M. Jules Claretie, pourtant classé parmi les bénins, lançait cet anathème:

Une odeur de bestialité se dégage de toutes ses œuvres. Ses livres

sentent la boue. C'est du priapisme morbide...

Le grand critique du _Temps_, M. Edmond Schérer, écrivait doctoralement:

On assure que Louis XIV aimait l'odeur des commodités; M. Zola,

lui aussi, se plaît aux choses qui ne sentent pas bon...

Pour M. Louis Ulbach, oublieux de la publication, dans sa _Cloche_, de _la

Curée_, et dont Zola avait été le rédacteur parlementaire, la littérature

de l'auteur de _l'Assommoir_ était «putride».

M. Maxime Gaucher, dans la _Revue politique et littéraire_, se contentait

de raconter et d'interpréter une anecdote enfantine, qu'il attribuait,

d'après Paul Alexis, à l'auteur de _l'Assommoir_.

Émile Zola, disait-il, avait, dans son enfance, de la difficulté

à articuler certaines consonnes. Ainsi, par exemple, au lieu de

Saucisson, il disait Tautisson. Un jour, pourtant, vers quatre ans

et demi, dans un moment de colère, il proféra un superbe: Cochon!

Le père fut si ravi qu'il donna cent sous à Émile. Cela n'est-il pas

curieux, en effet, que le premier mot qu'il prononça nettement soit

un mot réaliste, un gros mot, un mot gras, et que ce mot lui rapporte

immédiatement? Évidemment, cette pièce de cinq francs gagnée d'un seul

mot, M. Zola se l'est, un beau jour, rappelée, au temps où les choses

décentes qu'il écrivait ne faisaient pas venir un centime à sa caisse.

Une révélation, ce souvenir se réveillant brusquement! Et alors il se

sera écrié: Eh! bien! au fait, et les mots à cent sous! Alors, de même

qu'en son jeune âge, ils lui ont porté bonheur...

C'est cette misérable et dérisoire critique, c'est ce tohu-bohu d'outrages

et de blagues, c'est ce tintamarre haineux se propageant dans la presse, à

tous les étages des feuilles plus ou moins vertueuses, c'est l'indignation

des salons faisant chorus avec l'hostilité des faubourgs, c'est tout cet

orchestre d'ignominie qui s'est trouvé attaquer, sans le vouloir, la

marche du couronnement de Zola. Le mépris montant de la foule, le ridicule

s'élevant des couplets de revues, cette clameur, comme au temps du normand

Harold, poursuivant cet homme, tout à coup, et à l'insu des bouches

hurlantes, se transformèrent en formidable Hosannah. Quelques semaines

après ce déchaînement universel, par la force des choses, et de par la

domination du talent, l'acclamation montait, grandissait, couvrait tout,

et l'auteur de _l'Assommoir_, Zola-la-Honte, Zola-le-Pornographe,

Zola-le-Cochon, était devenu Zola-la-Gloire!

* * * * *

Après une œuvre violente comme _l'Assommoir_, Zola voulut une détente. Sa

cervelle était en feu, il lui convenait de la rafraîchir. Il avait besoin

d'air pur, de liquides doux, pour apaiser la fièvre prise au contact des

cabarets et des bouges. Le public aussi, à ce roman âcre et pimenté,

verrait avec satisfaction succéder une œuvre intime et discrète, avec de

larges descriptions coupant de reposantes scènes d'intérieur. Alors il

écrivit _Une Page d'Amour_.

Ce roman parut d'abord dans _le Bien Public_, à la place même où avait été

publié, puis interrompu _l'Assommoir_. Le premier feuilleton fut inséré

dans le n° du 11 décembre 1877; c'est à l'occasion de l'apparition d'_Une

Page d'Amour_ que Zola donna, dans le même journal, son fameux arbre

généalogique des Rougon-Macquart.

_Une Page d'Amour_, c'est l'histoire de deux êtres, un homme et une femme,

que la maladie d'un enfant réunit. Ils s'aiment. Longtemps, ils hésitent

à reconnaître eux-mêmes cet amour. Enfin, l'aveu éclate. La maladie de

l'enfant, qui avait réuni les amants, les isole, et sa mort les sépare

à jamais. L'homme retourne à sa compagne légale, au foyer conjugal, aux

affaires et à la banalité écœurante de la vie de tous les jours, la femme

se jette, comme en un port, en les bras d'un ancien notaire, amoureux

en cheveux gris, qui se trouve être un honnête homme. Les deux couples

peuvent encore être heureux. L'enfant pourrit sous la terre grasse du

cimetière.

Tel est le squelette du drame. Rien de plus simple.

Le principal personnage d'_Une Page d'Amour_, «l'héroïne», c'est l'Enfant.

Elle s'appelle Jeanne. Elle a onze ans et demi. Victime fatale de la loi

de l'hérédité, elle roule dans ses veines des globules malsains, et porte

dans la matière nerveuse de son cerveau des ferments maladifs, semblables

à ceux qui conduisirent son aïeule, Adélaïde Fouque, de qui elle procède,

à la maison de fous des Tulettes, et qui la jetteront, la pauvrette, à

douze ans, dans une bière, guère plus grande qu'un berceau.

L'enfant n'a que sa mère au monde. Elle l'aime fiévreusement, de toutes

les forces irritables de son petit être exsangue, de toutes les ardeurs

surexcitées de son organisme douloureux. Cet amour filial est si intense

que la nerveuse petite fille sanglote de jalousie quand sa mère vient

à caresser un autre enfant. Elle est à l'état de chloro-anémie. Sur le

seuil de la puberté, la jeune fille s'arrête comme frappée. Une langueur

invincible l'envahit, succédant à des ardeurs passagères. Les chairs

s'amollissent. La peau prend des tons de cire. Un sang pâle, déchargé de

fer, fait battre à peine ses artères. Voilà pour le physique. Le moral

n'est pas moins atteint. Impressionnable à l'excès, Jeanne est restée

deux jours frissonnante, au retour d'une visite de charité à un vieillard

paralytique. Quand un orgue vient à jouer dans le silence des rues

voisines, elle tremble et des pleurs mouillent ses yeux. Une nuit, à la

clarté bleuâtre et calme d'une veilleuse, tandis que tout dort dans le

paisible quartier de Passy, Hélène Grandjean, la mère, s'éveille à un cri

sourd de l'enfant: Jeanne, raide, les muscles contractés, les yeux grands

ouverts, dans une fixité sinistre, se tord sur son petit lit. Folle,

navrée, hors d'elle-même, demi-nue, la mère crie au secours, et comme le

secours ne vient pas, elle court le chercher. Elle descend, en pantoufles,

dans la rue que couvre une neige légère tombée le soir, sonne à une porte

voisine et trouve un médecin, le docteur Deberle, qu'elle entraîne en

veston, sans cravate, sans lui permettre de se vêtir davantage. C'est

l'amour, c'est l'amant, qu'elle ramène ainsi à la maison.

