SOULT.

C'était ce même ministre, Soult, qui avait été saisi, quelques mois

auparavant, par le duc de Rovigo, de toute l'affaire du lieutenant

magasinier François Zola. Le ministre, ou, tout au moins, ses secrétaires

et les attachés à son cabinet, avaient connaissance du dossier

Zola. Une correspondance s'était engagée, à ce sujet, entre le ministère

et le duc de Rovigo. Les faits qui motivèrent l'enquête, à raison de la

galanterie qui s'y mêlait, étaient de ceux qui restent dans le souvenir

de jeunes officiers. Personne n'y fit allusion, lors de la requête de

l'ingénieur. Les formules de politesse, au bas d'une lettre, et la

façon courtoise d'évincer un solliciteur ne sont pas généralement

significatives. On en use envers tout le monde. Ici, exceptionnellement,

la réponse du ministre et les formules protocolaires prennent une valeur

particulière. Se fût-on donné la peine de répondre, avec des compliments

sur le mérite de son projet, écarté pour des raisons techniques, à un

ingénieur s'offrant pour un travail considérable d'intérêt public,

et pour le compte du gouvernement, si ce même homme avait dû quitter

honteusement l'armée, comme les adversaires politiques de son fils plus

tard l'affirmèrent? On eût jeté son plan et ses devis au panier, et le

maréchal, qui venait d'avoir connaissance des circonstances ayant amené

ce François Zola à démissionner, eût-il poussé l'urbanité épistolaire

jusqu'à «le remercier de la communication qu'il avait bien voulu faire

au gouvernement»? On l'eût, en même temps, consigné à la porte des

antichambres officielles.

En rapports avec la municipalité marseillaise, pour un projet de docks

et d'un port nouveau qu'il présentait, les autorités départementales,

toujours défiantes vis-à-vis des étrangers, et s'informant de la

réputation, des antécédents d'un nouvel hôte, renseignées souvent par

la malignité provinciale et la curiosité du voisinage, ne témoignèrent

nullement qu'elles considéraient l'ingénieur François Zola comme un

malhonnête homme. Non seulement le bruit des histoires fâcheuses du ménage

Fischer ne l'empêcha pas d'être fort bien accueilli à Marseille, mais,

toujours à propos de ces docks et de la création du port des Catalans,

dont il avait eu l'idée, l'officier démissionnaire fut présenté, par le

général d'Houdetot, au prince de Joinville, que les choses maritimes

intéressaient. Il fut ensuite reçu, en audience particulière, par

Louis-Philippe. Bien que le roi bourgeois fût d'un abord relativement

facile, on doit présumer que les personnes admises auprès de lui étaient

l'objet, sinon d'une enquête à fond, du moins d'une information préalable.

Le voleur, le déserteur, que la triste polémique de 1898 a voulu montrer,

eût-il pu être reçu aux Tuileries par le roi et par l'un des princes

d'Orléans?

Il ne reste donc rien, ou pas grand chose, de sérieux, de ce scandale,

d'ailleurs inutile. L'arme était mauvaise. Elle n'a pas atteint celui

qu'elle visait. Plusieurs journalistes, il faut le constater à l'honneur

de la presse, parmi ceux qui se montraient les plus ardents dans la

défense de l'armée, mise en cause sous le prétexte de faire reconnaître

l'innocence du capitaine Dreyfus, désapprouvèrent cette attaque contre

un défunt, qui n'avait pas songé, avant de mourir, à préparer sa

justification. Il ne pouvait prévoir qu'il y aurait, un jour, près de

cinquante ans après lui, une formidable affaire politico-judiciaire, à

laquelle on le mêlerait pour accabler son fils. _L'Éclair_, entre autres,

un des organes les plus anti-dreyfusards, dit notamment: «On aurait pu

mener le bon combat contre le dreyfusisme sans reprocher à M. Zola son

père.» Ce fut l'opinion des braves gens des deux camps.

Arracher à la tombe le cadavre d'un père, et s'en servir pour assommer le

fils, ce n'est ni très humain, ni très beau; c'est, en même temps, tout

ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit républicain, à la justice

démocratique. Est-ce que les fautes, si fautes il y a, ne doivent pas

demeurer personnelles? Quand bien même on eût prouvé qu'Émile Zola était

le fils d'un homme qui avait mangé la grenouille et passé à l'étranger

ensuite, cela aurait-il prouvé quelque chose pour ou contre la culpabilité

d'un militaire accusé de trahison? Si Zola père eût été un mauvais soldat

et un malhonnête homme, cela eût-il empêché Zola fils d'être l'un des

premiers écrivains de son temps?

