II

AU QUARTIER LATIN.--LA MAISON HACHETTE.--CONTES À NINON.--LES JOURNAUX.

--CRITIQUE D'ART.--THÉRÈSE RAQUIN.

(1862-1867)

Que pensait de l'amour et de la femme le jeune Zola? Cette question a été

suivie d'une, de plusieurs réponses, fournies par le sujet lui-même.

«À notre âge, dit-il, avec une sagesse précoce et une philosophie

intuitive, ou peut-être apprise, retenue et répétée, ce n'est pas la femme

que l'on aime, c'est l'amour.» Notre juvénile observateur n'est ici qu'un

écho. Sa conscience se fait miroir. Il reproduit ce qu'il a vu dans

les livres. Il redit ce qu'il a entendu. A-t-il expérimenté l'ardeur

exaspérante de la poursuite, et constaté la lassitude, le but atteint?

C'est douteux. Cette désillusion fatale est d'une trop grande exactitude

pour avoir été ressentie et contrôlée. «La première femme qui nous sourit,

disait-il alors, c'est elle que nous voulons posséder; nous déclarons que

nous allons mourir pour elle; si elle nous cède, nous perdons bien vite

nos belles illusions.» Trop sage, trop clairvoyant, notre moraliste

imberbe. Il ne pouvait déjà s'être aperçu de la vanité de cette soif

d'amour, dont les cœurs de jeunes gens sont les urnes de Danaïdes.

Il philosophait par ouï-dire. Nous avons tous passé par ce chemin

frayé.

Il trouvait parfois, dans cette analyse, d'après les alambics et les

cornues d'autrui, de fort curieux précipités et des cristaux imités,

pouvant être pris pour des originaux. Ainsi, il reconnaît que les

collégiens, jouant aux fanfarons du vice, se posant en blasés, en

desséchés, rougiraient de confesser une passion pure, éthérée, véritable,

«De même qu'en religion un jeune homme n'avoue jamais qu'il prie, en fait

d'amour un jeune homme n'avoue jamais qu'il aime.» Il proclame aussi, ce

qui est très certain, que chacun aime à sa manière, que l'on peut aimer

sans faire de vers, sans aller se promener au clair de lune, et que le

berger peut adorer sa bergère, à sa façon. Il a des idées très hautes de

la femme et de l'amour, à cette époque. «Une tâche grande et belle, une

tâche que Michelet a entreprise, une tâche, dit-il encore, que j'ose

parfois envisager, est de faire revenir l'homme à la femme.»

Il blâme, avec une austérité qui peut surprendre, mais qui avait des

racines profondes dans sa conscience, dans son tempérament, la vie

polygamique de la plupart des jeunes gens. Il affirme que, dans l'amour,

le corps et l'âme sont intimement liés et que, sans ce mélange, le

véritable amour ne saurait exister. Il soutient justement, peut-être

avait-il lu Schopenhauer, qu'on a beau vouloir aimer avec l'esprit, il

viendra un moment où il faudra aimer avec le corps. Mais il considère la

vie galante comme excluant l'amour. «La jeune fille, dit-il, qui te cède,

le second jour, ne peut aimer avec l'âme.» Ceci est juste en principe,

mais, si Zola eût vécu davantage, et observé plus d'unions, quand il

formulait cet arrêt, il l'eût modifié, car, chez la femme surtout, et les

exemples en sont fréquemment fournis par les tribunaux, par les aveux

écrits, par les confidences reçues, l'amour vrai, l'amour où l'âme entre

en ménage avec le corps, naît, grandit et persiste, après la possession

initiale, où souvent le corps seul fut en cause. Dans beaucoup d'unions

légitimes, où la jeune fille se donne par suite d'un engagement des

parents, et avec la solennité d'un contrat officiel, le corps est d'abord

livré, selon les conventions. La livraison de l'âme, postérieure,

complémentaire, le second mariage, n'est ni obligatoire, ni sans

exception. Quand, par suite de circonstances spéciales, de heurts intimes

et de contingences conjugales variant avec les individus et les situations,

la jeune femme retient son âme, quand cette âme n'est pas donnée ensuite,

par une effusion volontaire et reconnaissante, au possesseur légal du

corps, l'amant bientôt survient qui prend le tout, et le mariage n'est

plus qu'un terme d'état-civil.

Le précoce moraliste admettait, et sa conception des relations entre les

deux sexes n'est pas si fantaisiste, qu'il serait bon de se connaître

avant de s'aimer, de débuter par l'estime, et aussi par l'amitié, pour

arriver à l'amour. C'est rococo, sans doute, cette façon de s'emparer

d'une femme, et cela évoque les voyages symboliques des précieuses au pays

du Tendre. Nécessité de passer par le hameau de Petits-Soins avant de

s'arrêter à l'ermitage de Billets-Doux. Mais Zola, avec une vivacité

logicienne, développe sa théorie, et de certains esprits, à la fois

timides et épris d'idéal, sa moderne carte du Tendre ne saurait être

dédaignée.

Il est tout à fait hostile à l'amour coup-de-foudre. Il n'admet pas que

deux êtres, se regardant pour la première fois, contractent un pacte muet,

et estiment, sur-le-champ, qu'ils doivent s'aimer toute la vie, étant

prédestinés l'un pour l'autre. L'amour enlevé, comme un repas sur le pouce,

ne lui paraît pas stable. Il ne s'étonne pas que des liens ainsi noués

soient souvent très lâches. Les nœuds, symboliques ou matériels, trop

rapidement faits, vite se desserrent. Le coup d'œil qui décide de l'amour

est un prologue bien sommaire, et le drame se précipite trop. Les amants

promis n'ont pu examiner, apprécier et désirer respectivement que la

conjonction de leurs corps, dans cet échange des regards. Schopenhauer

explique, à sa façon, cette impulsion charnelle. Deux êtres se cherchent,

dit-il, s'observent avec attention et gravité, et, après s'être examinés,

reconnaissant qu'ils sont aptes à procréer des rejetons, se jettent dans

les jambes l'un de l'autre. Le souhait de la reproduction de l'espèce

est un instinct secret de la nature, dit le philosophe de Francfort, et

l'amour n'est que l'expression de la volonté de perpétuer la race. Cet

instinct est bien secret, en effet, et le désir d'avoir des enfants,

excepté pour des souverains et les gens à héritage menacé, est rarement

la règle des amants. Les fosses d'aisances, et les procédés malthusiens

interviennent même, pour prévenir ou engloutir les conséquences d'un

rapprochement corporel, où le souci de laisser une postérité ne fut pour

rien. Il est peu croyable que deux amoureux, se vautrant dans les blés ou

s'étreignant entre deux portes, se préoccupent surtout, la fille d'être

aussitôt enceinte, et le garçon de se trouver, neuf mois après, papa.

Quand aux époux régularisés, si l'enfant est fabriqué, c'est fort souvent

par négligence, surprise, faiblesse ou scrupule religieux, rarement par

désir irrésistible de donner des écoliers à l'école, des soldats au

régiment et des contribuables au percepteur. Schopenhauer a attribué une

conscience au besoin naturel et à la fatalité des sexes, c'est une rêverie

philosophique, une explication fantaisiste. L'appétit, le besoin de manger

poussent l'être, homme ou animal, à se procurer de la nourriture, ce n'est

pas le goût ni le désir de la digestion qui l'excitent. L'attraction

sexuelle, le rut, et l'assouvissement de la fringale charnelle ne sont pas

stimulés par le charme de la grossesse et la volupté de l'accouchement.

Zola raisonne bien mieux ces matières, à la fois grossières et subtiles,

de l'amour et du mariage, que les philosophes attitrés, sorbonniens et

docteurs ès-hautes études. Ces graves analystes considèrent comme des

futilités, peut-être comme des grivoiseries indignes de leur magistral

examen, les problèmes de l'amour et de la recherche des sexes. Zola, dès

cette époque, pose la redoutable question de l'identité dans l'amour.

Est-ce une femme, ou la Femme, qu'on poursuit ou qu'on aime? Dans

l'immédiat, dans le classique coup de foudre, si l'amour est pur, idéal,

sans être absorbé par la possession charnelle, c'est à un être fictif,

presque toujours inexistant, paré et doté par l'imagination, que s'adresse

la passion. Donc chimère. Ou bien, vous vous contentez d'être attiré par

le charme du corps, par la beauté des formes, le piquant des traits, et,

dans ce cas, ce n'est que la jouissance sexuelle et la satisfaction

physique qu'on réclame toujours, et qu'on obtient souvent.

En préconisant la réflexion dans l'amour, l'attente, le stage à la porte

de la chambre à coucher, et comme une sorte d'essai psychique de la vie

à deux, Zola n'innovait rien. Il restituait une ancienne tradition. Aux

modernes pressés, brûlant les étapes de la conquête d'amour, comme s'il

s'agissait d'une course d'autos, il ne faisait que conseiller d'imiter

les chevaliers d'autrefois. Leurs belles ne leur imposaient-elles pas de

difficiles épreuves, et de longues attentes, avant de leur accorder ce

qu'ils sollicitaient, tantôt un galant virelai aux lèvres, et tantôt la

rude lance au poing. Le flirt des milieux élégants, où l'on se reçoit, où

l'on se rencontre aux villes d'eaux et sur les plages, rappelle encore

cette méthode, la lance étant remplacée par le stick et le virelai par une

scie de revue en vogue. Certaines nations du nord pratiquent volontiers

cette mise à l'essai réciproque des futurs époux. Au Danemark, en Suède,

il n'est pas rare de voir des fiancés se fréquenter de longs mois, parfois

même accomplir ensemble un voyage, avant de s'épouser. En Angleterre, les

réunions sportives, où le mélange des sexes est la règle, permettent aux

jeunes gentlemen et aux young ladies de s'étudier, de se critiquer, ou de

s'admirer tout à loisir. Est-ce à cette cause, à cette jonction des êtres,

sans surprise, sans illusions aussi, qu'il convient d'attribuer la fixité

des familles, la durée des unions et, en général, le peu d'adultères et de

divorces, dans ces pays, dont le climat est, sans doute, réfrigérant, mais

dont les mœurs sont plus prudentes que les nôtres? L'auteur de _Vérité_

devait, trente ans plus tard, reproduire et développer ces théories, en

préconisant l'école mixte, réunion enfantine des futurs associés dans

l'existence.

Le jeune Zola, en émettant ces idées très pratiques sur l'amour et sur le

mariage, n'apparaît pas du tout comme un méridional, au tempérament chaud.

Ce Provençal, qui ne gesticulait jamais, qui n'était nullement orateur,

montrait plus tôt la gravité d'un Oriental, et, comme amoureux, il devait

avoir les idées de ces sages musulmans, qui, sans bannir la femme de leur

existence, loin de là, ne lui laissent pas empiéter sur la conscience, sur

la volonté, sur la pensée de l'homme. Il fut, toute sa vie, un chaste, et

n'eut guère, sur le tard, qu'une aventure d'amour, se rapprochant plus de

la seconde union licite d'un musulman que de l'adultère chrétien.

Zola s'était, cependant, énergiquement prononcé contre la polygamie

française, la polygamie déguisée, et admise dans notre société. Elle

n'a rien de comparable à la polygamie légale, honorable et vertueuse de

l'Oriental, qui n'y a recours que dans une certaine limite. Il est permis

au mahométan d'épouser plusieurs femmes, mais ce sont surtout les grands

seigneurs qui usent de cette faculté, dont le Prophète donna l'exemple.

Le Turc de condition moyenne n'a souvent qu'une épouse. Il aime et honore

particulièrement cette femme, qui lui donne des enfants. Si, par la suite,

il élève au rang d'épouse une servante avec laquelle il a des rapports, ce

n'est ni pour humilier, ni pour abandonner sa femme, qui garde son rang et

a droit aux égards de la concubine. La première femme est non seulement

consentante à la nouvelle cohabitation de son mari, mais souvent elle en

éprouve une altruiste et généreuse satisfaction. Elle estime juste et

naturel que son mari trouve du plaisir dans les bras d'une femme plus

jeune, mieux portante, et plus disposée qu'elle aux besognes de l'amour.

Elle admet, aussi, quand elle est frappée de stérilité, ou que l'âge et la

maladie l'attaquent, que cette remplaçante, en qui elle ne saurait voir ni

une ennemie, ni même une rivale, donne au mari, au père de famille, les

enfants dont la nature lui refuse la conception. Zola eut, dans les

dernières années de sa vie, ces sentiments d'oriental et de patriarche;

autour de lui, ils furent compris et partagés comme dans les familles

bibliques.

Dans les primes années de la poursuite amoureuse et de la tyrannie des

sens, il ne fut ni un séducteur, ni un coureur de bonnes fortunes, ni

même un amant passionné. Il attendait le mariage. Il était disposé à

la monogamie, à la régularité dans la satisfaction sexuelle. On ne lui

connut ni maîtresse attitrée et dominatrice, ni retentissantes aventures

galantes. On n'a jamais publié de ses lettres d'amour. Il dut en écrire,

au temps de _l'Aérienne_. Mais ces propos tendres, non destinés à la

postérité, étaient tracés, selon la formule du poète Catulle, sur l'eau

courante, à moins que ce ne fût sur le sable. Rien n'en est resté. En cela

il diffère de la plupart des écrivains célèbres, et il est loin d'avoir

imité son maître Alfred de Musset. Dans les dernières années de sa vie

seulement, on rencontre une piste féminine. On y a vu plus haut une

allusion.