Au chevet de l'enfant, le médecin et la mère se voient, sans se regarder,

et se reconnaissent sans s'être jamais rencontrés. Il y a des attractions

d'âmes. Ils ne se parlent pas. Ils ne quittent pas l'enfant des yeux.

Cependant, ils se devinent, et, si leurs regards s'évitent, leurs cœurs

se cherchent. Cette première et définitive entrevue s'accomplit dans une

chaste pénombre. A la fin seulement, le docteur se décide à contempler

Hélène, et il admire cette Junon chataîne, dont le profil blanc a la

pureté grave des statues. Son châle a glissé, et une partie de sa gorge

apparaît, éblouissante et ferme. Les bras sont nus. Le jupon est mal

attaché. Une grosse natte de ses beaux cheveux, d'un châtain doré à

reflets blonds, a coulé jusque dans les seins. Il voit tout cela. Elle,

à son tour, examine le docteur, et s'aperçoit qu'il a le cou nu. Hélène

alors, faisant un retour sur sa nudité chaste de mère affolée, remonte son

châle et cache ses seins; le docteur boutonne son veston, et tous deux

se quittent, laissant l'enfant, calmée, endormie, et seulement surprise

de voir un homme à son chevet, dans la nuit, auprès de sa mère. En s'en

allant, le docteur emporte avec lui comme une odeur de verveine qui

montait du lit défait et des linges épars dans cette chambre de femme,

dont sa profession lui a permis de violer l'intimité, et cette odeur-là ne

le quittera plus, jamais plus. On a comme cela, dans la vie, des parfums

qui décident d'une existence.

L'enfant guérie, il convient de remercier le médecin. La mère mène sa

petite Jeanne chez M. Deberle. Une intimité s'établit. Il y a des liaisons

fatales. La femme du médecin, Juliette, une caillette parisienne qui,

selon la formule de nos légères aïeules, babille, s'habille et se

déshabille tout le jour, et ne pense à rien autre, la reçoit fort

gentiment. La gravité d'Hélène plaît fort à cette évaporée, qui court les

premières représentations et les assemblées de charité, joue la comédie de

salon, organise des ventes de bienfaisance, caquette au sermon ou coquette

sur la plage de Trouville, et finit, faiblesse où le cœur n'est pour rien,

par se laisser aller à un rendez-vous périlleux dans la chambre suspecte

d'une maison douteuse. Elle accepte Hélène comme repoussoir. Elle la

plaisante aussi. Elle la compare à son mari, le docteur, toujours quelque

peu froid et posé. «Vous vous entendriez bien tous les deux», dit-elle en

se moquant. Le moment n'est pas loin où cette hypothèse va devenir une

réalité.

Il passe par la tête de cette éventée de Juliette, qui a la satiété des

fêtes mondaines ordinaires, de donner un bal d'enfants. Le bal a lieu en

plein jour, dans le grand salon noir et or, aux volets soigneusement clos,

et entièrement éclairé, comme pour une fête de nuit. À un moment de ce bal

d'enfants, les grandes personnes qui y assistent se trouvent dispersées,

assises ou circulant çà et là. Le docteur Deberle rencontre Hélène. Ici

un effarement réciproque. Elle tremble, et il frissonne. Il est derrière

elle. Son souffle lui passe dans les cheveux. Elle sent qu'il va parler;

elle n'a pas la force de fuir, et faible, vaincue, heureuse au fond, elle

reçoit ce premier aveu, haleine embrasée qui la brûle:--«Je vous aime! oh!

je vous aime!»

Voilà l'exposition terminée et le drame noué. La catastrophe est proche:

l'aveu fait et subi, Hélène et Henri Deberle se sont trouvés séparés par

les choses, autant que par eux-mêmes. Une sorte d'effarouchement des

sens s'est emparé d'eux, et, sans s'éviter, ils n'ont rien tenté pour se

rapprocher. Mais le mois de mai est venu. Un souffle tiède envahit la

nature et les êtres. Le clergé, qui sait merveilleusement tirer parti des

admirables accessoires que lui fournit l'inépuisable magasin du monde,

use de ce mois et s'en sert pour une toute-puissante mise en scène. Il

l'appelle le mois de Marie, et en fait la pieuse saturnale des fleurs

fraîches écloses, des bonnes odeurs des feuilles vertes, des arômes qui

caressent et des chants qui consolent. Aux voix des vierges se mêlent les

senteurs des roses; l'orgue, l'encens, les cantiques rivalisent avec les

moissons de bouquets et les gerbes de feuillages, pour célébrer Marie.

Cette fête de la femme, cette fête de mai, attire, passionne et exalte

les femmes. Le moment du renouveau est propice. La féminine nervosité,

toujours prête à subir l'excitation, ébranlée par tout cet appareil

décoratif plein d'art et de douceur, aspire les capiteuses ivresses du

printemps. Une sorte de rut mystique pousse ces créatures impressionnables

aux églises discrètes et parfumées.

C'est dans l'église qu'Hélène revoit Henri. Avec réserve tous deux se

retrouvent. Ils évitent de paraître se souvenir de la scène vive et

brusque du bal d'enfants. Un apaisement profond et une sensation nouvelle

de passion réfrénée accompagnent ces entrevues. On ne se permet pas un

serrement de main. On garde tout. Le cœur s'emplit à éclater. Pas un

muscle du visage ne bouge. C'est là le bonheur de tous deux. Les forts

et les chastes ont goûté de ces joies. Henri a beau se taire, Hélène

l'entend. N'est-ce pas lui qui, d'une voix plus belle, chante, avec

l'orgue, leur amour infini et leur volupté sans bornes? L'extase lui vient

à entendre ces cantiques où débordent les passions divines, et elle ne

peut s'arrêter quand elle a commencé à converser de ses amours, avec Marie.

