... J'adresse une demande à une administration. On me répond de

passer chez le chef. J'entre, je trouve un monsieur tout de noir

habillé, courbé sur un bureau plus ou moins encombré. Il continue

d'écrire, sans plus se douter de mon existence que de celle du merle

blanc. Enfin, après un long temps il lève la tête, me regarde de

travers, et d'une voix brusque: «Que voulez-vous?» Je lui dis mon nom,

la demande que j'ai faite, et l'invitation que j'ai reçue de me rendre

auprès de lui. Alors commence une série de questions et de tirades,

toujours les mêmes, et qui sont à peu près celles-ci: si j'ai une

belle écriture? si je connais la tenue des livres? dans quelle

administration j'ai déjà servi? à quoi je suis apte? etc., etc., puis:

qu'il est accablé de demandes, qu'il n'y a pas de vacances dans ses

bureaux, que tout est plein, et qu'il faut se résigner à chercher

autre part. Et moi, le cœur gros, je m'enfuis au plus vite, triste de

n'avoir pu réussir, content de n'être pas dans cette infâme baraque.

_(Lettre à Baille, 1er mai 1861._

Au fond, il n'était pas fâché d'être ainsi éconduit. Il cherchait «une

position», par sentiment du devoir, par désir de soulager sa mère et de se

disculper du reproche de paresse et de vie désœuvrée, mais il se sentait

presque heureux d'avoir échoué. Il s'évadait, d'un pied léger, comme d'un

piège, de ces bureaux où il avait failli être capturé. Il éprouvait, dans

la rue, le soulagement d'un homme qui s'est tiré d'un endroit dangereux.

En règle avec sa conscience, puisqu'il avait cherché un emploi et n'en

avait pas trouvé, l'Évangile a tort en matière de places, il remontait,

presque gaîment, à son belvédère. Il le trouvait moins glacial, et il se

remettait, avec entrain et bonne humeur, à son poème commencé, qui lui

paraissait plus chaud.

Il voulait être poète, rien que poète, pour le moment. Il proclamait

fièrement qu'il aimait la poésie pour la poésie, et non pour le laurier.

Il considérait ses vers comme des amis qui pensaient pour lui. Il les

aimait pour eux, pour ce qu'ils lui disaient. La versification devenait un

culte, dont il se consacrait prêtre. Poésie et divinité étaient synonymes

à ses yeux d'alors. Il admettait, toutefois, que, comme le prêtre de

l'autel, le poète devait vivre de sa poésie. Il ne voulait pas faire une

œuvre en vue de la vendre, mais, une fois faite, il trouverait bien que

l'œuvre fût vendue par le poète au libraire, et par celui-ci au public.

Il a gardé ces justes principes, toute sa vie, et les a fortement exposés,

plus tard, dans son article fameux sur _l'Argent dans la littérature_.

Avec philosophie, toutefois, il se disait alors qu'il ne deviendrait

jamais millionnaire, que l'argent n'était pas son élément, et qu'il ne

désirait que la tranquillité et la modeste aisance. Il ne pressentait pas

le formidable champ de prose, qu'il devait si vigoureusement labourer, et

d'où, pour lui, lèverait toute une moisson légitime de gloire et d'argent.

Il était donc, à cette époque de sa vie, tout à la poésie. Il ne

multipliait pas les œuvres et n'abattait point les alexandrins, comme un

bûcheron les branches. Sa plume frêle n'avait rien d'une cognée.

Il est peu de poètes assez sages pour consentir à n'être poètes que

pour eux, et pourtant c'est le seul moyen de conserver sa poésie

fraîche et gracieuse. Je hais l'écriture, écrivait-il à Baille.

Mon rêve, une fois sur le papier, n'est plus à mes yeux qu'une

rapsodie. Ah! qu'il est préférable de se coucher sur la mousse, et là,

de dérouler tout un poème par la pensée, de caresser les diverses

situations, sans les peindre par tel ou tel mot! Que le récit aux

contours vagues, que l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le

récit froid et arrêté que raconte la plume aux lecteurs...!

La rêverie l'envahissait. La lassitude de l'action à entreprendre

l'accablait, par une anticipation de la pensée. Il éprouvait aussi

quelques désirs d'épicuréisme. Il formulait un rêve de puissance et de

satisfaction. Si la divinité lui communiquait, pour un instant, son

pouvoir, comme le pauvre monde serait joyeux! Il rappellerait sur la terre

l'ancienne gaieté gauloise. Il agrandirait les litres et les bouteilles.

Il ferait des cigares très longs et des pipes très profondes. Le tabac et

le vermouth se donneraient pour rien. La jeunesse serait reine, et, pour

que tout le monde fût roi, il abolirait la vieillesse et dirait aux

malheureux mortels: «Dansez, mes amis, la vie est courte et l'on ne danse

plus dans le cercueil!...» Il devait, à la fin de sa carrière, retrouver

et décrire, dans ses _Évangiles_, mais en les purifiant, en les idéalisant,

ces chimériques visions de bonheur terrestre.

Ces fantasmagories paradisiaques se transformaient, dans la réalité de

ses vingt ans, en des joies plus simples, d'une réalisation vulgaire et

économique:

Mes grands plaisirs, écrivait-il à Cézanne, sont la pipe et le rêve,

les pieds dans le foyer et les yeux fixés sur la flamme. Je passe

ainsi des journées presque sans ennui, n'écrivant jamais, lisant

parfois quelques pages de Montaigne. À parler franc, je veux changer

de vie et me secouer un peu pour me nettoyer de cette poussière de

paresse qui me rouille. Il y a longtemps que je médite, il est temps

de produire...

Il disait d'ailleurs, au même Cézanne, pour justifier son indolente

rêvasserie:

Ce que j'ai fait, jusqu'ici, n'est pour ainsi dire qu'un essai, un

prélude. Je compte rester longtemps encore sans rien publier, me

préparer par de fortes études, puis donner leur essor aux ailes que

je crois sentir battre derrière moi...

Zola poète, ou, pour être plus précis, Zola écrivant en vers, ne laissait

guère prévoir le robuste ouvrier, le puissant fabricant de l'œuvre en

prose de l'avenir. Combien les procédés du jeune lyrique différaient du

prosateur mûri, constructeur méthodique, architecte calculateur, prenant

à l'avance les dimensions du travail décidé, n'abandonnant rien à

l'improvisation ni au hasard.

J'ai terminé, depuis quelques jours, le poème de _l'Aérienne_,

écrivait-il en 1861, je ne sais trop ce qu'il vaut. Comme toujours,

je me suis laissé emporter par l'idée première, écrivant pour écrire,

ne faisant aucun plan à l'avance, et me souciant assez peu de

l'ensemble..., j'ai confiance dans l'inspiration du moment, j'ai même

reconnu que les vers, qui arrivaient spontanément, étaient de beaucoup

supérieurs à ceux que je ruminais des jours entiers...

Nous voilà bien loin de Zola futur colligeur de documents, ouvrant des

dossiers à chacun de ses personnages, classant, annotant toutes les

particularités de leur organisme, de leur existence, ne laissant rien à

l'imprévu, se défiant de toute imagination, et bâtissant son œuvre avec

des matériaux taillés et numérotés, comme pour un édifice dont toutes les

parties sont combinées et proportionnées sur le plan complet, dressé et

signé _ne varietur_, avant le premier coup de pioche.

Pour avoir une idée de l'œuvre poétique, à peu près ignorée, de l'auteur

de _l'Aérienne_, il est bon d'analyser son état cérébral, de faire pour

ainsi dire l'inventaire de son intellect de la vingtième année. D'après

ses lectures, et en relevant ses impressions et ses aspirations, par

lui-même confessées, on peut établir le bilan de sa mentalité et de son

avoir de penseur et d'écrivain, vers 1860.

