêve en
résolvant le plus de travail possible sur cette terre!
Je me suis toujours méfié de la chimère, je l'avoue. Rien n'est moins
sain pour les peuples que de rester dans la légende, et de croire
qu'il suffit de rêver la force pour être fort. Nous avons bien vu à
quoi cela mène, à quels affreux désastres.
On dit au peuple de regarder en haut, de croire à une puissance
supérieure, de s'exalter dans l'idéal. Non! non! C'est là un langage
qui, pour moi, semble impie. Le seul peuple fort est le peuple qui
travaille, car le travail donne le courage et la foi. Pour vaincre,
il est nécessaire que les arsenaux soient pleins, que l'armée soit
ensuite confiante en ses chefs, et en elle-même. Tout cela s'acquiert,
il n'y faut que du vouloir et de la méthode.
Le prochain siècle est au travail, et ne voit-on pas déjà dans le
socialisme montant s'ébaucher la loi sociale du travail pour tous, du
travail régulateur et pacificateur.
Je vais finir en vous proposant, moi aussi, une loi, en vous suppliant
d'avoir la foi au Travail. Travaillez, jeunes gens. Je sais tout ce
qu'un tel conseil semble avoir de banal. Il n'est pas de distributions
de prix où il ne tombe parmi l'indifférence des élèves, mais je vous
demande d'y réfléchir, et je me permets, moi qui n'ai été qu'un
travailleur, de vous dire tout le bienfait que j'ai retiré de la
longue besogne dont l'effort remplit ma vie entière. J'ai eu de rudes
débuts; j'ai connu la misère et la désespérance. Plus tard j'ai vécu
dans la lutte; j'y vis encore, discuté, nié, abreuvé d'outrages. Eh
bien! je n'ai eu qu'une foi et qu'une force, le travail. Ce qui m'a
soutenu, c'est l'immense labeur que je m'étais imposé. En face de moi,
j'avais toujours le but vers lequel je marchais, et cela suffisait
à me remettre debout, à me donner le courage de marcher quand même,
lorsque la vie mauvaise m'avait abattu.
Le travail dont je parle, c'est le travail réglé, la tâche
quotidienne, et le devoir qu'on s'est fait d'avancer d'un pas chaque
jour dans son œuvre. Que de fois, le matin, je me suis assis à ma
table, la tête perdue, la bouche amère, torturé par quelques grandes
douleurs physiques ou morales, et chaque fois, malgré les révoltes de
ma souffrance, après les premières minutes d'agonie, ma tâche m'a été
un soulagement et un réconfort.
Toujours je suis sorti consolé de ma besogne quotidienne, le cœur
brisé peut-être, mais debout encore. Le travail, Messieurs, mais
songez donc qu'il est l'unique loi du monde, le grand régulateur;
la vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'être. Nous
n'apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et
disparaître!
On ne peut définir la vie autrement que par ce mouvement de
communications qu'elle reçoit et qu'elle lègue.
On remarquera la déclaration patriotique contenue dans ce passage du
beau discours de Zola. À rapprocher de ce qui a été dit plus haut dans
l'analyse de _la Débâcle_. À noter aussi que, dans les trois Évangiles
même dans _Vérité_, dont le sujet est l'affaire Dreyfus transposée, il
n'y a pas une phrase, pas un mot, qui puissent passer pour une négation
du sentiment patriotique, même pas un dédain envers l'armée, pas une
flatterie aux anti-militaristes.
Zola a renouvelé son hommage au Travail à une fête de félibres, donnée à
Sceaux, en invoquant la gaieté, qui est la force de la vie.
La gaieté, c'est l'allègement de tout l'être, c'est l'esprit clair,
la main prompte, le courage aisé, la besogne facile, les heures
satisfaites, même lorsqu'elles sont mauvaises, c'est un flot qui monte
du sol nourricier, qui est la sève de tous nos actes. C'est la santé,
le don de nous-même, la vie acceptée dans l'unique joie d'être et
d'agir. Vivre, et en être heureux, il n'est pas d'autre sagesse pour
être. J'en parle, du reste, Messieurs, dans le grand regret d'un homme
qui n'a guère la réputation d'être gai. J'en parle comme un souffrant
parle de la guérison. Je voudrais ardemment que la jeunesse qui pousse
fût gaie et bien portante. Je n'aurais même que l'excuse d'avoir
beaucoup travaillé, avec la passion des forces de la vie. Oui, j'ai
aimé la vie, si noire que je l'ai peinte. Et quelles montagnes ne
soulèverait-on pas, si, avec la foi et le travail, on apportait la
gaieté!...