Zola, dans plusieurs de ses ouvrages, a fortement peint des amoureux, des

amoureuses, et on lui a même reproché la crudité de nombreuses scènes

passionnelles. Ceci prouve que l'artiste n'a nullement besoin d'avoir

éprouvé une passion pour la rendre avec force et talent. Balzac n'a pas

davantage couru le guilledou.

Zola apparaît donc comme un continent, même aux heures rapides des

liaisons fatales, dans la vie de jeunesse, à l'époque favorable aux

rencontres passagères, obligatoires pour ainsi dire, dans les milieux où

se trouvent à profusion des femmes libres. Il eut des relations, sans

incidents ni suites, avec de bonnes filles du quartier latin. Puis il se

maria, fort jeune.

Toute sa vie, vouée à l'isolement et au travail, fut exempte de

complications, de scènes, de tourments. Il ignora toutes ces péripéties

qui troublent si fâcheusement tant d'existences. Il échappa aux désordres,

aux dangers de la vie d'étudiant. Il fut indemne de l'avarie. Il ne

souffrit d'aucun amour rebuté. Il n'a pas été passé au laminoir de la

jalousie. Il a été mari modèle, mari heureux, on pourrait presque dire

exceptionnel. Pas de drame passionnel à citer, où on puisse lui assigner

un rôle. Le scandale et la souffrance dans le mariage lui ont été

épargnés. Impossible, comme on l'a fait pour tant d'hommes de lettres,

de publier un ouvrage ayant pour titre: les Maîtresses de Zola. Il n'eut,

d'un Byron ou d'un Chateaubriand, que le lyrisme.

Il manifestait, dans son belvédère comme en ses garnis du Quartier, une

défiance envers les filles faciles.

Elles passent d'un amant à l'autre, disait-il, sans regretter

l'ancien, sans presque désirer le nouveau. Rassasiées de baisers,

fatigués de voluptés, elles fuient l'homme quant au corps; sans

nulle éducation, sans aucune délicatesse de sentiment, elles sont

comme privées d'âme, et ne sauraient sympathiser avec une nature

généreuse et aimante.

Il ne croyait pas à la courtisane à qui l'amour refait une ingénuité.

Qu'elles rencontrent un cœur noble (s'écriait-il avec une

indignation quelque peu théâtrale et sentant son Desgenais,

personnage alors très applaudi au théâtre), qui tâche de les

relever par l'amour, et qui, avant tout, voulant pouvoir les

estimer, cherche à les rendre honnêtes femmes, ah! celui-là,

elles le bafouent, le gardent parfois pour son argent, mais

elles ne l'aiment jamais, même dans le singulier sens qu'elles

donnent à ce mot.

C'est la moralité des pièces du temps, en réaction contre la formule

romantique des Marion Delorme: l'anathème et l'impitoyable hors la loi du

cœur des _Filles de Marbre_, du _Mariage d'Olympe_, des _Lionnes Pauvres_

Si la fille le décourageait, la veuve ne le tentait que médiocrement,

et cette créature déflorée, dont l'expérience doit amener fatalement au

collage ou à l'union légale, ne lui apparaissait pas comme «l'idéal de

ses rêves». La jeune fille lui aurait plu, mais il se demandait, avec un

scepticisme _a priori_, s'il en était encore. Il ajoutait, en reprenant

ses théories sur l'essai interdit, répétant son blâme du mariage imposé à

l'aveuglette, reproduisant sa critique de la fiancée demandée et obtenue,

sans qu'il soit permis au futur de la connaître et de sympathiser avec

elle:

La vierge, pour nous, n'existe pas, elle est comme un parfum sous

triple enveloppe, que nous ne pouvons posséder qu'en jurant de le

porter toujours sur nous. Est-il donc si étonnant que nous hésitions

à choisir ainsi, en aveugles, tremblant de nous tromper de sachet,

et d'en acheter un d'une odeur nauséabonde?

La femme fut donc un élément secondaire, dans la vie de Zola. Elle n'eut

aucune influence sur sa destinée d'écrivain. Elle ne lui fit ni commettre

de folies dans l'existence, ni négliger un travail. Par contre, elle ne

lui inspira aucun chef-d'œuvre. L'avantage qu'il tira de la vie de ménage,

où il entra à vingt-huit ans, fut la régularité d'existence, la table

prête, comme le lit, à heures fixes, les soins domestiques, l'ordonnance

toute bourgeoise de sa modeste maison. Les qualités d'ordre, de

ponctualité, de méticuleuse et quasi bureaucratique méthode, qu'il montra

dans l'exécution de son travail littéraire, se retrouvent dans sa vie

conjugale. Il avait, dans sa toute jeunesse, émis cette croyance que «le

bonheur pouvait exister dans le mariage». L'expérience de la vie et sa

propre destinée ne purent que lui confirmer la véracité de cette opinion,

consignée, en 1860, dans une lettre à son ami Baille, à propos du célèbre

roman de George Sand, _Jacques_.

En réalité, absorbé tout entier par la passion littéraire, poussé par

l'ambition très vive de bien faire, dominé par la volonté de terminer ce

qu'il avait une fois entrepris, hanté par son œuvre, comme l'avait été

Balzac, il a surtout aimé Gervaise et Nana, Miette et Renée, toutes ses

héroïnes, perverses ou touchantes. La femme prend du temps. Les heures

qu'on passe à aimer sont perdues pour l'œuvre. La force qu'on pourrait

employer à créer un personnage, fictif, mais doué d'une vie supérieure,

susceptible de se prolonger au delà de toute longévité humaine, on la

gaspille en l'employant à fabriquer un enfant de chair et d'os. Comme,

cependant, la nature a ses exigences, il convient d'accorder à l'appétit

amoureux l'attention et le temps qu'on attribue à l'autre, celui qui

a l'estomac pour siège, avec modération, et à l'heure voulue. Quand on a

la feuille de papier qui attend sa semence d'encre, il ne convient de

s'attarder ni au lit ni à table. Telle fut la méthode du grand laborieux.

Jouvenceau, homme fait, ou déjà parvenu au seuil de la vieillesse, ce

robuste producteur contint tous les désirs, prévint tous les entraînements,

évita les fièvres et les ardeurs qui brûlent, agitent, affolent, charment

et désespèrent tour à tour la plupart des hommes. Il vécut en reclus. Il

peina en manœuvre. Il se constitua prisonnier de l'œuvre et de l'idée.

Loin de la foule, sourd aux rumeurs de la place publique, comme aux

murmures des salons, dans son laboratoire littéraire, il s'enferma,

jusqu'au jour où, par une sorte de révolution intérieure et de revanche

de la passion interne, vapeur trop longtemps comprimée faisant sauter le

couvercle, il éclata dans l'emportement et dans l'explosion de l'affaire

Dreyfus. Le passionné contenu, l'homme d'action captif qu'il était,

apparut dans toute sa fougue et dans toute sa témérité, comme délivré;

dogue furieux, longtemps à la chaîne, enfin démuselé.

Zola fut un volitif extraordinaire et un combatif ardent. A toutes les

époques de sa vie, on peut constater et suivre son opiniâtre ténacité. Il

aimait à lutter et il cherchait les occasions de résister. C'était un

remonteur de courants, ou plutôt il prétendait les détourner, ces torrents

de l'opinion, qui se ruaient sur lui. Il cherchait à les barrer, comme son

père avait fait dans les gorges de l'Infernet, pour les eaux des montagnes,

et ces afflux dévalant sur lui, il cherchait à les diriger dans un sens

contraire. Il n'avait pas le vulgaire esprit de contradiction, mais le

goût de la domination, le sens de la direction, et il prétendait au

commandement. Il a écrit beaucoup d'articles de critique, c'était toujours

pour prêcher ses doctrines, pour imposer sa manière de voir. Il fit

périodiquement des «campagnes» dans les journaux. Il se plaignait qu'on

ne tînt nul compte de ses arguments, mais lui n'écoutait même pas ceux

des autres. Les preuves qu'on pouvait lui opposer, il les dédaignait

superbement. Il ne croyait plus en Dieu, vers la quarantaine, mais il

croyait absolument en lui-même. Il portait dans son âme l'ardeur sombre et

la foi militante d'un saint Dominique, ou d'un Saint-Just. Il avait choisi,

inventé un drapeau: le Naturalisme, il rêvait de le planter partout.

Il poussait même au delà de son domaine, et de ses forces, son goût de

l'assaut et son désir de la conquête. Ne dit-il pas, un jour, avec une

sincérité qui fit sourire: «La République sera naturaliste ou ne sera

pas!» Il avait seulement négligé, en lançant son aphorisme, comme un défi

plutôt que comme un programme, de définir ce qu'était et ce que devait

être la République, et surtout en quoi consistait sa République, celle

qu'il qualifiait de naturaliste.

Bien qu'il ait été à la veille de se voir confier un arrondissement à

administrer, en 1871, Zola ne s'est jamais mêlé de politique. On peut

même douter qu'il ait eu des idées bien nettes sur les partis et sur les

programmes. Dans sa jeunesse, il écrivait à son ami, le peintre Cézanne:

Nous ne parlerons pas politique; tu ne lis pas le journal, chose que

je me permets, et tu ne comprendrais pas ce que je veux te dire.

Je te dirai seulement que le pape est fort tourmenté pour l'instant,

et je t'engage à lire quelquefois _le Siècle_, car le moment est très

curieux...

C'était au lendemain de la guerre d'Italie, et la question des États du

Saint-Siège, laissée en suspens par la paix de Villafranca, se trouvait à

l'état aigu.

On rencontre peu de traces des préoccupations politiques contemporaines

dans les écrits et dans la vie de Zola. Il était théoriquement

républicain. _La Fortune des Rougon, la Curée, Son Excellence Eugène

Rougon, la Débâcle_ ne peuvent que le placer parmi les adversaires de

l'empire; _Germinal, Fécondité_ feraient de lui un socialiste; _Lourdes_,

un anticlérical; _le Rêve_, un mystique, et _l'Assommoir_, par contre,

le rangerait aisément parmi les réactionnaires. Il est difficile de lui

attribuer une opinion précise et classée, à raison de ses divers romans.

Dans ses articles de journaux, il n'a fait qu'effleurer la politique

concrète et s'est borné, en dehors et à propos de ses affirmations

littéraires et théâtrales, à des généralisations rentrant plutôt dans

la sociologie.

Ce fut ainsi qu'il se prononça contre la peine de mort. L'abolition fut

une des thèses favorites des générations évoluant de 1830 à 1848. Victor

Hugo avait dardé la flamme de son génie sur le bourreau. D'une lueur

sinistre, il avait éclairé la guillotine, et fait se détacher, sur un fond

d'horreur, le lugubre instrumentiste de l'appareil des lois. Au fond, sans

romantisme, un simple mécanicien, beaucoup moins taché de sang qu'un

garçon d'abattoir, ou qu'un infirmier de clinique. Dans de nombreuses

pièces de vers, dans sa prose, dans ses discours, et principalement par

la publication de son livre pleurnichard et fantaisiste: _le Dernier jour

d'un condamné_, le grand poète humanitaire avait dénoncé le supplice

capital à l'indignation populaire, et mis l'exécuteur et sa machine au ban

de l'opinion socialiste. Tous les républicains de 48, les Louis Blanc, les

Schœlcher, les Edgar Quinet, les Michelet, furent d'éloquents et ardents

apôtres de la suppression de cette peine, qui a surtout, qui a seulement

contre elle d'être définitive et irréparable. Les générations suivantes

laissèrent tomber dans l'oubli ces appels et ces supplications. Il ne fut

plus question de congédier le bourreau, pendant les dix-huit années du

régime impérial. La répression farouche dont usa la troisième république,

après les événements de 1871, eut fait considérer comme une plaisanterie

cynique, de la part des ruraux et des républicains qui avaient approuvé

Thiers et Mac-Mahon, une abolition de la peine de mort. Jusqu'à ces

dernières années, la question parut ne passionner personne. Elle était

en dehors des desiderata populaires. Aucune profession de foi, fait

remarquable, de 1876 à 1906, ne contient une allusion à cet article démodé

du programme de 48. Les candidats n'y voyaient aucun avantage électoral.

Ce n'est qu'au cours de la législature actuelle que l'abolition de la

peine de mort fut sérieusement reprise, et, pour ainsi dire, préjugée, par

la suppression du crédit alloué pour le salaire de l'exécuteur et pour

l'entretien de sa mécanique.