Nous savons déjà le milieu dans lequel a évolué l'enfant, puis

l'adolescent, nous connaissons la force acquise héréditairement, le

mélange des sangs, l'atavisme dalmate et beauceron, la Provence, les

premiers jeux, les camaraderies puériles devenues de juvéniles amitiés,

restreintes et exclusives, l'éducation classique incomplète, la pauvreté

réfrénant les passions matérielles comme les élans artistiques du jeune

homme, la répugnance à se soumettre à une besogne mécanique, le goût à peu

près absolu de la littérature, et, plus spécialement, de la poésie.

Par quoi et comment cette intelligence, aux développements lents et aux

belles manifestations tardives, fut-elle alimentée de seize à vingt ans?

À cette époque de la croissance, la nourriture de la cervelle humaine a un

rôle très important, comme la santé et la vigueur physique du jeune homme

dépendent, en grande partie, du régime alimentaire, durant ces années où

le corps se forme et grandit. L'alimentation intellectuelle n'a pas moins

d'influence sur la formation du cerveau, sur la croissance des facultés,

sur la vigueur de l'esprit, et aussi sur cette matière obscure et

complexe: la conscience. L'enfant né aux champs, dans les taudis des

cités manufacturières, poussant sur le terreau grossier, parmi les

végétaux humains que nulle culture n'a perfectionnés et adoucis, puise

la substance nourrissant sa pensée, formant son intellect, car il en a

un, si rudimentaire qu'il apparaisse, uniquement dans les perceptions

sensorielles, dans ce qu'il rêve, dans ce qu'il entend, dans ce qui

se passe autour de lui. Dans les milieux instruits, la croissance

intellectuelle est surtout le produit des primes lectures. Les livres ne

sont pas seulement des professeurs, ce sont aussi les nourrisseurs de

l'intelligence. Ils la développent, ils l'engraissent, ils la fortifient,

souvent aussi ils l'anémient, ils la rendent maladive, parfois ils

l'empoisonnent et la font redoutable et meurtrière.

Quelles furent les premières lectures de Zola, en dehors des livres

élémentaires, des petits manuels et des épitomes qu'on met entre les mains

de tous les enfants? Victor Hugo et Musset furent les premiers pourvoyeurs

cérébraux du jeune provençal. Il n'eut pas du tout le goût local, ni

l'esprit du folk-lore. Je ne crois pas qu'il ait lu Mistral, dans sa

jeunesse, et il n'eut quelque idée du félibrige que longtemps après

sa conquête de Paris. Il ne se souciait que médiocrement de conquérir

Plassans. Il ne témoigna jamais d'un grand enthousiasme pour l'idiome, ni

pour la littérature des tambourinaires. Il ne se souciait pas d'écrire

pour les pastours et les gens des mas.

Montaigne fut un de ses auteurs de prédilection. Pas du tout félibre,

le vigoureux et sensé bordelais. Le vocabulaire archaïque, et les rudes

tournures de phrase du philosophe observateur et douteur, devaient

surprendre le faible rhétoricien, peu façonné au style de la Renaissance.

Les latinismes abondants et les citations fréquentes, non traduites,

pouvaient l'embarrasser. N'importe! À plusieurs reprises, Zola témoigna

de son admiration pour cet auteur, profond, ingénieux et primesautier,

le philosophe du Moi, et le premier en date de nos psychologues. Le

«connais-toi toi-même!» semblait donc à Zola la base de l'étude de

l'homme. Il avait, certes, raison, mais, par la suite, dans ses ouvrages,

il parut fort peu procéder de Montaigne. Il fut constamment descriptif,

objectif, altruiste. Aucun de ses livres ne peut être considéré comme une

autobiographie déguisée. Il ne s'est mis en scène nulle part, pas même

dans _l'œuvre_, où il a fait figurer son ami, le peintre Cézanne. Ce n'est

que bien vaguement qu'il a dessiné le ministre Eugène Rougon, d'après

quelques traits se rapportant à lui-même: la ténacité, le goût du labeur

opiniâtre, et une passion abstraite et désintéressée pour le pouvoir, pour

la domination morale et intellectuelle. Ce qu'il apprit du moraliste

demeuré le plus actuel, le plus moderne des penseurs du passé, c'est

la minutieuse observation, le soin du détail et de la particularité, la

vision distincte de chaque fait ou objet examinés. Montaigne est le maître

de philosophie des gens qui ne se piquent point de philosopher. Il a,

sur tous les sujets, et à propos de tous les événements, soit de la vie

privée, soit des bouleversements généraux des sociétés, une appréciation

saine et un jugement mesuré, à la façon d'Horace et de Sénèque. Si

l'on retrouve difficilement l'influence du sceptique analyste dans les

descriptions et dans les tableaux synthétiques de Zola, elle se décèle

dans la méthode, dans l'élaboration de chaque œuvre, dans les faits

recueillis, classés, rapprochés, dans la poursuite à outrance de la

documentation et du renseignement, et aussi apparaît-elle nette, dans sa

conduite de la vie, dans ses sentiments et sa façon d'être. Plusieurs des

manières de voir le monde, de juger la société, d'apprécier l'éducation,

qui appartinrent à Zola, lui viennent de Montaigne. Zola ne l'a pas suivi

comme un maître en littérature, mais comme un professeur de vie en soi,

comme un précepteur personnel. Il a, non pas imité, mais vécu Montaigne.

George Sand fut également une de ses primes adorations littéraires. Il

puisa en elle un socialisme romantique et romanesque, dont il devait

conserver la flamme jusque dans ses derniers livres. _Fécondité_ date,

comme inspiration, du temps où l'auteur du _Compagnon du tour de France_,

sur l'oreiller du réformateur humanitaire Pierre Leroux, ébauchait des

rêves de Salentes républicaines et d'Icaries démocratiques. Goujet, le

sympathique compagnon à belle barbe d'or de _l'Assommoir_, est un héros

de Mme Sand, et un contemporain attardé de Cabet et des utopistes de 48.

Zola découvrait, dans les livres de la bonne dame de Nohant, une douce

tolérance, un grand esprit de charité.

Elle a, dit-il, une charité militante. Elle propose de marcher au

devant des maux, d'aller trouver le misérable en sa mansarde, et, là,

de lutter corps à corps avec la misère; point de larmes inutiles,

point de vains attendrissements sur les pauvres, mais une lutte

patiente, un combat de chaque jour, d'où tous les hommes sortiront

frères, formant une seule république riche et forte. Hélas! ce n'est

peut-être qu'un rêve, et pourtant cela serait bien!

Les romans rustiques de l'auteur de _la Petite Fadette_ sont remarquables

par la finesse du coloris, la maîtrise avec laquelle sont exécutées

les gracieuses aquarelles champêtres formant le décor de ces idylles

fantaisistes. Ils ont pu donner, par la suite, à l'auteur de _la Terre_,

l'idée de peindre, avec sa forte patte et sa touche large, par contraste,

et en manière de réfutation, des êtres et des choses rustiques. Les

farouches brutes de Zola, proches cousins des terribles paysans de

Balzac, sont autrement vivants et véridiques que ces meuniers d'Angibault

enrubannés, qui font l'amour comme des vicomtes et marivaudent comme des

académiciens.

Avec surprise et respect, il lut William Shakespeare. Je serais porté à

croire que le grand dramaturge anglais, ou du moins le puissant créateur

à qui nous donnons, faute d'une connaissance plus approfondie, ce nom

illustre entre tous, a exercé une influence décisive et durable sur Zola.

Avec Hugo, qui eut pareillement pour inspirateur et pour maître à l'école

du génie, celui qu'il ne voulait comparer qu'à Eschyle, Shakespeare

l'ancien, comme il dénommait le géant grec, c'est l'auteur de _Macbeth_

qu'on peut nommer au premier rang de la généalogie cérébrale de l'auteur

des _Rougon Macquart_.