On pourrait concevoir la haine des partis, fouillant les antécédents et

recherchant les tares des parents ou des alliés d'un homme occupant les

plus hautes situations politiques. Cela s'est vu, au détriment d'un

président de la République. Pour atteindre la République elle-même, avec

une aveugle méchanceté, on a publié des faits peu avantageux pour la

mémoire d'un membre de la famille de ce chef d'État. On pensait ainsi

l'obliger à se retirer. Mais un romancier, mais un pamphlétaire, en

quoi l'indignité, alléguée ou prouvée, d'un parent, peut-elle lui ôter

son talent ou affaiblir les virulences de sa plume? Les calomnieuses

révélations faite sur le père de Zola n'ont, d'ailleurs, eu aucune

influence pour ou contre la défense de Dreyfus. On eût été tout aussi armé,

dans le bon combat, comme disait _l'Eclair_, contre le Dreyfusisme, si,

en 1898, on eût laissé à François Zola, mort et inhumé en 1847, le triple

bénéfice de l'abstention de la justice, de la prescription du temps et de

l'amnistie de la mort.

À la suite de l'enquête faite au régiment, et dont il sortit indemne,

François Zola, ses comptes réglés, ayant donné sa démission, quitta

l'Algérie et revint en France.

Ce fut à Marseille qu'il débarqua.

Cette ville remuante et affairée lui plut. Il est des villes qui captivent

comme une maîtresse. Séduit par Marseille, Zola père s'y installa et

ouvrit un cabinet d'ingénieur civil. Il avait alors quarante ans. Il était

temps de faire choix définitivement d'une carrière, de s'établir, de

ne plus être le nomade d'antan. Son esprit, actif comme son corps,

trouvait-il enfin un milieu favorable, un terrain propice à fonder une

fortune, une famille? L'ingénieur mobile et vagabond parut se plaire tout

de suite parmi la pétulante population marseillaise. Cette cité maritime

et commerçante l'intéressait. Il résolut d'y jouer un rôle. Il portait en

lui de vastes plans, des rêves de grands travaux. Négligeant les petites

affaires, les entreprises mesquines, il tenta de frapper un coup décisif

en soumettant aux autorités compétentes un projet de nouveau port. Le

vieux et célèbre port de Marseille ne répondait plus à l'importance du

commerce et de la navigation. On réclamait un havre neuf, vaste et sûr.

Diverses propositions étaient en l'air. François Zola prépara un projet

complet. L'emplacement qu'il proposait était la baie des Catalans, abritée

du mistral. La Joliette l'emporta, comme étant plus proche du centre de

la ville. De l'avis de tout le monde, aujourd'hui, l'endroit désigné par

l'ingénieur vénitien était préférable: la Joliette est exposée aux coups

de vent du Nord-Ouest, et le mouillage y est hasardeux.

Voyages à Paris, démarches dans les bureaux, pourparlers avec les sociétés

financières, les administrations maritimes, les entrepreneurs, puis

confection et dépôt d'esquisses, de plans, de dessins, de cartons, tout ce

difficile et consciencieux travail demeura donc inutile. L'ingénieur, déçu,

mais non abattu, se rejeta sur un autre projet.

L'aristocratique et somnolente ville d'Aix l'attira, comme champ

d'affaires. Tout était à entreprendre dans cette cité en léthargie. Il

était possible de la ranimer, de lui restituer, sinon la splendeur déchue,

du moins la vitalité d'un centre moderne. Avec ses hôtels majestueux,

demeures seigneuriales des anciens membres du Parlement, ses édifices

publics trop vastes pour les services d'une simple sous-préfecture,

l'ancienne capitale déchue de la Provence n'avait pas de chemin de fer,

pas de communication facile pour les marchandises. L'industrie était

absente et le commerce languissait. Ville ecclésiastique, universitaire et

judiciaire, siège d'un archevêché, des Facultés de théologie, lettres et

droit, centre du ressort judiciaire avec sa cour d'appel, Aix, malgré son

nom, manquait d'eau. N'était-ce pas un grand et avantageux projet que

celui de donner à boire à cette ville altérée? Arroser cette très sèche

région provençale était, il est vrai, une entreprise difficile, longue et

coûteuse. Marseille pouvait se permettre un canal à écluses, mais Aix

hésitait devant la dépense. L'ingénieur avait avisé une gorge voisine où

capter les eaux de pluie. Dévalant des collines, elles s'amassaient dans

ce réservoir naturel, mais percé, puis se perdaient, non utilisées. Il

s'agissait de barrer le goulet de la gorge, par où les eaux s'échappaient.

