MARIAGE DE ZOLA.--ZOLA SOUS-PRÉFET.--ZOLA AUTEUR DRAMATIQUE.--LE ROMAN
EXPÉRIMENTAL.--L'HÉRÉDITÉ.--LE NATURALISME
(1868-1871)
_Thérèse Raquin_ ne fut pas un succès. Seuls quelques lecteurs, épris
d'art nouveau, cherchant une lecture mixte entre les feuilletons
abracadabrants, alors très en vogue, de Ponson du Terrail, et les
affadissantes narrations de George Sand vieillie et d'Octave Feuillet,
jeune vieillot, s'intéressèrent à ce drame de la conscience, à cette
évocation du remords, où se combinaient l'intensité psychologique et la
violence dramatique du roman criminel.
Les _Rougon-Macquart_ étaient déjà en préparation lorsque Zola écrivit
_Thérèse Raquin_. On pourrait même faire rentrer ce roman dans la fameuse
série. Il suffirait, pour justifier, d'après le plan de l'auteur, ce
rattachement, de donner à Thérèse ou à Laurent une parenté quelconque avec
les descendants névrosés d'Adélaïde Fouque. La partie psychologique s'y
trouve, sans doute, moins développée que dans les romans subséquents,
mais déjà se manifeste la préoccupation de la description minutieuse
des milieux, et aussi l'étude d'organismes maladifs et de tempéraments
dégénérés. _Thérèse Raquin_ rentre dans le cadre des Rougon-Macquart, plus
peut-être que _le Rêve_ et _Une Page d'Amour_. Mais l'auteur n'avait pas,
à cette époque, entrepris de composer un «cycle» moderne, ni de combiner
des compartiments d'aventures et de descriptions, dans lesquels il ferait
figurer des personnages appartenant à une même famille, et procédant d'une
hérédité morbide commune.
Avant d'étudier cette vaste composition au plan arrêté d'avance, il
convient de mentionner les faits de l'existence de l'auteur, durant ces
années mouvementées, pour lui peu favorables au travail littéraire et aux
gains par la plume. Ce sont les années qui vont de la fin de l'empire à
l'invasion et aux convulsions qui accompagnèrent la venue au monde de la
République.
Jusqu'à la veille de la guerre de 1870, Émile Zola vécut au quartier
latin. Les domiciles occupés par lui, dans ses années de début, furent
modestes et nombreux. Pour ceux qui recherchent ces détails anecdotiques,
je vais énumérer ces logis d'étudiant pauvre.
Il convient de rappeler le domicile initial, celui où il est d'usage de
placer une plaque commémorative apprenant aux passants, qui daignent lever
la tête, que là est né, en telle année, tel homme célèbre: c'est donc
à Paris, 10 _bis_, rue Saint-Joseph, 2e arrondissement, dans la maison
aujourd'hui occupée par la Librairie Illustrée (J. Tallandier), que se
trouve le premier logement de Zola, ou du moins celui de ses parents.
Viennent ensuite les logis échelonnés d'Aix, dont l'importance diminue
avec la fortune de la famille: cours Saint-Anne, puis impasse Sylvacanne
(ancienne habitation de la famille Thiers), la villa du Pont-de-Béraud,
dans la banlieue d'Aix, après la mort du père, François Zola: retour en
ville, rue Bellegarde, puis, de là, rue Roux-Alphérau, ensuite la cour des
Minimes, et enfin deux petites chambres dans une ruelle, rue Mazarine,
dernière habitation des Zola, à Aix.
À Paris, il loge d'abord à l'hôtel meublé, 63, rue Monsieur-le-Prince,
--puis il est pensionnaire au lycée Saint-Louis,--de là il va rue
Saint-Jacques, 241, rue Saint-Victor, 35; il occupe ces logements avec sa
mère. En 1860, il loge seul rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, n° 21, rue
Soufflot, n° 11, impasse Saint-Dominique, n° 7, rue de la Pépinière, à
Montrouge, rue des Feuillantines, n° 7, rue Saint-Jacques, 278, boulevard
Montparnasse, 142, rue de Vaugirard, 10.
Ce fut son dernier logement sur la rive gauche. Il allait passer sur
la rive droite pour ne plus la quitter, et les appartements bourgeois
allaient succéder aux garnis et aux chambrettes d'étudiant. C'est aux
Batignolles que vint se fixer Zola. Il a toujours depuis habité ce
quartier ou les environs de la place Clichy, dans le IXe arrondissement,
rue de Boulogne et rue de Bruxelles, où il est mort.
Sa première habitation, aux Batignolles, fut avenue de Clichy, 11, puis
rue Truffaut, 23. En 1870, Zola part pour Marseille, va à Bordeaux, et
revient à Paris, en 1871. Il habite trois ans, toujours aux Batignolies,
un petit pavillon avec jardin, rue La Condamine, n° 14. En 1874, il prend
un pavillon plus important, avec jardin, presque un petit hôtel, 21, rue
Saint-Georges, aujourd'hui rue des Apennins.
Il quitte les Batignolles, en 1877, et va demeurer rue de Boulogne. Enfin,
il augmente sa villa de Médan, achetée en 1878, neuf mille francs, et
occupe, durant son séjour à Paris, le dernier et fatal appartement de la
rue de Bruxelles.
Avant d'avoir Médan, et depuis que l'aisance lui était venue, Zola avait
l'habitude d'aller passer l'été à la campagne. On sait combien il aimait
l'eau, la verdure, les arbres, et plutôt les agréables paysages de
banlieue que les sites agrestes et la grande nature. Il fit des séjours
assez longs à l'Estaque, faubourg de Marseille, à Saint-Aubin, sur la côte
normande.
Ces diverses habitations indiquent, comme par un diagramme, les
fluctuations de la destinée de Zola. Dans la première jeunesse, c'est la
maison hantée par le renom du ministre de Louis-Philippe, futur premier
président de la troisième république, qui marque l'apogée de la famille
Zola; survient la dégringolade, conséquence de la mort du père, en des
logis de plus en plus exigus; enfin la série morne des garnis et des
chambres au sixième. Puis c'est l'entrée définitive dans la vie bourgeoise
aisée, le petit hôtel de la rue des Apennins, où un valet de chambre ouvre
la porte aux visiteurs. Le romancier parvenu achète enfin une maison de
campagne, son rêve!
À Médan, la villégiature de Zola devient plus que confortable. Il ajoute
à l'acquisition première des constructions voisines, fait édifier des
bâtiments pour servir d'écurie, de communs, de serres, et il se meuble
le cabinet de travail qu'il a convoité durant sa jeunesse besogneuse.
La première fois que j'entrai dans cet actif laboratoire, je fus frappé
par son arrangement plutôt inattendu. C'était au printemps de 1880. Je
venais de ma maison de Bougival, située, comme celle de Zola, au bord de
l'eau. Comme son cabinet, le mien avait une grande baie, donnant sur la
Seine, et, le paysage fluvial étant à peu près le même, je m'attendais
à me retrouver dans un milieu analogue. Je ne pus m'empêcher de faire
un mouvement de surprise en voyant l'entassement baroque et disparate
d'objets rappelant surtout le bric-à-brac. Il y avait bien un vaste divan
aux étoffes turques, aux coussins orientaux, garnissant le fond du cabinet,
qui pouvait être considéré comme un meuble utile, indispensable pour la
sieste, durant les digestions pénibles, ou le repos après le travail, mais
aussi se bousculaient là, dans un prétentieux et disparate encombrement,
de la ferraille commune, de la vaisselle ridicule, des cuivres de bazar,
des ivoires de pacotille, des oripeaux fanés de carnaval, de vulgaires
bois sculptés et des japonaiseries de grands magasins, peinturlurées
ou ciselées à la grosse, enfin, tout le déballage des bibelots truqués
et sans valeur, qu'exhibait alors Laplace, limonadier et brocanteur,
l'initiateur des cabarets montmartrois, dans sa Grand'Pinte de la place
Trudaine. Il y avait comme un jubé, en bois vernissé, au-dessus de
l'alcôve orientale, où des livres, sur des rayons, s'alignaient. Zola
était très fier de tout ce décrochez-moi-ça romantique, auquel les
tavernes à devantures en culs de bouteilles, les chats-noirs aux vitraux
imités de Willette et les brasseries moyenâgeuses aux tapisseries
imprimées, ont porté le coup du dédain et même du ridicule.
Paul Alexis a fait la même remarque, en parlant de l'appartement de la rue
de Boulogne:
Balzac dit quelque part, écrivait Paul Alexis, que les parvenus se
meublent toujours le salon qu'ils ont ambitionné autrefois, dans
leurs souhaits de jeunes gens pauvres. (Alexis doit faire allusion à
un passage de _César Biroiteau_, le salon blanc et or de l'architecte
Grindot.) Eh bien! justement, dans l'ameublement de notre naturaliste
d'aujourd'hui, le romantisme des premières années a persisté... C'est
surtout dans son appartement de la rue de Boulogne, où il habite
depuis 1877, que Zola a pu contenter d'anciens rêves. Ce ne sont que
vitraux Henri II, meubles italiens ou hollandais, antiques Aubussons,
étains bossués, vieilles casseroles de 1830. Quand le pauvre Flaubert
venait le voir, au milieu de ces étranges et somptueuses vieilleries,
il s'extasiait, en son cœur de vieux romantique. Un soir, dans la
chambre à coucher, je lui ai entendu dire avec admiration: J'ai
toujours rêvé de dormir dans un lit pareil... c'est la chambre de
Saint-Julien l'Hospitalier!...
Médan avait le caractère moins pompeux, moins musée, que le logis parisien,
et nulle préoccupation de style, ou même de tonalité générale, n'avait
présidé à son ameublement. Mais Zola s'y plaisait, et il avait bien raison
de se meubler à son goût, selon sa fantaisie.
C'est un petit village des environs de Poissy, que ce Médan, qui n'avait
pas d'histoire, et qui est devenu notoire comme un champ de bataille.
C'est déjà la grande banlieue. Poissy, avec ses pêcheurs à la ligne,
Villennes et son Sophora aux vastes ramures éployées sur les tables
du restaurant, forment l'extrême frontière, de ce côté, de la zone
banlieusarde, hantée, le dimanche, de bandes tapageuses et pillardes de
Parisiens lâchés. Une population estivale d'employés et de commerçants,
prenant le train chaque matin de semaine, revenant le soir, les affaires
terminées et le bureau fermé, se trouve encore à Poissy, à Villennes, mais
c'est son point terminus. À Médan, on est à la campagne. Sur l'autre rive,
commence le Vexin français, théâtre des vieilles pilleries anglaises, et
la verdure plus verte et les troupeaux plus denses donnent une idée de la
grasse Normandie. Pas de villas. Le bourgeois retiré, l'ancien boutiquier
citadin, venu planter ses choux et mourir à la campagne, est inconnu à
Médan. Un seul château, d'un style moyenâgeux moderne, avec des créneaux
de décor d'opérette, étranglé entre la route et la colline. Ce castel en
simili, paraissant construit par un décorateur de théâtres, est campé
sur les ruines de l'ancien donjon, où se retranchèrent maintes fois des
combattants de la guerre de Cent Ans. Quand Zola acheta sa maisonnette,
cette bâtisse, représentant les traditions de l'ancien régime, dont
le propriétaire était salué comme seigneur du village, appartenait à
un ancien garçon de café, Lucien Claudon, le Lucien célèbre du café
Américain. Le produit des pourboires du Peter's ne resta pas longtemps
dans les mêmes mains. Comme un château de cartes, le donjon moderne
s'écroula sous les coups furieux du krach de l'Union Générale. La modeste
demeure de l'homme de lettres ne fit, au contraire, que s'agrandir et
s'embellir.