Il faut noter qu'à vingt ans Zola a compris Shakespeare. Rien d'étonnant,

sans doute, à l'admiration d'un jeune homme, épris de belle littérature,

pour Othello, Lear, Hamlet, Caliban, héros magnifiques de fictions

impressionnantes. Il abordait pour la première fois avec enthousiasme et

vénération ces personnages imaginaires, plus grands, aussi vrais, que les

héros de l'histoire. Mais n'étaient-ils pas déjà consacrés par l'ovation

publique? Zola ne faisait que se joindre à un chorus universel. On n'a pas

à lui savoir gré de cette participation à un hommage général, presque

imposé. A l'époque où Zola faisait connaître à son ami Baille son

sentiment sur Shakespeare, en 1860, il était de bon ton de railler, de

nier Racine, ce qui était excessif et niais, d'ailleurs, mais il eût été

impossible de toucher à Will. «Racine est un pieu, Will est un arbre!»

écrivait Auguste Vacquerie. Victor Hugo, dans toute la splendeur de son

génie et de son exil, debout, statue vivante, sur le piédestal rocheux de

Guernesey, venait, au milieu du tonnerre de la publicité, de donner au

monde son livre, comme des commandements descendus d'un Sinaï, ordonnant

d'adorer Shakespeare, et aussi son prophète. Un peu confus, touffu, riche

en digressions et pauvre en critique analytique, ce gros ouvrage sur

William Shakespeare faisait loi. Il n'y avait nulle originalité à se

prosterner, au moment de ce sanctus unanime, dans la cathédrale romantique,

où se célébrait la grand'messe en l'honneur du Dieu le Père des

hugolâtres. Comprendre et expliquer Shakespeare était plus difficile,

plus méritoire. Zola eut cette ingéniosité. Elle est à signaler.

...Te répéter tout ce qu'on a dit sur Shakespeare, mandait-il à

son camarade, et dire, sur la foi des autres, que nul n'a mieux

connu le cœur humain, pousser des oh! et des ah! avec force points

d'exclamations, cela ne me soucie nullement. N'importe, je vais

tâcher de te dire le mieux possible la sensation que fait naître en

moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, si je me rencontre avec

d'autres critiques, je n'en puis mais. Tout ce que je te promets,

c'est de parler d'après moi, et non d'après tel ou tel livre.

Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet

guère d'apprécier le style... J'avoue que je trouve bien des choses

qui me choquent, les phrases ici précieuses, là trop crues. Dieu me

garde d'être bégueule! Tu sais combien je désire la liberté dans

l'art, combien je suis romantique, mais avant tout je suis poète, et

j'aime l'harmonie des idées et des images...

... Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas rejeté

l'idéal; de même que, dans la vie, l'idéal a une large place, de même,

dans ses drames, nous voyons toujours flotter une blanche vision...

Shakespeare me semble donc voir, dans chacun de ses drames, une

matière à peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un

prétexte à passions, non à caractères. Elle n'est que secondaire;

ce qui lui importe, c'est de peindre l'homme, et non les hommes.

Chaque drame est comme un chapitre séparé d'une œuvre d'humanité;

il y peint un de ses côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux

de ne rien omettre, introduisant tout ce qui peut lui servir. Othello,

ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Roméo, c'est l'amour;

Macbeth, l'ambition et le vice; Hamlet, le doute et la faiblesse;

Lear le désespoir...

On ne saurait mieux dire, et voilà Shakespeare exceptionnellement compris.

La plupart se contentent de l'admirer. Zola a reçu de cette lecture une

sorte d'initiation. À cette époque, tout à la fantaisie, aux élans d'un

lyrisme un peu rebelle, inspiré de Musset, il ne s'apercevra guère de

l'influence profonde de ce maître; peut-être ne soupçonnera-t-il, jamais,

lui le Docteur du Naturalisme, qui a tant raisonné sur l'expérimentation,

sur le caractère scientifique des romans de son temps, qu'il procède bien

plus de Shakespeare que de Duranty, de Stendhal et de Flaubert. Ce qu'il

vient de formuler sur Shakespeare, il l'exécutera quand il écrira ses

_Rougon-Macquart_. Comme le grand Anglais, il peindra l'homme et non les

hommes, et il poursuivra l'étude des passions, des vices, des névroses, et

non celle des caractères. Est-ce que Coupeau n'est pas l'Ivrogne, comme

Othello est le Jaloux? Nana, c'est la Courtisane, la femme dont la chair

domine, produit la richesse et la ruine, enfante la joie et le désespoir,

ce n'est pas telle femme galante, avec ses particularités, ses

originalités, ses caractérisations propres. Prenez, un à un, tous les

personnages des _Rougon-Macquart_; tous, sans exception, tournent au

type.

Là, se constate l'influence du Midi. Là, nous retrouvons l'influence du

sol natal, le produit du terroir, l'hérédité italienne et l'éducation

provençale. L'art méridional a créé des types,--les personnages de la

Comédie Italienne, Arlequin, Cassandre, Colombine,--le Nord a plutôt

cherché à peindre les caractères. C'est pour cela que Zola est bien plus

proche, dans ses romans qualifiés de réalistes, de Shakespeare et de

Hugo que de Richardson ou de Dickens. Avec Shakespeare, sur lequel la

littérature italienne eut si grande influence, ce fut, en effet, Victor

Hugo qui eut en lui une pénétration dominatrice. Et, cependant, il ne fut

jamais qu'un poète noué, comme Chateaubriand, ou plutôt un lyrique avorté.

Il ne reprenait sa vigueur et sa souplesse que lorsqu'il cessait de

vouloir écrire en vers. Sa muse aptère retrouvait des ailes, et de quelle

envergure puissante, quand, renonçant à se débattre dans le champ poétique,

il lui donnait son vol dans la prose.

Il lut avec plaisir André Chénier, le pasticheur élégant de l'antiquité

pastorale, mais ce Grec modernisant n'eut sur lui aucune action sensible.

Il produisit plutôt une réaction. Zola reconnaît la grâce de ses vers,

mais il lui reproche son style mythologique et son goût du monde antique.

Le génie, sans doute, sait faire tout accepter, et les naïades d'Homère,

comme les ondines d'Ossian, lui appartiennent, mais le jeune rimeur du

collège d'Aix, déjà préoccupé par la vie présente, rêvait d'une poésie qui

n'imiterait pas plus les chantres de la Grèce que les bardes du Nord, et

ne parlerait «ni de Phœbus ni de Phœbé». Chénier est placé justement à

un rang mixte, dans la radieuse théorie de nos poètes. Il est confondu

tantôt avec les classiques, tantôt avec les modernes, comme ces officiers

d'une armée en marche, qui, placés entre deux bataillons, semblent tour à

tour appartenir à la dernière file du premier et ouvrir l'avant-garde du

second. Il fut le poète de transition. L'antiquité charmait André. Il

butinait tout le miel de l'Attique. C'était d'ailleurs le goût de son

temps. Beaucoup d'hommes de la Révolution citaient les Grecs et les

Romains à tout instant, dans leurs terribles harangues. Ils ne les

prenaient pas seulement comme modèles à la tribune, ils cherchaient aussi

à les imiter dans leurs actes, et les dévouements, les héroïsmes, les

déclamations, les allures, majestueuses ou farouches, des hommes de

Plutarque et de Tite-Live étaient, aux constituants et aux conventionnels,

familiers. Mais, au milieu de cette imitation du passé, que de nouveautés

formidablement neuves! Chénier ne pouvait échapper à la poussée de son

siècle vers une société renouvelée, et, si le vocabulaire demeurait

vieillot, que de faits, que de sentiments, que de désirs et d'exaltations,

d'une nouveauté saisissante à célébrer, à flétrir, ou simplement à

narrer pour la postérité! De là, le vers fameux, résumant la poétique

révolutionnaire de l'auteur du poème de _l'Invention_: «Sur des pensers

nouveaux faisons des vers antiques.» Zola réfute cette théorie, pour

lui trop juste milieu, et plus radical, il salue l'homme de génie,--il

s'annonce peut-être,--qui se lèvera un jour, disant: «Sur des pensers

nouveaux faisons des vers nouveaux.» Il souhaite, par exemple, pour

exprimer l'amour, des expressions où le passé n'entrerait pour rien, des

vers où l'âme seule parlerait, et n'irait pas, pour peindre ses joies

et ses tourments, emprunter de banales images, «en un mot, une poésie

amoureuse, dit-il, assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie qu'on

oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime, sans crainte qu'elle

éclate de rire».