Zola, avec une exaltation toute romantique, traitait la peine de mort

comme un blasphème et un sacrilège. Dieu, selon lui, avait seul le droit

de punir éternellement, parce que seul il ne pouvait se tromper. Après

cette affirmation d'un Joseph de Maistre à rebours, il ne manquait pas

de reproduire l'éternel argument, le seul sérieux contre une peine

irrévocable, c'est que la justice est faillible. L'affaire Dreyfus,

envisagée à son point de vue, n'a pu que le confirmer dans cette opinion

de jeunesse. Mais alors, comme en sa vingtième année, au lendemain

de la lecture impressionnante du _Dernier jour d'un condamné_, livre

déclamatoire et faux, où les sensations d'un homme à qui on va couper le

cou sont supposées et non observées, il eût accepté, sans la vérifier,

sans la démontrer, l'affirmation intéressée et suspecte de tous les

abolitionnistes, que «la menace de mort n'arrête pas les assassins». La

certitude de tuer sous le bouclier de la loi, et de prendre la vie des

autres, sans risquer la leur, les arrêterait-elle davantage?

Ayant ainsi fait le tour des idées de Zola, débutant, rêveur, étudiant

laborieux et rangé, aimant à fumer des pipes, l'hiver, les pieds sur les

chenêts, quand il lui était possible d'allumer du feu, se réjouissant à

courir les vertes banlieues, quand les fleurs printanières montraient

leurs collerettes blanches, poète dont les ailes ne poussaient pas,

littérateur dont la force de volonté et l'assiduité au travail allaient

enfanter bientôt le génie, nous pourrons examiner, avec plus de certitude,

les faits de son existence, assez longtemps obscure, d'employé mécontent,

de conteur bénin, de critique bien vite agressif et de romancier d'abord

incolore, confus, médiocre, jusqu'à ce bond énergique qui nous le montre,

après _Thérèse Raquin_, déjà maître de sa pensée, possesseur de sa forme,

et prêt à tracer, d'une main sûre, la généalogie des Rougon-Macquart,

c'est-à-dire le plan de son grand édifice littéraire, le plan aussi de

toute sa vie.

Dans ses divers logements, toujours sur la rive gauche, où il vivait en

garçon, Zola avait eu surtout pour compagne fidèle: la misère. Il la

supportait avec résignation et bonne humeur. Il avait pour soutien la

confiance en soi.

Nullement geignard, il n'a jamais essayé d'apitoyer et de se donner la

gloriole du parvenu, en retraçant, et l'on sait avec quelle vigueur il

aurait pu le faire, le tableau pittoresque et attendrissant de sa débine

juvénile. Une seule fois, il fit allusion à ces heures miséreuses. Ce fut

à propos des descriptions accumulées de Paris, vu panoramiquement des

hauteurs de Passy, et de ses ciels variables, dans _Une Page d'Amour_.

La critique lui en reprochait la répétition et la monotonie:

J'ai pu me tromper, dit-il, dans son article sur la Description, et

je me suis trompé certainement, puisque personne n'a compris; mais la

vérité est que j'ai eu toutes sortes de belles intentions, lorsque je

me suis entêté à ces cinq tableaux de même décor, vu à des heures et

dans des saisons différentes. Voici l'histoire: dans la misère de ma

jeunesse, j'habitais des greniers de faubourgs d'où l'on découvrait

Paris entier. Ce grand Paris immobile et indifférent, qui était

toujours dans le cadre de ma fenêtre, me semblait comme le témoin

muet, comme le confident tragique de mes joies et de mes tristesses.

J'ai eu faim et j'ai pleuré devant lui, et, devant lui, j'ai aimé,

j'ai eu mes plus grands bonheurs. Eh bien! dès ma vingtième année,

j'avais rêvé d'écrire un roman dont Paris, avec l'océan de ses

toitures, serait un personnage, quelque chose comme le chœur

antique... C'est cette vieille idée que j'ai tenté de réaliser dans

_Une Page d'Amour_. Voilà tout...

Ainsi, sa misère, et le dénûment de son logis aérien, lui inspiraient

seulement l'idée d'un décor, d'un «chœur» formidable, la Ville avec ses

yeux de pierre regardant le drame intime qui se déroulait dans une petite

chambre où souffraient trois ou quatre créatures. En grelottant dans son

galetas, il songeait à se documenter, et il s'échauffait à combiner un

roman futur.

Il cherchait alors sa voie, comme on dit, mais il avait la certitude de la

trouver.

Ce qu'il lui fallait d'abord rencontrer, c'était ce fameux emploi, après

lequel nous l'avons vu courir inutilement, mais sans ardeur excessive. Il

ne vivait pas avec sa mère; il tirait d'elle encore quelques subsides. Il

s'en estimait quelque peu honteux. Il fallait sortir de cet enlisement. Il

eut des velléités de résolutions désespérées. «Sans ma mère, je me serais

fait soldat!» écrivait-il à un ami. C'était l'époque où un homme valait de

quinze cents à deux mille francs. Zola «se vendant» pour manger et pour

épargner les minces ressources de sa maman, c'est une note attendrissante.

Il est probable qu'au moment de signer ce servage de sept ans, sa main eût

hésité. Il ne pouvait sérieusement songer à troquer la plume contre le

fusil à piston. Et puis, il avait été réformé, et on ne l'eût pas admis

à contracter un engagement. Il dut réagir contre cette dépression, et

le hasard lui vint en aide. Un ami de son père, M. Boudet, membre de

l'Académie de Médecine, lui procura l'accès de la maison Hachette. Pour

lui permettre d'attendre l'époque de son entrée en place, cet excellent

homme dissimula un secours urgent sous l'apparence d'un travail. Bien

modeste travail, et peu littéraire. Il s'agissait de porter à domicile les

cartes de jour de l'an de l'académicien.

En janvier 1862, Zola était accepté dans l'importante maison Hachette. On

lui assignait son emploi au bureau du matériel. Ses appointements furent

fixés à cent francs par mois. Cela lui permettait de vivoter. Il lui

restait quelques heures, matin et soir, en dehors du bureau, pour se

livrer à ses occupations de prédilection: la rêverie et la composition de

poèmes, de contes, également faiblards et ingénus. Il s'accommoda de cette

situation.

Auparavant, il avait eu un emploi aux Docks. Il y était resté deux mois.

Le local sombre et malodorant, la besogne fastidieuse, les rapports

pénibles avec le personnel et les chefs, la longue présence exigée, tout

contribuait à le décourager, à le lasser.

Je ne m'amuse nullement aux docks, écrivait-il. Voici un mois que je

vis dans cette infâme boutique et j'en ai, par Dieu! plein le dos,

les jambes et les autres membres... je trouve mon bureau puant et je

vais bientôt déguerpir de cette immonde écurie...

Chez Hachette, le local était plus attrayant, la tâche moins rebutante.

Il changea assez rapidement de service, et fut attaché à «la publicité».

C'est une des divisions importantes de la maison Hachette. On s'y trouve

en rapports quotidiens avec les auteurs, les directeurs de journaux, les

critiques et les journalistes. Émile Zola fut un bon employé. Il avait des

instincts d'ordre, des goûts de classement, des habitudes de ponctualité,

qui, dans l'administration, dans le commerce, sont des qualités

appréciées. Son bureau de commis de librairie devait être aussi propre,

aussi bien tenu, aussi rangé, avec les papiers et les accessoires

d'écriture, que le fut, aux Batignolles, à Médan, rue de Boulogne et rue

de Bruxelles, sa table de travail d'auteur devenu riche et célèbre. Cette

minutie et ce soin n'étaient pas pour déplaire à MM. Hachette, négociants

soigneux et ennemis de tout désordre. Zola, en réalité, a connu la

pauvreté, mais n'a jamais mené la vie de Bohème. Il ressemblait plus,

durant les années de misère, à un étudiant russe, pauvre, révolutionnaire

et farouche, qu'à l'un de ces loustics que Gavarni a dessinés, que Murger

et les vaudevillistes ont montrés, sur la scène et dans le roman, comme

des lurons toujours occupés à faire des farces aux propriétaires, à

lutiner Musette et Mimi, à chanter des refrains bachiques et sentimentaux,

sans jamais travailler, ce qui ne les empêchait pas, par la suite, de se

marier, à de jeunes héritières bourgeoises, d'écrire à la _Revue des Deux

Mondes_ et d'entrer à l'Institut.

Zola, qui ne fut jamais l'étudiant régulier, classé, pourvu d'inscriptions

et suivant plus ou moins les cours, est le modèle de l'homme d'études.

Il réalisa, grâce à son humble emploi, la première partie de ses rêves

de travail, d'indépendance et de gloire. Avec ses appointements, sagement

économisés, il n'était plus à la charge de sa mère; il pouvait même lui

offrir, de temps en temps, quelques petites douceurs. Ainsi, il donna, en

son honneur, une soirée! Une soirée avec rafraîchissements! Il y avait du

malaga et des biscuits.

Dans sa chambre d'alors, assez vaste, impasse Saint-Dominique, n° 7,

dépendant d'un ancien couvent, il convia quelques amis à une double

lecture dramatique. Sa mère, ravie, était parmi les auditeurs. La lecture

comprenait un proverbe de l'amphitryon intitulé _Perrette_, demeuré injoué

et inédit, et une tragédie moderne de Pagès du Tarn. Cet auteur, resté

obscur et un peu ridiculisé, ce qui ne veut pas dire ridicule, était son

voisin. La tragédie de Pagès du Tarn fut annoncée comme une innovation,

comme devant révolutionner le théâtre. Elle ne remua rien. C'était une

imitation et une modernisation de la _Phèdre_ classique. Comme le fit

observer Zola, avec un juste sens critique:

Les nouveautés de M. Pagès du Tarn se bornent à un changement de

costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de

nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte...

Et il ajoute, car tout le morceau est à citer, comme une excellente

distinction entre le véritable neuf et le ressemelage, en art dramatique:

L'auteur ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant faire, comme il le

dit, la tragédie de l'homme, et non celle des rois et des héros,

choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre

plus ridicule encore l'emphase et la déclamation, dans le cercle

restreint d'une famille. Thésée, Hippolyte peuvent invoquer les dieux,

ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement

ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames,

qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que ces passions

terribles, qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne

soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là; seulement il

faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et, certes, le

vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu'il

y a de plus faux au monde dans la bouche d'un petit bourgeois...

C'est toute la poétique future des Rougon-Macquart, et le commentaire

du verbe des gens de _l'Assommoir_ Zola, déjà, portait dans sa tête sa

poétique, sa formule.

Cet emploi chez Hachette, supportable gagne-pain, initiait le jeune

provincial, un peu «ours» et dénué de relations, à la vie littéraire de

Paris. Zola lui dut de connaître des écrivains renommés, comme About,

Taine et Prévost-Paradol, auteurs de la maison. Il avait en outre ce

charme, pour l'apprenti-écrivain, de lui laisser quelques loisirs. Zola en

profita pour accumuler les œuvres, dont il caressait, en rêve, le papier

satiné, la couverture jaune et les beaux caractères. Naturellement,

l'imprimerie des Hachette devait fournir la réalité du rêve. Il espérait

que ses patrons deviendraient ses éditeurs. Mais on ne vient pas forcer

les tiroirs d'un auteur, et lui enlever nuitamment ses manuscrits, pour

les publier. Ce cambriolage spécial ne s'est produit qu'une fois. En

l'absence de M. Pailleron, alors étudiant, des camarades s'introduisirent

dans sa chambre, volèrent le texte d'une pièce en un acte, et en vers,

qu'il venait de terminer, et le portèrent à l'Odéon. Le directeur, La

Rounat, accepta, joua l'acte, à la grande surprise du poète alors en

voyage. C'était _le Parasite_, début de la fortune dramatique de l'auteur

du _Monde où l'on s'ennuie_. Mais ces voleurs de manuscrits, et ces

directeurs si prompts à jouer les inconnus, ne se rencontrent qu'une fois.

Comme pour la montagne de Mahomet, il faut faire le premier pas. Zola,

s'enhardissant, s'introduisit dans le cabinet de M. Hachette absent, comme

pour lui demander un renseignement de service. C'était le soir, veille de

fête, avant la fermeture des bureaux. Le jeune commis avait l'émotion d'un

filou visant le coffre-fort. Il déposa, cependant, résolument, sur le

buvard de l'imposant patron, le rouleau qu'il dissimulait sous son

vêtement. C'était le poème en trois chants, l'_Amoureuse Comédie_, dont

nous avons parlé. Puis il se retira, sur la pointe du pied.

Il attendit, avec une vive angoisse, soit une lettre, soit une réponse

verbale, en allant reprendre sa place, le lundi, à son bureau. Durant

cette attente, il relisait mentalement son œuvre, il en remâchait les

apostrophes, il en ruminait les descriptions. Alors lui apparaissaient,

grossis, éclatants, effrayants, des défauts jusque-là inaperçus.

Il eût souhaité reprendre son manuscrit. Qu'allait penser M. Hachette?

