DERNIÈRES ANNÉES D'ÉMILE ZOLA.--SA MORT.--LE PANTHÉON (1902)

L'existence d'Émile Zola a été, en somme, douce et heureuse, sauf la

déchirure de l'affaire Dreyfus, et les années de pauvreté du début.

Notre auteur a supporté allègrement les privations et les inquiétudes de

l'apprentissage littéraire; au cours de l'affaire tourmentée, il s'est

montré très calme, très maître de soi, il a même dû ressentir alors des

émotions fortes, au charme âpre, quelque chose de la volonté de Napoléon

impassible, au milieu du carnage d'Eylau.

Il n'a pas été écrasé par des deuils affreux et imprévus: la perte

affligeante de sa bonne mère est survenue à une époque normale. Il n'a pas

été secoué par de grandes crises de cœur. L'amour physique, qui le

préoccupait surtout, lui a été favorable, même dans ses dernières années.

L'argent, dès la trentième année, lui est venu. Il était, ce qui est le

cas de nombre d'auteurs, toujours anxieux, douteur, et mécontent des

œuvres qu'il avait patiemment préparées et laborieusement achevées, mais

cela durait peu. Il a été de bonne heure reconnu chef de groupe, puis

d'école, ce qui lui plaisait, bien qu'il n'en convînt pas. Les adulations

l'ont, durant toute sa vie, escorté. Il a été aussi accueilli avec des

huées et des injures, mais cela fait contraste, et constitue l'agréable

symphonie de la célébrité. L'affaire Dreyfus lui a donné la sensation,

inconnue jusqu'alors, de la popularité, de la foule, de la lutte sur la

place publique, qu'il semblait, par ses œuvres, par sa vie de cénobite,

par son défaut d'expérience de la tribune, par son éloignement des

candidatures et des comités politiques, destiné à toujours ignorer. Enfin,

il a été favorisé surtout parce qu'il a passionnément aimé le travail.

L'homme n'est heureux que par la passion, même quand il en souffre. Comme

la discipline, le jeûne et les pénitences, pour l'ascète fanatique, ce fut

sa grande, peut-être son unique joie, ce travail, qu'il abordait avec

une sorte de frisson religieux, et pendant lequel, comme un prêtre très

croyant, à l'autel, il officiait, il communiait, il s'absorbait dans une

béatitude infinie.

Aussi, toujours comme l'homme de Dieu, qui ne manque en toute circonstance

d'invoquer, de bénir et de glorifier la divinité qu'il sert, il a saisi

toute occasion de célébrer les louanges du Travail. L'un de ces hymnes

de reconnaissance les plus éclatants est contenu dans le discours qu'il

prononça, le samedi 23 mai 1893, à l'Association des Étudiants de Paris,

dont il présidait la fête.

Après le compliment de rigueur à la Jeunesse, il salua la Science et la

définit:

La Science, dit-il fortement, aurait donc promis le bonheur, et

aboutirait à la faillite? (C'était à l'époque où Brunetière avait

lancé son fameux blasphème de la banqueroute de la science). Non!

ripostait Zola avec conviction et avec justesse, la science a-t-elle

promis le bonheur? Je ne le crois pas. Elle a promis, la vérité!

Et comme on avait parlé du bonheur de se reposer dans la certitude d'une

foi, avec l'impétuosité d'un apôtre convertissant, prêchant un évangile

nouveau, il lança ce magnifique appel au Travail, comparable au divin

appel de Renan à la Beauté, dans la prière sur l'Acropole:

Et alors pourquoi ne serions-nous pas modestes, pourquoi

n'accomplirions-nous pas la tâche individuelle que chacun de nous

vient remplir, sans nous révolter, sans céder à l'orgueil du Moi, qui

ne veut pas rentrer dans le rang? Dès qu'on a accepté cette tâche, et

qu'on s'en acquitte, il me semble que le calme doit se produire, même

chez les plus torturés.