C'est déjà toute la formule de l'école naturaliste, suggérée par André

Chénier. En même temps, se dressait, devant l'imagination en travail du

débutant de lettres, comme un plan considérable, presque gigantesque.

Il concevait l'idée du poème synthétique. C'était la révélation de son

tempérament généralisateur. Il imaginait grand. Bien que produisant

seulement, à cette époque, des contes rimés d'après Musset, _Paolo,

Rodolpho, l'Aérienne_, il rêvait d'un vaste poème, cycle de l'humanité.

Le titre était: _la Chaîne des Êtres_. Sous cette formule abstraite,

vaguement mystique, faisant songer à quelque divagation philosophico

poétique, évoquant les œuvres nébuleuses d'Edgar Quinet ou de

Pierre Leroux, qu'il n'avait d'ailleurs probablement jamais lues, il

voulait chanter la Création et ses développements. Trois chants divisaient

l'œuvre, intitulés: le Passé, le Présent, le Futur. Dans le Passé,

il dépeignait le chaos, les convulsions de l'univers primitif, les

bouleversements géologiques, les cataclysmes neptuniens et plutoniens. Il

eût mis les découvertes scientifiques modernes à contribution. Le second

chant, le Présent, c'était l'histoire de l'homme, pris à l'état sauvage,

et raconté jusqu'à l'actuelle civilisation. La physiologie et la

psychologie auraient fourni les éléments de ce chant. Dans le Futur, il

célébrait l'avenir meilleur et l'être plus parfait. Avec Charles Fourier,

il admettait le progrès, non seulement moral, mais physique. La créature

actuelle ne pouvait être le dernier mot du Créateur. Il n'était pas

possible que la formation des êtres fût achevée, et que la création eût

atteint son dernier échelon. La science, qui constate l'évolution et le

transformisme continus des corps de la nature, car, sous nos yeux même, il

s'accomplit des cataclysmes lents qui nous échappent en partie, n'aurait

pu que ratifier, au moins dans son principe, la vraisemblance de cette

hypothèse pratique.

C'était là une rude tâche, et une ambition peut-être extravagante.

Mais l'audace était intéressante. Probablement, s'il eût écrit ce poème

gigantesque, l'auteur n'eût réalisé qu'une lourde et ennuyeuse conception,

vouée à l'indifférence et à l'oubli. Un poète nébuleux et demeuré ignoré,

Strada, a tenté une semblable épopée. Son effort a passé inaperçu. Les

palingénésies, les visions apocalyptiques, et les paroles de la Bouche

d'ombre avec l'animation des pierres transformées en geôles d'âmes de

scélérats couronnés (ce caillou a vu Suze en décombres...) sont les

morceaux les plus dédaignés de l'œuvre épique de Victor Hugo. Zola ne se

dissimulait pas la difficulté, l'impossibilité même de l'entreprise. Il

ajoutait, en énumérant les parties projetées de son poème, «qu'il reculait

devant la tâche formidable de rimer ses pauvres vers, sur cette grandiose

pensée».

Mais le désir de faire grand, d'entasser des blocs géants pour la

construction d'un édifice colossal, le hantait et l'animait. Il portait en

lui le goût de l'œuvre touffue, synthétique, qu'il devait, par la suite,

exécuter en prose. Les _Rougon-Macquart_ ne sont pas nés, seulement,

comme on pourrait le croire, du désir de rivaliser avec Balzac. Sauf le

transport des mêmes noms dans des romans différents, imitation un peu

puérile, et qui est loin d'avoir l'importance qu'a cru devoir lui

attribuer l'auteur, l'œuvre de Zola n'a guère de rapports avec _la Comédie

Humaine_. Balzac a combiné des caractères, et les types qu'il a

magistralement dessinés sont des individualités. Beaucoup sont des

créatures de l'imagination, de la fiction, plutôt que des contemporains

observés. Les grandes dames et les grands coquins de _la Comédie Humaine_

sont des produits du cerveau fécond de l'auteur, des inventions de génie.

Où donc Balzac, traqué par ses créanciers, terré dans des logis mystérieux,

attaché, par le besoin, par la dette, au papier à noircir, comme le serf

à la glèbe à labourer, aurait-il pu regarder, noter, portraicturer des

contemporains qu'il ne voyait jamais?... On a pu croire qu'il avait deviné

certaines existences, qui se sont rencontrées et montrées après coup dans

la réalité. Il a été un voyant, un prophète, un phénoménal sorcier doué

de la double vue, le génial romancier, et nullement un observateur, un

enregistreur de faits précis et un colligeur de documents comme Zola.

Est-ce que, par exemple, ses aventuriers, tels que Rastignac, de Marsay,

ou Maxime de Trailles, ne se sont pas reproduits, presque identiques,

dans les hommes du second Empire, inexistants à l'époque où l'auteur

les annonçait et les faisait vivre d'une vie supposée? Presque tous les

personnages de Balzac ont vieilli et datent, parce que, presque tous, dans

la moitié de ses ouvrages,--il est des exceptions comme le baron Hulot,

le père Goriot, ce roi Lear de l'épicerie, le père Grandet, cet Harpagon

saumurois,--sont des combinaisons de l'esprit. Othello, Cordélia, Juliette,

Hamlet, Falstaff ne seront jamais démodés. Les personnages de Zola, ceci

sans rabaisser le puissant metteur en scène de _la Comédie Humaine_, sont

en général plus abstraits, plus universels, en un mot plus humains, moins

romanesques et aussi moins contemporains. Ils échappent au millésime de

l'année, où ils furent indiqués comme vivants. Coupeau, Nana, le docteur

Pascal, Aristide Saccard, sont de tous les temps. Ce sont des premiers

rôles fixes du drame variable de l'humanité.

Voilà l'influence dominatrice de Shakespeare, poète beaucoup plus

méridional, que saxon, italien même, sur Zola. Cette genèse du talent de

l'œuvre de l'auteur des _Rougon-Macquart_ n'a été encore indiquée que par

lui-même.

Opiniâtre dans sa force, confiant dans son avenir, et cette vigueur d'âme

contraste avec la faiblesse de ses productions, à cette époque, le novice

rimeur ambitionnait, dès la vingtième année, une place à part dans la

littérature de son temps. Il souhaitait, en secret, devenir chef d'école.

Il se proposait de dominer un cénacle, puis de rayonner sur son siècle,

soleil d'un zodiaque de littérateurs. Il déclarait superbement qu'il ne

voulait marcher sur les traces de personne.

Je désirerais, disait-il, trouver quelque sentier inexploré, sortir

de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique,

j'entends un poème épique à moi, et non une sotte imitation des

anciens, me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose

évidente, chaque société a sa poésie particulière. Or, comme notre

société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a pas sa

poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre... Le tout

est de trouver la forme nouvelle... il y a là quelque chose de sublime

à trouver. Quoi, je l'ignore encore. Je sens confusément qu'une grande

figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis saisir ses traits.