Qu'allait-il dire surtout? Gronderait-il son employé d'avoir, pour

ainsi dire, violé son home d'éditeur et son cabinet de patron? Lui

reprocherait-il le dépôt clandestin de ce poème? Peut-être lui ferait-il

comprendre, rudement, qu'il était dans la maison à titre de commis, et non

d'auteur, et qu'au lieu de perdre son temps de liberté à écrivasser il

ferait mieux de se reposer, afin d'être plus dispos en reprenant, le lundi,

sa place au bureau. Les préoccupations littéraires ne devaient-elles pas

lui ôter du zèle et de l'attention pour son service, qui, bien que se

rapportant aux lettres, était avant tout labeur administratif et tâche

commerciale?

Ses transes prirent fin vers midi. M. Hachette le fit appeler. Une fois

dans son cabinet, l'éditeur indiqua au commis, grave et se raidissant, le

fauteuil auprès de son bureau. En le faisant asseoir, il le traitait donc,

non plus en employé subalterne, mais en visiteur, presque déjà en auteur

de la maison? Du coup, Zola vit _l'Amoureuse Comédie_ exposée aux vitrines

des gares, dont les Hachette disposaient.

M. Hachette, avec amabilité, lui dit qu'il avait lu son recueil de poèmes,

qu'il y avait constaté de la verve, du souffle et une certaine éloquence,

mais qu'il ne croyait pas que la versification fût réellement dans «ses

cordes». Les livres de vers, il devait le savoir, ne rentraient pas,

d'ailleurs, dans le genre des publications de la maison.

Le grand libraire, pour adoucir ce que le refus d'éditer, implicitement

contenu dans cette critique, pouvait avoir de pénible pour le jeune auteur,

ajouta que _l'Amoureuse Comédie_ révélait, malgré ses imperfections,

du talent. Il engageait donc son employé-poète à renoncer, au moins

provisoirement, aux rimes, et à écrire en prose. Pour le remettre tout à

fait d'aplomb, car Zola avait chancelé sous ce coup rude, il lui demanda,

à titre d'essai, un conte en prose pour le _Journal de la Jeunesse_,

publié par la maison. En même temps, par un surcroît de bienveillance, il

lui annonça que ses appointements, comme commis à la publicité, étaient

portés à deux cents francs par mois. C'était la vie présente assurée et le

rêve attrayant entièrement réalisé: gagner le pain nécessaire et avoir le

loisir d'écrire, avec un éditeur en perspective.

Grâce à son tempérament régulier et ordonné, se pliant à la tâche

quotidienne, ainsi qu'il devait le prouver pendant quarante ans de vie

littéraire, Zola ne fut nullement un mauvais employé. Il ne se considérait

pas comme autorisé, en sa qualité de poète, voué à la prose mercantile, et

d'artiste enchaîné à un comptoir, à se soustraire aux obligations envers

le patron, ni excusé d'expédier, par-dessous la jambe, la besogne pour

laquelle il était rémunéré. Il n'eut pas assurément le feu sacré du

commerce, et il ne se signala point, aux yeux des directeurs de la

librairie, comme un agent exceptionnellement actif, plein d'initiative,

animé par la fièvre du négoce, susceptible de parvenir aux emplois

supérieurs de la maison, et même d'avoir un jour sa part dans la

direction. Zola ne désirait pas faire du commerce une carrière, et,

s'il vendait les livres des autres, c'était en attendant, c'était pour

arriver à faire vendre les siens.

La bienveillance de M. Hachette, et son offre encourageante de publier,

dans son _Journal de la Jeunesse_ un conte, eurent sans doute une action

décisive sur les idées littéraires du jeune écrivain. Il renonça à rimer,

et il s'attela à la prose. C'est à cette époque qu'il faut faire remonter

le premier ouvrage de Zola: les _Contes à Ninon_.

Plusieurs de ces contes avaient été conçus et écrits en Provence. Un ou

deux parurent dans des organes régionaux. D'autres, comme _Simplice_,

avaient été publiés à Lille, dans une revue. Le conte commandé par M.

Hachette pour le _Journal de la Jeunesse_ était intitulé _Sœur des

Pauvres_. Il ne fut pas imprimé. Il parut trop violent au libraire,

un grand bourgeois, timoré, conservateur.

Cet échec fit que Zola n'osa pas porter son recueil complet de nouvelles,

les _Contes à Ninon_,--le choix de ce nom indiquait encore l'influence

massettiste,--à la maison Hachette. Ce fut à sa concurrente en librairie

de vulgarisation, â la maison Hetzel, que l'auteur-employé présenta son

volume. M. Hetzel père, l'ancien secrétaire de Lamartine, qui avait, sous

le nom de P.-J. Stahl, publié d'intéressantes analyses philosophiques et

des pages agréables, indulgent et très modeste, était accueillant, et

rebutait rarement les jeunes auteurs. Il venait d'avoir la main heureuse

en prenant un volume de voyages fantaisistes intitulé: _Cinq semaines

en ballon_, que lui avait apporté un auteur inconnu, destiné à faire

la fortune de sa librairie, en même temps qu'à charmer et à instruire

plusieurs générations. C'était le premier ouvrage de la série des Voyages

Extraordinaires de Jules Verne, le romancier-héraut des découvertes

scientifiques et industrielles prochaines, le précurseur des inventeurs,

et le guide anticipé des explorateurs, merveilleux magicien de contes de

fées à l'usage de la jeunesse moderne, ayant la science amusante pour

baguette.

La librairie Hetzel, aurait pu faire coup double, en s'attachant par

traité, en même temps que ce Jules Verne, l'autre auteur nouveau offrant

son œuvre de début. Mais, bien que ce recueil de Contes, où la fantaisie

se mêlait à l'idéalité la plus inoffensive, ne contînt rien de scabreux,

ni même d'inquiétant, pouvant choquer ou déconcerter la clientèle, ce ne

fut pas la librairie de la rue Jacob qui mit en vente le premier volume

de la collection future, destinée à faire la fortune de la bibliothèque

Charpentier.

Les _Contes à Ninon_ parurent, en octobre 1864, à la librairie Lacroix.

Ces contes, où l'imagination, la fiction, tout ce que devait proscrire

l'auteur du _Roman expérimental_, dominent avec la spiritualité, ont un

charme d'impuberté délicieux. C'est naïf sans être simple. L'auteur y

salue sa chère Provence, à laquelle il unit, dans une admiration mystique,

sa Ninon, qu'il proclame belle et ardente. Il l'aime en amant et en frère,

avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du désir. Il y

évoque des paysages familiers, qu'il pare et qu'il arrange. Il s'y plaint

de souffrances imaginaires. Il avait, pourtant, de réelles cruautés de la

vie à montrer, et il pouvait peindre d'après nature, d'après lui-même, les

garrigues et les ravins qu'il avait parcourus, gibecière au dos, fusil au

bras et Musset dans le carnier. «Si tu savais, dit-il à Ninon, combien de

pauvres âmes meurent aujourd'hui de solitude!» Voilà un bon cri, et il a

dû, plus d'une fois, l'étouffer, dans son belvédère sibérien de la rue

Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. Mais ici il l'accompagne d'arpèges jolis, et

il fait courir des variations aimables sur ce thème douloureux. Il ne se

plaint plus de la solitude, puisque Ninon lui est présente, en rêve.

Les _Contes à Ninon_ comportent: _Simplice_, une histoire de fées, aux

senteurs forestières, évoquant, avec son ondine qu'un baiser fait mourir,

la ballade du _Roi des Aulnes_, et les légendes allemandes où fleurit le

vergiss-mein-nicht.

Puis, c'est le _Carnet de Danse_, rêverie de jeune fille troublée à

l'évocation des danseurs, d'un surtout, dont les mains ont tremblé autour

de sa taille, pendant le bal, l'élu de l'imagination et du souvenir parmi

tous ceux qui se sont disputé les roses de son bouquet. C'est tout à fait

inoffensif.

_Celle qui m'aime_, vision foraine, tableau populaire, avec une tendance

satirico-philosophique, est d'une facture plus virile. Il y a comme un

souffle précurseur de ces foules de _l'Assommoir_ et de _Germinal_,

que fera mouvoir si puissamment, un jour, l'auteur débutant. Il a lu

probablement _Germinie Lacerteux_, quand il a imaginé ce conte. La scène

de racolage est écourtée, insuffisante, mais déjà indique une tendance à

l'observation. Il y a une ironique tristesse dans l'exclamation des hommes

de conditions diverses rencontrant la fille banale et son amoureux de

hasard, les saluant de l'apostrophe uniforme: «Eh! Eh! c'est celle qui

m'aime!»

La malédiction mesurée du toqué compteur d'étoiles a de la verve:

Savez-vous combien coûte une étoile? Sûrement, le bon Dieu a fait

là-haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur!...

À quoi bon ces lampions? Est-ce que cela se mange? Quelle en est

l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de

cette fête éternelle! Allez Dieu n'a jamais eu la moindre teinte

d'économie sociale!...

_La Fée amoureuse_, qui veille sur les amants, ferme les yeux et les

oreilles des gens qui n'aiment plus, et change deux êtres qui s'adorent en

tiges de marjolaine, rentre dans le fantastique gracieux, un peu romance

1820 et sujet de pendule.

Dans _le Sang_, la guerre est maudite, le supplice de Jésus est évoqué, et

l'état militaire peu flatté:

Fils, dit à son réveil Gneuss, le soldat, debout devant ses compagnons

attentifs, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil est

troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme vous,

senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser sur

ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil.

Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent

de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail?...

--Nous le voulons! répondent les antimilitaristes précurseurs, qui, après

avoir creusé un grand trou au pied d'une roche, enterrent leurs sabres et

disparaissent au coude d'un sentier, où il ne passe jamais de gendarmes.

_Les Deux Voleurs et l'Âne_, badinage au bord de la Seine. Une jeune femme,

Antoinette, est disputée par deux concurrents. Ils vont se couper la

gorge, quand Léon, le troisième larron, enlève, à leur barbe, la jeune

personne, que l'auteur compare ainsi à l'Aliboron du fabuliste. Peut-être,

dans l'histoire naturelle, par exemple dans l'ornithologie, aurait-il pu

trouver une plus aimable ou plus usitée comparaison.

_Sœur des Pauvres_ et _les Aventures du Grand Sidoine et du Petit Médéric_

sont les deux pièces les plus importantes du recueil. C'est _Sœur des

Pauvres_ que l'auteur remit à M. Hachette, pour le _Journal de la

Jeunesse_: on sait qu'il n'accepta pas ce conte, jugé trop triste, trop

âpre de ton, pour un recueil juvénile.

C'est un assez long récit fantastique, satirique, à prétentions

philosophiques, que celui des aventures du grand Sidoine et du petit

Médéric, se dirigeant vers le royaume des Heureux, où règne la fée

Primevère. Une vague imitation de Candide et de Gulliver se retrouve en ce

récit, plus enfantin que moraliste. C'est ce papier-là que Zola aurait dû

remettre à M. Hachette, pour son _Journal de la Jeunesse_.

Les _Contes à Ninon_ ont été réédités, en 1906, chez Fasquelle, sans grand

succès. Ils sont intéressants à parcourir, comme document biographique,

comme point de comparaison.

Après cette publication, Zola débuta dans la presse quotidienne par

quelques articles qu'accepta _le Petit Journal_, et aussi par des articles

de critique littéraire et de critique d'art, qui furent, par la suite,

réunis en volume, sous ce titre: _Mes Haines_ qu'ils ne justifiaient

guère. Le livre était plus tapageur que réellement haineux. Il attira

l'attention du public spécial; il irrita nombre de peintres et de

sculpteurs, notamment par l'éloge de Manet, ce grand artiste était alors

nié et bafoué, et par l'apologie de l'école réaliste ou impressionniste.

Le terme n'était pas encore usité, ni même inventé, mais l'impressionnisme

existait, avec l'auteur d'_Argenteuil_ et du _Bord de l'eau_, avec

Pissarro, Sisley, Renoir, Berthe Morisot, Degas, Caillebotte, débutants

et conspués, et avec Cézanne, qui devait, toute sa vie, demeurer aussi

impressionniste et aussi ignoré qu'aux heures de noviciat. L'amitié

louangeuse de Zola n'est pas parvenue à l'accréditer définitivement.

Cézanne est un artiste d'un talent original et puissant, et il semble

avoir été surtout poursuivi par une injuste malchance.

En 1865, fut publié, également chez Lacroix, le premier véritable roman

d'Émile Zola: _la Confession de Claude_.

Ce livre, qui contenait déjà des pages d'observation, avec une tendance

aux descriptions réalistes, ayant rapporté quelques sous au jeune auteur,

amena un changement dans son existence. Il résolut d'être tout à fait

indépendant, de quitter la librairie et de vivre de sa plume. Il donna

donc sa démission d'employé, et, à la fin de janvier 1866, il devenait

homme de lettres professionnel; rien qu'homme de lettres il devait

rester.

Il fallait suppléer aux deux cents francs mensuels, régulièrement touchés

à la caisse des Hachette. Heureusement, Zola fut présenté à Villemessant

par Bourdin, son gendre, avec lequel il avait fait connaissance à la

librairie, où celui-ci venait chercher des livres.