Mais les extases célestes descendent et se prolongent sur la terre. Un

soir, grâce à l'hypocrite intervention d'une vieille hideuse, la mère Fétu,

qui retient Jeanne lui faisant l'aumône, Henri et Hélène se trouvent

seuls, ensemble, dans la rue, et les mains des deux amants se rencontrent.

Les voilà repris au piège éternel.

Cependant le mois de Marie s'achève, et il va falloir renoncer aux

délicieux retours de l'église, quand Jeanne vient encore une fois servir

de lien fatal entre ces deux êtres.

Une après-midi, tandis que sa mère, agenouillée à l'église, demeure abîmée

dans ses rêveries sans fin, Jeanne, saisie par la fraîcheur qui tombe des

voûtes, éprouve un sourd malaise, mais elle ne se plaint pas. Elle regarde

trop attentivement et trop tristement les ouvriers qui démolissent cette

chapelle de Marie, qui lui paraissait si belle, et qu'elle s'imaginait

devoir durer toujours; son cœur se gonfle de chagrin à voir emporter les

grands bouquets de roses qui fleurissaient l'autel. Quand la Vierge, vêtue

de dentelles, chancelle et tombe aux mains des ouvriers, Jeanne jette un

cri, chancelle et tombe comme la Vierge. Le terrible mal qui lui vient de

son aïeule, la folle des Tulettes, la ramène à ce petit lit où, par une

nuit paisible, à la clarté faible de la veilleuse brûlant sur la cheminée

dans un cornet bleuâtre, sa mère dévêtue, au châle glissant, à la

chevelure défaite, s'était rencontrée, pour la première fois, avec un

homme dont le veston mal boutonné, laissait voir le cou nu.

Toute cette première moitié d'_Une Page d'Amour_ est traitée avec un art

de composition et une perfection de touche qu'on ne saurait surpasser.

Tout y est à sa place, au point; pas une dissonance, pas une faute de

perspective. Modestement, dans une courte mais ferme préface, l'auteur

a été amené, par incidence d'ailleurs, à qualifier son livre, et il l'a

défini ainsi: «œuvre intime et de demi-teinte.» Demi-teinte ne semble pas

absolument juste: tout étant éclairé comme il convient.

Est-ce une figure de demi-teinte que cette épouvantable mère Fétu,

geignarde hypocrite, fausse indigente, sensuelle, cupide, gourmande,

Macette à l'eau bénite, marmottant, avec des yeux libidineux, des oraisons

suspectes et des pollicitations équivoques, mêlant les choses de sacristie

aux histoires du boudoir. Ce Mercure femelle, dont le caducée est un

chapelet, provoque, au sortir de la chapelle, les rencontres entre les

gens qui s'aiment et n'osent pas se le prouver. La pieuse proxénète les

encourage, les excite, leur montre du doigt l'alcôve propice, au nom

du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sans oublier d'ajouter: Ainsi

soit-il! en tendant sa main crochue, façonnée à tous les vices et à

toutes les recettes. Hélène, cette majestueuse et sereine veuve, aux

lignes sculpturales, à l'attitude de déité douce, pensive et triste,

n'apparaît-elle pas en pleine lumière, à toutes les pages du récit, avec

tout son relief et toute son intensité de vie et de passion? Il en est

de même des autres personnages, même de ceux du deuxième plan, comme

le petit soldat Zéphirin, au dos rond, aux joues énormes, balourd et

sentimental, rustre couvert d'un uniforme, meilleur à la cuisine qu'au

camp, épluchant les légumes, astiquant les cuivres, ou ratissant le jardin,

pour faire sa cour à la cuisinière Rosalie, qu'il épousera, peut-être,

quand il aura son congé.

Je suppose qu'Émile Zola, en se servant de cette expression: «œuvre de

demi-teinte», a voulu désigner une œuvre douce, où la passion a des

sourdines, où les orages éclatent dans le lointain et ne font entendre

qu'un roulement assourdi. En cela il se serait trompé. _Une Page d'Amour_,

malgré son titre paisible, est l'un de ses romans les plus vigoureux. Si

l'on n'y retrouve ni la crudité voulue de _l'Assommoir_, ni l'élégante

brutalité de _la Curée_, ni la fièvre extatique de _la Faute de l'abbé

Mouret_, la vie n'y est pas moins manifestée avec toute son outrance; les

passions s'y bousculent dans les mêmes paroxysmes. Ce n'est pas absolument

une œuvre douce et charmante que _Une Page d'Amour_, c'est une œuvre

puissante, presque violente. Ne nous laissons pas abuser par les allures

posées et de bon ton des personnages. Ils ne marchent point fendus comme

des compas et poussant de tragiques exclamations; les sentiments qui les

meuvent et les torturent en sont-ils moins véhéments? On ne voit pas leur

sang couler, les blessures n'en sont pas moins profondes, et les coups

bien portés à fond.

Descendez, la lampe de l'analyse à la main, dans cet étrange et maladif

cœur de fille de onze ans et demi, qui s'agite, secouée par les crises

spasmodiques de la chlorose à sa dernière période, et demandez-vous si ce

drame n'est point poignant et terrible, qui, commencé au bord du petit lit

de fer de la malade, trouve son dénouement au fond de cette bière d'un

mètre et demi, où l'on couche pour toujours la petite morte?

L'art moderniste, que Zola désignait sous le terme aujourd'hui démodé de

Naturalisme, par la simplicité et la puissance de ses moyens, parvient

ainsi à montrer, dans leur puissante réalité, les drames de tous les jours,

ceux qui se nouent et s'accomplissent sous nos yeux, et que souvent nous

ne voyons pas, ou plutôt que nous ne voulons pas voir, habitués que nous

sommes au fracas, à la mise en scène, aux oripeaux, aux grandes phrases

et aux sentiments à panaches et à perruques. C'est par ce rayonnement

universel de l'art moderne que l'épopée et la tragédie, jadis domaine

exclusif des crimes et des passions des rois, sont devenus la conquête

de la réalité. C'est par cette transfiguration puissante de la vie

contemporaine que les souffrances et la mort d'une enfant de onze ans ont

l'ampleur tragique du sacrifice d'une Iphigénie, victime, elle aussi, des

crimes et des vices héréditaires. Deux êtres qui s'aiment, une petite

fille qui souffre de cet amour et qui en meurt, il n'en faut pas plus au

romancier pour laisser une œuvre belle et durable. N'a-t-il pas suffi,

d'après Musset, pour que le néant ne touche point à Raphaël, d'un enfant

sur sa mère endormi?