Cet appel à la gaieté, c'était aussi le souhait de Renan, lorsqu'il
préconisait, aux dîners celtiques, la bonne humeur, cette bienfaisante
disposition, parfois innée, mais qu'il est besoin souvent aussi d'acquérir,
et qu'il est sage de développer, d'entretenir. Ces deux fragments de
discours affirment le tempérament optimiste et confiant de ce Zola, dont
on a voulu faire un misanthrope, toujours penché vers les désespérances,
et sans cesse hanté par le spectacle du laid, par la représentation du mal.
Malgré ses sentiments d'indépendance, et ses goûts d'isolement, son
horreur des cohues, des cérémonies, des banquets, des réceptions et des
milieux mondains, malgré son dédain, peut-être moins réel qu'il ne le
prétendait, des présidences, des honneurs officiels et des dignités, Zola
accepta parfaitement d'être, à un moment donné, nommé président de cette
société des Gens de Lettres à l'écart de laquelle il s'était si longtemps
tenu. Alphonse Daudet et Ludovic Halévy y furent ses parrains. Il
s'acquitta avec sa ponctualité ordinaire de ses fonctions présidentielles.
Il entrait même si bien dans la peau du personnage, chargé de veiller
avaricieusement sur les intérêts de la société, qu'il lui arriva de
prononcer, sans sourciller, des sentences qui devaient le blesser dans
ses sentiments humanitaires, dans ses tendances vers un socialisme
éducateur et généreux. Ainsi, je dus un jour comparaître devant lui, comme
sociétaire, à la suite d'une infraction aux règlements. J'avais laissé
reproduire, par le journal _le Parti ouvrier_, un de mes articles, et
cet organe socialiste n'avait pas de traité avec les Gens de Lettres.
Je refusais de donner mon pouvoir à l'avoué de la Société, et de laisser
poursuivre ce journal en justice. Zola m'appliqua sans hésiter la pénalité
au maximum, pour les infractions de ce genre, cinq cents francs d'amende,
bien que je fusse un ami personnel de longue date, et qu'au fond il dût
approuver le cadeau que j'avais fait à ce journal populaire, et peu
millionnaire, de mes articles reproduits dans un but de propagande
républicaine. Mais il défendait strictement les intérêts financiers de
la Société qui l'avait mis à sa tête.
Il accepta pareillement, avec grande satisfaction, la Croix de la Légion
d'honneur (14 juillet 1888), puis la rosette d'officier.
Enfin, et ceci peut paraître plus surprenant, il voulut être de l'Académie,
et plusieurs fois il se présenta, sans succès, apportant à cette
tentative l'opiniâtreté qu'il mettait dans toutes ses entreprises. Il a
motivé sa résolution dans une lettre écrite au moment où les journaux
ébruitèrent la nouvelle de sa décoration, décidée par le ministre Édouard
Lockroy. Personne, dans son entourage, n'était averti; quelques-uns de
ses intimes s'étonnèrent, peut-être plus qu'il ne l'avait pensé, de cette
soumission à une récompense gouvernementale. Auprès de l'un d'eux, il s'en
excusa, en donnant ses raisons par la curieuse lettre suivante qui fait
prévoir sa candidature, lors d'une prochaine vacance académique:
Oui, mon cher ami, mandait-il en juillet 1888, j'ai accepté, après de
longues réflexions, que j'écrirai sans doute un jour, car je les crois
intéressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation
va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à
l'Académie. Si l'Académie s'offre jamais à moi comme la décoration
s'est offerte, c'est-à-dire si un groupe d'académiciens veulent voter
pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai,
simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon,
et cela ne serait d'ailleurs que le résultat logique du premier pas
que je viens de faire...
Il n'allait pas tarder à faire le second, et même une suite de faux pas
devait caractériser cette persistance à vouloir entrer à l'Institut, qui
n'eut d'égale que celle des gardiens à lui en refuser la porte.
Il précisa son désir dans une lettre adressée au rédacteur en chef du
_Figaro_, lors d'une élection où il avait Paul Bourget pour concurrent. Il
expliqua sa conduite, en même temps qu'il exprimait de nobles sentiments
de confraternité:
Paris, le 4 février 1893.
Mon cher Magnard,
Je n'entends barrer la route à personne. Rassurez-vous donc sur le
sort de Bourget, que j'aime beaucoup. Je le prie ici publiquement de
poser sa candidature au prochain fauteuil, sans s'inquiéter de moi.
Battu pour battu, il me sera doux de l'être par lui.