N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière, un jour; c'est

alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que j'entrevois

vaguement, pourra me servir...

Le Paradou, dans _la Faute de l'abbé Mouret_, était, dès cette époque, en

germination dans la pensée du poète épique, qui devait se rapprocher de

Milton, en s'éloignant de Balzac.

Ses conceptions, alors, aboutissaient toutes à la forme poétique. Parmi

ses lectures, il faut mentionner les œuvres froides et imprécises d'un

poète, qui ne fut jamais glorieux, et qui est descendu aujourd'hui dans

de profondes oubliettes littéraires: Victor de Laprade. Ni romantique, ni

classique, déiste et même panthéiste à ses heures, Victor de Laprade

avait voulu, lui aussi, célébrer la nature, la création, les arbres, les

sommets. Il faisait pressentir quelques-uns des parnassiens, mais sans

l'éclat de la langue et la vigueur du coloris. C'était un peintre en

grisailles. Barbey d'Aurevilly le comparait, pour l'ennui qu'il dégageait,

à Autran, également poète moral, mais moins préoccupé de hanter les cimes:

«Avec M. de Laprade, disait-il, l'ennui tombe de plus haut.» Zola prisait

cet olympien, surtout pour ses tendances vers de vastes généralisations,

pour sa recherche des hautes conceptions. «Il est peu d'auteurs qui

m'aient troublé autant que M. Victor de Laprade», disait-il. Il ne

conserva pas longtemps ce trouble, et, tout en estimant que l'école

romantique, avec ses sanglots, ses rugissements, ses passions désordonnées,

ses outrances, était morte, et qu'il fallait absolument réagir contre

elle, il reprit son calme habituel; «tenté un moment d'accepter la poésie

de Victor de Laprade, dit-il, je l'ai ensuite repoussée.»

Ce qu'il faut retenir de l'influence éphémère de l'auteur des _Poèmes

évangéliques_, successeur d'Alfred de Musset à l'Académie Française, sur

le poète raté de _Paolo_, c'est l'éloignement, plus apparent que réel,

de Zola pour cette école romantique qu'il déclarait défunte. Il devait,

pourtant, bientôt la ressusciter, tout en l'accablant d'épithètes sévères

et de dédaigneuses négations. Il n'a jamais laissé passer une occasion

de dénoncer la rhétorique des romantiques, de railler leurs conceptions

extraordinaires et leur grandiloquente fantaisie, tout en procédant

absolument comme eux, en usant même de leur dictionnaire. Sans doute, il

ne reproduirait pas leurs invraisemblables fictions, il ne consentirait

pas à revêtir ses personnages, pris dans le peuple et parmi les classes

moyennes, de l'armure rouillée et de la livrée effiloquée des Hernani,

des Esméralda, et des Ruy Blas, mais il donnerait, aux créations de sa

pensée, les mêmes passions outrancières; il leur prêterait, dans un décor

différent, des truculences et des exagérations à peu près identiques, en

s'appuyant, il est vrai, sur des documents soigneusement collectionnés, en

dépouillant des dossiers, en consultant des notes et des procès-verbaux.

Il resterait d'ailleurs ainsi dans la réalité: _la Gazette des Tribunaux_

n'est-elle pas le dernier recueil romantique?

Son indignation contre le romantisme, après une lecture de Laprade, est

curieuse à noter:

Il faut réagir contre ces êtres passionnés, qui sont ridicules quand

ils ne sont pas sublimes. Oui, il faut laisser là les Muses de

l'égout, les effets violents, les couleurs criardes, les héros dont

la singularité physiologique fait toute l'originalité...

On semblerait entendre, vingt ans plus tard, un critique, et non des

moindres, Paul de Saint-Victor, romantique attardé, s'indignant contre

«la Muse de l'égout» qui, pour lui, était celle de Zola:

Cette semaine, par corvée de métier, j'ai ouvert, pour la première

fois, le soupirail qui mène à _l'Assommoir_. Voici le trou, voici

l'échelle, descendez! Je suis descendu. J'ai parcouru, à travers un

ennui noir et une répugnance écœurante, cet égout collecteur des

mœurs et de la langue, enjambant à chaque pas des ruisseaux fangeux,

des tas de linges sales humés avec ivresse par leurs ignobles

brasseurs...

Zola, à l'époque où il fulminait son anathème, aussi excessif, aussi

déraisonnable que celui de Paul de Saint-Victor, pourtant fin critique

littéraire et écrivain très coloriste, subissait la pleine influence

d'Alfred de Musset. Celui-là, c'était son dieu, son maître, son idéal et

son modèle! Il devait, plus tard, renier sensiblement l'idole de la

vingtième année. Alfred de Musset, dont la véritable gloire provient du

théâtre et non de la poésie lyrique, est surtout le poète favori de ceux

qui ne sentent ni ne comprennent poétiquement. Tous les hommes de prose

raffolent d'Alfred de Musset. On peut expliquer cette prédilection par la

forme facile, par la versification lâchée et souvent prosaïque de ses

poèmes. Ils n'ont pas d'aspérités ni de difficultés. Ils sont limpides,

coulants, pour employer l'expression favorite des professeurs de

littérature, ces vers qui semblent «écrits comme on parle», le plus bel

éloge dans une bouche incompétente. N'étaient ses tableaux trop crus

et ses sujets souvent trop hardis, Musset serait devenu le poète des

institutions de jeunes demoiselles. _L'Espoir en Dieu_, les _Stances

à Malibran_, et quelques autres pièces décentes figurent dans les

anthologies _ad usum puellarum_. Il prêche aussi une philosophie facile,

à la portée de chacun, et qui séduit les âmes simples. Les sanglots

passionnés, les beuglements désespérés, qu'il pousse avec l'élan d'un

chanteur de romances, dans la sensible oreille du vulgaire, retentissent,

comme la plus sublime expression de l'amour déçu, de la jalousie inquiète,

de la débauche et de l'ivresse aussi. Chaque petit jeune homme retrouve un

peu de ses clameurs, ou de ses hoquets, dans ces vers tumultueux. Le jeune

Zola admirait tout dans Musset. Il disait: «Quelle grande et belle figure

que ce Rolla!» Éloge excessif pour un fêtard décavé, qui se tue sur le lit

d'une pauvre fille, dont il a payé, avec ostentation, la triste nuit. Il

loue même son poète à raison de sa versification incorrecte et du décousu

de sa forme. Il lui emprunte son apostrophe à la cheville: «J'ai une

sainte horreur de la cheville. C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le

vers.» Il confondait volontiers la cheville avec l'épithète, qui est la

parure du vers. Sans épithètes, la phrase rimée, le vers, n'ont ni force

ni coloris. La cheville n'est que la mauvaise épithète, en toc, la monture

mal sertie par un joaillier insuffisamment approvisionné, et peu habile.

L'influence mussettiste, très vivace durant la période juvénile de Zola,

chez lui ne persista pas. Elle apparaît dans les poèmes de _Paolo_, de

_l'Aérienne_, de _Rodolpho_, elle demeure invisible, complètement éteinte

dans l'œuvre virile, dans l'œuvre véritable.