La cuvette endiguée et le réservoir fermé, il n'y aurait plus qu'à

distribuer ensuite, par une série de barrages, la précieuse réserve: Aix

ne serait plus à sec. L'actif et jamais découragé chercheur crut, cette

fois, avoir trouvé le chemin de la fortune et de la gloire. Il se mit avec

espoir à l'œuvre. Il prépara les devis, dressa les plans, et entama une

interminable série de visites et de sollicitations. Il remua, comme on dit,

ciel et terre. Une entreprise de cette nature ne comporte pas seulement

les difficultés initiales de la conception, du tracé, des calculs, les

problèmes à résoudre de toute la partie scientifique et technique, il faut

surtout envisager les multiples embarras de l'exécution. Les voies et

moyens sont entravés, discutés, refusés. Le chemin, du projet à la

réalisation, est coupé de fossés, où l'affaire risque de rouler, avec son

promoteur, sans pouvoir remonter. Les obstacles physiques sont renforcés

par les barrières administratives et les verrous financiers.

Il fallut à l'ingénieur une énergie persistante et une forte confiance

en soi pour vaincre des résistances déraisonnables, pour écarter des

objections de pure obstination, pour triompher de défiances préconçues.

Les capitaux ne se laissaient approcher qu'avec circonspection. Les

riverains s'alarmaient. De mauvais bruits furent colportés. Les habitants,

qui, par la suite, s'affirmèrent enchantés du canal, et célébrèrent par

des hommages posthumes, le nom de celui qui avait doté leur ville de ce

bienfait hydraulique, se montrèrent indifférents, sceptiques, parfois

hostiles. Et puis, il y avait les terribles, bureaux. Il fallut en faire

le siège, et débusquer les chefs de service, repoussant, d'entre les

créneaux de leurs cartons verts, l'assaut de leurs donjons administratifs.

Ils se retranchaient au fort de leurs paperasseries, quand était signalé

l'intrus, venant les déranger. C'était presque un ennemi, cet intrigant

qui voulait les forcer à s'occuper d'une affaire qu'ils n'avaient pas

conçue, qu'ils considéraient comme provenant d'une initiative suspecte,

née en dehors de l'administration, donc illégitime. Les ingénieurs

officiels consultés affectaient de ne pas prendre au sérieux un projet

qui n'émanait pas de quelque «cher camarade». Tout cela prit un temps

considérable, et ce labeur usa les forces de l'ingénieur, sans épuiser sa

volonté.

C'est en 1837 que François Zola présenta, pour la première fois, son

projet de canal. Que de voyages il lui fallut, depuis, à Marseille et

à Paris! Il eut la bonne fortune d'intéresser M. Thiers à son idée. Le

ministre était alors préoccupé par la grosse affaire des fortifications

de Paris, qui souleva tant de débats à la Chambre, et rencontra, comme

le modeste canal provençal, de si fortes oppositions.. Il accueillit,

toutefois, avec bienveillance, l'ingénieur étranger, dont l'activité lui

plaisait, et qui lui soumettait une invention, toute d'actualité, pour

faciliter et accélérer le transport de déblaiements des terrains où

devait s'élever l'enceinte bastionnée. La machine de François Zola fut

expérimentée à Paris, sur le chantier de Clignancourt. Ces essais furent

satisfaisants, et l'appareil fut agréé.

Ce succès procura quelques fonds, des relations utiles et l'appui de

M. Thiers à l'inventeur, qui revint à Aix, ayant l'espoir d'être soutenu

par le gouvernement auprès des autorités provençales. On était en 1842.

Ce fut en 1846 que, grâce à M. Thiers, l'ordonnance royale décrétant le

canal d'Aix d'utilité publique fut rendue. La victoire était acquise.

François Zola revint à Aix, bien portant, en pleine vigueur physique et

intellectuelle, marié à une jeune femme qu'il adorait. Heureux de vivre et

de travailler, il était de plus en plus confiant dans son œuvre. Rassuré

sur l'avenir des siens, il avait la certitude de laisser, après lui, la

renommée de ceux qui accomplissent une entreprise grandiose et durable.

Il serait le créateur du canal d'Aix! La fortune lui viendrait avec la

gloire, complétant le bonheur domestique dont il jouissait déjà.

Mais la destinée rarement permet à l'homme de le posséder, ce bonheur

qu'il a rêvé, qu'il a été sur le point de conquérir. La vie fait

banqueroute, et l'ouvrier, au moment de toucher son salaire, est congédié.

Ces faillites du sort, absurdes autant que cruelles, sont les fatalités

courantes de la vie.