Mais, en vérité, pour faire de la place aux autres, il m'est
impossible de renoncer à toute une ligne de conduite que je crois
digne, et que d'ailleurs les faits m'imposent.
Ma situation est simple.
Du moment qu'il y a une Académie en France, je dois en être. Je me
suis présenté, et je ne puis pas reconnaître que j'ai tort de l'avoir
fait. Tant que je me présente, je ne suis pas battu. C'est pourquoi je
me présenterai toujours.
Quant aux quelques amis littéraires, que je suis heureux et fier de
posséder à l'Académie, et que je gêne, dites-vous, ils sauront garder
toute la liberté de leur conscience, j'en suis convaincu. Je ne leur
ai jamais rien demandé, et la première chose que je leur demanderai
sera de voter pour Bourget, le jour où il se présentera.
Cordialement à vous.
Il apporta, dans cette poursuite d'un siège académique, un acharnement,
qui suscita sans doute des résistances sérieuses, plus tenaces qu'on
aurait dû s'y attendre. D'ordinaire, l'Académie, après un stage plus ou
moins prolongé, finit par s'amadouer et accorde à la persévérance, qui est
pour elle le plus flatteur des hommages, ce qu'elle avait cru tout d'abord
devoir refuser à l'impatience, à la présomption, et même au talent trop
sûr de lui-même. Ce fut comme un duel. Zola finit, son insistance étant
devenue agressive, par décourager plusieurs des académiciens qui le
soutenaient. Il perdait des voix à chaque candidature nouvelle. Un jour,
il y avait trois fauteuils vacants. Zola hardiment se porta à tous. Il
subit un échec triple. Il persista dans son intention de braver de nouveau
l'hostilité de l'Illustre Compagnie. Voici la déclaration nette et franche
qu'il publia après ce retentissant insuccès:
Je savais que je ne serais pas élu. Que ferai-je maintenant? La
question ne se pose pas pour moi, ou plutôt elle est résolue d'avance.
Tout à l'heure j'écrirai au secrétaire perpétuel de l'Académie
française que je reste candidat au fauteuil d'Ernest Renan, et que je
pose ma candidature au fauteuil de John Lemoinne.
Je reste candidat, et je serai candidat toujours. De mon lit de mort,
s'il y avait alors une vacance à l'Académie, j'enverrais encore une
lettre de candidature. Vous savez, en effet, quelle est la position
que j'ai prise. _Je considère que puisqu'il y a une Académie je dois
en être_. C'est pour cela que je me suis présenté. Que l'on m'approuve
ou que l'on me blâme, il n'en reste pas moins ce fait: j'ai engagé la
lutte. L'ayant engagée, je ne puis pas être battu. Or, me retirer
serait reconnaître ma défaite. Voilà pourquoi je ne me retirerai pas.
L'Académie sera donc officiellement avisée de ma candidature toutes
les fois qu'elle aura à remplacer un de ses membres.
Zola avait contre lui des préventions et des coalitions. On lui reprochait
d'abord la crudité de certains passages de ses livres, l'argot de
_l'Assommoir_, la Mouquette montrait trop sa lune dans _Germinal_. Ce
n'était pas toutefois une cause absolue d'exclusion. L'Académie avait eu
dans son sein des auteurs qui ne reculaient pas devant le terme propre,
lequel est d'ailleurs presque toujours le contraire. S'il eût vécu, Zola
aurait triomphé certainement de cette répugnance. Est-ce que l'Académie ne
vient pas de recevoir, et très justement, le poète puissant et le
talentueux auteur qu'est Jean Richepin? Cependant, _la Chanson des Gueux_
contient des sonorités et des verdeurs dont Zola n'eut pas le monopole.
_La Débâcle_ et la fausse interprétation donnée à ce livre, où l'on a
voulu voir un dénigrement de l'armée, et un mépris de la valeur française,
qui n'étaient pas un instant en cause, valurent à l'auteur des animosités
invincibles. Ses attaques littéraires, ses succès, l'ostentation avec
laquelle il énumérait les tirages de ses livres lui avaient attiré des
jalousies d'auteurs aux éditions moins multipliées. Son peu de respect
religieux, le nom de Jésus-Christ donné assez maladroitement à son rustre
venteux ne furent pas sans lui nuire. Enfin, parmi les causes de ses
insuccès répétés, le perpétuel candidat, faisant son examen de conscience
et se remémorant ses dédains d'antan, aurait pu comprendre cette phrase
fâcheuse écrite dans _les Romanciers naturalistes_, étude sur Balzac:
Pourtant la gloriole pousse encore nos écrivains à se parer d'elle
(l'Académie) comme on se pare d'un ruban. Elle n'est plus qu'une
vanité. Elle croulera le jour où tous les esprits virils refuseront
d'entrer dans une compagnie dont Molière et Balzac n'ont pas fait
partie...