Michelet, Hégésippe Moreau, Rabelais, Dante, Théophile Gautier,

Sainte-Beuve, et quelques autres auteurs modernes, figurent encore parmi

les confidents et les consolateurs du jeune ermite du belvédère de la rue

Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, mais ne semblent pas avoir sérieusement agi

sur sa pensée, sur ses projets littéraires. Il devait, plus tard, lire

Taine et quelques livres de physiologie et de science mentale, comme

_l'Hérédité_ du docteur Lucas, ou de sociologie anecdotique, comme

_le Sublime_ de Denis Poulot. Ces ouvrages contribuèrent à la seconde

éducation de Zola. Ils agirent sur sa pensée émancipée, et sur son œuvre

d'homme fait. Le rimeur obstiné, mais pas doué, qu'était l'auteur de

_Rodolpho_, parvenu à la maturité de l'intelligence, en possession de

toute sa volonté, énergiquement renonça à la poésie. Il fit, avec un

héroïsme dégoûté, le sacrifice de ses rimes. Jetant ses premiers vers au

fond d'un tiroir, sans préoccupation d'éditeur, accrochant la lyre dans

l'armoire aux souvenirs, avec une résignation virile, regrettant peut-être

de n'avoir pu devenir le lyrique et le poète épique qu'il avait souhaité

d'être, il empoigna, afin de produire l'œuvre nouvelle, la prose, «mâle

outil pour les fortes pensées».

Il n'est pas rare qu'on se méprenne, à vingt ans, sur sa vocation et sur

ses aptitudes. Ceci se produit dans «le commerce des Muses», comme dans

tout autre entreprise. Les circonstances, le besoin d'un travail productif,

le défaut d'énergie, et la disposition qu'on a, surtout dans la jeunesse,

à imiter, font que plus d'un écrivain, et plus d'un peintre, stagnent dans

la médiocrité simiesque, tandis qu'en dirigeant autrement leurs efforts,

en modifiant leur genre, en changeant de but, ces ratés eussent peut-être

atteint la maîtrise. Le tort de certains artistes, souvent laborieux et

patients, c'est de ne pas reconnaître qu'ils se sont fourvoyés, et surtout,

ayant fait cette constatation, de persister. On peut, à la guerre,

vaincre comme Ajax, malgré les dieux; il est impossible, en art, de

triompher, si l'on n'a pas le don spécial au combat qu'on livre.

Zola eut le mérite de bien discerner sa fausse vocation de poète, et la

force de ne pas s'entêter à rimer des vers, qu'il reconnaissait sinon

absolument mauvais, du moins faibles et quelconques. Le sacrifice qu'il

fit des enfants de son inspiration est plus héroïque que celui d'Abraham,

car aucune volonté divine ne lui ordonnait de jeter ses vers au bûcher.

De lui-même, il précipita dans le tombeau d'un tiroir, destiné à rester

perpétuellement clos, ces premières œuvres qui lui avaient pourtant

procuré tant de jouissance, tant de consolations, durant la conception. Il

les avait engendrés, ces pauvres avortons, dans un logis ouvert à tous les

vents, avec le ventre creux et les pieds gelés, mais, en les procréant, il

avait eu la fièvre au front, le spasme au cœur, et de la joie partout.

Ce ne fut ni par lassitude ni par dépit qu'il se résigna à ne pas publier

ses poèmes et qu'il décida aussi de ne plus en écrire désormais. Il avait

eu diverses pièces rimées insérées dans un journal littéraire. Il lui

eût été sinon très facile, du moins possible, de découvrir un éditeur

bénévole. Au besoin, comme tant d'autres, il eût jeûné pour donner de la

pâture à l'imprimeur, et eût été imprimé, comme Paul Verlaine et plus d'un

contemporain, à ses frais. Il trancha net, et se dit: mes vers demeureront

éternellement inédits!

Quel fut le point de départ de cette conversion à la prose, aux articles

de critique, et bientôt au roman? Qui lui inspira son abjuration de la

poésie? Il ne l'a pas clairement dit, ni à Paul Alexis, ni à personne. On

peut admettre que, grand lecteur de Montaigne, s'accoutumant, d'après ce

profond maître, à se regarder, à s'étudier, et «à se controller soy-même»,

pourvu d'un sens critique aiguisé, il ait analysé impartialement, et comme

s'il se fût agi d'un autre, son œuvre: _l'Amoureuse Comédie_ et aussi _la

Genèse_, et contrairement au Créateur de la Bible, en face de son ouvrage,

il n'avait pas trouvé que cela fût bon.

Il est possible aussi que, préoccupé de se procurer les ressources

quotidiennes, sans se condamner à l'internement dans un bureau, ce qui lui

paraissait insupportable, voyant et comprenant, de sa chaise de commis de

la librairie Hachette, la facilité relative du placement lucratif de la

prose, il ait ajourné à des temps plus favorables le luxe de la poésie.

Beaucoup agirent comme lui. Que de lyres déposées provisoirement, dans

un coin, en attendant, sous la nécessité de vivre littérairement, en

produisant de la prose au débit courant, et qui ne furent jamais reprises!

Un vers ironique de Sainte-Beuve a servi d'épitaphe à pas mal de ces

«poètes morts jeunes en qui l'homme survit».

Les poèmes de Zola ne sont pas demeurés entièrement inédits. Dans son

livre sur lui, _Notes d'un Ami_, Paul Alexis en a publié des fragments.

Ils nous permettent de juger ces œuvres de jeunesse, et d'apprécier

l'intensité de la perte que nous avons pu faire, par suite de la

résolution impitoyable de l'auteur. Assez ingénument, Zola a témoigné

d'une secrète et persistante tendresse pour ces rimes, semblables à ces

fleurs printanières séchées dans les pages d'un livre, que l'émotion

ravive, que le souvenir colore, et que parfume encore le souvenir, quand

on les retrouve à l'automne. En remettant à son ami ces poésies exhumées,

en vue de leur citation dans son ouvrage, Zola n'a pu s'empêcher de dire:

Je n'ai pu relire mes vers sans sourire. Ils sont bien faibles et de

seconde main, pas plus mauvais pourtant que les vers des hommes de

mon âge qui s'obstinent à rimer.

Zola a raison, ces vers de jeune homme ne sont pas plus déplorables que

beaucoup d'autres qui conduisirent leur auteur à l'Académie. _L'Amoureuse

Comédie_, est divisée en trois poèmes: _Rodolpho_, _l'Aérienne_ et

_Paolo_. Un artisan habile en supercheries littéraires, un Mac-Pherson

truqueur de pages mussettistes, aurait pu intercaler ces petits poèmes

dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_, comme fragments inédits retrouvés

dans les papiers de l'auteur des _Nuits_, après sa mort, ou comme

conservés dans les manuscrits de Paul, son frère, ou même comme ayant

été découverts parmi les carnets de ménage d'Annette Colin, sa vieille

servante. Le public eût été facilement abusé. A part quelques experts en

versification, qui eussent diagnostiqué que c'était trop bien rimé, pas

assez lâché, pour avoir été tissé sur le même métier que _Namouna_, la

majorité se fût pâmée en disant: «Voilà du bon Musset!... dans ce Rodolpho,

qui ne reconnaîtrait un frère de Rolla!»

Quelques exemples. Ce début n'était-il pas tout à fait dans la désinvolte

manière du conteur en vers des aventures galantes et cavalières de don

Paëz, avec la facture toutefois de Théophile Gautier, en son conte rimé

d'_Albertus_:

Par ce long soir d'hiver, grande était l'assemblée

Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin.

Des bancs mal assurés, des tables de sapin,

Quatre quinquets fumeux, une Vénus fêlée:

Tel était le logis, près du clos Saint-Martin.

C'était un bruit croissant de rires et de verres,

De cris et de jurons, même de coups de poing.

Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait point.

Le tabac couvrait tout de ses vapeurs légères;

Si par enchantement le nuage, soudain

Se dissipant, vous eût montré tous ces ivrognes,

Vous eussiez aperçu, parmi ces rouges trognes,

Deux visages d'enfants, bouche rose, œil mutin,

À peine dix-huit ans. Tous deux portaient épée...

Rodolpho et Mario, en buvant, se font des confidences. Mario apprend le

nom et la demeure de la maîtresse de son ami, la belle Rosita. Rodolpho

est sûr de la fidélité de la donzelle. Si on lui apprenait qu'elle le

trompe avec son compagnon, il n'en croirait rien.