L'intérêt poignant qui se dégage d'_Une Page d'Amour_, gît tout entier

dans la lutte affreuse qui s'engage dans l'âme de la petite Jeanne. La

jalousie, une jalousie étrange, ronge cet enfant, comme le vautour le

Titan. Sa souffrance renaît tous les jours.

Quand M. Rambaud, le notaire grisonnant, ami fidèle et amoureux patient

d'Hélène, se déclare, et que Jeanne apprend que, si sa mère le veut,

il sera à la maison, le jour, la nuit, toujours, cette question, d'une

précocité terrible, lui monte du cœur aux lèvres: «Maman, est-ce qu'il

t'embrasserait?» Sur la réponse d'Hélène: «Il serait comme ton père»,

Jeanne tombe dans une de ses crises nerveuses, et désormais Rambaud lui

fera horreur.

Mais cette répugnance pour l'homme qui a demandé à épouser sa mère fait

bientôt place à une nouvelle haine. Avec une perspicacité impeccable,

Jeanne reconnaît bien vite qu'elle n'a pas lieu d'être jalouse de ce

pauvre vieux Rambaud, car sa mère ne l'aime pas; mais elle a pressenti

qu'un autre lui avait volé ce cœur maternel, que son égoïste affection

veut accaparer tout entier. Elle a deviné le docteur. Alors elle ne veut

même plus se laisser toucher par ce médecin qui la soigne. Elle lui dit:

«Vous me faites mal!» et à sa mère elle crie: «Tu ne m'aimes plus!» Quand

Henri et Hélène se trouvent réunis à son chevet, elle fait semblant de

dormir, pour les surprendre. Quand ils s'éloignent, elle saute à bas du

lit, pour les rejoindre. Éveillée, son œil soupçonneux ne les quitte pas

un instant. Et elle n'éprouve un moment de satisfaction et d'apaisement

que lorsqu'elle peut faire mille amitiés à Rambaud, devant le docteur,

pour le rendre jaloux à son tour. Cette jalousie de l'enfant, cette

répugnance envers l'homme qui peut embrasser sa mère est une trouvaille

d'observation. Les passions toutes féminines de cette enfant maladive sont

fouillées de main de maître.

Enfin, l'adultère se consomme. Un accident. La rencontre fortuite et

décisive des deux amants est amenée d'une façon sobre et dramatique à

la fois. Donc Hélène se trouve seule avec Henri, et l'acte s'accomplit.

Hélène s'éloigne, surprise des baisers qu'elle vient de recevoir, et de

rendre. En rentrant, elle trouve Jeanne toute blanche, dormant, la joue

sur ses bras croisés, près de la fenêtre ouverte, les vêtements trempés

par un orage formidable qui a éclaté sur Paris. La petite fille, que sa

mère a laissée seule, pendant l'orage, a eu, durant ces longues heures

d'attente, une sorte de vision. Intuition ou pressentiment, sa jalousie

l'a éclairée. Elle a compris que quelqu'un prenait définitivement

possession de sa mère. Alors, quand Hélène rentre, mouillée, crottée,

harassée, Jeanne se recule, de l'air sauvage dont elle fuit devant la

caresse d'une main étrangère. Son odorat subtil ne retrouve plus l'odeur

familière de la verveine. Elle ne reconnaît plus la voix de sa mère. Sa

peau même semble changée, et son contact l'exaspère. Elle se dit que sa

mère n'est plus la même; que c'est bien fini, et qu'elle n'a plus qu'à

mourir, et elle meurt en effet.

Pour la mère, quand elle sort du cimetière, pour fuir à jamais la présence

de cet Henri, qui l'a prise pour une heure, et qui lui a pris sa fille

pour toujours, afin sans doute de détruire toute pensée de retour

subséquent, et peut-être aussi pour étancher une soif passionnelle, un

besoin d'aimer et d'être aimée, qu'elle ne connaissait pas auparavant et

qui la brûle maintenant, elle met sa main dans la main de ce brave homme

grisonnant qui l'adore depuis si longtemps. Au bout d'un an, les époux,

dans un voyage à Paris, entre deux emplettes, vont faire une visite à la

fosse de la petite Jeanne, puis retournent à leurs affaires, à leurs

plaisirs aussi.

Tel est l'épilogue impitoyable d'_Une Page d'Amour_. Le livre se termine

avec cette simplicité et dans cette banalité paisible et cruelle, qui sont

la vie même.

Il y a, dans cet ouvrage, pour moi l'un des meilleurs de Zola, celui où

Balzac a été non seulement égalé, mais même, en maint endroit, dépassé,

d'amusants et curieux personnages secondaires, comme le beau Malignon,

dont l'amusante silhouette de gommeux, quelque peu naïf, se détache si

nette et si vraie, ou comme cette Pauline, la grande sœur qui entend,

les oreilles larges ouvertes, les légers propos mondains, et, à la veille

d'être mariée, joue encore à la petite fille étourdie, bruyante et

garçonnière; quelques tableaux, d'après nature, sont admirablement

enlevés: les conversations oiseuses des bourgeoises élégantes en visite

dans le jardin,--la soirée de Mme Deberle,--la scène d'amour dans la

chambre rose, et aussi ce délicieux croquis de la petite Jeanne jouant

toute seule à la Madame en course d'emplettes dans Paris, et faisant

arrêter Jean, un cocher imaginaire, à la porte de fournisseurs invisibles.

Deux scènes sont remarquables entre toutes: le bal d'enfants et

l'enterrement.

À ce bal, le petit Lucien, le fils du docteur, et, comme tel, maître

minuscule de la maison, est en marquis. Un mignon petit marquis, haut

comme ça, avec l'habit de satin blanc broché de bouquets, le grand gilet

brodé d'or et les culottes de soie cerise. De plus, orgueil inexprimable,

il porte l'épée en quart de civadière. Comme un familier du Régent, il a

le tricorne sous le bras, la tête poudrée. On lui a appris à saluer et à

offrir le bras. Il est charmant. Il conduit à leur place, selon la leçon

qui lui a été faite, d'un air tout à fait marquis, les petites laitières,

les chaperons rouges, les espagnoles, les pierrettes qui font leur entrée

dans le salon. Mais, quand sa petite amie Jeanne arrive, il n'offre plus

le bras à personne, et lui dit brusquement et ardemment: «Si tu veux, nous

resterons ensemble!»