C'est à ceux qui souffrent du mystère que je m'adresse fraternellement

en leur conseillant d'occuper leur existence de quelque labeur énorme,

dont il serait bon même qu'ils ne vissent pas le bout. Et le balancier

qui leur permettra de marcher droit, c'est la distraction de toutes

les heures, le grain jeté en terre, et, en face, le pain quotidien

dans la satisfaction du devoir accompli.

Sans doute cela ne résout aucun des problèmes métaphysiques. Il n'y a

là qu'un moyen empirique de vivre la vie d'une façon honnête, et à peu

près tranquille; mais n'est-ce donc rien que de se donner une bonne

santé morale et physique, et d'échapper aux dangers du rêve en

résolvant le plus de travail possible sur cette terre!

Je me suis toujours méfié de la chimère, je l'avoue. Rien n'est moins

sain pour les peuples que de rester dans la légende, et de croire

qu'il suffit de rêver la force pour être fort. Nous avons bien vu à

quoi cela mène, à quels affreux désastres.

On dit au peuple de regarder en haut, de croire à une puissance

supérieure, de s'exalter dans l'idéal. Non! non! C'est là un langage

qui, pour moi, semble impie. Le seul peuple fort est le peuple qui

travaille, car le travail donne le courage et la foi. Pour vaincre,

il est nécessaire que les arsenaux soient pleins, que l'armée soit

ensuite confiante en ses chefs, et en elle-même. Tout cela s'acquiert,

il n'y faut que du vouloir et de la méthode.

Le prochain siècle est au travail, et ne voit-on pas déjà dans le

socialisme montant s'ébaucher la loi sociale du travail pour tous, du

travail régulateur et pacificateur.

Je vais finir en vous proposant, moi aussi, une loi, en vous suppliant

d'avoir la foi au Travail. Travaillez, jeunes gens. Je sais tout ce

qu'un tel conseil semble avoir de banal. Il n'est pas de distributions

de prix où il ne tombe parmi l'indifférence des élèves, mais je vous

demande d'y réfléchir, et je me permets, moi qui n'ai été qu'un

travailleur, de vous dire tout le bienfait que j'ai retiré de la

longue besogne dont l'effort remplit ma vie entière. J'ai eu de rudes

débuts; j'ai connu la misère et la désespérance. Plus tard j'ai vécu

dans la lutte; j'y vis encore, discuté, nié, abreuvé d'outrages. Eh

bien! je n'ai eu qu'une foi et qu'une force, le travail. Ce qui m'a

soutenu, c'est l'immense labeur que je m'étais imposé. En face de moi,

j'avais toujours le but vers lequel je marchais, et cela suffisait

à me remettre debout, à me donner le courage de marcher quand même,

lorsque la vie mauvaise m'avait abattu.

Le travail dont je parle, c'est le travail réglé, la tâche

quotidienne, et le devoir qu'on s'est fait d'avancer d'un pas chaque

jour dans son œuvre. Que de fois, le matin, je me suis assis à ma

table, la tête perdue, la bouche amère, torturé par quelques grandes

douleurs physiques ou morales, et chaque fois, malgré les révoltes de

ma souffrance, après les premières minutes d'agonie, ma tâche m'a été

un soulagement et un réconfort.

Toujours je suis sorti consolé de ma besogne quotidienne, le cœur

brisé peut-être, mais debout encore. Le travail, Messieurs, mais

songez donc qu'il est l'unique loi du monde, le grand régulateur;

la vie n'a pas d'autre sens, pas d'autre raison d'être. Nous

n'apparaissons chacun que pour donner notre somme de labeur et

disparaître!

On ne peut définir la vie autrement que par ce mouvement de

communications qu'elle reçoit et qu'elle lègue.