Le portrait de cet éphèbe séducteur, buveur et un peu jobard, est tracé,

d'après la méthode du peintre de Rolla:

Vous eussiez vainement cherché dans la cité,

Un buveur plus solide, une plus fine lame,

Que notre Rodolpho, terrible enfant gâté,

Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame,

Amant de la folie et de la liberté.

C'était le plus joyeux d'une bande joyeuse.

Qui passait la jeunesse, attendant la raison,

Ayant l'amour au cœur, aux lèvres la chanson.

C'était un garnement à la mine rieuse.

Tout rose, avec fierté portant un duvet noir,

Qu'il cherchait à friser d'une main dédaigneuse.

Aussi que de regards il attirait, le soir,

Lorsque, entouré des siens, aux lueurs des lanternes,

En chantant, il sortait, l'œil en feu, des tavernes...

À côté du portrait du cavalier, tout ce qu'il y a de plus 1830, et dont

on cherche la vignette due à Devéria, vient la description chaude de

la fringante frimousse, objet de la passion du don Paëz de la rue

Saint-Martin. C'est toujours la fameuse Andalouse, au sein bruni, que

l'on connaît dans Barcelone, et ailleurs.

... au matin d'une nuit

D'ardente volupté, qu'une maîtresse est belle!

Sa bouche, de baisers toute chaude, sourit;

Son œil, demi-voilé, de bonheur étincelle;

Un désir gonfle encor sa gorge de frissons,

Et l'odeur de l'amour sort de la chevelure.

Une cavale, jeune et fougueuse d'allure,

Après un long combat, à la voix du clairon,

Généreuse, oubliant sa récente blessure,

Relève avec ardeur la tête, et, se calmant,

Hennit, frappe le sol et bondit en avant.

De même Rosita, délirante, éperdue,

Corps que l'on peut abattre et non pas apaiser,

Devant son Rodolpho se dressait demi-nue...

La comparaison avec la «cavale» était indiquée, comme la trahison de

cette Rosita, que le terrible Rodolpho crible de coups de poignard, sans

épargner le perfide Mario.

Sous le nom de _l'Aérienne_, il évoquait une jeune personne qu'il avait

rencontrée par les promenades d'Aix. Cette muse provençale glissait,

légère en robe blanche, dans le traditionnel rayon argenté de la lune,

selon la poétique des _Nuits_. _L'Aérienne_ est à la fois parente de la

dame disant au poète de prendre son luth avant de l'embrasser, et de

la Sylphide de Chateaubriand. Elle dialogue avec lui, sur le mode

mussettiste. A noter ce salut à la Provence rappelant fort l'hommage

à l'Italie, l'une des cavatines favorites de Musset:

... Ô Provence, des pleurs s'échappent de mes yeux,

Quand vibre sur mon luth ton nom mélodieux.

Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique

Font sœur de l'Italie et de la Grèce antique,

Plage que vient bercer le murmure des flots,

Campagnes où le pin pleure sur les coteaux;

Ô région d'amour, de parfum, de lumière,

Il me serait bien doux de l'appeler ma mère...

... Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeux,

Nymphe, bien jeune encore, je vis briller tes yeux,

Et, courant me chauffer au duvet de tes ailes,

Avide, je suçais le lait de tes mamelles.

Et toi, mère indulgente et le sourire au front,

Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson.

Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille,

Me bercèrent parmi ta céleste faucille,

Et ton regard d'amour fit glisser dans mon cœur

Un reflet affaibli de ta sainte splendeur.

Ah! c'est de ce regard, que moi, l'enfant de l'ombre,

Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre.

Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux

S'échapper en cadence, et monter dans les cieux.

C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre,

Mon amour des grands bois, des femmes et du rire...

Malgré la faiblesse de nombre d'expressions, les épithètes vagues et

banales, les chevilles abondantes, que pourtant il dénonçait avec

virulence, Zola, dans cette invocation virgilienne, a montré un certain

souffle. Il a, en outre, affirmé son sentiment vrai, presque filial, pour

cette terre des figues et des cigales, où il avait joué enfant, où il

rêvait adolescent, et où il lui avait été donné, jeune homme, de

rencontrer _l'Aérienne_, une demoiselle S... à l'état-civil:

... jusqu'aux derniers taillis, j'ai couru tes forêts,

Ô Provence, et fouillé tes lieux les plus secrets.

Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierres,

Chacun de tes buissons perdus dans les clairières.

J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris,

Que brins d'herbe et graviers me sont des vieux amis...

Dans _Paolo_, la note religieuse, ou, du moins, le vocabulaire pieux, et

le décor mystique se mêlent aux expressions amoureuses. L'apostrophe à

Voltaire ne s'y rencontre pas, mais don Juan a la sienne:

... C'est maintenant, don Juan, à toi que je m'adresse!

Ne fus-tu pas celui, qui, du nord au midi,

Superbe et désolé, traîna derrière lui,

Comme un roi son manteau, sa fougueuse tendresse?...

Toi, le hardi don Juan, toi, le larron d'honneur,

Le héros des balcons, de l'échelle de soie

Qui, s'il l'eût bien voulu, du trône du Seigneur,

Convoitant une vierge, eût arraché sa proie...

Le premier chant de la trilogie de _l'Amoureuse Comédie_ contient aussi

l'inévitable prière au bon Dieu, obligatoire d'après le rituel de Musset.

Zola, ici, se montrait le plus docile des imitateurs. Il ne fut jamais ni

pieux, ni même croyant. Assurément, il ne se proclama point, sur la place

publique ou même en des libelles, anticlérical. Il ne fît pas partie de la

franc-maçonnerie. Il s'est montré seulement peu respectueux du sacerdoce

et indifférent au dogme, dans ses écrits. Il a généralement agi en

libre-penseur. Je ne pense pas que ses enfants aient été baptisés. Il lui

a plu, dans _Rome_, de tracer le tableau des menées, des intrigues et des

passions, s'agitant dans les chambres du Vatican. Il n'est pas entré dans

sa pensée de faire œuvre de militant de l'anti-papisme. Quand il a peint,

un peu de seconde main, d'après _les Courbezon_ et _l'Abbé Tigrane_ de

Ferdinand Fabre, ses prêtres de _la Conquête de Plassans_, de _la Faute

de l'abbé Mouret_, il n'a pas cherché à faire de caricature. Il ne

se préoccupait nullement de combattre ou de ridiculiser la religion

catholique. Pas davantage il ne voulut outrager son fondateur, quand il

donna son nom à un rustre facétieux et venteux.

Il eut l'intention de consacrer un poème à Jeanne d'Arc. Évidemment, il

n'eût point pris Voltaire comme modèle. Il n'eût même pas laïcisé la

sainte de la Patrie, comme c'est la mode aujourd'hui, où l'on cherche à

nous présenter la Bonne Lorraine, sous l'aspect brutal, et avec l'allure

extravagante d'une Théroigne de Méricourt primitive, mélangée de Louise

Michel. Anatole France vient de restituer à Jeanne d'Arc son vrai

caractère de sainte du moyen âge. Ce fut l'intention de Zola.

Il ne se dissimulait pas la difficulté du sujet:

D'autant plus, disait-il, que je l'ai pris sous un point de vue qui

exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple, et

parlant comme doit parler une jeune fille, pas de grands mots ni de

points d'exclamation, ni de lyrisme plus ou moins à sa place: un récit

grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu'il

veut dire. Ce n'est pas là une petite ambition...

La tentative eût été, au moins, curieuse à connaître, réalisée. Il est

probable que Zola renonça entièrement à son projet. On ne trouve pas

traces des essais ou de commencement du poème annoncé. Peut-être les plans

et divisions du poème de Jeanne d'Arc se trouvaient-ils dans les projets

et ébauches, que l'auteur détruisit.