Tout marquis doit avoir sa marquise, dame! C'est qu'aussi Jeanne est si

charmante! Elle porte un costume de japonaise, la robe brodée de fleurs et

d'oiseaux bizarres, tombant jusqu'aux pieds. Son haut chignon est traversé

de longues épingles, et l'enfant, au fin visage de chèvre, semble une

véritable fille d'Yeddo marchant dans un parfum de benjoin et de santal.

La fête enfantine se poursuit. Une bousculade joyeuse d'enfants bariolés,

nappe de têtes blondes, où ondulent toutes les nuances du blond «depuis la

cendre fine jusqu'à l'or rouge avec des réveils de nœuds et de fleurs».

Puis c'est le goûter avec sa salle féerique, où sont entassés tous les

gâteaux, toutes les sucreries que la plus inventive gourmandise peut faire

concevoir, «un goûter gigantesque, comme les enfants doivent en imaginer

en rêve, un goûter servi avec la gravité d'un dîner de grandes personnes».

Après le goûter, c'est la danse: spectacle fantastique et charmant que «ce

carnaval de gamins, ces bouts d'hommes et de femmes qui mélangeaient là,

dans un monde en raccourci, les modes de tous les peuples, les fantaisies

du roman et du théâtre. On aurait dit le gala d'un conte de fées, avec des

amours déguisés pour les fiançailles de quelque prince charmant.»

Comme contraste à ce tableau d'une couleur si délicate, et si vive à la

fois, voici l'enterrement de la pauvre Jeanne. Autour du corbillard de

l'enfant doivent prendre place des petites filles. Selon l'usage, on les a

habillées de blanc. Elles sont joyeuses dans leurs jolies robes neuves, et

descendent au jardin, en attendant l'heure du convoi. Une volée d'oiseaux

blancs lâchés. Hélène, la mère douloureuse, les aperçoit, et un souvenir

cruel la frappe en plein cœur. Elle se rappelle le bal de l'autre saison,

et la joie dansante de tous ces petits pieds. Toutes ces fillettes en

robes blanches lui apparaissent dans leurs joyeux costumes: laitières,

chaperons rouges, alsaciennes, folies et marquises. Mais une manque à la

folle ronde, l'étrange et maladive Japonaise au chignon élevé, traversé de

longues épingles... Et, plus tard, au retour du cimetière, quand il s'agit

de donner à goûter à toutes ces petites filles blanches, un goûter presque

aussi beau que celui du bal, Lucien n'offre-t-il pas à une autre petite

fille, sa nouvelle amie, blanche et frêle, qu'on nomme Marguerite, et qui

a de fins cheveux d'or pâle, de rester avec lui et d'être sa petite femme,

puisque Jeanne n'est plus là?...

Un personnage étonnant, qui tient une large place dans le drame, la place

du Chœur dans les tragédies d'Eschyle, assiste à toute l'action, témoin

impassible et acteur inconscient, c'est Paris.

Avec hardiesse, Émile Zola a fait entrer Paris, la ville énorme, dans le

cadre étroit de son œuvre. Il a donné un premier rôle au Trocadéro, et

fait de Sainte-Clotilde, une utilité. La Seine, les buttes Montmartre,

les cimes vertes du Père-Lachaise, les verrières blanches du Palais

de l'Industrie, la coupole ventrue des Invalides, le carré morne du

Champ-de-Mars, tout cela prend part aux événements, donne une sorte de

réplique muette aux sentiments des personnages. Ces tableaux du Paris

extérieur, vu par masses et de haut, sont des fresques brossées avec une

largeur et une sûreté de main étonnantes.

À la description de ce Paris monumental, qu'Hélène et sa fille voient du

haut des pentes du Trocadéro, vient s'ajouter l'étude large et minutieuse

à la fois des ciels, ces ciels de Paris, si variés, si mobiles et si

beaux! Il en est deux ou trois descriptions, notamment celle du coucher de

soleil qui termine la deuxième partie, qui sont éclatantes de couleur et

de vérité. L'analyste ici fait place au peintre, comme, en maint endroit

de chacun de ses livres, le grand poète qu'il y a dans Émile Zola reparaît

sous le romancier.

* * * * *

_L'œuvre_ a paru en feuilleton dans _le Gil-Blas_ en 1886. C'est une

étude d'un tempérament d'artiste que la difficulté de l'exécution étreint,

roue, torture, et finalement abat, dans l'impossible réalisation de son

rêve, dans l'irréalisable matérialisation de sa pensée. Lutte d'un Jacob

avec l'Ange, où Jacob ne se relève jamais vainqueur.

Zola, avec son intensité d'observation et son acharnement à disséquer

le sujet étalé sur sa table anatomique, ne montre pas seulement l'abîme

terrible qui sépare l'œuvre conçue de l'œuvre accomplie. Avec Claude

Lantier, le peintre, il analyse aussi l'homme de lettres et nous met à nu,

dans son Pierre Sandoz, victime fatale, passive, presque inconsciente de

l'Idéal, luttant avec le Travail, les ravages du cancer de l'œuvre.

On a dit qu'il s'était dépeint lui-même dans Pierre Sandoz. Il est évident

qu'il a prêté à son écrivain, laborieux, régulier, absorbé par sa tâche,

quelques-uns des sentiments, peut-être des regrets, qui ont dû traverser

son âme. Comme Pierre Sandoz, Zola s'est isolé, s'est confiné dans

le labeur, et a vécu, pour ainsi dire, en dehors du monde. Tels les

fanatiques religieux, dans les forêts de l'Inde, dans les cellules du

moyen âge. Il y a de l'anachorète et de l'alchimiste dans Zola: du Faust

aussi. Il a sans doute traduit, ou plutôt confessé ses plus intimes

rêveries, quand il fait dire à Pierre Sandoz, racontant son existence

confisquée par la production, acharnée et rétive, qu'il a vu l'œuvre à

faire lui prendre sa mère, sa femme, tout ce qu'il aimait, lui voler sa

part de gaieté; le hanter comme un remords; le suivre à table, au lit,

partout!

L'obsession de l'œuvre entreprise, qui vous martèle la cervelle, et vous

étourdit l'âme, au point de la rendre sourde aux plus sonores commotions

extérieures, cette absorption de l'homme par la chose, qui seule peut-être

produit les grands artistes, et les grandes œuvres, Zola la connut. Mais

est-il le seul de ces malades du travail, de ces intoxiqués de la pensée?