Villemessant fut le Napoléon de la presse littéraire, élégante et

cosmopolite, le grand Barnum du journalisme, anecdotique, scandaleux,

amusant. Il fit du _Figaro_ un organe de premier ordre, à peu près

l'unique journal français encore lu à l'étranger et, jusqu'à la création

récente du journal d'informations à six pages, à grand tirage et à un sou,

la seule feuille faisant autorité dans les théâtres, en librairie, dans

les salons et même dans la diplomatie.

_Le Figaro_, en 1866, paraissait sur huit pages, deux fois par semaine

seulement. Villemessant voulut lui adjoindre un quotidien: _l'Évènement_.

La plupart des rédacteurs qui faisaient la réputation du _Figaro_, où la

politique n'existait pas, devaient passer à l'_Évènement_. C'étaient de

spirituels et incisifs chroniqueurs: Henri Rochefort, Yriarte (le marquis

de Villemer), Alphonse Duchesne, Alfred Delvau, Jules Vallès, Aurélien

Scholl, Paul d'Ivoi, Colombine, etc. _Les Coulisses_ et _les Échos_

étaient signés de Jules Claretie et d'Albert Wolff. Les théâtres avaient

pour critique, un peu terne, mais consciencieux et impartial, B. Jouvin,

gendre du patron. Gustave Bourdin, publiciste estimable dont le principal

talent avait été d'épouser l'autre fille de Villemessant, chargé de

la critique des livres au _Figaro_, devait la prendre également à

_l'Évènement_. Il hésita devant ce surcroît de travail, sans compensation

pécuniaire, ni avantageuse. Il songea alors à un commis d'éditeur qui, à

plusieurs reprises, lui avait envoyé les «bonnes feuilles» des ouvrages

que la maison Hachette mettait en vente. Ceci permettait d'en rendre

compte au lendemain même de leur apparition. Juste au moment où Bourdin se

demandait comment il assurerait ce service des livres dans _l'Évènement_,

il reçut une lettre signée du complaisant commis. Celui-ci s'offrait

pour appliquer aux livres nouveaux la méthode employée au _Figaro_ pour

les pièces de théâtre. On publierait des extraits et des analyses de

l'ouvrage à paraître, avec des détails sur l'auteur, des anecdotes, des

indiscrétions. Tout cela, avant que le public eût en main le premier

exemplaire paru. C'était déjà la critique anticipée, la divulgation de la

première heure, qui devait, par la suite, devenir la règle. Alors c'était

tout à fait exceptionnel. _Le Figaro_ donnait le ton et l'exemple de

l'actualité, non pas du jour, mais de la veille. Il devançait ainsi la

publicité de son époque.

Bourdin parla à son beau-père de la proposition, et recommanda son auteur.

Villemessant, enchanté, fit venir Zola, et, avec sa rondeur et sa finesse

de marchand forain entamant et terminant un marché sur le pouce, il lui

offrit de le prendre à l'essai pendant un mois. On verrait, au bout de ce

stage, si ce débutant pouvait conquérir ses grades, et être de la maison.

Émile Zola, enchanté, fiévreux, ne doutant pas de la fortune, sûr de

réussir, persuadé qu'il frapperait un coup sur l'opinion et certain de

mériter, à la fin du mois, le poste de critique littéraire en pied, se mit

gaillardement à la besogne.

Son premier article parut sous ce titre: _Livres d'aujourd'hui et

de demain_. A la fin du mois, il fut invité à passer à la caisse de

_l'Évènement_. Le caissier lui compta cinq cents francs. C'était un beau

prix pour un critique littéraire. Zola, qui avait aussi, en secret,

envisagé, avec son énergie instinctive, l'éventualité d'un insuccès, la

possibilité d'un renvoi après l'essai d'un mois accordé par Villemessant,

sentit son ambition croître avec la réussite. Il n'avait pas, un instant,

regretté son départ volontaire de la maison Hachette. A présent, il s'en

réjouissait. Il se sentait léger, confiant, et, comme le Satyre de Victor

Hugo, rejetant dans la nuit les sombres pieds du faune, l'employé

affranchi, le commis si longtemps aptère, condamné en apparence à ramper,

toute son existence, dans les couloirs étroits d'une administration,

allait prendre son vol libre, et bientôt puissant, dans le plein espace de

la littérature, de la critique, du roman, du théâtre! Le monde s'ouvrait

devant lui comme une plaine infinie qu'on domine. Il planait. Les

vingt-cinq louis, qui carillonnaient doucement dans son gousset, peu

habitué à de tels alleluias, ne l'alourdissaient pas dans son envolée, au

contraire. C'était le lest qui lui permettait de garder l'équilibre, et de

mesurer sa force ascensionnelle.

La possession de ces pièces d'or lui ôtait l'hésitation et le doute,

entraves qui paralysent, et font trébucher tant de débutants sur la route

du succès. Puisque M. de Villemessant lui avait fait régler spontanément,

sans être sollicité, et d'une façon aussi large, ses articles de livres,

c'est qu'il l'appréciait, c'est qu'il lui reconnaissait du talent. Il en

avait, c'était entendu; lui, Zola Émile, n'en doutait pas. Mais ce qu'il

fallait, c'était que ce talent, la direction du _Figaro_, les lecteurs

de _l'Événement_, enfin le grand public, fussent également disposés à le

reconnaître, à le proclamer. Les cinq cents francs signifiaient tout cela.

C'était comme un certificat métallique, un diplôme qui, supérieur à plus

d'un parchemin universitaire, nourrissait son homme.

On doit, à la guerre, ne pas s'endormir sur la position conquise, et il

faut se battre après s'être battu. C'est le meilleur moyen de fixer la

victoire. Dans le journalisme, au théâtre, c'est la même chose. Il faut

sans cesse recommencer la bataille et tenter de la gagner toujours. Zola

se rendit au cabinet directorial, avec l'aplomb du vainqueur, et proposa

hardiment au patron de «faire le Salon» au _Figaro_. C'était un gros

morceau: la critique d'art en ce journal si répandu, et la requête pouvait

sembler audacieuse. Un pensionnaire de la Comédie-Française, entré de

la veille pour jouer les utilités, demandant tout à coup l'emploi du

Doyen ou le premier rôle dans la pièce nouvelle, n'eût pas produit

plus d'effarement, au foyer de la rue Richelieu, que Zola, le petit

commis-libraire, qui avait réussi à faire passer dans le journal les

extraits des bouquins de sa boutique, par le nom de l'auteur ou le sujet

signalés, et qui n'était même pas considéré comme étant «de la maison», se

permettant de demander au patron la place de «salonnier»! Et l'effarement

fut au comble quand on vit la suite. Le patron, qui aimait les nouvelles

figures, et traitait ses rédacteurs comme un tenancier ses filles d'amour,

dont la dernière arrivée est toujours fêtée et prônée, accorda tout de gô

la situation demandée. Avec sa grosse voix et ses roulements d'épaules,

jovial et dominateur, il cria, en entrant dans sa salle de rédaction, au

nez des journalistes ébahis:

--Ah! elle est bien bonne, celle-là!... Savez-vous, mes vieilles volailles,

c'était son vocable d'amitié et de bonne humeur, ce que vient faire ici

ce cadet-là?... Eh bien! il vient vous faire la barbe à tous! Il a du

talent à revendre, ce marque-mal! Il a l'air sournois et grognon! Une

dégaine de pion renvoyé! Avec ça, il est myope, et le voilà ficelé comme

un cordonnier... Ça ne fait rien, il vous fera le poil à tous... c'est lui

qui aura le Salon!... termina-t-il, en relevant la basque de sa jaquette

et en se flanquant une lourde claque sur sa grosse fesse, ce qui était sa

façon la plus cordiale de témoigner sa satisfaction. Avec ses familiarités

d'excellent homme, bourru bienfaisant, Villemessant présentait, poussait

en avant, dans la salle de rédaction, Zola, timide d'aspect, craintif de

maintien, hardi en dessous, ne doutant pas un seul instant de sa force, de

son pouvoir, avec des ambitions de Sixte-Quint pénétrant dans le conclave.

Les rédacteurs, en dissimulant des grimaces, firent bon accueil au nouveau

venu. Les mains, une à une, se tendirent. Le protégé du patron, cependant,

n'aurait qu'à bien se tenir. Ces poignées de mains, là, s'il n'était pas

aussi fort qu'on le disait, se changeraient vite en étau, et l'on ne

tarderait pas à lui serrer la vis!

Zola débuta donc ainsi, comme critique d'art, dans un journal très lu,

très parisien.

J'ai cru devoir insister sur cette entrée de Zola dans la presse, parce

que les circonstances qui l'ont accompagnée lui ont donné une importance

capitale. De cette réussite, un peu inattendue, date la constante

confiance en soi, qui a escorté Zola dans la vie, qui l'a protégé. Il

avait bien, dès le collège, en ses songeries de jouvenceau, dans les

ravines provençales, poussé de superbes défis à la Rastignac, et dit à la

gloire: «À nous deux!» Mais ces cartels orgueilleux, quel jeune faiseur de

vers, quel ébaucheur de romans, n'en a pas lancé? La réalité brutale se

charge de bientôt renfoncer ces fanfaronnades dans la gorge téméraire d'où

elles sont sorties. Comme nombre de ses contemporains, comme beaucoup

de débutants, avant et après lui, Zola se serait vite découragé, si ces

appels à la fortune littéraire, à l'autre aussi, s'étaient perdus dans

le tapage de la foule indifférente, ou regardant ailleurs. La plainte

des _Orientales_ est très en situation lorsqu'il s'agit de vocations

poétiques: «Hélas! que j'en ai vu périr de jeunes talents!» Ils ne

mouraient pas tous, au sens physique, mais, en littérature, qu'ils sont

nombreux les jeunes trépassés que j'ai connus! Nous étions une quarantaine

de ma génération, aux débuts du Parnasse, chez Lemerre. Combien ont

remplacé, sagement d'ailleurs, la plume de l'écrivain par celle du

bureaucrate, les livres de l'éditeur par ceux du commerçant, et les

problématiques droits d'auteur par des appointements certains et la

retraite sûre du fonctionnaire! Qu'ils ont bien fait, les avisés

compagnons! Combien, souvent mal résignés, mais contraints par

l'implacable isolement de l'insuccès, par la malchance ironique, par

défaut de persévérance aussi, ont renoncé à «cultiver» les lettres, pour

continuer à repiquer les choux de leurs parents, et ont cherché, dans

quelque profession, moins hasardeuse que celle de jardinier en fleurs de

rhétorique, le pain qui nourrit, la tranquillité qui engraisse.

Le point de départ de Zola fut particulièrement heureux, encourageant. Il

est probable que, s'il eût échoué alors, il n'eût pas songé un instant à

retourner à son rond de cuir de la librairie, mais il eût végété dans les

bas travaux des revues et des périodiques. Il eût peut-être écrit des

historiettes douceâtres dans des journaux de modes. Il n'eût fait que

développer la série affadissante des _Contes à Ninon_. En débutant

triomphalement au _Figaro_, il acquit, non pas la conscience de sa force,

il la possédait de longue date, mais la démonstration pour autrui de son

mérite. Il était établi qu'on devrait désormais compter avec lui. Par la

suite, malgré un ralentissement dans sa montée, et un recul dans sa

marche à la gloire, cette confiance en soi, ainsi justifiée, lui permit

d'entreprendre la construction de son massif édifice et de le mener

jusqu'au bout, jusqu'au faîte, sans défaillir, sans douter une minute du

couronnement final.

Les articles de critique d'art de Zola, publiés sous ce titre exubérant de

personnalité et d'orgueil: «Mon Salon», firent presque scandale. Le jeune

critique, irrespectueux envers les réputations consacrées, célébrait des

talents ignorés, et proclamait des noms inconnus. Ce fut là le premier

manifeste de ce qui devait s'appeler, assez improprement d'ailleurs,

«le Naturalisme». Les toiles de Manet n'avaient rien de «naturaliste», au

sens fâcheux que, par la suite, on attribua à ce terme, c'est-à-dire à

l'expression brutale, et souvent grossière systématiquement, de faits,

d'actes, de tableaux et de sensations d'une intense matérialité. Zola fut

attaqué et vilipendé par la foule ameutée des peintres pompiers et des

critiques prudhommesques. De part et d'autre, il y eut, comme toujours,

exagération et parti pris. Les mépris excessifs que proclament, à l'égard

des aînés, les nouveaux venus en art, sont toujours en proportion des

admirations outrées pour les renommées établies.

Zola apparaissait donc comme un révolutionnaire, un sans-culotte

artistique. Villemessant le laissait terroriser le monde pictural. Il

s'amusait des fureurs que soulevait «son» critique. Cela faisait de la

réclame au journal. Mais les intérêts alarmés des marchands de tableaux,

et aussi des peintres ayant commandes et acquéreurs, et redoutant le

changement de goût de la clientèle, se coalisèrent. La publicité payante

du _Figaro_ fut menacée. Alors Villemessant se fâcha, et prit parti contre

le salonnier. Il lui enjoignit de terminer sa campagne en cinq secs. Zola

dut se soumettre. Il fit aussitôt paraître, chez l'éditeur Julien Lemer,

ces articles inachevés qui figurèrent ensuite dans le volume _Mes Haines_.

