Je n'argumenterai pas, dans ce livre, contre Zola qui n'est plus là, pour
de nouveau expliquer et réfuter. Sa lettre est intéressante et fournit
un excellent plaidoyer. J'avais sans doute, dans mon article, traité
deux personnages épisodiques du drame rustique, en premiers rôles. Mais
l'auteur n'avait-il pas tellement grandi leur stature et si fortement
accentué leurs tics et leurs tares qu'ils arrivaient à dominer: ils
masquaient les autres acteurs, comme ce marquis de comédie, campé sur la
scène au premier plan, qui, de son large dos, aux trois quarts du parterre,
cachait les comédiens, et puis comme ce Jésus-Christ vous assourdissait!
_La Terre_, malgré les exagérations et les brutalités signalées, est un
livre impressionnant, et pas aussi pessimiste qu'on l'a dit. C'est un
tableau sombre et dur de la vie rurale, mais les modèles vivants sont-ils
gracieux et sémillants! Les animaux à face humaine de La Bruyère sont
reconnaissables dans leurs descendants, bien que modifiés, atténués, par
le suffrage universel, l'instruction obligatoire, les journaux et le
régiment. Les personnages de Zola ne sont pas des monstres façonnés
à plaisir, et pour effrayer les gens. Ils sont très humains, très
vraisemblables. Ils sont fréquents dans la réalité, les accidents
criminels, comme le meurtre de Françoise et l'étranglement du père Fouan,
roi Lear paysan à qui manque une Cordélia; il se produit aussi d'analogues
scélératesses dans les milieux les plus urbains. Les actes et les pensées
de ces bœufs de labour, comme Zola les a reproduits, sont acceptables
et normaux. Ils peinent sans grande satisfaction autre que le travail et
l'économie, avec l'espoir de l'agrandissement, de l'acquisition. Ils
portent le faix des impôts, proportionnellement le plus lourd, le plus
inégal. Ils fournissent le plus fort contingent aux casernes, en temps de
paix; à la guerre, c'est eux qui offrent la plus large cible aux
mousqueteries. Régulièrement, patiemment, avec une précision astronomique,
selon le cours des saisons, ils ensemencent, ils cultivent, ils
moissonnent, et c'est grâce à eux que la vie ordinaire est possible. Quand
le paysan, comme on l'a vu sous la Terreur et durant les invasions, cesse
de féconder la glèbe ou d'approvisionner les villes, l'horloge sociale
semble s'être arrêtée, et tout un pays est terriblement désheuré. Les
campagnards vivent dans une angoisse perpétuelle, les yeux tour à tour
abaissés anxieusement vers la récolte qui pousse, ou sondant avec terreur
le ciel où l'orage gronde. Ils maudissent et craignent à toute heure la
pluie, la sécheresse, le vent, la grêle, les inondations, les insectes
voraces, les maladies sur les végétaux, les épizooties dévastant les
étables. Ils ignorent les plus délicates jouissances humaines, les
sensations d'art, la conversation légère et gaie, les impressions de la
nature; ils passent leur existence au milieu des plus admirables paysages,
sans en être émus; ils sont comme des sourds, si par hasard de la bonne
musique résonne à leur portée; devant un beau tableau, ils sont aveugles;
leur cerveau semble toute matière brute. L'amour, ils ne le connaissent
que sous la forme du rut; ils l'éprouvent et le manifestent comme nos
premiers parents, les ancêtres des cavernes et des huttes lacustres, se
ruant sur les femelles après s'être battus pour leur possession. Seulement,
ils aiment la terre, c'est leur joie, leur force, leur vertu, leur vie
aussi, cette terre, mère souvent marâtre, fille fréquemment ingrate; le
jour où ils ne l'aimeraient plus et des craintes à notre époque peuvent
être conçues à cet égard, le jour où ils abandonneraient cette terre, qui
est pour eux à la fois la mère, l'enfant, l'épouse et la maîtresse, le
jour de misère et de désastre arrivé, où ils la laisseraient s'épuiser
dans une stérilité prolongée, c'est alors qu'il faudrait maudire le paysan,
et le traiter en être méprisable et odieux. Jusque-là il convient de
l'admirer, de le plaindre aussi. Ses vices ne nuisent guère qu'à lui, et
ses mâles vertus profitent à tous. Ce n'est pas le paysan qui a décrété la
République, mais c'est grâce à lui qu'elle a pu durer. L'avenir socialiste,
qui s'ouvre devant nous, ce sera l'œuvre pacifique, et la récompense
légitime aussi, des hommes de la terre.
Le roman de _la Terre_ eut une répercussion inattendue dans le monde
littéraire.
Des jeunes gens, alors débutants, et dont les noms sont devenus connus:
J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Gustave Guiches, sous la
conduite de Paul Bonnetain, alors rédacteur assez important au _Figaro_,
lancèrent dans ce journal une singulière excommunication de Zola. Paul
Bonnetain, l'auteur de _Charlot s'amuse_, reprochant à l'auteur de
_Germinal_ sa «Mouquette», c'était bouffon et cynique. Bonnetain est
mort, fonctionnaire à la Côte d'Ivoire, mais les quatre autres membres de
cette congrégation de l'Index vivent encore; ils ont acquis, les uns du
talent, les autres de la renommée. Ils doivent regretter leur escapade de
jeunesse.
Voici ce qu'ils fulminèrent contre Zola, en tête du _Figaro_.