C'est à Médan que Zola a passé les meilleurs moments de sa vie. C'est là
qu'il a composé la plupart de ses romans à grand succès, notamment _Nana_,
_Germinal_, _la Terre_. Son logis, par sa position même, lui inspira le
sujet d'un roman: des fenêtres de sa maison, resserrée entre la route
et la voie ferrée, Zola voyait filer les trains, et, dans la nuit, les
signaux dardaient sur lui leurs gros yeux rouges. D'où l'idée d'écrire un
roman sur les Chemins de fer, comme il en avait donné un sur les Halles,
sur les Grands Magasins, et ce fut la genèse de _la Bête Humaine_, cette
vision des convois glissant sur les rails, sous ses yeux, et se perdant
sous l'horizon ou s'enfonçant dans la nuit, avec un fracas prolongé et des
sifflements stridents.
Médan, outre le séjour de Zola, appartient à l'histoire littéraire et à la
bibliographie du XIXe siècle: là, se réunirent les Cinq: Guy de Maupassant,
Léon Hennique, Paul Alexis, Céard et Huysmans. De leur réunion, et de
leur accord, sortit le livre _les Soirées de Médan_, recueil précieux, qui
contient _Boule-de-Suif_ et _l'Attaque du moulin_, pique-nique littéraire
savoureux où chacun apporta son plat de haut goût.
Enfin, grâce à la libéralité de la veuve de Zola, et par une touchante et
noble pensée, la maison du grand historien des maladifs, des faibles, des
déshérités et des pauvres, est devenue celle de l'Enfance débile et vouée,
faute de secours, à l'anémie et à la mort. C'est la réalisation du rêve
bienfaisant de Pauline Quenu.
Comme, dans la maison de Bonneville, fouettée du vent et assaillie par les
flots, les lamentables enfants de ces pêcheurs normands, abrutis par le
calvados et décimés par la misère, trouvaient des soins, des dons, des
secours immédiats, les minables petits êtres confiés à l'Assistance
publique, déchet urbain, scories vivotantes rejetées hors du creuset
parisien, ont désormais, à Médan, sous un climat moins tempêtueux et dans
un paysage plus riant, encadré de minces peupliers et d'ormes trapus, un
asile agréable, une maison, une famille, avec des soins et un régime
fortifiant leur faiblesse, arrêtant leur dégénérescence. Ces enfants,
n'étant pas atteints de maladies aiguës ou contagieuses, mais seulement
de débilité générale, due aux troubles de la nutrition, et aussi aux
conditions fâcheuses de leur hérédité, de leur milieu, avaient besoin
d'être séparés des véritables malades. C'est donc une maison de
convalescence et de régénération physique et morale pour les pauvres
déshérités. Grâce à Émile Zola et à la générosité de sa femme, ces chétifs
rejetons de parents épuisés par le travail, par la misère, par l'avarie et
l'alcool, reprendront vigueur et santé. Ce sont des rescapés du puits noir
de l'enfer social: ils pourront plus tard être utiles à la société, au
lieu de lui être à charge, et ils connaîtront, ce qui semblait leur être
fatalement interdit, la joie de vivre!
C'est le 29 septembre 1907, jour anniversaire de la mort d'Émile Zola,
et date du pèlerinage anniversaire à la maison de l'écrivain, que
l'Assistance publique a pris officieliement possession de la propriété
de Médan et de la Fondation Zola. La cérémonie a été simple et digne.
Le directeur de l'Assistance publique, le secrétaire général de cette
administration, le président du Conseil municipal, le préfet de la Seine,
le chef du cabinet du président du Conseil, le ministre de la Guerre, les
autorités municipales de Médan, M. Maurice Berleaux, ancien ministre,
député de la circonscription, ont présidé à cette cérémonie, à laquelle
assistaient quelques écrivains et artistes, amis personnels du glorieux
écrivain: Alfred Bruneau, Paul Brulat, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice
Leblond, Léon Frapié, le graveur Fernand Desmoulin, et enfin le docteur
Méry et la doctoresse Javinska, à qui est confiée la direction de l'asile.
Mme Émile Zola avait reçu les personnages officiels et les amis de son
mari, ayant à ses côtés les deux enfants laissés par l'écrivain. Tout
auréolée de bonté vraie, sans ostentation de résignation, sans l'emphase
du sacrifice public, entre ses deux enfants d'élection, dans cette demeure
désormais consacrée à l'enfance malheureuse, cette bienfaisante femme
personnifiait, avec une discrète abnégation, l'admirable Pauline de _la
Joie de vivre_, secourable aux abandonnés du village, et si maternelle
pour le petit Paul, l'enfant de l'adoption.
De cette maison de l'enfance, de cet asile ouvert à la faiblesse et à la
misère puériles, plus tard, au visiteur respectueux et charmé, comme un
salut de bienvenue, comme un hymne de reconnaissance, s'adressera ce chœur
de voix aiguës et joyeuses, récitant ce passage d'une des visions
heureuses de _Travail_:
C'était un charme exquis, ces maisons de la toute petite enfance,
avec leurs murs blancs, leurs berceaux blancs, leur petit peuple
blanc, toute cette blancheur si gaie dans le plein soleil, dont les
rayons entraient par les hautes fenêtres. Là aussi l'eau ruisselait,
on en sentait la fraîcheur cristalline, on en entendait le murmure,
comme si des ruisseaux clairs entretenaient partout l'exclusive
propreté qui éclatait dans les plus modestes ustensiles. Cela sentait
bon la candeur et la santé. Si des cris parfois sortaient des
berceaux, on n'entendait le plus souvent que le joli babil, les rires
argentins des enfants marchant déjà, emplissant les salles de leurs
continuelles envolées. Des jouets, autre petit peuple muet, vivaient
partout leur vie naïve et comique, des poupées, des pantins, des
chevaux de bois, des voitures. Et ils étaient la propriété de tous,
des garçons comme des filles, confondus les uns avec les autres en
une même famille, poussant ensemble dès les premiers langes, en sœurs
et frères, en maris et en femmes, qui devaient, jusqu'à la tombe,
mener côte à côte une existence commune.
Ce rêve paradisiaque, aux détails et à l'ordonnance consignés comme dans
les clauses d'un testament, en cette radieuse page de _Travail_, la veuve
du visionnaire humanitaire, revivant les deux personnages bienfaisants et
sacrifiés du livre, Suzanne et Sœurette, a su le réaliser. Il n'était
point de façon plus touchante de porter le deuil éclatant de son glorieux
mari, et Zola ne pouvait souhaiter un emploi, plus conforme à ses désirs
et à son cœur, de son héritage. Cette demeure de Médan, obtenue par le
travail, est retournée, comme par une légitime et naturelle dévolution, aux
enfants déshérités du travail.
Mais, en 1870, Médan n'était encore qu'un espoir, et Zola logeait et
travaillait dans un modeste appartement batignollais.
Au cours de ces années d'apprentissage littéraire et de labeur pour le
pain quotidien, un événement important s'était produit dans la vie chaste
et retirée de Zola. J'ai dit combien il vivait à l'écart, en «ours», ne
fréquentant ni les bureaux de rédaction, ni les cafés de gens de lettres.
On ne le voyait jamais dans les journaux où il écrivait. Au café de Madrid,
qui fut un centre important d'agitation littéraire et politique, aux
dernières années de l'empire, il était inconnu. Au café Caron, au café
de l'Europe, à la brasserie Serpente, au café Tabouret, chez Glaser,
au Procope, où se retrouvaient étudiants, professeurs, publicistes,
philosophes, tribuns, poètes, correspondants de feuilles étrangères et
proscrits cosmopolites, on ne l'entendait pas discutant, exposant théories
et systèmes, dont, pourtant, il était amplement pourvu, réformant la
société, renversant le gouvernement ou bouleversant les vieux dogmes et
les littératures surannées, parmi les feutres des bocks empilés. J'ai dit
qu'on ne l'aperçut ni dans l'arrière-boutique d'Alphonse Lemerre, ni
chez la marquise de Ricard, pas plus que chez Nina de Callias, où les
Parnassiens récitaient leurs premiers vers, commençaient la conquête du
public, dirigeaient leur marche vers l'Académie, vers la gloire. Il avait
cessé de se rendre aux lundis de Paul Meurice. Son petit cénacle de
condisciples provençaux, et de quelques peintres impressionnistes, voilà
toutes ses relations. Il vivait donc très seul. Ce fut alors qu'il se
maria. Il épousa Mlle Alexandrine Meley.
Voici l'acte de mariage d'Émile Zola:
L'an mil huit cent soixante-dix, le mardi trente-un mai, à dix heures
du matin, par devant nous, Vincent Blanché de Pauniat, adjoint
au maire du dix-septième arrondissement de Paris, officier de
l'État-civil délégué, ont comparu publiquement en cette mairie:
Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola, homme de lettres, âgé de trente
ans, né le deux avril mil huit cent quarante, à Paris, demeurant rue
Lacondamine, 14, avec sa mère, fils majeur de François-Antoine-Joseph
Marie Zola, décédé à Marseille (Bouches-du-Rhône), le vingt-sept mars
mil huit cent quarante-sept, et de Françoise--_Émélie_-Orélie Aubert,
sa veuve, propriétaire, consentant au mariage, suivant acte reçu
par Me Demanche, notaire à Paris, le six de ce mois; Et Éléonore
Alexandrine Meley, sans profession, âgée de trente-un ans, née à
Paris, le vingt-trois mars mil huit cent trente-neuf, fille majeure
de Edmond-Jacques Meley, typographe, demeurant rue Saint-Joseph, 24,
consentant au mariage, suivant acte reçu par Me Fould, notaire à
Paris, le six de ce mois, et de Caroline Louise Wadoux, décédée à
Paris, le quatre septembre mil huit cent quarante-neuf. Lesquels nous
ont requis de procéder à la célébration de leur mariage dont les
publications ont été faites sans opposition, en cette mairie, les
dimanches quinze et vingt-deux de ce mois, à midi. À l'appui de leur
réquisition, les comparants nous ont remis leurs actes de naissance,
l'acte de décès du père du futur, le consentement de sa mère, celui
du père de la future et l'acte de décès de sa mère. Les futurs
époux nous ont, en exécution de la loi du dix juillet mil huit cent
cinquante, déclaré qu'il n'a pas été fait de contrat de mariage.
Après avoir donné lecture des pièces ci-dessus et du chapitre six,
titre cinq, livre premier du Code civil, nous avons demandé aux futurs
époux s'ils veulent se prendre pour mari et pour femme. Chacun d'eux
ayant répondu affirmativement nous déclarons, au nom de la loi, que
Émile-Édouard-Charles-Antoine Zola et Éléonore-Alexandrine Meley sont
unis par le mariage, en présence de: Suzanne-Mathias-Marius Roux,
homme de lettres, âgé de trente ans, demeurant avenue de Clichy, 80;
de Paul-Antoine-Joseph-Alexis, homme de lettres, âgé de vingt-trois
ans, demeurant rue de Linnée, 5; de Philippe Solari, sculpteur, âgé
de trente ans, demeurant rue Perceval 10, de Paul Cézanne, peintre,
âgé de trente-un ans, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs, 53, amis
des époux.
Et ont les époux et les témoins signé avec nous après lecture.
Signé: Émile Zola, Alexandrine Meley, Philippe Solari, Paul Cézanne,
Paul Alexis, Roux Marius, et Blanche de Pauniat.
Voilà donc Zola marié, vivant de la vie de famille, car il avait auprès
de lui sa mère. Il avait pour elle affection profonde et respect attentif.
Au petit hôtel de la rue des Apennins, le second étage était entièrement
réservé à Mme veuve François Zola. Elle mourut à Médan, peu de temps après
l'acquisition, le 17 octobre 1880. Elle fut enterrée à Aix, selon son
désir de revenir auprès de son mari, dans le caveau «dans un état parfait
de conservation,», dit Zola qui avait accompagné la dépouille maternelle.
La cérémonie fut religieuse. «On m'affirme que je ne puis éviter cela»,
écrivit Zola à Henry Céard.