On remarquera la déclaration patriotique contenue dans ce passage du

beau discours de Zola. À rapprocher de ce qui a été dit plus haut dans

l'analyse de _la Débâcle_. À noter aussi que, dans les trois Évangiles

même dans _Vérité_, dont le sujet est l'affaire Dreyfus transposée, il

n'y a pas une phrase, pas un mot, qui puissent passer pour une négation

du sentiment patriotique, même pas un dédain envers l'armée, pas une

flatterie aux anti-militaristes.

Zola a renouvelé son hommage au Travail à une fête de félibres, donnée à

Sceaux, en invoquant la gaieté, qui est la force de la vie.

La gaieté, c'est l'allègement de tout l'être, c'est l'esprit clair,

la main prompte, le courage aisé, la besogne facile, les heures

satisfaites, même lorsqu'elles sont mauvaises, c'est un flot qui monte

du sol nourricier, qui est la sève de tous nos actes. C'est la santé,

le don de nous-même, la vie acceptée dans l'unique joie d'être et

d'agir. Vivre, et en être heureux, il n'est pas d'autre sagesse pour

être. J'en parle, du reste, Messieurs, dans le grand regret d'un homme

qui n'a guère la réputation d'être gai. J'en parle comme un souffrant

parle de la guérison. Je voudrais ardemment que la jeunesse qui pousse

fût gaie et bien portante. Je n'aurais même que l'excuse d'avoir

beaucoup travaillé, avec la passion des forces de la vie. Oui, j'ai

aimé la vie, si noire que je l'ai peinte. Et quelles montagnes ne

soulèverait-on pas, si, avec la foi et le travail, on apportait la

gaieté!...

Cet appel à la gaieté, c'était aussi le souhait de Renan, lorsqu'il

préconisait, aux dîners celtiques, la bonne humeur, cette bienfaisante

disposition, parfois innée, mais qu'il est besoin souvent aussi d'acquérir,

et qu'il est sage de développer, d'entretenir. Ces deux fragments de

discours affirment le tempérament optimiste et confiant de ce Zola, dont

on a voulu faire un misanthrope, toujours penché vers les désespérances,

et sans cesse hanté par le spectacle du laid, par la représentation du mal.

Malgré ses sentiments d'indépendance, et ses goûts d'isolement, son

horreur des cohues, des cérémonies, des banquets, des réceptions et des

milieux mondains, malgré son dédain, peut-être moins réel qu'il ne le

prétendait, des présidences, des honneurs officiels et des dignités, Zola

accepta parfaitement d'être, à un moment donné, nommé président de cette

société des Gens de Lettres à l'écart de laquelle il s'était si longtemps

tenu. Alphonse Daudet et Ludovic Halévy y furent ses parrains. Il

s'acquitta avec sa ponctualité ordinaire de ses fonctions présidentielles.

Il entrait même si bien dans la peau du personnage, chargé de veiller

avaricieusement sur les intérêts de la société, qu'il lui arriva de

prononcer, sans sourciller, des sentences qui devaient le blesser dans

ses sentiments humanitaires, dans ses tendances vers un socialisme

éducateur et généreux. Ainsi, je dus un jour comparaître devant lui, comme

sociétaire, à la suite d'une infraction aux règlements. J'avais laissé

reproduire, par le journal _le Parti ouvrier_, un de mes articles, et

cet organe socialiste n'avait pas de traité avec les Gens de Lettres.

Je refusais de donner mon pouvoir à l'avoué de la Société, et de laisser

poursuivre ce journal en justice. Zola m'appliqua sans hésiter la pénalité

au maximum, pour les infractions de ce genre, cinq cents francs d'amende,

bien que je fusse un ami personnel de longue date, et qu'au fond il dût

approuver le cadeau que j'avais fait à ce journal populaire, et peu

millionnaire, de mes articles reproduits dans un but de propagande

républicaine. Mais il défendait strictement les intérêts financiers de

la Société qui l'avait mis à sa tête.