Flaubert, lui aussi, est descendu dans son œuvre comme le gladiateur dans

le cirque, avec le secret sentiment qu'il serait vaincu, mais avec la

volonté aussi de lutter, ferme et droit, jusqu'au bout, se préoccupant

seulement, quand ses forces seraient épuisées, et que le monstre se

relèverait, plus terrible, enfonçant plus avant les ongles dans la chair,

d'avoir le soin de se tourner, une dernière fois, vers le César Public

impassible dans sa loge, et de tomber avec grâce.

Comme le Pierre Sandoz de Zola, Flaubert a lutté désespérément contre

l'œuvre. Tour à tour, il l'étreignait comme une maîtresse adorée, et la

piétinait comme un ennemi. Il s'est épuisé dans cette double bataille. Lui

aussi est mort de l'effort, et, lui aussi, n'avait vécu que pour mourir

ainsi. Comme Claude Lantier et comme Pierre Sandoz, Flaubert a eu sa vie

volée par le Travail et par l'œuvre. La femme non plus n'a pas existé

pour lui. Il n'avait pas le temps d'aimer, et les plaisirs courants du

monde, les distractions, les bonnes causeries entre amis, les flâneries

au soleil, le long des quais ou les siestes béates dans la profondeur des

divans, lui semblaient de mauvaises actions, des détournements et des abus

de confiance, au détriment de l'œuvre.

Cette existence de Sisyphe roulant son rocher jusqu'à ce que le bloc vînt

écraser le manœuvre, cette claustration intellectuelle de l'artiste, ce

servage cérébral, qui n'est pas tout à fait volontaire, qui n'est pas à

tout fait fatal non plus, car il a parmi ses causes l'accoutumance, c'est

la matière de ce roman intime, une étude philosophique plutôt que sociale

ou biologique, sujet esthétique beaucoup plus que romanesque. Il ne s'agit

plus ici de la peinture d'un milieu moderne, ou du tableau d'un groupe

social, comme dans _l'Assommoir_ ou dans _la Curée_. _L'Œuvre_ est

inscrite dans la nomenclature sérielle des _Rougon-Macquart_; en réalité,

la famille névrosée, dont les divers rejetons supportent chacun un roman

de Zola, ayant tous des professions diverses, et vivant dans des milieux

distincts, pourrait demeurer étrangère à cette histoire intime des luttes,

des espoirs, des projets, des efforts, des tâtonnements, des triomphes

secrets, et des désespérances cachées d'un artiste, et ce n'est que par

une supposition, non par nécessité, ni intérêt, que l'auteur a fait parent

des Rougon et des Macquart le peintre Claude Lantier. L'œuvre n'est même

plus un roman conçu dans la forme ordinaire de l'auteur de l'Histoire

naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire, qui est avant

tout objective; c'est un livre où l'analyse intérieure remplace la

description purement extérieure.

Le sujet de _l'Œuvre_ a été déjà maintes fois traité. Depuis qu'il y a

des artistes, toujours de leurs poitrines se sont échappés des sanglots,

et les plus beaux cris des poètes sont peut-être ceux que leur arrachait

la Forme rebelle et l'impuissance à la vaincre. Pétrus Borel, quelques

jours avant de succomber à une insolation, en Algérie, trouvait sa plus

belle imprécation dans un appel désespéré à la Muse inerte et froide,

qu'il s'évertuait en vain à ranimer, et dont il étreignait inutilement

les bras de statue. Musset, le moins poétique des poètes, mais le plus

philosophique peut-être, Musset, qu'Émile Zola, peu liseur de vers, a

cependant beaucoup pratiqué, a donné lui aussi cette note douloureusement

désespérée. Combien d'hommes ignorés, méconnus, éconduits, se sont

reconnus, et se reconnaîtront dans Pierre Sandoz, l'écrivain qui

s'accouche avec des fers, et, quand c'est fini, quand la délivrance est

accomplie, éprouve non pas une jouissance, non pas un soulagement, mais le

sentiment de son infériorité, de sa faiblesse, de son avortement. C'est

l'histoire des merveilleuses pommes d'or des Hespérides, métamorphosées

brusquement en navets ridicules, entre les bras qui précieusement les

serraient. Mais Zola, avec une vigueur renouvelée à chaque page, a su

rajeunir ce thème philosophique, un peu vieillot. Il est parvenu à tirer

des effets nouveaux et surprenants d'un refrain banal, et il a, sur la

quatrième corde, improvisé des variations délicates ou brutales, donnant

le frisson à tout l'être. Virtuose psychique, avec un archet invisible,

d'une douceur infinie, promené sur les fibres tendues de tout cerveau

d'artiste, il a joué une fantaisie cruelle et douce, dont chaque créateur,

peintre, sculpteur, écrivain, semble avoir fourni le thème.

Tout ce qui pense, tout ce qui écrit, tout ce qui agit, quiconque porte en

soi une idée à réaliser, un rêve à faire descendre du ciel sur la terre,

tous les créateurs, sans qu'il soit besoin d'être manieur de cordes,

brosseur de toiles, gâcheur de terre ou noircisseur de papier, tous les

laborieux et tous les espérants, l'homme politique qui s'épuise à la

tribune et escalade fiévreusement en imagination le pouvoir entrevu,

comme Lantier apercevait sa tête de femme, dans une brume décevante et

séductrice à la fois, le savant qui, penché sur la mort, le microscope

à la main, se tue à chercher la vie, l'inventeur comme le marin, le

missionnaire comme l'apôtre socialiste, tous ceux qui ont voulu escalader

l'Olympe, Prométhées hardis, et en sont redescendus, n'ayant plus trouvé,

au lieu de l'étincelle rêvée, qu'un tas de cendres froides, avec le

vautour aiguisant ses serres, tous ces argonautes de la pensée, tous ces

chercheurs de toisons d'or, qui sont nombreux sous le soleil, éprouveront

toujours, en lisant _l'œuvre_ de Zola, cette sensation cruelle, et en

même temps attirante, que connaît le malade incurable, à qui tombe sous

les yeux un livre de médecine où son mal est traité.