Émile Zola, jeune marié, ne se trouvait pas à Paris pendant le Siège. On
doit le regretter, non pas qu'il eût renforcé considérablement, par sa
présence, les moyens de défense dont on usa si peu et si mal, il aurait
fait un garde national de plus, et ce n'est pas de soldats improvisés
qu'on manquait. Mais quels documents il eût recueillis! que de notes
curieuses il eût récoltées, durant les gardes aux remparts, sur la place
publique, dans les réunions fuligineuses, à la porte des boucheries aux
queues faméliques, rappelant sinistrement celles des théâtres aux heures
de joie. Il nous eût donné de puissants tableaux de Paris à jeun,
sans bois, sans lumière, manquant de pain, de journaux, de voitures,
de spectacles, de commerce et de plaisirs, mais armé, frémissant
d'enthousiasme et de colère aussi; impatient de se battre; réclamant,
dans son incompétence stratégique, la sortie torrentielle, et revivant
l'existence révolutionnaire d'autrefois, avec une énergie plus bavarde
et moins impitoyable toutefois; Paris en révolution, sans tribunal
révolutionnaire, et Paris vaincu, miséricordieux aux généraux incapables.
Le départ de Zola pour Marseille nous a privés d'un livre exceptionnel,
que seul peut-être il était capable d'écrire, et qui, aussi passionnant
que _la Débâcle_, eût certainement égalé _Germinal_ et dépassé _Travail_.
Sa jeune femme était souffrante. Le climat du Midi la sauverait, dit le
médecin, prescrivant le départ immédiat. Il se résigna donc à emmener sa
mère et Mme Zola. Ces deux femmes, qui constituaient des bouches inutiles,
en même temps que des personnes déjà affaiblies, l'une par la maladie et
l'autre par l'âge, n'étaient pas en état de supporter les alarmes, les
privations et les souffrances d'un siège. Leur exode était donc légitime
et urgent. Zola conduisit ces deux êtres chers à Marseille, où il arriva
au commencement de septembre. Son intention, ayant installé les deux
femmes chez des amis, dans la banlieue marseillaise, était de retourner
à Paris, afin de participer à la résistance.
Mais l'invasion avait précipité les événements et Paris était investi.
Zola se trouvait interné dans Marseille, par la force des catastrophes.
Il fallait vivre, cependant. L'époque n'était guère propice aux besognes
de plume. Un romancier, c'était alors une non-valeur, et tout roman
paraissait fade, en présence des dramatiques événements dont la France et
le monde, avec passion, suivaient les épisodes quotidiens. Quel feuilleton
aurait pu lutter d'intérêt et rivaliser de péripéties aventureuses, de
psychologie ardente, et douloureuse aussi, avec la réalité! Dans une
fébrile angoisse, on attendait la suite, et peut-être la fin, du siège et
des souffrances de la guerre, au prochain numéro de chaque journal, au
prochain lever de soleil.
Les journaux, imprimés à la diable, sur des papiers de tous les formats,
jaunis, pisseux, pâteux, constituaient la seule littérature possible.
Le public se montrait impatient de nouvelles, de suppositions aussi.
Il accueillait tous les récits, plus ou moins vraisemblables, sans se
préoccuper de les vérifier. Zola songea donc aussitôt à la ressource du
journalisme. C'était un des rares métiers ne chômant pas, que celui de
correspondant de journaux. Beaucoup de journalistes étaient aux camps ou
fonctionnaires. On pouvait espérer les remplacer.
Il écrivit, le 19 septembre 1870 (les portes de Paris avaient été fermées
le 17, au soir), à son ami Marius Roux à Aix:
Veux-tu que nous fassions un petit journal, à Marseille, pendant notre
villégiature forcée? Cela occupera utilement notre temps. Sans toi, je
n'ose tenter l'aventure. Avec toi, je crois le succès possible. Donne-moi
une réponse immédiate. Tu ferais même bien, si ma proposition te souriait,
de venir demain à Marseille, avec Arnaud. L'affaire doit être enlevée.
Le projet se réalisa, et le journal parut, grâce à l'appui de M. Arnaud,
directeur du _Messager de Provence_. Ce fut une feuille à un sou, ayant
ce titre sonore: _la Marseillaise_, que Rochefort avait popularisé. Le
«canard», car cette feuille, avait pour toute rédaction Zola et Roux,
était insuffisante à tous les points de vue, dénuée d'argent, de publicité,
d'abord, et aussi d'informations sérieuses et fraîches du théâtre de la
guerre. _La Marseillaise_ ne pouvait avoir la prétention de lutter avec
les journaux importants du Midi. Elle dura seulement quelques semaines. Il
ne fallait donc plus compter sur le journalisme pour végéter à Marseille,
et il devenait urgent, pour la famille Zola, que son chef dénichât un
emploi sérieux, une situation lucrative, des appointements réguliers.
Avec une souplesse d'esprit et une décision remarquables, chez un homme
vivant à l'écart des événements politiques et ne fréquentant guère les
milieux militants, Zola résolut d'aller solliciter une fonction auprès
du gouvernement de la Défense. Les principaux membres de ce gouvernement
provisoire venaient d'arriver à Bordeaux. Il connaissait l'un des
gouvernants, l'excellent et tant soit peu ridicule Glais-Bizoin, l'homme
au crâne pointu. Il l'avait rencontré à _la Tribune_, journal ennuyeux,
mais d'un républicanisme précurseur, que, sous l'empire, avait dirigé
Eugène Pelletan.
Glais-Bizoin, devenu tout-puissant,--il était membre du gouvernement,
comme député de Paris au Corps Législatif défunt,--accueillit
favorablement son ancien collaborateur. Il lui reprocha même de ne s'être
pas pressé davantage pour venir offrir ses services, à Tours. Il l'utilisa,
pendant quelque temps, comme secrétaire, et le recommanda à Clément
Laurier pour une situation quelconque. Zola, rassuré, fit venir à Bordeaux
sa femme et sa mère, et attendit, sans trop d'impatience, la fonction
promise.
Il avait emporté avec lui le manuscrit inachevé de _la Curée_, et il
le regardait avec attendrissement, en soupirant: «Quand pourrai-je me
remettre à ce roman? Quand paraîtra-t-il?» Et il en arrivait, dans
l'étourdissement du tumulte ambiant, dans l'effarement du cauchemar réel
de l'invasion, à se demander si l'on imprimerait encore des romans, et
s'il y aurait toujours une place pour l'homme de lettres, dans la société
bouleversée.
Comme j'avais avec moi ma femme et ma mère, sans aucune certitude d'argent,
disait-il plus tard, en se remémorant ces journées d'angoisse et de
misère, j'en étais arrivé à croire tout naturel et très sage de me jeter,
les yeux fermés, dans cette politique que je méprisais si fort, quelques
mois auparavant, et dont le mépris m'est, d'ailleurs, revenu tout de
suite.
Zola, qui devait plus tard, indirectement, revenir à la politique,
indirectement peut-être d'une façon un peu inconsciente, fut donc sur le
point de devenir fonctionnaire.
En mars 1871, seulement, c'est-à-dire après la paix, et quand la lutte
communaliste débutait, Clément Laurier, tenant la promesse faite à
Glais-Bizoin, nommait Zola sous-préfet de Castel-Sarrazin, dans le
Tarn-et-Garonne.
Cette nomination fut presque aussitôt rapportée, et Zola n'endossa point
l'uniforme à broderie d'argent. Il n'eut pas à se déranger pour aller même
voir sa sous-préfecture. Cette petite ville et cette petite fonction
ne lui convenaient guère. Il s'attendait à mieux. Et puis, il venait
d'obtenir une correspondance au _Sémaphore_ de Marseille, et le journal
_la Cloche_, de Paris, lui prenait des «Lettres parlementaires». Il avait
ainsi le pain assuré, et même des émoluments supérieurs au traitement
d'un sous-préfet de 3e classe. De plus, il conservait l'indépendance qui
convenait à son caractère. L'espoir lui revenait de pouvoir reprendre,
la guerre étant terminée, sa carrière purement littéraire. Il avait
sa _Curée_ à achever. Il lui parut qu'il lui serait bien difficile de
terminer son roman, et surtout de le faire paraître, s'il s'enterrait dans
la petite ville gasconne qui lui était assignée. Qui songerait à l'exhumer
de là? Il disparaîtrait, enfoui sous les cartons verts et les papiers
administratifs. Il refusa donc la situation officielle qui lui était
offerte, et, quand l'Assemblée nationale rentra à Paris, il la suivit.
Il conservait sa place de rédacteur parlementaire à _la Cloche_, et cela
lui paraissait suffisant et agréable.
Au milieu de ces cataclysmes nationaux et de ces péripéties domestiques,
Zola, qui avait déjà fourni au _Siècle_ un roman, pour être publié en
feuilleton, _la Fortune des Rougon_, se disposa à en donner un second
dans _la Cloche_ de Louis Ulbach, où il était chargé du compte rendu des
séances de l'Assemblée nationale. _La Curée_ avait été commencée avant la
guerre. Elle ne fut terminée qu'en 1872, après une interruption dans la
publication du feuilleton, motivée par des tracasseries policières. Les
magistrats de l'empire, qui poursuivaient, en 1858, Gustave Flaubert et
_Madame Bovary_ pour immoralité, avaient été changés ou s'étaient changés
eux-mêmes. Ils étaient presque tous devenus, de forcenés bonapartistes
qu'ils étaient, des fervents républicains, dès le soir même du 4 septembre
1870, mais l'esprit de la magistrature était demeuré le même: hostile à la
littérature. Parquets et tribunaux qualifiaient de délit contre la morale
toute tentative d'artiste pour montrer la société à nu, et ôtant le masque
humain, laisser voir le fauve qui est dessous.
La publication de _la Curée_ en librairie fut ajournée, suivant le retard
de _la Fortune des Rougon_, qui n'avait pu paraître à temps, à raison de
la guerre et de circonstances spéciales à l'auteur et à l'éditeur.
Cet éditeur était Lacroix, l'ancien associé de Verbœckhoven pour la
Librairie Internationale. Zola était entré en rapports avec lui, pour les
_Contes à Ninon_. Ils avaient passé un traité peu ordinaire. C'était un
forfait. L'éditeur devait donner à «son» auteur des appointements fixes,
comme à un employé. Six mille francs l'an, payables par fractions
mensuelles de cinq cents francs. Zola avait accepté d'enthousiasme.
C'était le salut! C'était le pain quotidien suffisamment accompagné
de rôti et de légumes, c'était aussi la fixité dans les recettes, la
régularité dans son petit budget. Il retrouvait, avec moins de sécurité,
mais avec plus d'avantages métalliques, sa situation de commis de la
maison Hachette, voyant, au bout de chaque mois, tomber la somme fixée,
sans redouter l'incertitude et l'irrégularité des gains littéraires.
En échange de cette mensualité, l'écrivain au fixe devait fournir deux
romans par an.
Il était stipulé que, si ces romans paraissaient dans des journaux,
l'éditeur devrait prélever son remboursement des six mille francs par lui
dus, et alors l'auteur recevrait, outre le surplus de la somme payée par
les journaux, 40 centimes par volume en librairie.
Ce traité paraissait assez avantageux pour l'auteur, étant donnée sa
réputation encore à faire. Si ses romans n'étaient pas placés dans des
journaux, il était assuré de les vendre 3.000 francs pièce, et il touchait
le prix, partiellement, d'avance. La vie matérielle se trouvait assurée.
En même temps, il était astreint à une production constante et régulière.
Ce traité ne fut pas exécuté à la lettre.
La guerre, d'abord, interrompant, retardant la publication dans
_le Siècle_ du feuilleton _la Fortune des Rougon_, mit un arrêt au
fonctionnement des clauses stipulées: l'éditeur devait être remboursé des
six mille francs annuels, par lui dus ou versés, mais il était nécessaire,
pour cela, que l'auteur les eût encaissés d'un journal, ce qui n'était pas
le cas. Ensuite l'éditeur Lacroix, un excellent homme, mais légèrement
aventureux et fortement imprévoyant, s'était engagé dans des entreprises
honorables, malheureusement, pour la plupart, aléatoires et onéreuses. Il
avait payé très cher le droit d'éditer _les Misérables_. Victor Hugo avait
touché 500.000 francs, rien que pour la première édition, format in-8°.