Il accepta pareillement, avec grande satisfaction, la Croix de la Légion

d'honneur (14 juillet 1888), puis la rosette d'officier.

Enfin, et ceci peut paraître plus surprenant, il voulut être de l'Académie,

et plusieurs fois il se présenta, sans succès, apportant à cette

tentative l'opiniâtreté qu'il mettait dans toutes ses entreprises. Il a

motivé sa résolution dans une lettre écrite au moment où les journaux

ébruitèrent la nouvelle de sa décoration, décidée par le ministre Édouard

Lockroy. Personne, dans son entourage, n'était averti; quelques-uns de

ses intimes s'étonnèrent, peut-être plus qu'il ne l'avait pensé, de cette

soumission à une récompense gouvernementale. Auprès de l'un d'eux, il s'en

excusa, en donnant ses raisons par la curieuse lettre suivante qui fait

prévoir sa candidature, lors d'une prochaine vacance académique:

Oui, mon cher ami, mandait-il en juillet 1888, j'ai accepté, après de

longues réflexions, que j'écrirai sans doute un jour, car je les crois

intéressantes pour le petit peuple des lettres, et cette acceptation

va plus loin que la croix, elle va à toutes les récompenses, jusqu'à

l'Académie. Si l'Académie s'offre jamais à moi comme la décoration

s'est offerte, c'est-à-dire si un groupe d'académiciens veulent voter

pour moi et me demandent de poser ma candidature, je la poserai,

simplement, en dehors de tout métier de candidat. Je crois cela bon,

et cela ne serait d'ailleurs que le résultat logique du premier pas

que je viens de faire...

Il n'allait pas tarder à faire le second, et même une suite de faux pas

devait caractériser cette persistance à vouloir entrer à l'Institut, qui

n'eut d'égale que celle des gardiens à lui en refuser la porte.

Il précisa son désir dans une lettre adressée au rédacteur en chef du

_Figaro_, lors d'une élection où il avait Paul Bourget pour concurrent. Il

expliqua sa conduite, en même temps qu'il exprimait de nobles sentiments

de confraternité:

Paris, le 4 février 1893.

Mon cher Magnard,

Je n'entends barrer la route à personne. Rassurez-vous donc sur le

sort de Bourget, que j'aime beaucoup. Je le prie ici publiquement de

poser sa candidature au prochain fauteuil, sans s'inquiéter de moi.

Battu pour battu, il me sera doux de l'être par lui.

Mais, en vérité, pour faire de la place aux autres, il m'est

impossible de renoncer à toute une ligne de conduite que je crois

digne, et que d'ailleurs les faits m'imposent.

Ma situation est simple.

Du moment qu'il y a une Académie en France, je dois en être. Je me

suis présenté, et je ne puis pas reconnaître que j'ai tort de l'avoir

fait. Tant que je me présente, je ne suis pas battu. C'est pourquoi je

me présenterai toujours.

Quant aux quelques amis littéraires, que je suis heureux et fier de

posséder à l'Académie, et que je gêne, dites-vous, ils sauront garder

toute la liberté de leur conscience, j'en suis convaincu. Je ne leur

ai jamais rien demandé, et la première chose que je leur demanderai

sera de voter pour Bourget, le jour où il se présentera.

Cordialement à vous.

Il apporta, dans cette poursuite d'un siège académique, un acharnement,

qui suscita sans doute des résistances sérieuses, plus tenaces qu'on

aurait dû s'y attendre. D'ordinaire, l'Académie, après un stage plus ou

moins prolongé, finit par s'amadouer et accorde à la persévérance, qui est

pour elle le plus flatteur des hommages, ce qu'elle avait cru tout d'abord

devoir refuser à l'impatience, à la présomption, et même au talent trop

sûr de lui-même. Ce fut comme un duel. Zola finit, son insistance étant

devenue agressive, par décourager plusieurs des académiciens qui le

soutenaient. Il perdait des voix à chaque candidature nouvelle. Un jour,

il y avait trois fauteuils vacants. Zola hardiment se porta à tous. Il

subit un échec triple. Il persista dans son intention de braver de nouveau

l'hostilité de l'Illustre Compagnie. Voici la déclaration nette et franche

qu'il publia après ce retentissant insuccès:

Je savais que je ne serais pas élu. Que ferai-je maintenant? La

question ne se pose pas pour moi, ou plutôt elle est résolue d'avance.