Le vent de la faveur tournait. Le critique d'art évincé avait donné à

_l'Événement_ quelques portraits littéraires de contemporains fameux,

signés _Simplice,_ du titre d'un de ses _Contes à Ninon_. Ces articles,

publiés sous la rubrique _Marbres et Plâtres_, passèrent inaperçus.

D'autres «fantaisies», insérées dans le _Figaro_, ne furent ni attaquées

ni louées. Ceci déplut à Villemessant. Ce petit méridional, qui avait eu

l'air de vouloir tout avaler, en arrivant, ne mordait plus. Il n'avait

donc que des dents de lait? Il était temps de passer à un autre, à un plus

fort, comme chez Nicolet. Zola résolut de se cramponner à la corde qui

cassait. Il ne voulait pas se noyer. Il obtint du patron qu'il l'essayât

dans un autre genre: le roman. Villemessant consentit encore à tenter cet

essai, et à laisser au tenace provençal qui «le bottait», comme il disait

en son langage trivial, une chance encore de s'imposer, et de conquérir sa

place au grand soleil de la littérature courante.

Ce roman proposé, presque glissé subrepticement dans les colonnes de

_l'Événement_, c'était _le Vœu d'une Morte_. Il parut en 1866. Je n'ai lu

ce roman que postérieurement à la plupart des ouvrages de Zola, lors de la

réédition, en 1889. Il ne dut pas faire grande sensation à son apparition.

Mon raisonnement est peut-être empirique et bien personnel, mais il offre

une certaine vraisemblance. J'étais du groupe des Parnassiens, et nous

nous réunissions régulièrement dans la boutique d'Alphonse Lemerre, chez

Mme de Ricard, et l'on se signalait les nouveaux ouvrages, les auteurs

débutants. Nul de nous ne parla du _Vœu d'une Morte_. On connaissait le

nom d'Émile Zola, journaliste, critique d'art; on ignorait Zola romancier.

C'est avec des sentiments probablement différents de ceux que j'aurais

pu avoir en 1866, si ce roman m'était alors tombé sous la main, que j'ai

dû, vingt-trois ans plus tard, dans ma «Chronique des Livres» de _l'Echo

de Paris_, le juger. Le lecteur de la réédition a-t-il été exempt des

influences d'époque et de métier? Il est difficile de s'abstraire de

son temps et d'oublier la chronologie, en lisant un ouvrage réimprimé.

Le nom et la célébrité de l'auteur ne sauraient être considérés comme

inexistants. En ouvrant ce livre de jeunesse, on ne peut s'empêcher

de savoir que le Zola du _Vœu d'une Morte_ est bien le Zola des

_Rougon-Macquart_. On ne peut se mettre ni au ton, ni au point du

débutant. On ne consent pas à remonter jusqu'à l'époque, où, écrivain

inconnu, presque inédit, le formidable et archi-célèbre auteur de

_l'Assommoir_ concevait et élucubrait cette grave bluette. On refuse

l'anachronisme de l'indulgence. C'est injuste et sot, mais c'est ainsi.

La gloire devient une circonstance aggravante: on juge le livre du novice

de lettres avec la sévérité permise envers le profès du succès.

_Le Vœu d'une Morte_ n'est pourtant pas un ouvrage absolument détestable

en soi. On en lit encore tous les jours d'aussi fades. On est, toutefois,

déconcerté par ce roman, romanesque à pleurer, avec ses banalités et ses

conventionnelles insignifiances. Un lecteur, d'ailleurs invraisemblable

et inexistant, revenu de quelque contrée lointaine, supposé ignorant tout

de Zola; œuvre, nom, réputation et légende, trouvant ce volume, dirait:

«C'est doux, et l'auteur doit être un bon jeune homme bien sage, qui s'est

appliqué à faire du Cherbuliez ou de l'Henri Gréville.» Puis il déposerait

ce tome, en bâillant un peu, et n'y songerait plus, jamais plus.

Mais celui qui a lu le vrai Zola, l'autre Zola, le lecteur actuel, le

lecteur postérieur à la réédition de 1889, ne peut supporter cette

guimauve. Qu'on y prenne goût ou qu'on le déteste, le piment est admis

dans tout ouvrage de Zola. Il est même prévu, et pour ainsi dire attendu.

Si on ne l'y trouve pas, on est disposé à réclamer. Il y a mécompte, et

comme tromperie dans la marchandise mise en vente. Tout livre de Zola doit

être mets de haut goût, emportant le palais à la première bouchée. Le

succès des ouvrages de Zola succédant à _l'Assommoir_ a été dû, non pas

tant au grand et prodigieux talent qui y éclatait, qu'aux passages

violents promis, aux tableaux crus, qu'on attendait, aux expressions

brutales et suggestives qu'on était certain d'y rencontrer. La littérature

de Zola devait être toujours et partout épicée. Voilà une opinion toute

faite du public, difficile à défaire. En coupant les premières pages

de tout livre nouveau signé de celui que, par dérision, les échotiers

appellent encore le Père La Mouquette, le lecteur émoustillé, et à

l'avance jouissant, par une perversion de goût, des répugnances et des

haut-le-cœur que pourraient provoquer en lui les peintures chaudes et les

situations qualifiées de «naturalistes», cherchait d'un œil vicieux le

passage scabreux. Il ne lisait plus, il parcourait jusqu'à ce qu'il l'eût

découvert. Ainsi, les collégiens aux luxures précoces, en face d'une

statue, se préoccupent du sexe, ou, devant un tableau, soulèvent par la

pensée la draperie recouvrant la nudité féminine. N'ayant rien surpris de

brutal ou de simplement polisson dans _le Vœu d'une Morte,_ ce fut une

déception, en 1889. On pensa qu'il y avait méprise et attrape-public.

Un peu de mécontentement se mêla à cette désillusion. Le lecteur n'aime

pas qu'on le dérange dans ses habitudes, dans ses admirations comme dans

ses dédains. On lui avait changé son Zola. Il ne pouvait ni crier au

chef-d'œuvre, ni clamer à l'ordure. Les plus sages se demandèrent à quel

propos, et pour quel intérêt, Zola avait remis sous les yeux du public

cette œuvre de débutant?

Ce n'était assurément pas affaire de lucre ni de gloriole. Zola, en 1889,

avait acquis assez de renommée, et gagnait suffisamment d'argent pour se

passer de cette réédition. J'estime qu'en plaçant ce livre naïf et doux

sous les yeux du public blasé et insensibilisé, auquel il faut sans cesse

appliquer des sinapismes pour le raviver et le faire palpiter, l'auteur

obéissait au mouvement d'orgueil classique de ces financiers légendaires

qui, sous un globe de verre, se plaisaient à exhiber les sabots dans

lesquels ils prétendaient être venus à Paris. En déposant _le Vœu d'une

Morte_ derrière la vitrine des libraires, parmi les exemplaires de

_Germinal_ ou de _Nana_, l'auteur semblait dire, avec une fausse modestie,

au passant: «Voyez où je suis arrivé! je suis pourtant parti de là!...»

La préface de l'édition de 1889 expose à peu près ce sentiment:

Je me décide, dit Zola, à rendre cet ouvrage au public, non pour son

mérite, certes, mais pour la comparaison intéressante que les curieux

de littérature pourraient être tentés de faire, un jour, entre ces

premières pages et celles que j'ai écrites plus tard.

En donnant cette nouvelle édition, l'auteur a cru devoir y apporter

certaines retouches, d'ailleurs sans grande importance. Ainsi,

l'héroïne, une grisette à la Murger, s'appelait Paillette et avait comme

caractéristique un aspect «maladif et charmant»; elle prend le nom moins

fantaisiste de Julia, dans la réédition, et elle a un charme pervers, et

non plus morbide.

A signaler aussi quelques modifications de style, comme dans cette phrase:

«Vous vous laissez emporter par vos affections», remplacée par une brève

affirmation: «Vous êtes un passionné.» Tout un vocabulaire religiosâtre,

car il y avait beaucoup d'invocations à Dieu, â l'âme, à la prière, à

l'ange gardien, dans le texte juvénile, a disparu sous la retouche de

l'auteur de _Nana_.

Ces corrections légères n'ont ajouté aucun intérêt à l'œuvre primitive,

et ne lui enlèvent rien de son caractère d'ouvrage de début, imparfait, et

susceptible seulement de provoquer la curieuse comparaison entre le Zola

de 1866 et celui de 1889, indiquée dans la préface.

Comme l'avait prévu l'auteur, cette interrogation se présente à l'esprit,

et pique la curiosité: Comment a-t-il donc fait, ce diable d'homme, qui a

composé, à vingt-six ans, cette berquinade, pour écrire, bientôt après,

la tumultueuse et superbe marche dans la nuit des paysans révoltés de _la

Fortune des Rougon_? Comment, de la larve d'écrivain qu'était l'auteur du

_Vœu d'une Morte_, un éblouissant lépidoptère a-t-il pu immédiatement

s'élancer? Ces transformations brusques surprennent toujours. Elles sont

fréquentes en littérature, et Zola avait le précédent de Victor Hugo, en

qui le conteur de _Bug-Jargal_ ne laissait guère prévoir le merveilleux

descripteur de _Notre-Dame-de-Paris_, et de cet Horace de Saint-Aubin,

dont _l'Héritière de Birague_ ne saurait passer pour être de la famille de

_la Cousine Bette_, sa sœur cadette pourtant. Le plus clairvoyant critique

n'aurait pu discerner, dans _le Vœu d'une Morte_, l'embryon de _Germinal_.

Villemessant, malgré son coup d'œil de maquignon de lettres, n'eut pas

davantage de perspicacité, et ne sut pas deviner le grand crack futur de

l'hippodrome littéraire, dans ce yearling débile.

Après la publication de ce roman, dans _l'Événement_, organe disparu

bientôt pour faire place au _Figaro_, devenu quotidien politique, le

peu indulgent patron s'empressa de remercier l'auteur. Ce Zola était

décidément un raté et «une vieille volaille». Donc, au rebut.

Voilà encore une fois Zola au dépourvu, et, comme on dit, sur le pavé.

Plus de journal, où le travail ponctuel et régulier a pour conséquence la

rémunération sûre et à jour fixe, et plus d'emploi bureaucratique assurant

l'existence. Il semblait avoir peu de chances de retrouver cette double

sécurité, si difficilement acquise et si vite perdue. Notre jeune athlète

ne se montra nullement découragé. Il était, il l'avait déjà prouvé,

fortement armé pour la lutte quotidienne. L'espoir et la confiance en soi

faisaient toujours partie de son bagage d'aventurier de la gloire.

Économe et prévoyant, Zola, sur ses gains de _l'Événement_ et du _Figaro_,

avait pu prélever quelques billets de banque, prudemment mis de côté.

Cette épargne lui permit de supporter avec philosophie ce congé forcé.

Il le transforma en agréables vacances. Il assouvit un désir longtemps

réfréné: les parties de campagne avec de bons camarades, le canotage sur

la Seine, les courses dans la banlieue verdoyante, les déjeuners sous les

tonnelles rencontrées au hasard des chemins de traverse, et les siestes

avec de longs bavardages sur l'art et la littérature, à l'ombre des grands

arbres, dans les agréables forêts qui font la ceinture agreste de Paris.

Il avait la joie, dans ces villégiatures suburbaines et à bon marché, de

se retrouver avec ses amis de Provence, ses condisciples du lycée d'Aix,

ses correspondants de la première heure. Il les avait près de lui, à

Paris, ceux avec qui il avait échangé ses impressions de jeune homme,

et auxquels il avait adressé ses confidences initiales. Avec ceux-là

seulement il consentait à bavarder, qui connaissaient ses rêves, ses

ambitions, ses projets d'avenir et ses plans d'existence. Le peintre

Cézanne, le mathématicien Baille, le journaliste Marius Roux, le poète

Antony Valabrègue, le sculpteur Philippe Solari, tous méridionaux en

rupture de Provence, venus, comme lui, pour conquérir Paris, se trouvaient

ainsi rassemblés, dans la guinguette où l'on arrosait la friture dorée

avec l'argenteuil clairet. Ce furent de bonnes causeries, de sincères

épanchements, mêlés à des divagations, des éreintements injustes et des

éloges disproportionnés. Ces «ballades» champêtres, en compagnie des mêmes

copains exclusivement recherchés, tournèrent bien vite au cénacle, sous

l'impulsion de Zola. Il avait le goût et le besoin du groupement. Il

disait bien qu'il ne voulait pas être chef d'école, mais il faisait tout

ce qu'il fallait pour le devenir. Il n'entendait cependant pas ouvrir son

cénacle à tout venant. Il avait, au contraire, l'idée d'un cercle très

fermé. Dès 1860, il formulait ce projet:

Il m'est poussé, ces jours derniers, écrivait-il à Baille, une

certaine idée dans la tête. C'est de former une société artistique,

un club, lorsque tu seras à Paris ainsi que Cézanne. Nous serons

quatre fondateurs... nous serons excessivement difficiles pour

recevoir de nouveaux membres; ce ne serait qu'après une longue

connaissance du caractère et des opinions que nous les accepterions

dans notre sein. Nos réunions, hebdomadaires par exemple, seraient

employées à se communiquer les uns aux autres les pensées qu'on aurait

eues, les remarques que l'on aurait faites durant la semaine; les

arts seraient, bien entendu, le grand sujet de conversation, bien

que la science n'en soit nullement exclue. Le but surtout de cette

association serait de former un puissant faisceau pour l'avenir, de

nous soutenir mutuellement, quelle que soit la position qui nous

attende. Nous sommes jeunes, l'espace est à nous, ne serait-il pas

sage, avant de nous serrer la main, de former un nouveau lien entre

nous, pour qu'une fois dans la lutte nous sentions à nos côtés un ami,

ce rayon d'espoir dans la vie humaine. Outre cet avantage futur, nous

aurons celui de passer une agréable journée, chaque semaine, de vivre

et de fumer quelques bonnes pipes...