Grand admirateur de Proudhon, Lacroix avait entrepris la publication des
œuvres complètes du puissant philosophe, qui, sauf quelques ouvrages, se
vendirent peu. L'intéressante publication de la collection des Grands
Historiens étrangers, Gervinus, Motley, Mommsen, Draper, Prescott, etc.,
avait donné peu de résultats immédiats. Lacroix se trouvait donc obéré,
à la fin de la guerre. L'interruption des affaires avait aggravé sa
situation commerciale déjà embarrassée. Il eut avec Zola un compte de
billets, qui, renouvelés, impayés, accrus d'agios et de frais, formèrent
un total important, au moment de la faillite Lacroix.
Grâce à la loyauté des deux parties, tout s'arrangea au mieux et à
l'amiable. Le compte de Zola avec son premier éditeur fut définitivement
soldé en 1875.
Un libraire jeune, intelligent et très camarade avec ses auteurs, Georges
Charpentier, racheta de Lacroix, moyennant huit cents francs, _la Fortune
des Rougon_ et _la Curée_. Un nouveau traité fut rédigé. L'éditeur payait
comptant chaque roman trois mille francs. Devenu propriétaire du manuscrit,
il pouvait le publier ou le faire reproduire dans les journaux, et cela
pendant dix ans, ce traité, bien que rédigé de très bonne foi, était
aléatoire pour les deux parties. Les manuscrits étaient trop payés, si une
seule édition s'écoulait. Ils ne l'étaient pas assez, si ces romans se
vendaient bien en librairie, s'ils étaient reproduits par les journaux et
traduits à l'étranger. C'était donc une mauvaise affaire pour l'auteur, si
la vogue venait.
Elle vint. Zola, dont les besoins, sans être excessifs, dépassaient le
revenu de sa plume, car il n'arrivait pas à fournir même un volume par an,
se trouvait en avance chez son éditeur. Il se montrait préoccupé de cette
dette, et se demandait soucieusement quand il parviendrait à l'éteindre,
soit en livrant volumes sur volumes, soit en cessant de solliciter des
avances. Georges Charpentier, heureusement, était un éditeur généreux. Il
ne pratiquait nullement les procédés stricts des libraires fameux, ses
opulents confrères, qui, ayant acquis de Victor Hugo, moyennant sept cent
cinquante francs, _Notre-Dame-de-Paris_, ce chef-d'œuvre devenu presque
classique qui leur avait rapporté plus d'un million, poussèrent l'auteur à
ne pas publier de nouveaux romans, tant que leur traité durerait. Victor
Hugo, en effet, devait leur céder exclusivement, et pour le même prix,
tout roman nouveau qu'il viendrait à produire. Le résultat fut que,
pendant trente ans, Hugo ne livra point de roman, et _les Misérables_,
bien que composés de longue date, attendirent ainsi l'expiration du
fâcheux traité. Rien de semblable dans les rapports entre Zola et Georges
Charpentier. Celui-ci, sur la demande de l'auteur, lui communiqua son
compte, et voici la scène qui se produisit. Elle n'est pas ordinaire.
C'est Zola lui-même qui l'a racontée. (Interview par Fernand Xau. 1880.)
--Un jour que je demandais de l'argent à M. Charpentier, il me dit:
j'ai fait nos comptes. Voici votre situation.
Je constatai avec stupeur que je devais un peu plus de dix mille
francs à M. Charpentier. Celui-ci, se tournant vers moi, me regarda
en riant, puis, déchirant le traité:
Je gagne de l'argent avec vos ouvrages, me dit-il, et il est juste
que vous ayez votre part dans les bénéfices. Ce n'est plus six mille
francs que je vous offre annuellement, mais une remise de cinquante
centimes par volume vendu. À ce compte-là, le seul que j'accepte,
c'est vous qui êtes mon créancier: il vous est redû la somme assez
ronde de douze mille francs, que vous pouvez toucher. La caisse est
ouverte!...
On conçoit de quel pied joyeux Zola descendit à la caisse pour palper ce
boni inattendu. De débiteur il passait créancier! Quel allégement! En même
temps qu'il se libérait, il encaissait, et, ce qui était plus précieux
encore, il acquérait un bon et véritable ami. L'inaltérable affection
mutuelle de Georges Charpentier et de Zola, de l'auteur et du libraire,
est à envier et à montrer en exemple.
Bien que vivant modestement, Zola, en attendant la publication et
la réussite de ses romans, ne pouvait demander qu'au journalisme le
supplément de ressources qui lui était nécessaire, durant ces trois années
difficiles, 1869-1870-1871. Écrire au jour le jour des articles n'était
pas une besogne qui lui fût difficile ou pénible. Nous savons que sa
première méthode de travail était la régularité. Bien qu'il n'ait été
qu'un journaliste intermittent, et qu'il ait considéré seulement la presse
comme un gagne-pain quotidien, et ensuite, l'aisance venue avec la
notoriété, comme un instrument puissant de propagande, comme une arme
incomparable de polémique, il doit être compté parmi les professionnels,
et en bon rang, du journal, au XIXe siècle. Il aimait le journalisme.
Il m'a fait à moi-même, en plusieurs circonstances, l'éloge de cette
profession ingrate, au labeur continu, aux succès éphémères. Il voulut
bien me complimenter, à diverses reprises, sur ce qu'il nommait ma
«virtuosité». Il se rendait un compte exact de la difficulté de ces
variations quotidiennes qu'il faut improviser, la plume devenant rivale de
l'archet de Paganini, sur la banalité de thèmes courants ou vulgaires, et
cela tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, sans paraître jamais
las, sans reprendre haleine. Il avait des idées très précises sur la
presse et sur la tâche du journaliste. Je vais lui laisser la parole pour
les exprimer:
Je considère, répondit-il à une pressante et peut-être indiscrète
interrogation sur ce sujet, puisque vous me demandez mon opinion
sur le journalisme contemporain, que, s'il ne sert pas d'instrument
politique ou de tribune littéraire, il ne peut constituer qu'une
situation transitoire, ou plutôt préparatoire...
Je vous en parle savamment, moi qui ai fait de tout, dans le
journalisme, depuis le vulgaire fait-divers jusqu'à l'article
politique. L'immense avantage du journalisme, c'est de donner une
grande puissance à l'écrivain. Dans un fait-divers, le premier venu
peut poser la question sociale. De plus doit-on compter pour rien
l'éducation littéraire, l'habitude d'écrire, qu'on acquiert ainsi?
Sans doute, il faut avoir les reins solides. Cette besogne à la vapeur
tuera les moins robustes, mais les forts y gagneront. Et, je le dis
sans fard, je ne m'occupe que de ceux-ci, je ne m'apitoie nullement
sur le sort des vaincus, quand c'est leur faiblesse qui est coupable.
Il faut, dans la vie, avoir du tempérament. Sans énergie on n'arrive à
rien. Enfin, le journalisme donne aujourd'hui au littérateur le pain
quotidien, et lui assure ainsi l'indépendance.
Je voudrais pouvoir exprimer toute ma pensée là-dessus. Je le ferai
certainement plus tard, car il y a là une question vitale: les
écrivains du siècle dernier étaient des valets, parce qu'ils ne
gagnaient pas d'argent, et c'est cette bataille de l'écrivain
contemporain, que nous avons tous soutenue contre les exigences de
la vie, qui nous a valu Balzac... Hélas! je soulève là tout un monde
et il me faudrait des journées entières pour m'expliquer...
J'ai donc, continua Zola, beaucoup travaillé dans le journalisme,
quoique j'aie peu fréquenté les bureaux de rédaction. Quand j'étais
pauvre, alors que mes romans ne se vendaient pas, j'ai fait du
journalisme pour gagner de l'argent; j'en fais aujourd'hui pour
défendre mes idées, pour proclamer mes principes.
--Où avez-vous écrit?
--Successivement j'ai travaillé à _la Situation_, au _Petit Journal_,
au _Salut Public_, de Lyon, à _l'Avenir National_, à _la Cloche_, où
j'ai fait le courrier de la Chambre (alors siégeant à Versailles),
et au _Corsaire_ (d'Édouard Portalis), qu'un méchant article de moi,
intitulé «le Lendemain de la crise», fit supprimer. J'ai écrit aussi
à _la Tribune_. Une particularité me frappa, à _la Tribune_. Tout le
monde était pour le moins candidat à la députation. Il n'y avait que
moi et le garçon de bureau, qui ne fussions pas candidats...
Zola termina ses déclarations sur le journalisme par ces dernières
confidences, intéressantes à retenir:
--Je fus correspondant, à Paris, du _Sémaphore_ de Marseille,
jusqu'en 1877. _L'Assommoir_ se vendait depuis sept mois que, par
mesure de précaution, j'envoyai chaque jour ma correspondance. Cela,
pour quelque cent francs par mois. Et à ce propos, permettez-moi de
vous faire remarquer qu'il y a tout au plus quatre ans que je gagne
de l'argent. C'est grâce aux sollicitations de mon digne et vieil ami
Tourgueneff que j'ai obtenu la correspondance du _Messager de
l'Europe_, de Pétersbourg, qui, au début, ne me valut pas moins de
sept à huit cents francs par mois.
Enfin, vous m'avez connu au _Bien Public_--(j'étais chargé de la
partie littéraire, à ce journal, et, pour le compte rendu des
premières, je remplaçais souvent Zola)--et j'avoue qu'au moment où
je suis entré à ce journal, pour y rédiger le feuilleton dramatique
(1876), ma situation n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui; c'est
pourquoi j'avais surtout pour objectif les six mille francs que me
rapportait ce feuilleton. Plus tard, quand l'aisance arriva, lorsque
je me sentis devenir une force, la question d'argent ne fut plus que
secondaire. Je me servis de mon feuilleton comme d'une tribune. Ainsi,
vous le voyez, le journalisme est à la fois un moyen et un but. De
plus, c'est une arme terrible. Combien de littérateurs, et des plus
estimables, seraient heureux de pouvoir s'en servir, et de trouver,
en outre, quelques subsides.
--Quelle est votre opinion sur la critique?
--En France, répondit avec force Zola, on ne fait pas de critique.
Je pourrais même dire qu'on n'en a jamais fait! Tous nos critiques
ont des amitiés à ménager, sinon des intérêts à préserver. D'ailleurs,
le métier de critique est un casse-cou. Soyez franc: au bout de
quelques jours, vous n'avez plus que des ennemis. Aussi je trouve
que les vieux sont trop compromis par leurs relations. J'estime
que ce sont les jeunes qui devraient faire de la critique. Ils se
tremperaient, ils se fortifieraient ainsi. Ce serait, en quelque
sorte, pour eux, le baptême du feu...
--Ne vous est-il jamais venu à l'idée d'avoir la direction d'un
journal dans lequel vous défendriez et propageriez vos idées!
--On m'a fait des propositions dans ce sens. Même, il y a huit
jours, l'entreprise a été sur le point d'aboutir. Aujourd'hui mes
travaux littéraires ne me permettraient pas d'accepter une telle
responsabilité. Cependant, je ne dis pas que, plus tard, cette idée
ne sera pas mise à exécution.
--Vous publieriez alors un journal politique?
--C'est-à-dire que je ferai l'ancien _Figaro_, en déposant un
cautionnement au Trésor pour avoir, à l'occasion, le droit de traiter
les questions politiques. Je prendrai les événements et les hommes de
très haut. Je ferai table rase des calculs et des convoitises.
Je ne m'inféodorai à aucune coterie, et je tiendrai sur tout mon
franc-parler. Je crois qu'un tel journal réussirait. En tout cas, ce
serait un curieux document pour l'avenir...
Zola journaliste mérite donc l'attention, et, sans le préjugé de la
spécialisation et du cantonnement des genres, dont sont férus la plupart
des bavards de salons et des plaisantins de bureaux de rédaction, qui font
l'opinion, on ne considérerait pas, comme une partie négligeable de son
œuvre, ses articles. Il en a réuni un grand nombre en volumes, et ces
productions passionnées, toutes vibrantes de conviction, méritent d'être
retenues et considérées comme de véritables livres, comme les meilleures
études de critique approfondie sur le roman, sur le théâtre et sur les
principaux écrivains modernes.