Un sage dicton veut qu'on ne crie jamais, à portée d'une source:
«Fontaine, je ne boirai pas de ton eau!» car la soif peut venir, et c'est
un engagement téméraire et regrettable quand on ne veut pas le tenir par
la suite, surtout quand c'est la fontaine elle-même qui dispose de son eau,
ne laissant se désaltérer que ceux qui lui conviennent.
Zola eut aussi un instant l'idée d'être candidat aux élections
législatives. On lui offrit un siège dans le cinquième arrondissement
de Paris, circonscription de M. de Lanessan, devenue vacante par sa
nomination en Indochine, et il fut sur le point d'accepter. Il hésita
cependant. On chercha à l'entraîner. Il finit par décliner l'offre, en
ajoutant qu'il avait beaucoup de besogne en cours, et qu'il ne se sentait
point alors de taille à faire un député. Il réservait toutefois l'avenir,
en disant que plus tard, si on lui offrait un siège de Sénateur, il serait
probablement disposé à l'accepter. A défaut de l'Académie, aujourd'hui la
Chambre et le Sénat lui fussent devenus d'un accès facile. Mais la mort
n'a pas permis que ces ambitions avouables et justifiées fussent
satisfaites.
Les goûts, les plaisirs, les manies de Zola ne prêtent guère à l'anecdote
et à la curiosité. On sait qu'il fuyait le monde, qu'il n'allait au
théâtre que professionnellement, et qu'en somme il a toute sa vie eu les
habitudes et le train de vie d'un bourgeois. Il était assez gros mangeur.
Il se mit cependant au régime sec, très rude à soutenir, lorsque, avec sa
force de volonté coutumière, il entreprit de combattre l'obésité. Il n'eut
aucune aventure galante intéressante. On ne lui connut que sa liaison
rappelant les amours des patriarches. Il était casanier en tout. Il aimait
beaucoup les animaux. Durant son séjour à Londres, il visita avec émotion,
et ce fut le monument qui peut-être l'intéressa la plus, le cimetière des
chiens aménagé et entretenu par la duchesse d'York.
Il aimait beaucoup les chiens. Il écrivait à Henry Céard, de Médan, le 5
juin 1889:
... J'ai toutes les peines du monde à avoir l'âme calme. Mon pauvre
petit Fanfan est mort, dimanche, à la suite d'une crise affreuse.
Depuis six mois, je le faisais manger et boire, et je le soignais
comme un enfant. Ce n'était qu'un chien, et sa mort m'a bouleversé.
J'en suis resté tout frissonnant...
Il éprouva une douleur vive, quand il perdit, étant en exil, un petit
chien qu'il aimait, Perlinpinpin, mort du désespoir de ne plus revoir son
maître.
Il écrivit, à ce propos, à Mlle Adrienne Neyrat, directrice du journal
_l'Ami des Bêtes_, la touchante lettre suivante:
Mademoiselle,
Je vous envoie toute ma sympathie pour l'œuvre de tendresse que vous
avez entreprise, en faveur de nos petites sœurs, les bêtes.
Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire
qu'une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables
que je viens de passer, a été celle où j'ai appris la mort brusque,
loin de moi, du petit compagnon fidèle qui, pendant neuf ans, ne
m'avait pas quitté.
Le soir où je dus partir pour l'exil, je ne rentrai pas chez moi,
et je ne puis même pas me souvenir si, le matin, en sortant, j'avais
pris mon petit chien dans mes bras, pour le baiser comme à l'habitude.
Lui ai-je dit adieu? Cela n'est pas certain. J'en avais gardé la
tristesse. Ma femme m'écrivait qu'il me cherchait partout, qu'il
perdait de sa joie, qu'il la suivait pas à pas, d'un air de détresse
infinie.
Et il est mort en coup de foudre.
Il m'a semblé que mon départ l'avait tué; j'en ai pleuré comme un
enfant, j'en suis resté frissonnant d'angoisse, à ce point qu'il m'est
impossible encore de songer à lui, sans en être ému aux larmes. Quand
je suis revenu, tout un coin de la maison m'a paru vide. Et, de mes
sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a été un des plus
durs.
Ces choses sont ridicules, je le sais, et si je vous conte cette
histoire, Mademoiselle, c'est que je suis sûr de trouver en vous une
âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop.
Fraternellement,