Ce projet s'était trouvé facilité, par suite du loisir dû à la cessation

de la collaboration aux journaux de Villemessant, et réalisé par la

présence à Paris des vieux amis de Provence, membres d'avance désignés,

membres exclusifs aussi, du futur cénacle de Zola. Ces idées de groupement

et de concentration d'efforts et de pensées avaient été formulées, dans le

roman, par Balzac, avec les _Treize_ et les amis de d'Arthez, au théâtre,

par Scribe, dans _la Camaraderie_, à la brasserie, par Henry Murger et

ses Buveurs d'eau. Mais ces modèles de Cénacle avaient un caractère plus

positif, plus pratique, plus ambitieux que les groupes que Zola sut

former. Les personnages de Scribe, de Murger ou de Balzac, se devaient

faire la courte échelle pour arriver aux places, aux honneurs. Les

compagnons de Ferragus étaient des aventuriers sombres, presque des

bandits, les amis de d'Arthez et de Rastignac, de Maxime de Trailles et de

Marsay s'efforçaient surtout, en se groupant, de lutter avec succès pour

la vie, c'étaient des «forelifeurs» avant la lettre et des «arrivistes»

de la première heure. Les Buveurs d'eau se coalisaient pour duper les

parents, les propriétaires, les tailleurs, et finir par épouser des filles

de commerçants, bien dotées. Les trois groupes à la tête desquels Zola se

trouva placé successivement, groupes dont il était l'organisateur, le

président et l'âme,--groupe provençal, groupe des Batignolles, groupe de

Médan,--furent surtout des associations de pensées communes, d'aspirations

artistiques identiques, de doctrines littéraires et de théories

dramatiques; des collaborations d'âme, sans grande préoccupation de la

réussite matérielle; des unions d'intelligences, et non des associations

d'appétits.

Le dernier groupe à la tête duquel Zola se trouva porté, le groupe de

l'affaire Dreyfus, fut surtout un comité d'action, de propagande et

d'agitation. Lors de sa formation, Zola y vit seulement une force

organisatrice propre à répandre et à imposer son sentiment, sur le

problème soulevé par l'accusation, et pour entourer et soutenir l'homme

dont il assumait la défense. Il ne chercha, dans ce groupement, ni un

marchepied pour s'élever au pouvoir, ni un instrument de fortune.

Zola, comme il y a, dans Edgar Poë, l'homme des foules, fut donc l'homme

des groupes. Il n'admettait, d'ailleurs, que des cercles fermés, épurés.

De son hérédité vénitienne, et peut-être demi-autrichienne, il tenait sans

doute le goût des pactes, des ententes secrètes, des accords mystérieux,

des unions ignorées des profanes, des conciliabules et des réunions en

lieu clos, entre initiés. Il avait comme la tradition du Conseil des Dix

et des sociétés secrètes, dont Weishaupt fut l'organisateur au siècle

précédent. Vivant en Italie, il eût été probablement carbonaro.

Il est assez curieux qu'il n'ait pas fait partie, chez nous, de la

franc-maçonnerie. Il est vrai qu'à l'époque où il aurait pu être tenté

de s'affilier la franc-maçonnerie s'occupait surtout de politique

républicaine, de propagande anticléricale, de conquêtes électorales, et

que ces visées militantes n'étaient pas du tout celles de Zola. Il vivait

alors presque entièrement absorbé par son œuvre, et avait toutes ses

facultés d'action accaparées par son prosélytisme combatif en faveur du

«naturalisme» dans le roman, et au théâtre.

Le premier groupe, celui des Provençaux, n'a pas d'histoire, ou si peu!

Il eut surtout le caractère amical. L'action extérieure des quatre ou cinq

condisciples de Zola, malgré leur union cénaculaire, fut sans importance.

Au point de vue de la répercussion des idées échangées et des opinions

discutées, l'influence du groupe n'apparaît ni dans l'œuvre, ni dans

la vie de Zola. On bavardait, on mangeait, on buvait, on fumait des

pipes ensemble, voilà tout. Avec Marius Roux, seulement, Zola eut une

collaboration dramatique locale, _les Mystères de Marseille_, drame, sans

grand éclat.

Le second groupe, celui des Batignolles, composé d'hommes dont plusieurs

connurent la gloire, a plus d'intérêt. Il était formé d'autres éléments

que ceux de la camaraderie lycéenne et régionale. Ce fut surtout un groupe

artistique. Le provençal Cézanne enchaîna les deux cénacles. Peintre

chercheur, épris de nouveauté, Cézanne s'était lié avec des artistes

parisiens, alors peu connus, surtout médiocrement appréciés, plutôt

bafoués, mis hors des Salons officiels, tenus à l'écart des commandes

ministérielles, et que déjà l'on commençait à désigner sous le nom

d'Impressionnistes.

Ces peintres, dont les toiles étaient dédaigneusement refusées par les

marchands de la rue Lafitte, qui auraient cru déshonorer leurs vitrines

en les exposant, mais qui devaient, par la suite, presque tous devenir

les favoris des commissaires-priseurs et les bénéficiaires nominaux des

grosses adjudications à l'hôtel Drouot, se nommaient Édouard Manet, Renoir,

Pissaro, Guillemet, Claude Monet, Fantin-Latour et Degas, le dessinateur

des danseuses aux tutus en éventail s'arrondissant au-dessus des crosses

de contrebasses.

Durant cette période suffisamment laborieuse, mais qui fut, en quelque

sorte, le temps d'incubation littéraire du futur romancier, Zola

s'éparpilla en diverses besognes, plus ou moins lucratives. Il donna, sans

grande réussite, un roman populaire, _les Mystères de Marseille_, d'où fut

tiré, en collaboration avec Marius Roux, un drame éphémère. Représenté

au Gymnase de Marseille, sous la direction Arnauld, il eut quatre

représentations mouvementées. Le roman, véritable feuilleton à la Ponson

du Terrail, était inférieur aux productions similaires. En littérature,

le fameux axiome, qui peut le plus peut le moins, n'est pas vérifié.

Dans l'art des Richebourg et des Montépin, Zola se montra tout à fait

secondaire. Ce feuilleton, qui fut, par la suite, repris par un journal

parisien, à grosse influence, _le Corsaire_, dirigé par Édouard Portalis,

ne réussit pas davantage à sa réapparition, malgré une publicité

considérable et un lancement excellent. Le roman populaire, dédaigné des

lettrés et des snobs mondains, qui parfois, secrètement, prennent grand

plaisir à en suivre les péripéties, n'est pas aussi aisé à confectionner

qu'on le prétend. L'exemple de Zola est là pour démontrer que le talent

n'est pas universel, et que la descente vers le bas et le vulgaire est,

pour certains, aussi difficile que l'ascension vers le raffiné et le

sublime.

Ici et là, le patient et opiniâtre producteur colportait les produits

de sa plume. Il fit accepter un «Salon» au journal occasionnel, _la

Situation_, que dirigeait un journaliste de talent, Édouard Grenier. On y

défendait les intérêts très compromis du roi aveugle, Georges de Hanovre,

dont le royaume était livré aux crocs du dogue Bismarck. Une étude

intéressante sur Édouard Manet, que publia l'élégante revue d'Arsène

Houssaye, _l'Artiste_, des articles de critique littéraire dans _le Salut

Public_ de Lyon, marquèrent les années 1866-67-68. Une comédie en un acte,

en prose, dont quelques scènes avaient été primitivement versifiées, ayant

pour titre _la Laide_, fut achevée, présentée à l'Odéon et refusée. Elle

n'a jamais été jouée. Qu'est devenu ce manuscrit inédit? Mystère.

Zola présenta également au Gymnase (de Paris) un drame en trois actes,

_Madeleine_. Refusée, cette pièce fut transformée en roman: c'est

_Madeleine Férat_, qui a été réimprimée depuis. Elle avait paru en

feuilleton sous le titre de: _la Honte_. Ce roman souleva des

protestations; le journal dut en interrompre la publication.

Toute une série d'insuccès, voilà le bilan de ces années d'attente. Un

autre se serait découragé, eût peut-être cherché un nouvel emploi, donnant

la sécurité mensuelle, et eût renoncé à la littérature, ou du moins n'y

eût consacré que les heures de liberté. Zola ne voulait rien sacrifier de

son indépendance. Il se remit, avec plus d'opiniâtre entrain, à sa table

de travail, fuyant la servitude bureaucratique et bravant l'incertitude du

lendemain.

Il vivait isolé, cantonné dans son cercle fermé de camarades, comme lui,

pauvres, inconnus, sans entregent. Aucun de nous, je parle de la jeunesse

littéraire et politique des dernières années de l'empire, jeunesse

remuante, agissante, faisant parler d'elle, ne le connaissait. Il

assistait, paraît-il, à la tumultueuse et légendaire première d'_Henriette

Maréchal_. Il devait certainement manifester avec nous, mais sans se faire

remarquer, et ce fut à notre insu qu'il mêla ses bravos aux nôtres, durant

les retentissantes représentations de l'œuvre, d'ailleurs médiocre, des

Goncourt, qui ne méritait ni des applaudissements aussi frénétiques, ni

des sifflets aussi stridents. On s'était rassemblé là comme à une autre

bataille d'_Hernani_. Nul, à mon souvenir, ne fit attention à ce jeune

provincial, qui devait à un article, publié dans _le Salut Public_ de Lyon,

sur _Germinie Lacerteux_, un billet d'entrée donné par les auteurs.

Émile Zola, rencoigné dans sa stalle, muet et le pince-nez en avant,

partageait nos emballements, mais il ne le fit point connaître. Il devait

être charmé par la poétique des frères de Goncourt, et rêver, pour ses

pièces futures, une semblable bacchanale, mais il demeura coi, sans

participer activement, ostensiblement, à la mêlée. Était-ce timidité,

prudence, ou simplement parce qu'il ne connaissait personne dans l'un ou

dans l'autre camp qu'il passa inaperçu? On ne sut que beaucoup plus tard

qu'il était au nombre des militants de ces soirées mémorables et

vaines.

Zola, cependant, allait bientôt sortir de son isolement et entrer en

communication avec d'autres contemporains que le fidèle groupe de la

première heure, le groupe des provençaux.

Dans un petit rez-de-chaussée bas et sombre, au milieu de verts jardinets

d'hiver, cité Frochot, derrière la place Pigalle, habitait à cette époque

Paul Meurice. L'ami constant, et si dévoué, de Victor Hugo recevait là, le

lundi, quelques hommes de lettres, des artistes, des anciens proscrits.

Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, dominait ces familières

réunions, où la littérature se mêlait à la politique. On y lançait

quelques épithètes désagréables à l'empire, dont on s'évertuait à

proclamer l'effondrement prochain, alors pourtant très problématique, et

l'on y criblait de sarcasmes l'école du Bon Sens; Ponsard, Émile Augier,

n'étaient pas épargnés. L'élément romantique et purement littéraire

dominait.