Zola embrassa tous les genres de littérature. Rien de ce qui appartenait
au monde de l'écriture ne lui fut étranger. Il pratiquait le vers fameux
de Térence dans l'univers littéraire. Poésie, contes, romans, critique,
histoire, philosophie, journalisme, théâtre, il n'a trouvé aucun des modes
de manifestation de la pensée indigne de son attention, au-dessous de son
talent. Ceci ne veut pas dire qu'il ait réussi dans tous les genres. Le
feuilleton populaire, par exemple, n'avait eu en lui qu'un producteur très
ordinaire, un concurrent inférieur aux fournisseurs en renom des éditeurs
de livraisons et des deux quotidiens spécialistes du roman d'aventures.
Dans le journalisme politique, où il figura quelque temps, notamment comme
courriériste parlementaire, à _la Cloche_ de Louis Ulbach et au _Corsaire_
de Portalis, il passa inaperçu. A cette époque, cependant, où le
télégraphe et le téléphone n'avaient pas remplacé la plume, où les
journaux ne se contentaient pas de couper et de réduire l'analytique,
où chaque physionomie de séance avait son originalité et sa tonalité,
selon la nuance du journal, où les comptes rendus de l'Assemblée de
Versailles, alors très suivis par le public, étaient, selon les rédacteurs,
pittoresques, humouristiques, passionnés, violents, ces articles de
critique parlementaire constituaient un genre où des journalistes comme
Edmond About, Henry Fouquier, Camille Pelletan, Charles Quentin et bien
d'autres s'illustraient. Pareillement, dans le théâtre, il ne rencontra
guère de succès que grâce à la collaboration de William Busnach, un habile
arrangeur de ses romans célèbres, _l'Assommoir, Nana_.
_Les Héritiers Rabourdin_ et _le Bouton de Rose_, ses deux seuls ouvrages
originaux, qui, par conséquent, doivent être considérés comme son
principal bagage dramatique, ne sont pas restés au répertoire, et ne
sauraient figurer que comme mémoire dans le bilan de ses œuvres. Cet
insuccès théâtral persistant l'irrita. Il y eut, sans doute, de la
prévention contre Zola auteur dramatique. Le parti-pris de la presse,
et d'un certain public, d'imposer l'absurde limitation des genres, fut
évident. Comme si l'art devait avoir des compartiments et des rayons,
ainsi qu'un magasin! Comme si les écrivains, assimilés aux gens de métier
du temps des jurandes, ne devaient jamais se livrer à aucun travail en
dehors de l'atelier corporatif où ils étaient parqués! Enfin, ce préjugé
existe, et il est parfois périlleux de n'en pas tenir assez compte. On
assomme les talents doubles, et les artistes multiples, avec l'anecdote,
qui ne prouve rien du tout, d'Ingres se mettant à jouer du violon, quand
on visitait son atelier. Balzac non plus ne connut pas la victoire
scénique. On fit expier à l'auteur dramatique la maîtrise incontestable
du romancier. Il y a de la jalousie et du dépit, dans le public, quand il
assiste à la multiplicité des efforts du génie. Il se trouve comme humilié
par cette exubérance déployée. Il ne veut pas admirer deux fois et sous
deux formes. Le lecteur et le spectateur ne sont qu'un, mais ils exigent
deux auteurs: l'un pour le théâtre, et l'autre pour le home. Ces gens de
génie, aussi, sont inconvenants: ils veulent par trop accaparer la gloire.
A bas les cumulards! Nul ne peut servir deux maîtres. Pourquoi ce Balzac,
ayant produit _la Cousine Bette_, chef-d'œuvre devant lequel il faut bien
s'incliner, a-t-il la prétention de forcer les gens à saluer derechef
_Quin ola_ ou _Mercadet?_ Ces deux pièces sont, sans doute, puissantes:
signées de Beaumarchais ou de Dumas fils, elles eussent probablement «été
aux nues». Mais on ne pouvait tolérer que Balzac s'imposât deux fois au
public, et l'on ne saurait admettre qu'à deux reprises, en invoquant tour
à tour le livre et la scène, un même auteur se permît de solliciter le
public, en demandant: la gloire, s'il vous plaît? Grand homme, on vous a
déjà donné!
Comme Balzac, Zola et les Goncourt, le grand Gustave Flaubert fut écarté
incivilement de la scène, et on le contraignit à retirer dignement son
_Candidat_, après quelques représentations. En même temps, on le renvoyait
à sa Bovary.
L'insuccès de _Bouton de Rose_ fut éclatant. J'en ai suivi de près les
incidents. J'avais alors, comme il a été dit plus haut, la direction
des services littéraires du _Bien Public_. C'était un grand journal
républicain quotidien, à 10 centimes, paraissant à 4 heures, comme _le
Temps_. Son propriétaire était M. Menier, le fameux chocolatier, député
de Seine-et-Marne, économiste distingué, auteur d'ouvrages remarquables
et remarqués sur les systèmes d'impôts, principalement cité, loué,
combattu et raillé, à propos d'un certain projet d'impôt, non pas sur le
revenu, mais sur le capital, dont il était le promoteur.
_Le Bien Public_, d'allure et de ton modérés, s'adressant à une clientèle
plutôt bourgeoise et «opportuniste», le terme n'était pas inventé, mais la
chose existait, présentait ce caractère singulier d'avoir une rédaction
beaucoup plus avancée, beaucoup plus radicale que ne semblait le comporter
son public, sa direction, son allure et son classement dans les grands
organes parisiens. Yves Guyot en était le rédacteur en chef. Les
rédacteurs politiques: Sigismond Lacroix, Auguste Desmoulins, étaient
plutôt rangés parmi les socialistes. Un journal, tout à fait rouge,
celui-là, et qui forcément teintait fréquemment le rose _Bien Public,_
était l'annexe avancée de l'organe de M. Menier: il se nommait _les Droits
de l'Homme_. Il se faisait dans la même maison, chez le même imprimeur,
l'imprimerie Dubuisson, 5, rue Coq-Héron, avec plusieurs rédacteurs
communs. Il va de soi que l'excellent M. Menier était empêché par sa
position commerciale de manifester sa participation à un organe presque
révolutionnaire. On était au moment du coup parlementaire du 16 mai, de
la terreur de l'ordre moral, et le sabre de Mac-Mahon semblait menaçant.
Le nom de M. Menier ne figurait pas dans les manchettes du journal, mais
le commanditaire bénévole ne se dérobait nullement, quand le caissier,
toujours à sec, des _Droits de l'Homme_, le malin père Guignard, lui
faisait part de la présence à ses guichets de la meute des rédacteurs
altérés. J'appartenais aux deux journaux. Aux _Droits de l'Homme_, se
trouvaient, en dehors des collaborateurs du _Bien Public_, Jules Guesde,
alors débutant, Paul Strauss, P. Girard, Léon Millot, Léon Angevin,
E.-A. Spoll, Albert Pinard, Émile Massard, Céard, Louis Ollivier, et
d'autres encore dont les noms et les physionomies se sont effacés, pour
moi, dans les brumes du temps.
L'un des premiers, j'avais signalé aux lecteurs du _Bien Public_ et à ceux
des _Droits de l'Homme_ la force, l'originalité du talent d'Émile Zola, et
j'avais proclamé quelques-unes des théories et des déclarations de guerre
du «naturalisme», tout en conservant mon indépendance et mon éclectisme,
car rien ne pouvait, rien n'a pu affaiblir mon admiration pour Victor
Hugo. J'étais donc ainsi dans les meilleurs termes avec mon co-rédacteur
Zola, chargé du feuilleton dramatique du _Bien Public_. Mais le «lundiste»
en pied, souvent, n'éprouvait aucune tentation d'aller écouter une pièce
qui ne l'intéressait guère. Il désirait se soustraire à l'obligation d'en
rendre compte et préférait ne pas revenir de la campagne. Il fut tout un
été à l'Estaque, près de Marseille; par conséquent loin des premières.
Restant à Paris, assez fréquemment il lui arrivait de développer des
théories sur l'art dramatique et sur le roman expérimental, plutôt que de
gaspiller l'espace dont il disposait, au rez-de-chaussée du journal, les
dimanches soir, au profit d'une revue insipide ou d'un drame baroque.
Zola me priait alors de «corser» mon courrier théâtral quotidien, et d'y
insérer un aperçu de la pièce nouvelle, suffisant pour renseigner le
public et tenir lieu de compte rendu. Lors de la représentation au
Palais-Royal de _Bouton de Rose_, ce fut à moi que revint la tâche, assez
délicate, étant donnée la situation de l'auteur au _Bien Public_, et notre
camaraderie, de narrer cette soirée, plutôt pénible.
_Le Bouton de Rose_, vaudeville en trois actes, n'était ni meilleur ni
pire que bien des pièces de ce genre qui, au Palais-Royal et aux Variétés,
ont réussi. Comme le titre peut le faire soupçonner, il s'agissait d'une
allusion, d'un symbolisme galant. Une jeune femme, dont le mari s'absente,
ne doit pas se laisser ravir son bouton de rose, et elle doit, au retour
de l'époux, montrer intact l'emblème de la vertu conjugale. Là, rien de
sublime, ni de choquant non plus, étant donnés le genre du théâtre et
la mentalité de son public habituel. Sur une scène renommée pour son
répertoire assez vif, ce sujet pouvait passer, était bien dans la note.
_La Sensitive, le Roi Candaule, le Parfum_, d'autres vaudevilles encore,
écoutés avec plaisir, et applaudis sans protestation, prouvent qu'il y eut
parti pris, pour ne pas dire cabale, contre l'auteur, déjà trop célèbre,
de _l'Assommoir_ et de _la Page d'Amour_.
Au second acte, où la jeune épouse, entraînée au mess des officiers, se
laisse griser et entonne le refrain de route:
As-tu bu
Au tonneau de la mèr' Pichu! (_bis_)
Il s'éleva des murmures véritablement exagérés; il y eut même des sifflets
tout à fait excessifs. Ces indignations dépassaient la mesure, en
admettant que la chanson troupière, fort crânement et gentiment lancée par
Mlle Lemercier, ait déplu aux délicats spectateurs, accoutumés à se pâmer
lorsqu'on jouait _la Mariée du Mardi-Gras_ ou _le Chapeau de Paille
d'Italie_.
Zola fut blessé et attristé de cet échec inattendu et, en quelque sorte,
inexplicable de _Bouton de Rose_. Il n'avait voulu écrire qu'une farce,
afin de montrer sans doute qu'il était capable de besognes vulgaires, et
on le jugeait avec la sévérité à peine de mise pour une grande comédie de
mœurs à prétentions philosophiques. On ne doit pas regarder _le Médecin
malgré lui_ avec les yeux graves et la pensée en éveil qui conviennent
aux représentations du _Misanthrope_. On a prêté à Zola, après coup,
une attitude, autre que celle qu'il eût réellement, la vraie, la bonne.
Quand, le rideau relevé, l'excellent artiste Geoffroy, si aimé du public,
pourtant, eut toutes les peines du monde à nommer l'auteur, au milieu de
sifflets et de clameurs, également stupides, on a montré Zola affectant,
dans les coulisses, au milieu des cabotins effarés et devenus méprisants,
une attitude hautaine. Aux directeurs consternés il aurait dit: «Vous
voyez bien, Messieurs, que vous avez eu tort de jouer ma pièce, malgré
moi!» On ne joue aucun auteur malgré lui, et Zola, si intransigeant sur
ses droits d'écrivain, moins que personne était homme à se laisser prendre,
d'autorité, une œuvre. Sans son consentement, sans son désir, aucun
directeur de théâtre ou éditeur n'eût osé mettre, sous les yeux du public,
un roman ou une comédie qu'il eût estimés indignes de paraître. La vérité
est qu'il supposait, sans croire avoir enfanté un chef d'œuvre, que
_Bouton de Rose_ était bien dans le cadre du Palais-Royal, et que le
public accepterait cette pièce comme tant d'autres de même tonalité, sans
y chercher midi à quatorze heures, riant et s'amusant, comme il sied à une
farce un peu grosse. Il se doutait si peu de l'échec, qu'il m'avait bien
recommandé, dans le compte rendu que je devais faire de la première,
à sa place, pour _le Bien Public_, d'insister sur les plus énormes
plaisanteries de la pièce, de les montrer conformes à l'esprit national,
d'après les fabliaux et les contes qualifiés de gaulois, qu'Armand
Silvestre commençait à remettre à la mode. Un petit détail prouvera
combien il escomptait la victoire: un souper de trente couverts avait été
par lui commandé chez Véfour, restaurateur voisin, sous le péristyle,
en face du théâtre, le soir de la première, pour célébrer le succès
nouveau, original et désiré de Zola, auteur comique! Ce fut un souper de
funérailles. Mais, avec sa robuste placidité, Zola parut indifférent et
calme. Il supporta la douche sans broncher. C'était un four? Eh! bien!
soit! après? Il restait toujours l'homme qu'il était. Les presses de
Charpentier attendaient, et un nouveau chef-d'œuvre était tout prêt
pour boucher ces mâchoires hurlantes. Il ne maudit ni le parterre, ni la
critique: il ne voulut, cependant, pas reconnaître qu'il s'était fourvoyé.