Tout à l'heure j'écrirai au secrétaire perpétuel de l'Académie

française que je reste candidat au fauteuil d'Ernest Renan, et que je

pose ma candidature au fauteuil de John Lemoinne.

Je reste candidat, et je serai candidat toujours. De mon lit de mort,

s'il y avait alors une vacance à l'Académie, j'enverrais encore une

lettre de candidature. Vous savez, en effet, quelle est la position

que j'ai prise. _Je considère que puisqu'il y a une Académie je dois

en être_. C'est pour cela que je me suis présenté. Que l'on m'approuve

ou que l'on me blâme, il n'en reste pas moins ce fait: j'ai engagé la

lutte. L'ayant engagée, je ne puis pas être battu. Or, me retirer

serait reconnaître ma défaite. Voilà pourquoi je ne me retirerai pas.

L'Académie sera donc officiellement avisée de ma candidature toutes

les fois qu'elle aura à remplacer un de ses membres.

Zola avait contre lui des préventions et des coalitions. On lui reprochait

d'abord la crudité de certains passages de ses livres, l'argot de

_l'Assommoir_, la Mouquette montrait trop sa lune dans _Germinal_. Ce

n'était pas toutefois une cause absolue d'exclusion. L'Académie avait eu

dans son sein des auteurs qui ne reculaient pas devant le terme propre,

lequel est d'ailleurs presque toujours le contraire. S'il eût vécu, Zola

aurait triomphé certainement de cette répugnance. Est-ce que l'Académie ne

vient pas de recevoir, et très justement, le poète puissant et le

talentueux auteur qu'est Jean Richepin? Cependant, _la Chanson des Gueux_

contient des sonorités et des verdeurs dont Zola n'eut pas le monopole.

_La Débâcle_ et la fausse interprétation donnée à ce livre, où l'on a

voulu voir un dénigrement de l'armée, et un mépris de la valeur française,

qui n'étaient pas un instant en cause, valurent à l'auteur des animosités

invincibles. Ses attaques littéraires, ses succès, l'ostentation avec

laquelle il énumérait les tirages de ses livres lui avaient attiré des

jalousies d'auteurs aux éditions moins multipliées. Son peu de respect

religieux, le nom de Jésus-Christ donné assez maladroitement à son rustre

venteux ne furent pas sans lui nuire. Enfin, parmi les causes de ses

insuccès répétés, le perpétuel candidat, faisant son examen de conscience

et se remémorant ses dédains d'antan, aurait pu comprendre cette phrase

fâcheuse écrite dans _les Romanciers naturalistes_, étude sur Balzac:

Pourtant la gloriole pousse encore nos écrivains à se parer d'elle

(l'Académie) comme on se pare d'un ruban. Elle n'est plus qu'une

vanité. Elle croulera le jour où tous les esprits virils refuseront

d'entrer dans une compagnie dont Molière et Balzac n'ont pas fait

partie...

Un sage dicton veut qu'on ne crie jamais, à portée d'une source:

«Fontaine, je ne boirai pas de ton eau!» car la soif peut venir, et c'est

un engagement téméraire et regrettable quand on ne veut pas le tenir par

la suite, surtout quand c'est la fontaine elle-même qui dispose de son eau,

ne laissant se désaltérer que ceux qui lui conviennent.