Au cours d'une visite matinale à l'un de ses chantiers, dans la gorge où

déjà s'élevait le premier barrage, par une matinée glaciale de février,

quand soufflait le mistral, l'ingénieur fut atteint d'une pleurésie.

Il s'alita, et, en quelques jours, la mort avait détruit cette belle

intelligence, et paralysé pour jamais cette énergie toujours prête.

Dans la vulgarité d'une chambre d'hôtel, à Marseille, l'hôtel Moulet, rue

de l'Arbre, où il descendait d'habitude, car on n'avait pu le transporter

à Aix, chez lui, François Zola mourut, le 19 février 1847. Il avait

cinquante et un ans. Il laissait une veuve de vingt-sept ans, et un enfant

qui allait avoir sept ans, Émile Zola.

Au cours de l'un de ses fréquents voyages à Paris, à la sortie d'une

église, François Zola avait rencontré une jeune fille, de condition

modeste, mais honnête et jolie, Emilie Aubert. Le père était entrepreneur

de peinture dans la petite ville de Dourdan, près de Paris. Le mariage se

conclut rapidement. Les formalités furent abrégées. La future n'apportait

en dot que sa grâce et sa jeunesse. Le futur n'avait encore que ses

talents, son projet de canal, présenté depuis deux ans, ses espérances et

sa vaillance. Vingt-trois ans de différence existaient entre les époux.

L'union fut heureuse. La douleur de la jeune femme, accourue d'Aix dans

l'hôtel marseillais où déjà son mari agonisait, fut profonde. Elle dut,

par la suite, à de douloureux anniversaires, évoquer, devant son fils,

attentif, les heures cruelles écoulées dans la banalité de cette chambre

inconnue, au milieu des malles entrouvertes et des vêtements entassés

sur les chaises, avec le brouhaha, dans les couloirs, des voyageurs

indifférents ou gais, allant et venant, confondant, par la minceur des

cloisons, leur paisible ronflement avec le râle de l'agonisant. Zola s'est

souvenu de ce décor lamentable et de ce désarroi, quand il écrivit _Une

Page d'amour_. La jeune veuve se trouvait sans appui, sans conseils,

dans une situation, alors non pas absolument mauvaise, mais embarrassée.

Il y avait une liquidation difficile à entamer, des marchés en train à

régulariser et à résilier, des ouvertures de crédit en suspens, des

travaux en cours, qu'il faudrait achever ou céder. Le canal était en

bonne voie de construction, mais loin d'être terminé. Les créanciers

se présentèrent, les débiteurs s'effacèrent. Il fallait prendre des

arrangements, tenter des recouvrements, maintenir les chantiers ouverts,

ne pas abandonner le canal qui représentait tout l'avoir, tout l'héritage

de l'ingénieur. Lourd fardeau pour une femme de vingt-sept ans, sans

grande expérience des affaires, et ayant un jeune enfant à élever. Mme

Zola avait autour d'elle, à Aix, son père, le vieil entrepreneur de

peinture, alors, retiré, sa mère, native d'Auneau, beauceronne avisée et

qui prit en main la direction des affaires contentieuses, courant chez

les avoués, les avocats, les huissiers, vaquant aux échéances, aux

atermoiements, défendant, avec la ténacité paysanne, les bribes de

la succession, que les corbeaux de la chicane et les vautours de la

spéculation déjà, se disputaient.

Les procès, soit qu'ils fussent mal engagés, mal conduits, mal plaidés, ou

bien parce que les prétentions des héritiers Zola étaient imparfaitement

fondées, peu soutenables en droit, aboutirent à un échec complet. Les

procès perdus, la position de la jeune veuve, d'abord pénible, bientôt

devint critique. L'ingénieur, ressemblant en cela à la plupart des hommes

engagés dans de vastes entreprises, dont le succès se dessine, donnant

la promesse de beaux résultats prochains, avait escompté cet espoir

de fortune. Hardi, optimiste, l'ancien soldat du prince Eugène, le

risque-tout de la légion étrangère, s'était jeté dans cette expédition,

scientifique et financière, avec l'élan imprévoyant de sa jeunesse.

Il allait de l'avant, comme un brave montant à l'assaut, sans regarder

derrière soi. Il ne redoutait rien de l'avenir. N'était-il pas sûr de

réussir? Après lui, s'il succombait sans que le succès final fût assuré,

les siens ne manqueraient de rien. Ils recueilleraient le bénéfice de

ses conceptions, de son travail. Ils hériteraient de sa gloire et des

bénéfices de son génie. Un canal, c'est une mine d'or. Aussi vivait-il

largement. Les premières sommes que le canal lui avait procurées, comme

jetons de présence aux assemblées, honoraires d'études, actions de

fondateur, furent dépensées sans inquiétude; les travaux étaient

commencés, se poursuivaient; de quoi s'inquiéter? Le canal paierait tout,

et au-delà. Nulle nécessité, quant à présent, d'économiser et de liarder.