Il ne consentit même pas à confesser son infériorité dans le genre
plaisant.
Comme à tous les esprits puissants, aux vastes pensées, la blague, qui est
la classique _vis comica_ dégénérée, lui échappait. Il n'était pas le
maître du rire. Le sens du drôle lui faisait défaut. Il n'est pas le seul
qui ait cette lacune du risible. Victor Hugo, même au 4e acte de _Ruy
Blas_, même dans ses plus grands efforts pour être plaisant, n'a jamais pu
arriver à ce résultat que le premier turlupin venu obtient si facilement,
au théâtre: faire rire! Il est faux que que le plus puisse être le moins.
Défense au Mont-Blanc de se rapetisser et de devenir monticule. S'il est
impossible à la grenouille de s'enfler jusqu'à devenir bœuf, le bœuf ne
peut même pas tenter de se réduire au point de devenir grenouille. Être
comique est un don. Les plus grands génies n'ont pu l'acquérir, même
au prix des plus vigoureux efforts. Le pitre et le clown sont des
spécialistes. Talma, Frédérick-Lemaître et Mounet-Sully ne pourraient
faire ce qu'ils exécutent, le sourire sur les lèvres, ni entraîner les
mêmes applaudissements. Tous les jours, des écrivains rudimentaires,
des abécédaires de la littérature, des romanciers primaires et des
vaudevillistes illettrés, obtiennent le franc succès du rire. Ils
désopilent, et ils arrachent à la foule de contagieux accès d'hilarité,
sans qu'on puisse expliquer pourquoi leur papotage force à pouffer les
moins disposés, comme l'opium contraint au sommeil les plus tenaces
éveillés. Ce sont des choses qui rentrent dans l'inconnaissable. Tout au
plus peut-on dire que le pouvoir d'égayer les foules échappe aux grands
cerveaux, parce que la moquerie, la raillerie, la gaîté, ont leur siège
dans les parties honteuses de l'intellect. C'est une évacuation, le rire.
C'est le propre de l'homme, dit-on. Oui, comme l'adultère, la pédérastie,
le fanatisme, le crime, la méchanceté. L'animal ne rit pas, parce que
l'animal, même le tigre, est bon: pas plus féroce quand il dévore un
homme, par faim, que nous quand nous avalons une huître vivante, par
gourmandise. Ce n'est que l'esprit de malveillance qui anime le rieur.
Une personne qui trébuche, un mari qui souffre, un bossu qu'on maltraite,
voilà d'éternels sujets de rire. Toute la joie du théâtre français est là.
Sans Sganarelle cocu et Géronte bâtonné, il resterait peu de chose du
grand comique français.
Ce n'est pas seulement le rire, mais l'ironie, qui fait défaut à l'homme
de génie, et aussi à l'homme seulement pourvu de talent. L'ironie,
traduisez en parisien la blague, est une modalité de l'esprit,
incontestablement inférieure. La bassesse humaine a la parodie pour
manifestation. Homère a déjà signalé cette honte et cette misère de
l'espèce, dans son abominable Thersite. Ils sont malheureux plus qu'on ne
le pense, ceux qui tournent tout en dérision, et qui rigolent devant ce
qui est digne d'admiration. Le diseur de bon mots, selon Pascal, est
toujours un mauvais caractère. Les écrivains qui furent des moqueurs ont
laissé, parfois, des œuvres impérissables, car ce sont de grands et
cruels génies que Rabelais, Molière, Voltaire, Beaumarchais; ils ont légué
surtout un déplorable héritage. Il ne faut, d'ailleurs, pas confondre les
grands railleurs avec les blagueurs subalternes.
Il y a de l'amertume, au fond de la joyeuseté de nos vrais comiques.
Est-il rien de plus tragique que Molière, amoureux quadragénaire, rebuté
et déçu, mettant en joie le parterre, et les marquis aussi, aux dépens de
son Arnolphe, c'est-à-dire aux siens? L'autobiographie jouée de _l'École
des Femmes_ ne peut faire rire que du bout des lèvres ceux qui connaissent
Molière, qui l'aiment, et qui savent sa douleur d'amour. Dans plus d'une
pièce, il y a des rires, en certains passages, qui éclatent comme des
blasphèmes.
Zola est un grand poète lyrique, un psychologue pénétrant, un historien
synthétique des mœurs, un anatomiste audacieux des nerfs, des muscles, du
sang et des réflexes de la carcasse humaine; il est aussi un philosophe
humanitaire, un socialiste pacifique, un rêveur de paradis terrestres,
un constructeur de Tours de Babel collectivistes, où tous les ouvriers
confondus finiraient par s'entendre, sans parler la même langue; il est,
enfin, un grand écrivain coloré, majestueux, épique; sa place, dans le
Panthéon de la littérature moderne, est entre Hugo et Balzac, mais il ne
saurait être comparé, comme inspirant le rire, à Courteline, à Alphonse
Allais, à Tristan Bernard, et même au plus plat et au plus vulgaire des
vaudevillistes du Théâtre-Déjazet. Lui, qui ne pouvait que sculpter dans
le granit et tailler dans le marbre, il a eu le tort de vouloir se montrer
fabricant de breloques en toc. Son _Bouton de Rose_ est une erreur, une
bévue.
Cette tentative, qu'il n'a d'ailleurs jamais renouvelée, a dû lui
démontrer, à lui si partisan de l'expérimentation scientifique, que l'art,
comme la force humaine, a des limites. Pareil aux grands fleuves, le génie
peut croître et se perdre dans l'immensité des océans; il lui est interdit,
en eût-il agrément et désir, de rebrousser son cours et de redevenir
ruisseau. Quand on a reçu en don la puissance merveilleuse de faire
résonner la lyre aux sept cordes sonores, il est malaisé, parfois même
il est impossible, d'y ajouter la crécelle et le mirliton.
Zola semble démontrer, par l'inutilité de ses efforts à la scène et par
la persistance de ses insuccès réitérés, la vérité de la prétention des
«hommes de théâtre» de former comme une caste littéraire à part, un
sacerdoce spécial initié à certains rites, prêtres d'une Isis aux
mystères abscons. Ainsi, un vaudevilliste, un faiseur d'opérettes, un
confectionneur de revues serait un savant possédant une algèbre inconnue
des profanes? Le moindre bâtisseur de scénario deviendrait un architecte
aux épures mystérieuses, le membre d'une confrérie aux arcanes interdits.
Les «hommes de théâtre» seuls sauraient construire des ouvrages compliqués
et difficiles, destinés pourtant à être compris instantanément, à être
jugés de même, et du premier coup, par le grossier passant, par l'ignorant
stupide, par le convive sortant de table congestionné, par la marchande
des Halles au vocabulaire sonore, et par la femme élégante et sotte,
capable, ordinairement, de s'intéresser seulement aux chiffons ou aux
banalités de la conversation mondaine. Tout ce grand art, toute cette
technologie et toute cette esthétique supérieure aboutissant à se faire
comprendre des ignorants et des imbéciles? C'est le mystère de la foi
théâtrale!
La scène serait un collège d'augures, d'où l'on ne saurait regarder la
foule sotte et crédule sans rire entre initiés, mais où l'on ne serait
admis à officier que dans des conditions particulières de savoir-faire, de
roublardise et de tour de main? Zola, comme Balzac, comme Flaubert, comme
les Goncourt, ne possédait pas, paraît-il, les capacités particulières
exigées pour être admis dans la confrérie. L'école dite naturaliste n'a
pas, il est vrai, en général, réussi au théâtre. Le roman fut plutôt son
champ de bataille et de victoire. La plupart des pièces de cette école
sont extraites de romans. Pourtant, l'on peut classer comme auteur
dramatique se rattachant au naturalisme, Henri Becque, dont les pièces
n'étaient pas des scènes de romans découpées, dialoguées et adaptées,
plus ou moins harmonieusement, au théâtre. Un maître auteur dramatique,
celui-là!
Il faut reconnaître aussi que tous les hommes n'ont pas des aptitudes
égales, ni surtout universelles. La scène exige, avant tout, l'action, la
synthèse parlante, remuante, l'ellipse de la phrase, et souvent de l'idée.
Un geste y remplace une explication, qui, dans un livre, exigerait
plusieurs mots, parfois plusieurs lignes. Le théâtre a donc des procédés
d'exécution et des moyens de réalisation du sujet conçu, ce sujet fût-il
le même, tout autres que ceux que réclament le livre, le roman. Il en
est de même dans les autres formes de l'art. Un violon et un pinceau, un
ébauchoir et un burin, sont des instruments d'art différents et produisent
des effets distincts par l'exécution. Mais l'artiste, apprenant à se
servir de ces outils variés, ne peut-il traduire, avec une même maîtrise,
avec des procédés distincts, son rêve, son idée, la nature par lui
surprise et interprétée? Léonard de Vinci, Michel-Ange, et la plupart
des grands artistes de la Renaissance n'ont-ils pas prouvé la dualité,
la multiplicité du génie? Il est probable, étant donnée une certaine
dynamique cérébrale, et en supposant rassemblés le don créateur, la
connaissance des moyens techniques, et l'énergie suffisante pour les
appliquer, qu'un même artiste pourrait être poète, dramaturge, philosophe,
romancier, peintre, sculpteur, musicien, orateur et architecte. Le domaine
de l'art, comme le champ de la science, ne s'est pas agrandi. Il est
difficile, aujourd'hui, d'être, comme au XVIe siècle, un Rabelais ou un
Pic de la Mirandole, un savant possédant toutes les connaissances de son
temps. La science, de plus en plus étendue, variée, infinie, exigera, de
plus en plus, des spécialistes, des gens cantonnés dans une étude, des
insectes de génie et de patience fixés sur une branche unique, et passant
leur existence à la fouiller, à la dénuder. Il n'en est pas de même en
matière artistique, en littérature surtout, où le progrès n'existe à peu
près pas, la matière et le travail restant presque toujours semblables.
Il y a un abîme entre le rapide de Marseille et le char qu'Automédon
dirigeait; la distance n'est pas grande qui sépare une églogue de Virgile
de la rencontre de Miette et de Silvère, au puits de _la Fortune des
Rougon_.
Pourquoi tel artiste, tel privilégié susceptible de devenir un ouvrier
d'art, au lieu de demeurer un manœuvre, s'adonne-t-il à une spécialité et
prend-il pour instrument la plume et non le pinceau, et inversement?
Le hasard, l'imitation, les encouragements des camarades, dans l'art comme
dans les carrières nullement artistiques, où s'observe un choix analogue,
sans raison apparente ordinairement, décident de la localisation des
aptitudes. Zola aurait pu faire un auteur dramatique, égal au romancier
qu'il est devenu, mais il lui fallait, pour cela, concentrer son énergie
sur des sujets scéniques, préparer, étudier des actions et des caractères
susceptibles de se développer dans le cadre conventionnel et limité de
quelques heures de spectacle; il lui eût fallu aussi bander, vers un autre
but, cette arme de la volonté qu'il possédait plus que tout autre, et
viser, au lieu du roman, le théâtre. Il n'est pas douteux qu'il aurait mis
plus d'une fois dans le mille, l'adroit archer.