Paul Meurice, homme très doux, à la parole aimable, incapable de faire la

grosse voix et de maudire avec de fortes imprécations, savait maintenir

les discussions politiques à un diapason très modéré. Les habitués de la

maison étaient Édouard Lockroy, Charles Hugo, et sa femme, la future Mme

Lockroy, Auguste Vacquerie, Édouard Manet, le graveur Braquemond, Camille

Pelletan, Philippe Burty, Paul Verlaine, etc., etc. Quand j'y fus

introduit, on préparait l'apparition prochaine d'un grand journal

politique et littéraire, qui devait combattre l'empire et défendre la

gloire de Victor Hugo. Le titre primitivement choisi était celui de

_Journal des Exilés_; les principaux collaborateurs politiques étaient

encore à l'étranger, par refus de l'amnistie: Louis Blanc, Schœlcher,

Edgar Quinet. Les autres rédacteurs étaient Auguste Vacquerie, Paul

Meurice, Édouard Laferrière, François et Charles Hugo, Ernest Blum, Ernest

d'Hervilly, Victor Meunier, Victor Noir. Paul Verlaine devait y donner des

vers, et j'étais chargé de fournir des articles de critique littéraire et

de vie parisienne. Victor Hugo planait au-dessus de cette belle rédaction,

et, sans collaborer directement au journal, devait l'inspirer, le

patronner. Au dernier moment, on s'aperçut que le titre de _Journal

des Exilés_ était imparfaitement justifié et pouvait présenter un

inconvénient. D'abord tous les collaborateurs, notamment le rédacteur en

chef, Auguste Vacquerie, et le directeur de la partie littéraire, Paul

Meurice, n'étaient pas des exilés. Ensuite, on espérait fort que l'exil

finirait bientôt. On proclamait très proche le jour où, Napoléon III

chassé de France, les proscrits rentreraient triomphalement dans la

patrie. Alors le titre n'aurait plus de sens. Il fallait donc dénommer

autrement le nouveau journal. Le nom, destiné à devenir si populaire, fut

proposé par Victor Hugo, assure-t-on: _le Rappel_ était créé, baptisé.

Peu de temps avant l'apparition du premier numéro, Édouard Manet amena

cité Frochot, à l'un des lundis, un jeune homme, de mine sombre,

silencieux et myope, qui fut présenté à Paul Meurice et à Vacquerie comme

un critique hardi, mordant, ayant déjà fait ses preuves à _l'Événement_

et au _Figaro_. C'était Émile Zola. On le complimenta de son recueil

d'articles sur le Salon (_Mes Haines_), et il fut agréé comme

collaborateur du _Rappel_. Le compte rendu des Livres lui fut confié.

Il ne devait pas conserver longtemps cette fonction. _Le Rappel_ était un

de ces cénacles comme Zola rêvait d'en former. Mais un cénacle spécial et

exclusif. On lui trouvait des airs de chapelle. Le culte de Victor Hugo y

était en permanence célébré, et les rédacteurs prenaient toujours un peu

les allures d'officiants. Maison très digne, toutefois, et non boutique de

journalisme. J'y suis resté dix ans, donnant un article quotidien (signé

Grif, du nom d'un des personnages de _Tragaldabas_, pseudonyme indiqué par

Auguste Vacquerie), et je n'ai conservé que le plus excellent souvenir de

mes relations avec les deux directeurs, avec les collaborateurs. C'était

une famille, ce bureau de rédaction: le foyer Hugo. Les polémiques

violentes, les personnalités mises en cause, les scandaleuses publications

y étaient non seulement interdites, mais ignorées.

_Le Rappel_, organe probe, sincère, absolument indépendant, était

largement ouvert aux républicains de diverses nuances. Des socialistes

comme Louis Blanc y écrivaient à côté de publicistes bourgeois comme A.

Gautier, mais ses portes se refermaient sur tout dissident de la religion

hugolâtre. Sur ce point-là seulement, _le Rappel_ était exclusif, et un

peu sectaire. La tiédeur n'était pas même tolérée, et il était interdit de

manier l'encensoir en l'honneur de toute divinité étrangère. Ce fut ainsi

que le premier article de Zola, où il était parlé élogieusement de

Duranty, se trouva accueilli avec froideur par les familiers du salon

Meurice. Que venait faire la louange de ce romancier obscur, dans un

journal consacré à la gloire du Maître? Ce Duranty était sans grande

importance, assurément, pensaient les prêtres du culte surpris par cette

litanie peu orthodoxe, et son _Malheur d'Henriette Gérard_ ne pouvait

porter ombrage au rayonnement de _l'Homme qui rit_, dont _le Rappel_

commençait la publication, mais c'était quand même une fâcheuse tendance

à relever chez ce jeune critique. À quoi songeait-il donc? Il oubliait

qu'Hugo était seul dieu, et que tout rédacteur du _Rappel_ ne devait être

que son prophète. On devrait donc le surveiller en ses écarts vers des

littérateurs suspects. Ce Duranty osait se targuer de réalisme; un vilain

mot, et qui devait se gazer dans la maison Hugo. Le second article apporté

par Zola échappa à la vigilance, pourtant fort en éveil, de Vacquerie

et de Meurice; ils étaient, ce jour-là, exceptionnellement absents du

journal. C'était un éloge de Balzac. Il ne s'agissait plus là d'un humble

Duranty. L'auteur de _la Comédie Humaine_ n'était pas une nébuleuse dans

le firmament littéraire: il resplendissait, astre rival, à côté de Hugo.

Le défaut de tact de ce critique, l'inconvenance même de ce Zola, un sot

ou un inconscient, dépassaient la mesure! On le pria de ne plus fournir

de copie. Depuis, les rapports furent plutôt tendus entre _le Rappel_

et Zola. Son nom fut biffé, quand les hasards de la publicité

l'introduisaient dans un compte-rendu. Défense tacite fut faite aux

rédacteurs de nommer, même par la simple énonciation du titre, les

ouvrages du romancier mis à l'index. Cette puérile mesure de bannissement

littéraire,--«Oh! n'exilons personne! oh! l'exil est impie!»--dura

trente ans. Ce fut la cause de bizarres contorsions de plume pour les

collaborateurs du _Rappel_. Je me souviens de l'embarras où se trouva

Henry Maret, alors chargé de la critique théâtrale, lorsqu'il lui fallut

rendre compte de la représentation de _l'Assommoir_, à l'Ambigu. _Le

Rappel_ pouvait feindre d'ignorer qu'il y avait un auteur, nommé Zola,

ayant écrit une dizaine de romans, dont quelques-uns avaient produit grand

tapage. Le public n'attend pas, à jour fixe, qu'on lui parle de livres

nouveaux. Il ne s'aperçoit même pas du silence absolu gardé sur une

publication imprimée. La critique littéraire a le droit de n'être jamais

actuelle. Il en est différemment en ce qui concerne le théâtre. Les

heureux faiseurs de pièces ont cet avantage, sur les fabricants de livres,

que tout journal est obligé de parler d'eux, et sur-le-champ. Il n'est pas

permis de se taire sur leurs ouvrages. On ne serait pas dans le train.

On ferait bondir de mécontentement les lecteurs, qui attendent le compte

rendu pour savoir s'ils doivent aller voir la pièce, et pour en parler,

surtout ne l'ayant pas vue. _Le Rappel_ ne pouvait donc passer sous

silence une représentation aussi retentissante que celle de _l'Assommoir_.

Henry Maret fit le compte rendu. Mais l'infortuné critique dramatique, en

relisant son article imprimé, le lendemain, ne put qu'admirer le tour de

force du secrétaire de la rédaction, ayant, par ordre, révisé sa copie.

Dans les deux colonnes où la pièce se trouvait analysée, l'auteur

principal ne se trouvait pas une seule fois nommé, et l'arrangeur habile

du roman adapté scéniquement, William Busnach, se voyait englobé dans le

même anonymat. La pièce était comme un enfant naturel, aux parents non

dénommés. Ces taquineries mesquines amusèrent longtemps la galerie.

Zola, avec son indomptable ténacité, n'était point démonté par ces coups

du sort. Courageusement, il s'était remis à sa table de travail, et

bientôt il publiait, dans _l'Artiste_, la revue distinguée d'Arsène

Houssaye, son premier bon et véritable livre: _Thérèse Raquin_. Ce roman

parut sous le titre de: _Une histoire d'amour_. Il fut ensuite édité par

Lacroix.

_Thérèse Raquin_, qu'on vit plus tard à la scène, n'eut pas une très bonne

presse, mais attira l'attention. C'est à la suite de cette publication et

de la critique favorable que j'en fis, que je connus Émile Zola, entrevu

seulement aux lundis de Paul Meurice. Nos relations excellentes ont été

interrompues au moment de l'affaire Dreyfus, mais l'antagonisme que je

m'estimais en droit de manifester contre l'agitateur redoutable du pays

et l'avocat, trop éloquent, d'une cause que je condamnais, ne m'a jamais

empêché de conserver, pour l'homme, une grande sympathie, et, pour

l'écrivain, une inaltérable admiration, dont ce livre est un des

témoignages.

L'auteur, dès ce roman, semblait maître de sa doctrine. Il déclarait qu'il

avait voulu étudier des tempéraments, et non des caractères, et qu'il

avait choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et

leur sang. Il remplaçait, dans sa tragédie bourgeoise, la Fatalité du

monde antique parla loi fatale de l'atavisme, de la chair, des nerfs, de

la névrose. Il reconnaissait que ses personnages, Thérèse et Laurent,

étaient «des brutes humaines et rien de plus...». Il ne cachait pas avoir

voulu que l'âme fût absente de ces corps détraqués, livrés à tous les

furieux assauts de la passion, barques sans gouvernail emportées dans la

tempête des sens.

Qu'on lise ce roman avec soin, disait-il dans la préface de la 2e

édition (15 avril 1868), on verra que chaque chapitre est l'étude

d'un cas curieux de physiologie. En un mot, je n'ai eu qu'un désir:

étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en

eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter dans un drame violent

et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces êtres.

J'ai simplement fait, sur deux corps vivants, le travail analytique

que les chirurgiens font sur des cadavres...

Ce sera la théorie de toute sa vie et la méthode de toute son œuvre. Il

entendait faire métier de clinicien écrivain et non d'amuseur public. Les

romans qu'il portait en lui, et dont _Thérèse Raquin_ formait le préambule,

devraient être des livres scientifiques, pas du tout des fictions

impressionnantes ou amusantes, destinées à distraire les oisifs et à

remplir les récréations des gens occupés.

Il se défendait contre le reproche, nouveau alors, depuis devenu banal à

son égard, de «pornographie». Il suppliait qu'on le voulût bien voir tel

qu'il était et qu'on le discutât pour ce qu'il était.

Tant que j'ai écrit _Thérèse Raquin_, dit-il, j'ai oublié le monde,

je me suis perdu dans la copie exacte et minutieuse de la vie, me

donnant tout entier à l'analyse du mécanisme humain, et je vous assure

que les amours cruelles de Thérèse et de Laurent n'avaient pour moi

rien d'immoral, rien qui puisse pousser aux passions mauvaises.

Il est certain que, si l'on admet que la lecture ait une influence sur les

actes des hommes, qu'elle leur suggère l'imitation des faits consignés

dans un livre, et les pousse à reproduire les gestes et à s'assimiler les

passions des personnages, les lecteurs de _Thérèse Raquin_ ne sauraient

être sérieusement incités à prendre les deux amants pour modèles. Ces

détraqués noient le mari, pour être libres, et leur accouplement devient

le pire supplice. Le remords du crime impuni est peint avec des couleurs

si vives, et le châtiment du tête à tête des tristes complices est si

terrible qu'on ne saurait y voir un encouragement au meurtre conjugal.

_Thérèse Raquin_ serait plutôt, tel _l'Assommoir_ que les pratiques

Anglais considèrent comme un excellent sermon laïque contre l'ivrognerie,

un plaidoyer persuasif pour le respect de l'existence des maris. Le

tableau des hantises macabres du couple assassin pourrait-il tenter

les amants disposés à les imiter, et les joies de l'adultère criminel

apparaissent-elles désirables, au spectacle du ménage qui en arrive à

rêver de s'entr'égorger, cherchant à échapper, par un nouveau crime, aux

conséquences du premier!

_Thérèse Raquin_, dont le théâtre a popularisé les situations éminemment

dramatiques, avec le personnage spectral de la mère du mort, renferme des

morceaux littéraires, travaillés de main d'ouvrier, et qui pourraient

figurer dans les plus excellents ouvrages de l'auteur: la description du

passage du Pont-Neuf, rue Guénégaud, le tableau balzacien d'un intérieur

de mercier, la vie du petit commerçant observée et rendue avec précision

et coloris,--la couleur dans le gris et le terne, c'est l'art suprême du

peintre,--la fièvre amoureuse de Thérèse, la partie de canot et le crime,

la visite à la Morgue, puis l'épouvante en tiers avec les deux amants,

les visions macabres, le mort se dressant devant les deux êtres prêts à

s'étreindre, et paralysant leurs élans, la révélation à la paralytique,

et tout le poignant tableau des désespoirs et des fureurs du couple,

finissant par trouver le remède à ses tortures, et le refuge contre la

poursuite des Erynnies du souvenir et de la conscience dans un suicide

simultané, ce sont là des parties d'un art achevé, dans un édifice

brutalement construit sans doute, mais où la maîtrise déjà s'affirmait.

Dès _Thérèse Raquin_, Émile Zola se révélait, se transformait. C'était un

homme nouveau, un écrivain et un penseur, que les ouvrages de début ne

pouvaient faire pressentir, qui venait de se dresser hors de la foule des

faiseurs de livres de son temps, de niveau avec les plus grands. Bientôt

il les devait dépasser tous.

Emile Zola, Sa Vie—Son Oeuvre · 第 11 / 30 题