Zola eut aussi un instant l'idée d'être candidat aux élections

législatives. On lui offrit un siège dans le cinquième arrondissement

de Paris, circonscription de M. de Lanessan, devenue vacante par sa

nomination en Indochine, et il fut sur le point d'accepter. Il hésita

cependant. On chercha à l'entraîner. Il finit par décliner l'offre, en

ajoutant qu'il avait beaucoup de besogne en cours, et qu'il ne se sentait

point alors de taille à faire un député. Il réservait toutefois l'avenir,

en disant que plus tard, si on lui offrait un siège de Sénateur, il serait

probablement disposé à l'accepter. A défaut de l'Académie, aujourd'hui la

Chambre et le Sénat lui fussent devenus d'un accès facile. Mais la mort

n'a pas permis que ces ambitions avouables et justifiées fussent

satisfaites.

Les goûts, les plaisirs, les manies de Zola ne prêtent guère à l'anecdote

et à la curiosité. On sait qu'il fuyait le monde, qu'il n'allait au

théâtre que professionnellement, et qu'en somme il a toute sa vie eu les

habitudes et le train de vie d'un bourgeois. Il était assez gros mangeur.

Il se mit cependant au régime sec, très rude à soutenir, lorsque, avec sa

force de volonté coutumière, il entreprit de combattre l'obésité. Il n'eut

aucune aventure galante intéressante. On ne lui connut que sa liaison

rappelant les amours des patriarches. Il était casanier en tout. Il aimait

beaucoup les animaux. Durant son séjour à Londres, il visita avec émotion,

et ce fut le monument qui peut-être l'intéressa la plus, le cimetière des

chiens aménagé et entretenu par la duchesse d'York.

Il aimait beaucoup les chiens. Il écrivait à Henry Céard, de Médan, le 5

juin 1889:

... J'ai toutes les peines du monde à avoir l'âme calme. Mon pauvre

petit Fanfan est mort, dimanche, à la suite d'une crise affreuse.

Depuis six mois, je le faisais manger et boire, et je le soignais

comme un enfant. Ce n'était qu'un chien, et sa mort m'a bouleversé.

J'en suis resté tout frissonnant...

Il éprouva une douleur vive, quand il perdit, étant en exil, un petit

chien qu'il aimait, Perlinpinpin, mort du désespoir de ne plus revoir son

maître.

Il écrivit, à ce propos, à Mlle Adrienne Neyrat, directrice du journal

_l'Ami des Bêtes_, la touchante lettre suivante:

Mademoiselle,

Je vous envoie toute ma sympathie pour l'œuvre de tendresse que vous

avez entreprise, en faveur de nos petites sœurs, les bêtes.

Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire

qu'une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables

que je viens de passer, a été celle où j'ai appris la mort brusque,

loin de moi, du petit compagnon fidèle qui, pendant neuf ans, ne

m'avait pas quitté.

Le soir où je dus partir pour l'exil, je ne rentrai pas chez moi,

et je ne puis même pas me souvenir si, le matin, en sortant, j'avais

pris mon petit chien dans mes bras, pour le baiser comme à l'habitude.

Lui ai-je dit adieu? Cela n'est pas certain. J'en avais gardé la

tristesse. Ma femme m'écrivait qu'il me cherchait partout, qu'il

perdait de sa joie, qu'il la suivait pas à pas, d'un air de détresse

infinie.

Et il est mort en coup de foudre.

Il m'a semblé que mon départ l'avait tué; j'en ai pleuré comme un

enfant, j'en suis resté frissonnant d'angoisse, à ce point qu'il m'est

impossible encore de songer à lui, sans en être ému aux larmes. Quand

je suis revenu, tout un coin de la maison m'a paru vide. Et, de mes

sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a été un des plus

durs.

Ces choses sont ridicules, je le sais, et si je vous conte cette

histoire, Mademoiselle, c'est que je suis sûr de trouver en vous une

âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop.

Fraternellement,

Emile Zola, Sa Vie—Son Oeuvre · 第 27 / 30 题