Il fut détourné de ce but-là, d'abord par les difficultés, qu'on pourrait
nommer subjectives, de l'art théâtral, c'est-à-dire la trouvaille des
sujets, l'étude et le rendu des caractères, le choc des situations, le
mouvement des personnages et le choix de leurs faits et gestes, devant,
dans leur synthèse mimée et parlée, fournir l'analyse de leurs sentiments,
de leurs pensées, de leurs individualités. Ensuite, il rencontra, lui
barrant la route, les obstacles extérieurs et matériels, contre lesquels
plus d'une intention scénique s'est brisée net: la confection définitive
de la pièce, sa mise au point pour l'optique des planches, et enfin les
démarches, les attentes, les sollicitations et les tiraillements, avant
d'être joué, afin de l'être.
La volonté n'est pas l'audace. Zola était un grand timide. Les fameux
«hommes de théâtre» sont généralement des gaillards résolus, sceptiques,
marchant carrément dans la vie, le chapeau sur l'oreille, ayant beaucoup
de l'aplomb du commis-voyageur, exhibant la crânerie du candidat
politique: voyez les deux Dumas, l'un exubérant, l'autre froid théoricien;
Scribe intrigant et souple; Victorien Sardou alerte et séduisant; Maurice
Donnay cambriolant l'Institut avec la pince-monseigneur de feu Salis;
Alfred Capus proclamant sa veine et faisant, avec ses allures félines, et
son sourire bénin, le fracas du joueur chançard, tous ces triomphateurs de
l'arène théâtrale sont des lutteurs rudement musclés, et dont pas un n'a
jamais eu froid aux yeux, ni crampe aux mollets. Zola n'était pas taillé
pour se mesurer avec ces Alcides du plateau, et il n'était pas surtout
disposé à leur disputer la place. Il ne pouvait supporter de paraître
combattre dans un rang secondaire. Il s'était reconnu, la vingt-cinquième
année sonnée, peu apte à devenir un poète lyrique de premier ordre: il
cessa d'écrire en vers; il plongea dans un tiroir, comme dans un bocal où
l'on conserve un embryon, ses poèmes avortés de _l'Amoureuse Comédie_, qui
lui avaient donné tant de joie, lors de la conception. Tournant le dos, en
apparence, au romantisme des _Contes d'Espagne_ et des _Orientales_, il
marcha, droit et triomphal, sur la voie qu'il venait de doter de cette
désignation neuve et sonore: le naturalisme. Là, il se sentait robuste et
maître. Rien ne pouvait l'arrêter, et les obstacles qu'il démolissait,
quand il ne voulait pas se donner la peine de les écarter, lui donnaient
la force et la confiance pour franchir ou supprimer ceux qu'il viendrait à
rencontrer par la suite.
Il avait constaté son peu d'aptitude au roman-feuilleton. Un genre,
pourtant productif et susceptible d'agir sur les grandes masses de
lecteurs. _Les Mystères de Marseille_ furent son unique tentative en ce
genre. Il ne se sentait pas davantage la force de donner, chaque jour,
un article d'actualité, soit politique, soit littéraire. Il cessa donc
pareillement de faire du journalisme courant, car, bien qu'il ait beaucoup
écrit dans divers journaux, et qu'il ait collaboré à l'un des plus
répandus, _le Figaro_, il y fit plutôt ce qu'on nomme, et c'était un des
titres qu'il avait lui-même choisis, des «campagnes» que des articles dans
le goût de ceux des maîtres articliers. Ses correspondances littéraires,
au journal russe _le Messager de l'Europe_, où Tourgueneff l'avait
accrédité, les abondantes et massives colonnes de prose, qui contenaient
ses théories et ses argumentations sur le roman expérimental, sur les
documents humains dont il préconisait l'usage exclusif dans toute œuvre,
en bannissant l'imagination, bannissement qu'il n'appliqua pas toujours
à ses propres conceptions, c'étaient des pages de livres interrompues,
débitées en tranches et non du véritable journalisme. Le public ne s'y
trompa guère. Zola lui-même ne se fit aucune illusion sur son peu de
succès dans la chronique ou dans la critique. Si les articles, signés de
son nom retentissant, étaient recherchés par les directeurs de journaux et
regardés avec curiosité, c'est que sa renommée forçait l'attention. Des
pages, au bas desquelles flamboyait, comme une vedette, le nom de l'auteur
de _l'Assommoir_, ne pouvaient passer inaperçues. Le nom de l'étoile
attirait, mais bientôt la lourdeur de son jeu fatiguait et l'on trouvait
peu amusante la pédanterie du magister naturaliste. Zola professait
beaucoup. Il transformait le journal où il écrivait en chaire de collège,
et il faisait la classe aux lecteurs, aux élèves de lettres. Sa manière
se rapprochait de celle de Sarcey, mais avec moins de bonhomie et plus
de suffisance. Le public goûtait peu Zola journaliste et pion, et le
l'envoyait à ses romans. Il y retournait volontiers. Là où il n'obtenait
pas, du premier coup, l'excellence, il abandonnait la partie. Cet homme,
si admirablement doué d'énergie, et qui se montra si résistant à tous
les coups de la fortune, n'éprouvait pas le découragement, mais l'ennui,
l'indifférence pour l'entreprise où il sentait qu'il n'obtiendrait que
lentement, et peut-être jamais, la réussite. Remarquez qu'il ne s'agit
pas du succès même, de la foule applaudissant, acclamant, et de la
gloire venant poser sa couronne sur le front radieux de l'écrivain promu
grand homme. Zola ne renonça pas au roman parce que _Thérèse Raquin_,
_la Fortune des Rougon_, _la Curée_, _Son Excellence Eugène Rougon_,
_la Conquête de Plassans_, n'avaient eu qu'une chance relative, comme
vente, comme argent, comme classement parmi les livres célèbres. Il
persévéra jusqu'à l'éclatement de _l'Assommoir_, parce qu'il avait le
sentiment de sa vigueur, de sa supériorité. Très bon critique de lui-même,
il se jugeait sans indulgence ni parti pris. Bien avant que Coupeau et
Gervaise eussent lancé son nom aux quatre coins de l'univers lisant, il
s'était reconnu capable d'être un maître romancier, et il avait persévéré
dans sa tâche. Indifférent à l'indifférence, il avait laborieusement
entassé les chapitres sur les chapitres, les livres sur les livres,
attendant l'aube du succès, avec la confiance du laboureur traçant le
sillon, répandant ses semailles, et ne doutant pas de voir la semence
lever et le jour de la moisson venir. Il trouvait en lui-même cette
certitude. Pas une heure, il ne put douter de ses romans. Il continua donc
à en combiner l'ordonnancement, et à exécuter, scrupuleux architecte d'un
devis arrêté, le plan généalogique de la famille Rougon-Macquart, tel
qu'il l'avait conçu, tracé et décidé.
Au théâtre, au contraire, il ne s'avançait que timidement, doutant des
autres et de lui-même. Il tâtonna dans cette voie, pour lui hasardeuse et
malaisée. Il s'y était, pourtant, engagé dès la prime jeunesse. Au collège,
à Aix, il avait écrit trois actes comiques; d'abord, un acte en prose:
_Enfoncé, le Pion!_ Il s'agissait d'un pauvre diable de maître d'études
courtisant une jeune femme, que lui enlevaient deux élèves de rhétorique.
Le triomphe de Don Juan collégien. Le Principal avait son rôle de
Cassandre. On le bernait et on le rossait. Cette œuvre enfantine, rancune
de potache, devait avoir un titre plaisant: _Un pion qui veut aller à
dame!_ Le novice auteur le changea comme trop long. _Enfoncé, le pion!_
n'a d'ailleurs jamais vu l'aurore de la rampe, et demeurera, sans doute,
éternellement plongé dans les limbes des œuvres inédites. D'autres œuvres
infantiles, comme _Perrette_, d'après la fable de La Fontaine, où le
fabuliste avait un rôle dans la pièce, puis, un acte en vers: _Il faut
hurler avec les Loups_, font cortège aux œuvres juvéniles également
injouées, dans cet obituaire dramatique: _la Laide_, un acte en prose,
_Madeleine_, un drame en trois actes, présenté et refusé à l'Odéon,
au Gymnase, au Vaudeville, et qui jamais ne sut tenter un directeur.
Peut-être exhumera-t-on, un jour, ces enfants morts-nés? Le squelette
des manuscrits doit se retrouver; étant donnés le soin et
l'ordre de Zola, ils gisent certainement encore dans le tombeau des
tiroirs. Zola écrivit aussi, à l'époque de _Rodolpho_, quand il était
romantique ardent et pratiquant, le scénario d'un drame moyenâgeux,
_l'Archer Rollon_, qui ne fut jamais écrit.
La première œuvre théâtrale de Zola jouée fut un drame, tiré de son
roman: _les Mystères de Marseille_. Cinq actes, en collaboration avec son
camarade Marius Roux. La première représentation eut lieu au théâtre du
Gymnase, à Marseille, direction Bellevent, le 6 octobre 1867. Zola y
assistait. Il écrivit à son collaborateur, resté à Paris, le lendemain de
la première:
C'est un succès contesté, qui peut se tourner en chute complète, ce
soir. Comme je te l'ai dit dans ma dépêche, le commencement de la
pièce a bien marché. Les tableaux: _les Aygalades_ et _le Crime_
n'ont pas donné ce que nous attendions, et, dès lors, la pièce a
langui. Elle s'est un peu relevée vers la fin...
Les sifflets furent plus nombreux que les applaudissements. La pièce ne
fut jouée que quatre fois. Zola, peu encouragé par ce début, pendant
plusieurs années, ne chercha pas à tenter la fortune scénique.
Le 11 juillet 1873, il donna, au théâtre de la Renaissance, dirigé par
Hostein, _Thérèse Raquin_, pièce tirée du roman. Le livre avait eu un
succès relatif, le drame fut un four complet. Neuf représentations, le
directeur en faillite, et le théâtre, après avoir fermé ses portes,
changeant de genre et faisant sa réouverture avec l'opérette, tel fut le
bilan désastreux de cette opération. Mme Marie Laurent jouait pourtant
magistralement la paralytique, et la pièce était suffisamment bien montée.
Je me souviens vaguement de l'impression de la première, à laquelle
j'assistais: elle fut plutôt pénible, bien qu'il y eût deux ou trois
scènes très fortes, d'un grand effet.
L'année suivante, Zola fit jouer au théâtre Cluny une comédie, peu gaie,
car la maladie et la mort y tenaient trop de place, intitulée _les
Héritiers Rabourdin_, trois actes. Rien que le choix de ce théâtre de
quartier indique le peu de crédit de Zola sur la place dramatique. Il
avait présenté sa pièce au Gymnase et au Palais-Royal. Refusée, la comédie
fut prise par M. Camille Weinschenk, qui la monta de son mieux. _Les
Héritiers Rabourdin_ n'atteignirent pas la vingtième représentation.
_Bouton de Rose_ et _les Héritiers Rabourdin_ sont les deux œuvres
théâtrales de Zola, originales et sans collaborateur. Il n'écrivit plus
rien pour le théâtre depuis. Mais plusieurs de ses romans furent mis à la
scène, et non sans succès. Ses collaborateurs-adaptateurs, MM. William
Busnach et Benjamin Gastineau, s'acquittèrent habilement et fructueusement
de leur tâche. Ces drames réussirent tous, bien qu'avec des fortunes
diverses. _L'Assommoir_, dont Zola avait écrit et revu le scénario,
plusieurs fois repris, à l'Ambigu et au Châtelet, fut le plus durable
succès: le rôle de Coupeau fut joué successivement par Marais, Gil-Naza,
Auvray-Guitry, et toujours l'effet en fut considérable. À l'étranger,
cette pièce réussit extraordinairement. En Angleterre, soutenue par les
sociétés de tempérance et d'autres confréries de «teetotalers», elle
est considérée comme ayant une portée moralisatrice. _Nana_, où Massin
apparaissait hideuse, avec le visage boursouflé par la petite vérole;
_Pot-Bouille_, _le Ventre de Paris_, furent également joués avec un nombre
de représentations auquel Zola, sans collaborateur, n'était pas habitué.