_L'Œuvre_ est un manuel de clinique cérébrale, un formulaire de

pathologie esthétique. Il ne guérira personne, ce traité, d'ailleurs,

car ceux qui sont atteints du mal de Claude Lantier et de Sandoz, non

seulement ne voudraient pas être guéris, mais, s'ils n'étaient pas malades,

s'ils étaient comme les autres hommes, bien portants et bons vivants,

consentiraient-ils à vivre? Sans la souffrance qui les ronge, et les ravit,

ils dédaigneraient de faire jusqu'au bout l'étape vitale, pour eux

devenue sans but, comme sans intérêt.

V

LA TERRE.--LE MANIFESTE DES CINQ.--LA BÊTE HUMAINE.--LA DÉBÂCLE.

--LE DOCTEUR PASCAL.

(1887-1892)

_La Terre_ fut publiée en 1887.

C'est, avec _l'Assommoir_, le livre de Zola qui a soulevé le plus de

protestations; une surtout fut retentissante, celle des «Cinq» qu'on

trouvera plus loin. Des critiques passionnées se produisirent, à

l'apparition de ce roman, qui n'étaient pas toujours injustes. Là aussi,

la trivialité du style choqua et motiva les haut-le-cœur. Les personnages

de _la Terre_, comme ceux de _l'Assommoir_, s'expriment en des termes crus

qu'ils ponctuent à la façon du père Duchesne. Peut-être le paysan

n'emploie-t-il pas couramment un vocabulaire aussi épicé. Il m'a semblé,

parmi les rustiques que j'ai rencontrés, que, sauf dans la colère, au

cabaret, ou aux champs avec des animaux rétifs ou vagabonds, le langage

du cultivateur était plutôt réservé; les phrases sont incorrectes, mais

sans gros mots. L'antique soumission au seigneur, aux gens du roi, aux

propriétaires, a transmis aux gens de la terre cette modération du verbe.

L'auteur, en usant de verbes gros et de termes souvent orduriers, a voulu

éveiller en nous l'idée de la grossièreté paysanne. Ce n'est pas la

sténographie du discours qu'on tient aux champs, ni la reproduction comme

au phonographe des propos qu'échangent les campagnards, mais seulement

un procédé de rhétorique, un artifice d'écrivain, destinés à nous donner

la perception mentale des allures, du tour d'esprit, de la pensée des

rustiques. Et cette rhétorique rurale heurta, comme la faubourienne dans

_l'Assommoir_, les oreilles sensibles et les esprits délicats.

Mais ce qui nuisit le plus à _la Terre_ dans l'opinion générale, ce fut le

personnage de Jésus-Christ. D'abord le choix du nom semblait un défi à des

sentiments, en somme respectables, et comme une bravade inutile. On peut

être libre-penseur, anticlérical militant, ou athée convaincu, toute la

gamme de l'irréligion, sans pour cela tourner en dérision le nom des

fondateurs de croyances. Bouddha, le Christ, Mahomet, Luther, Calvin

peuvent être maudits, combattus, critiqués et dépouillés par la science

de tout caractère surnaturel, mais, par leur génie, par leur action sur

l'humanité, et, pour quelques-uns, en considération des outrages et des

supplices que leurs contemporains leur infligèrent, ils ont droit à une

certaine déférence de la part des générations. On peut les nier, les

proscrire de l'enseignement et les bannir de la cité, mais poliment.

Ce sobriquet de Jésus-Christ est, il est vrai, assez courant dans les

campagnes. On le donne volontiers aux compagnons ayant de longs cheveux

roulés, couleur acajou, le nez droit et la barbe blonde foncée, en pointe,

d'après l'imagerie populaire des descentes de croix, bien que, dans la

réalité, le Christ, étant né à Bethléem, d'origine judéo-syrienne, dût

avoir, comme tous ses compatriotes, les cheveux noirs, le teint bronzé,

l'aspect d'un Arabe moderne. Zola assurément a rencontré un rustre barbu

répondant à ce signalement légendaire et gratifié de ce surnom. Ce n'était

pas un motif suffisant pour l'introduire dans son livre. Ce paysan se fût

appelé Nicolas ou Jean-Pierre, que le tableau de la vie rurale aurait eu

le même coloris, la même vraisemblance.

Mais, en passant condamnation sur ce nom fâcheusement choisi, il est

difficile d'admirer, au point de vue purement littéraire et naturaliste,

la conception de ce Jésus-Christ, personnage flatueux. Il est

véritablement un trop puissant Éole. L'auteur semble l'avoir pourvu,

après coup, de ce talent spécial qu'un monstrueux histrion a fait, tout

un hiver, applaudir du public parisien. Le pétomane, dont Zola se fait le

Barnum, ne révèle sa vocation qu'à la page 314 du volume. Jusque là rien

ne faisait prévoir ce déchaînement de sonorités intestinales. On avait,

jusqu'à ce point du récit, plusieurs fois aperçu, mais non entendu, le

musical paysan; toujours il s'était retenu. Chez le notaire Baillehache,

au marché, dans les scènes de partage et de chicane, il avait gardé un

silence de bonne compagnie. Tout à coup il se lâche. L'idée de faire

pétarader Jésus-Christ dans son œuvre a dû venir à Zola, non pas en

écoutant le rossignol dans les arbres de Médan, mais probablement en

regardant pousser les rames de haricots de son jardin.

Étrangement, ce Jésus-Christ et ses sonorités fournissent à Zola le thème

lyrique, le leitmotiv où sa virtuosité se manifeste, qu'il a placé dans

chacun de ses romans: ainsi se développent la marche des fromages du

_Ventre de Paris_, le festin impérial de _la Curée_, les orages sur

Paris de _la Page d'Amour_, la culbute réitérée des herscheuses dans les

galeries et par les fossés de _Germinal_; _la Terre_ a la symphonie des

crépitements.

Rarement Zola a montré un lyrisme plus excessif. Cette constatation,

souvent répétée dans ces pages, de son exubérante imagination, de sa

méridionale, on pourrait dire marseillaise exagération, se trouve ici

démontrée, sans atténuation.