Zola avait remporté des prix d'instruction religieuse, mais, à l'époque de

_l'Aérienne_ et de la fièvre poétique, il n'avait de religion que pour

rimer. C'était tout un dictionnaire commode où puiser, que le vocabulaire

pieux, et un magasin de décors tout faits, propres à placer partout, que

le paradis, les anges et les démons. On a dit que l'idée de Dieu avait

été fort utile aux tyrans. Elle n'a pas été sans rendre des services aux

faiseurs de vers. Avec les étoiles et le ciel bleu, les accessoires du

culte et le langage de la foi, on a un fonds poétique courant, d'emploi

facile. Hugo, malgré l'opulence de son lexique, si quelque décret sectaire

l'eût privé du droit d'employer le mot Dieu, se serait trouvé réduit à

l'indigence lyrique. C'est donc surtout par enthousiasme d'emprunt, par

une sorte de langage convenu, auquel les poètes, dans certains cas,

s'empressent de recourir, que l'auteur de _Paolo_, dans un accès de

littérature religieuse renouvelé du Musset de _l'Espoir en Dieu_,

s'écriait:

... Oh! Seigneur! Dieu puissant, créateur des mondes

Qu'enflamma ton haleine, éclatantes lueurs;

Toi qui, d'un simple geste, animes et fécondes

Nos ténébreux néants, nos poussières immondes,

Qui tiras du limon de saints adorateurs!

Toi, le sublime artiste, amant de l'harmonie

Créant des univers, qui les créas parfaits,

Qui, depuis la forêt à la gerbe fleurie,

Depuis le noir torrent à la goutte de pluie,

Dans un ordre divin répandis tes bienfaits!

Toi, le Seigneur d'amour, de vie et d'espérance...

Oui, je bénis ta droite, à genoux je t'adore.

Je me prosterne au sein de ta création.

Mon âme est immortelle, un dieu la fît éclore:

Le feu qui me dévore

Ne saurait s'échapper d'un infâme limon!

Cet amour qui me brûle est la flamme divine

Qui, depuis six mille ans, régit cet univers.

Sur les chants d'ici-bas, c'est le chant qui domine,

Et mon âme devine

Un puissant créateur dans des divins concerts!

Oui, je te reconnais, toi qui mis dans mon être

Ce feu pur dont l'ardeur me rapproche de toi.

Je ne maudirai plus le jour qui m'a vu naître,

Et je veux, ô mon Maître,

Comme un timide enfant, me courber sous ta loi.

Je m'incline devant ta sainte Providence.

Je comprends les parfums, les chants et la clarté,

Et je comprends en toi la suprême puissance,

L'éternelle clémence,

Pour verser à nos cœurs l'éternelle beauté!...

Quel lévite au cœur embrasé! Voilà un hymne qui semble échappé à la

pieuse exaltation de Lamartine, ou plutôt de son élève, Turquety. Un

véritable credo lyrique. Zola, à la même époque, exprime, en prose,

d'analogues aspirations déistes, comme tous les incrédules, chez qui la

sentimentalité persiste. D'abord, il déclare qu'il n'est d'aucune secte

religieuse. Il affirme cette indépendance cultuelle, à un protestant, et à

une vieille dame dévote, entre lesquels il se trouve placé, dans un dîner,

et qui l'entreprennent sur ses croyances. Les commentateurs de la parole

divine, la caste sacerdotale, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son

semblable et le ciel, voilà, selon lui, la plaie. Le prêtre fait un dieu

à son image, mesquin et jaloux. Zola repousse donc le clergé. Il ne veut

pas, entre le ciel et lui, d'autre truchement que la prière. Il admet un

créateur vague, une âme immortelle. Il en est à la profession de foi du

Vicaire Savoyard. Tout cela bien vague, bien incohérent. L'écorce du

préjugé qui tombe, et la sève de l'indifférence qui monte.

Maintenant, ajoute-t-il, je ne sais si je suis catholique, juif,

protestant ou mahométan.

Si on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je

l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt, pour moi, un

législateur sublime, un divin moraliste...

Par la suite, cette religiosité sentimentale, ce mystique élan vers une

divinité créatrice et providentielle, s'atténuèrent, sans disparaître

complètement. Les lectures scientifiques et l'observation de la vie firent,

cependant, succéder assez rapidement leur influence aux préoccupations

poétiques, et à l'opinion toute faite, non démontrée ni étudiée, puisée

dans ses livres et ses relations d'alors, sur l'existence d'une divinité

mêlée aux choses de la terre, d'une providence vigilante, et d'une âme

pourvue d'une existence inexplicable, en dehors du corps, des organes de

la vie même.

La foi artificielle et le travail poétique des années de jeunesse n'eurent

point, par la suite, grande importance pour Zola. Ces lyriques divagations

ne laissèrent nulle mysticité dans son esprit; elles ne déposèrent point

un résidu tenace de tendances religiosâtres dans sa conscience. Elles ne

contribuèrent en rien à sa fortune littéraire, à son succès. Le poète,

resté longtemps ignoré, n'existe pour ainsi dire pas pour le public. Une

large trace de ce labeur des années d'apprentissage se retrouve, pourtant,

comme un germe englouti, dans les œuvres de la maturité. De grands sillons

poétiques s'allongent dans son magnifique champ de prose, et surgissent

tout à coup à fleur d'œuvre réaliste.

S'il n'avait connu les exaltations de _Rodolpho_, de _l'Aérienne_, de

_Paolo_, s'il n'avait pas cherché à rendre, dans la langue mesurée des

aspirations idéales, ses enthousiasmes, ses rêveries de l'âge printanier,

s'il ne s'était pas livré à l'exercice difficile, mais profitable, de la

versification, peut-être n'aurions-nous pas à admirer dans ses pages les

plus parfaites, la description du Paradou le délicieux épisode de Silvère

et de Miette, les ciels de Paris, l'architecture des Halles, et tant

d'autres superbes et poétiques morceaux, vraiment poétiques, qui ont

contribué à l'éclat, au coloris et aussi à la vogue méritée de ses

principaux livres.

Non! Zola ne fut pas, comme tant d'autres, un poète mort jeune. Il fut

un poète transformé, un poète dont les strophes étaient, par lui-même,

traduites en prose magnifique, un poète qui ne rimait pas, et n'allait pas

à la ligne toutes les douze syllabes, un grand poète tout de même! Pour

achever le résumé des opinions, des sentiments, des désirs de Zola, à

cette époque de formation et de préparation, il est bon de noter ce qu'il

pensait alors de l'amour, de la femme, et aussi de la politique, et de

diverses questions sociales à l'ordre du jour.

Nous aurons ainsi le tableau de tout l'intellect et de toute la conscience

du Zola première manière, du Zola d'avant la gloire, on peut presque dire

d'avant le talent, car, physiquement et intellectuellement, ce futur grand

homme a grandi tard. Le jeune littérateur fera mieux comprendre l'écrivain

mûr, le poète expliquera le romancier. Le récit détaillé et minutieux des

années de début, avec leur misère et leur obscurité, permettra de bien

voir, dans toute sa rayonnante destinée, ce petit méridional parvenu à la

célébrité parisienne, puis mondiale. On suivra, dans son ascension, ce

poète manqué prenant sa place parmi ces hommes à part, parmi ces phares,

comme disait Baudelaire, ces héros, comme les classifiait Emerson, qui,

agissant, sur leurs contemporains d'abord, sur les générations par la

suite, constituent la réelle, la toujours vivante humanité, car la

poussière des morts inglorieux ne compte pas.

Emile Zola, Sa Vie—Son Oeuvre · 第 10 / 30 题