_Germinal_, d'abord interdit, fut transporté sur une scène de quartier,
aux Bouffes du Nord. Zola eut une collaboration musicale importante:
le compositeur Alfred Bruneau donna à l'Opéra, _Messidor_, en 1897; à
l'Opéra-Comique, _le Rêve_ et _l'Attaque du Moulin_, d'après la nouvelle
des Soirées de Médan qui fut reprise, avec la grande artiste Delna, à la
Gaîté, en 1907.
De son roman _la Curée_, il tira, pour Sarah-Bernhardt, une pièce portant
le titre de l'héroïne, _Renée_, qui ne fut pas jouée.
Zola n'avait pas tout à fait abdiqué ses prétentions d'auteur dramatique,
malgré ses insuccès du début. Il raisonnait, toutefois, ses aptitudes
théâtrales et ses chances de réussite:
Il y a, au théâtre, un élément essentiel dont il faut toujours tenir
compte, disait-il à un journaliste l'interviewant à la veille de la
représentation du _Ventre de Paris_, au Théâtre de Paris (ancien
Théâtre des Nations, puis Théâtre Sarah-Bernhardt): c'est le succès.
On n'est pas un bon auteur dramatique si l'on n'a pas de succès.
Pour l'obtenir, il faut de la persévérance, il faut accommoder son
tempérament et son talent à certains goûts du public. J'admets très
bien qu'on fasse une première pièce, et même une seconde, qui ne
réussiront pas, mais on ne peut en écrire de mauvaises toute sa vie.
Je suis condamné à écrire des romans pendant cinq ou six années
encore. Je dois terminer une série de vingt volumes sur les
Rougon-Macquart. Mais le roman ne m'intéresse plus autant,
aujourd'hui. Il me semble que j'ai été jusqu'au bout du plaisir que
ce travail pouvait me procurer. Aussi, ma série terminée, si j'ai
encore assez de jeunesse et d'énergie, je me mettrai au théâtre, qui
m'attire beaucoup. Je crois qu'il y a là une foule d'expériences
curieuses à tenter, des milieux inexplorés à mettre à la scène,
une conception plus large de la vie à développer que celle que l'on
trouve chez nos auteurs contemporains, d'autres passions à étudier que
l'éternel adultère.
Zola avait raison. Le théâtre moderne aurait tout à gagner à sortir un
peu des alcôves, et à intéresser la foule à autre chose qu'à la banale
aventure sexuelle. Or, l'auteur de _Thérèse Raquin_, dont le point de
départ était, d'ailleurs, un adultère, mais fortement rehaussé par le
crime, et surtout par le châtiment de la conscience, l'œil de Caïn, n'eut
ni le temps, ni l'occasion, ni sans doute aussi la force, de tenter cette
rénovation. Nous attendons encore le Messie dramatique qui viendra
bouleverser magnifiquement la scène, et changer en câbles neufs les
ficelles usées, rajeunissant les vieilles conventions et les situations
caduques.
S'il n'a pu faire seul une bonne pièce, plaisant à la foule et intéressant
les lettrés, ce qui est le double event à tenter, Zola a, du moins,
formulé de curieuses et souvent justes théories sur le théâtre.
_Le Naturalisme au théâtre_ et _Nos Auteurs dramatiques_ sont deux
volumes, composés principalement d'articles de critique parus dans
_le Bien Public_, et _le Voltaire_, arrangés, corrigés, recousus bout à
bout, qui contiennent, à côté de vantardises et de prophéties, par trop
mirobolantes, sur le théâtre naturaliste et son avenir, des jugements
justes et des opinions fort sages.
En ce qui concerne son collaborateur Busnach, mort en 1907, auquel il
rendait un hommage mérité, Zola disait à un confrère le questionnant:
Je ne prends pas la responsabilité littéraire des pièces que
M. Busnach a tirées de mes romans. Je reste dans la coulisse et je
suis l'expérience avec curiosité. Dans ces pièces, en vertu de mon
principe que le succès est un élément essentiel, au théâtre, de
grandes concessions sont faites aux habitudes et au goût du public.
Nous brisons la logique des personnages du roman pour ne pas inquiéter
les spectateurs. On introduit des éléments inférieurs de comique et
des complications dramatiques. Enfin, on développe une mise en scène
pompeuse pour fournir un beau spectacle à la curiosité de la foule.
Cependant, ces drames contiennent l'application de quelques-unes
des idées nouvelles que je défends. M. Sarcey, qui a recherché toutes
les occasions d'attaquer _l'Assommoir_, était obligé de reconnaître
que la représentation des drames tirés de mes romans avait porté un
coup funeste à l'ancien mélodrame, qui ne pouvait plus s'en relever.
Et Zola, à plusieurs reprises, revenant sur cette opinion du critique du
_Temps_, redisait:
Malgré l'introduction d'éléments inférieurs, il faut avouer, comme
l'a reconnu Francisque Sarcey, que les drames tirés de mes romans
contiennent plus de vérité humaine, d'une part, et aussi plus de
pittoresque et de modernité dans les tableaux mis en scène.
Il y eut des polémiques intéressantes et amusantes entre Sarcey et Zola.
Celui-ci reprochait notamment au critique du _Temps_ de ne pas être
«documenté» et de commettre des bévues et des anachronismes dans ses
appréciations. Sarcey opposait à Zola les bourdes qui lui avaient échappé,
comme à tout le monde, et dont quelques-unes sont devenues légendaires.
Il les énumérait malicieusement:
Est-ce à M. Zola à me reprocher l'anachronisme d'avoir parlé de
Florent revenant de la Nouvelle-Calédonie, en 1858, alors que ce
furent les condamnés de la Commune, et non ceux de Décembre 51, qui
furent envoyés à Nouméa,--et il ajoute assez rudement: lui, qui nous
a décrit un soldat rentrant, en 1815, coiffé du képi d'ordonnance,
ne se souvenant plus que le képi est contemporain de l'expédition
d'Afrique; lui, qui nous montre une jeune fille se promettant, en
1810, «de ne jamais épouser quelque maigre bachelier, qui l'écraserait
de sa supériorité de collégien et la traînerait, toute sa vie, à la
recherche de vanités creuses». Des bacheliers en 1810? Vous n'y songez
pas, mon cher confrère! A cette même date, 1810, vous faites tuer
l'amant d'Adélaïde par un douanier, «juste au moment où il entrait en
France toute une cargaison de montres de Genève», et Genève, en ce
temps-là, faisait partie du territoire français, c'était le chef-lieu
du Léman. N'est-ce pas vous encore qui avez fait, en 1853, apercevoir
à Hélène, du haut du Trocadéro, la masse énorme de l'Opéra de Garnier,
qui n'était pas encore sorti de terre? N'est-ce pas vous qui avez
entendu chanter le rossignol en septembre?...
Le malicieux et pionnesque Sarcey reproche encore à Zola la phrase
suivante:
Ils se mirent tous les trois à pêcher. Estelle y apportait une
passion de femme. Ce fut elle qui prit les premières crevettes,
trois petites crevettes roses.
Le citateur caustique fait suivre l'extrait fâcheux de cette mercuriale,
évoquant la bévue classique de Jules Janin:
Vous n'êtes pourtant pas sans savoir que les crevettes ne sont roses
que dans les mers où le homard revêt la pourpre du cardinal. Mais vous
aviez mis «roses» sans y attacher d'autre importance, peut-être parce
que le rose est une couleur gaie, parce qu'elle vous plaît davantage,
comme vous avez, autre part, attribué aux prunes une «délicate odeur
de musc», parce que le musc vous rappelle des sensations agréables,
et que ce sont là des détails qui n'ont point de conséquence. Ce qui
est essentiel à la peinture du caractère d'Estelle, c'est qu'elle
cherche des crevettes avec une passion de femme, et qu'elle mange des
prunes avec concupiscence. Maintenant, que ces crevettes soient grises
ou roses, que ces prunes sentent le musc ou tout bonnement la prune,
voilà qui est indifférent. Je m'embrouille sur les sexes (Sarcey
avait, dans son compte rendu du _Ventre de Paris_, qualifié de petite
fille le jeune personnage qui réconcilie, au 6e tableau, sa mère avec
sa grand'mère, et qui était un garçon dans la pièce, bien que joué par
une fillette, la petite Desmets), vous vous trompez sur les couleurs
et les odeurs, nous sommes à deux de jeu. Mais pourquoi ce qui est,
chez vous, noble indépendance de l'homme de génie, vis-à-vis de la
vérité, serait-il, chez moi, simple bafouillement? Et remarquez,
mon cher confrère, que, si ces petites inadvertances étaient aussi
condamnables que vous le dites, elles le seraient bien plus dans un
roman naturaliste que dans une critique de théâtre, qui n'affiche
point de prétention à une minutieuse exactitude dans le détail.
Sarcey avait raison. Des erreurs, des méprises, des confusions d'époques,
peuvent se produire dans tous les ouvrages, et ne sauraient leur ôter tout
mérite. On doit négliger leur insignifiance. Comme le dit Sarcey, ce n'est
pas parce que les crevettes seraient désignées sous leur couleur naturelle,
grise ou plutôt opale, que la précocité gourmande d'Estelle se trouvera
plus ou moins bien dépeinte et cessera d'être portée à la connaissance du
lecteur, ce qui était le but cherché. On abusait beaucoup, autrefois, dans
les revues littéraires, de la poursuite des anachronismes, des sottises,
des coqs-à-l'âne échappés aux journalistes les plus en renom. Parfois,
ces bévues, bruyamment signalées, étaient tout simplement des coquilles
d'imprimerie, par exemple, en matière d'anachronisme dû à un chiffre
retourné ou changé. Ces terribles corrigeurs de textes mettaient un pauvre
diable de correcteur d'imprimerie en posture de perdre son emploi. Mais
ici, le reproche d'inexactitude, renvoyé à Zola se targuant de sa
documentation, était un procédé piquant de polémique.
Les rieurs furent du reste du côté de Sarcey. Si j'évoque ce duel de plume
entre le romancier-dramaturge et le critique célèbre, c'est que le coup
de massue asséné par Zola, dans _le Figaro_, sur la «caboche» de Sarcey,
demeure, le livre en gardant la trace, tandis que, pour retrouver la
riposte du journaliste, il faut aller fouiller la collection du _Temps_
et relire le feuilleton du 7 mars 1887. N'est-il pas juste qu'à côté du
réquisitoire de Zola le livre, à son tour, garde la trace du plaidoyer de
Sarcey?
Vous prétendez, écrivait donc le critique du _Temps_, que j'ai
accueilli avec rudesse et mauvaise humeur _l'Assommoir_, à son
origine, et que, plus tard, averti par le succès du drame, après
les 300 représentations qu'il avait obtenues, je l'ai tenu pour un
chef-d'œuvre. Ni l'une ni l'autre de ces deux assertions ne sont
conformes à vérité. Il est facile de me mettre en contradiction avec
moi-même, en prenant, tantôt dans la première partie de mon article,
qui est fort élogieuse, et tantôt dans la seconde, qui est de vive
critique. Vous le faites, sans y prendre garde, car vous avez ce
réalité, de ne voir que les images qui s'en impriment dans votre
cerveau. Ce sont les visions qui se forment en vous-même que vous
observez, et d'un œil qui les grossit démesurément.
Vous parlez toujours de la vérité vraie, et vous êtes un homme
d'imagination, qui prend pour vérité les hallucinations écloses
d'une cervelle toujours en mouvement.
C'est ainsi que, dans _Nana_, vous nous avez peint des mœurs de
théâtre qui nous ont si fort étonnés, nous qui vivons dans ce milieu
spécial. C'est ainsi que, l'autre soir, au Théâtre de Paris, vous
avez vu, à la scène de l'enfant, toute une salle debout et battant
des mains, quand nous autres, qui ne sommes point naturalistes, nous
l'avons vue battre des mains, tout tranquillement assise, comme c'est
l'habitude.