Zola ne s'est pas contenté de pourvoir son tempétueux Jésus-Christ des

outres d'Éole, il l'a aussi armé de la foudre de Jupiter tonnant. Quand

le maigre huissier Vineux se présente à lui, porteur de pièces, prêt

à signifier un acte du greffe, Jésus-Christ résiste et s'arme. Comme

autrefois les seigneurs insoumis, accueillant du haut de leurs tours à

créneaux par une détonation, plus bruyante que meurtrière, des lourdes

bombardes cerclées de cuivre, débuts de l'artillerie, la sommation au nom

du roi, le rebelle se dresse, épique, arrogant, intrépide. Les hostilités

commencent. Jésus-Christ lève, à sa façon, l'étendard de la révolte. Il se

contente de lever la cuisse. Ici je cite:

Pan! il en fit claquer _un_ d'une telle sonorité que, terrifié par

la détonation, Vineux s'étala de nouveau. (L'huissier avait déjà été

foudroyé par un premier bombardement.) Cette fois son chapeau noir

avait roulé parmi les cailloux. Il le suivit, le ramassa, courut plus

fort. Derrière lui les coups de feu continuaient. Pan! Pan! sans un

arrêt; une vraie fusillade au milieu de grands rires qui achevaient

de le rendre imbécile. Lancé sur la pente ainsi qu'un insecte sauteur,

il était à cent pas déjà que les échos du vallon répétaient encore la

canonnade de Jésus-Christ. Toute la campagne en était pleine, et il

y en eut un dernier formidable, lorsque l'huissier, rapetissé à la

taille d'une fourmi, là-bas, disparut dans Rogues...

Ce passage, avec l'elliptique incorrection du _Un_ absolu, est

caractéristique. Quelle lentille que cet œil de Zola, quel tympan

multiplicateur aussi! Comme sa prunelle de myope grossissait les objets!

Quelle puissance d'acoustique avait son oreille! Cette canonnade de son

Jésus-Christ fait songer à Valmy; c'est excessif. L'auteur a certainement

vu trop énorme, et entendu trop fort.

J'ai signalé cette outrance dans un article de _l'Écho de Paris_ au moment

de l'apparition du livre, en 1887. On me pardonnera de me citer moi-même,

car cet article me valut une intéressante lettre de Zola, qu'on trouvera

ci-après, et suscita de nombreux commentaires dans la presse:

L'auteur, disais-je en examinant le cas de son Jésus-Christ, a traité

l'infirmité de son rustre, comme Camoëns décrivant l'ouragan des

Luciades, comme Virgile sa tempête de l'Énéide. Le naturalisme est ici

fort loin de la nature. Il est arrivé à plus d'un, sans doute, par

mégarde, faiblesse ou sans-gêne, de laisser échapper une détonation,

comme ce Jésus-Christ, mais qui donc, eût-il tous les huissiers de

France et de Navarre à ses trousses, eût pensé, à l'aide de cette

artillerie que chacun porte en soi, mettre en fuite le plus poltron

de ces corbeaux, ou même effrayer les moineaux pépiant dans les

brandes!

J'ajoutai cette critique, à laquelle Zola voulut répondre plus

spécialement:

_La Terre_ est pleine de ces morceaux hyperboliques.

Ce sont, il est vrai, des tableaux d'une large poésie: les semailles,

la pousse du blé, l'envahissement de la Beauce par la marée verte,

la grêle, la moisson. Zola évoque Hésiode. Il chante les Travaux et

les Jours de notre temps. Je ne le chicanerai point sur des détails

inexacts. Qu'importe qu'il ait fait pousser la vigne en Beauce, et

donné à ses villages et à ses villageois du plat pays central, des

noms méridionaux ou montagnards comme Rogues, Fouan, Hourdequin. Le

défaut de ce roman, c'est d'être un poème géorgique trop touffu, trop

chargé d'ornements. Il y a aussi abus du «culbutage». Le paysan, rompu

par les travaux de la journée, ne songe guère le soir à des exercices

amoureux. Il mange la soupe, se couche et ronfle aussitôt. Le dimanche

soir, ou les lendemains de fête, passe encore, mais en semaine il n'a

ni le désir, ni le temps d'aimer. Vénus aime des corps reposés.

Zola a mal vu le paysan électeur, politicien, agent électoral, ou

candidat. Ses scènes de candidature sont faibles. Il n'a pas su tirer

tout le parti désirable de l'âpre lutte des paysans pour les fonctions

municipales. L'écharpe est la rivale du lopin de terre dans les

convoitises rustiques. Balzac, dans ses _Paysans_, a également

négligé, mais avec raison, la passion politique rurale. De son temps,

les paysans n'étaient point électeurs, mais l'abolition du cens, et

le suffrage universel ont excité les ambitions et les rivalités

paysannes.

Enfin, une dernière critique, les époux Charles, tenanciers

honoraires d'une maison hospitalière, admis, considérés, sont trop

poussés à la charge.

Malgré ces défauts et ces exagérations qui, par instant, semblent des

gageures, _la Terre_ est une œuvre puissante, et qui peut soulever

des critiques, des indignations même, plus ou moins sincères, mais

dont la maîtrise est incontestable comme le talent de l'auteur.

Je reçus, le jour même de la publication de cet article, la lettre

suivante de l'auteur de _la Terre_, qui ne figure point dans le 2e volume

de la _Correspondance_ d'Émile Zola, tout récemment paru.

Paris, 27 novembre 87.

Mon cher Lepelletier,

Merci mille fois de votre article, qui me fait grand plaisir; car il

comprend et il explique au moins. Mais que de choses j'aurais à vous

dire, à vous qui êtes un ami!

Il y a de la vigne à la lisière de la Beauce, les vignobles de

Montigny, près desquels j'ai placé Rogues, sont superbes. Tous les

noms que j'ai employés, sauf celui de Rogues, sont beaucerons. Il

n'est pas vrai que la fatigue soit contraire à Vénus: demandez aux

physiologistes. Si vous croyez que les paysans ne reproduisent que le

dimanche et le lundi, je vous dirai d'y aller voir. La lutte politique

dans les villages n'est point aussi âpre, ouvertement, que vous le

pensez: tout s'y passe en manœuvres sourdes. Mes Charles sont copiés

sur nature; et puis, c'est vrai, eux et Jésus-Christ sont la fantaisie

du livre. Est-ce qu'à l'ironie de la phrase vous n'avez pas compris

que je me moquais?

La vérité est que l'œuvre est déjà trop touffue et qu'il y manque

pourtant beaucoup de choses. C'est un danger de vouloir tout

mettre, d'autant plus qu'on ne met jamais tout. Du reste, c'est là

l'arrière-plan, car mon premier plan n'est fait que des Fouan, de

Françoise et de Lise: la terre, l'amour, l'argent.

Merci encore, et bien cordialement à vous.

Emile Zola, Sa Vie—Son Oeuvre · 第 15 / 30 题