Plus tard, sur l'excédent des recettes, on prélèverait le patrimoine à

garantir, pour la veuve et l'enfant, en cas de malheur. Une affaire si

belle, si sûre, ne pouvait faire faillite.

Le téméraire ingénieur n'avait pas prévu la banqueroute de la vie. Sa mort

brusque fît écrouler tout cet édifice fragile de bien-être et de fortune,

dont les fondations n'étaient même pas assurées.

Pendant la période de constitution de la Société du Canal, et durant les

démarches pour l'obtention de l'ordonnance royale équivalant à notre

décret d'utilité publique, François Zola avait dû faire de nombreux

voyages à Paris, sans s'arrêter. Une fois, il dut prolonger son séjour.

Tout récemment marié, il avait emmené sa jeune femme. Elle était enceinte.

Au lieu de loger à l'hôtel, le jeune ménage, dans l'attente du bébé,

acheta des meubles, et prit un appartement, dans une maison de

construction récente, au quatrième étage, rue Saint-Joseph, n° 10 _bis_.

La maison existe encore et la rue, étroite et sombre, a peu changé. Elle

devait rappeler à François Zola les ruelles des villes italiennes. Elle

a pour voie parallèle, donnant sur la rue Montmartre, la bruyante rue du

Croissant, pareillement étranglée, noire et fangeuse. Là est le centre des

imprimeries et des marchands de journaux. C'est le quartier général des

crieurs du «complet des courses», la bourse des «canards», c'est-à-dire

des placards, des petits journaux occasionnels, des feuilles aux scandales

éphémères, des chansons populaires, des «testaments» et autres imprimés

satiriques et tapageurs, dont Hayard, «l'empereur des camelots», fut

longtemps le grand pourvoyeur. Les appels glapissants des vendeurs de

papier furent les premiers sons qui frappèrent les oreilles du jeune Zola.

Que de fois, par la suite, son nom devait retentir, dans cette rue, parmi

l'étourdissante criée des journaux!

Dans cette maison, le 2 avril 1840, naquit donc Émile Zola.

Voici l'acte de naissance d'Émile Zola:

PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE Extrait du Registre des Actes de

Naissance du 3e arrondissement (ancien) de Paris.

L'an mil huit cent quarante, le quatre avril, à deux heures un quart

de relevée, par devant nous, Barthélemy-Benoist Decan, chevalier de

la Légion d'honneur, maire du troisième arrondissement de Paris,

faisant fonctions d'officier de l'état-civil, a comparu le sieur

François-Antoine-Joseph-Marie Zola, ingénieur civil, âgé de

quarante-quatre ans, demeurant à Paris, rue Saint-Joseph, n° 10 _bis_,

lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né avant-hier,

à onze heures du soir, en sa demeure, fils de lui comparant, et de

Françoise-_Émélie_-Orélie Aubert, son épouse, mariés à Paris, en la

mairie du premier arrondissement, le seize mars mil huit cent trente

neuf, auquel enfant il a donné les prénoms Émile, Édouard, Charles,

Antoine; ce fait en présence de sieurs Norbert Lecerf, marchand

épicier, âgé de cinquante-deux ans, demeurant à Paris, rue

Saint-Joseph n° 18, et Louis-Étienne-Auguste Aubert, rentier, âgé

de cinquante-six ans, demeurant à Paris, rue de Cléry n° 106, aïeul

maternel de l'enfant. Et ont le père et les témoins signé avec nous,

après lecture.

_Signé:_ F. ZOLA, NORBERT LECERF, AUBERT ET DECAN

Les affaires de François Zola ne lui permirent pas de retourner à Aix,

avant 1842. A cette époque, la famille Zola se fixa dans la vieille

capitale provençale, impasse Sylvacanne. L'ingénieur dut bientôt faire

un nouveau séjour à Paris, nécessité par la surveillance de sa machine

à déblayer, qui fonctionnait à Montrouge, pour les travaux des

fortifications. Ce nouveau séjour se prolongea pendant un an et demi. Le

petit Zola, né à Paris, transporté à Aix, puis ramené à Paris, ne revint

définitivement en Provence qu'à l'âge de cinq ans et demi. Il était trop

jeune encore, lors de ce second habitat parisien, pour rien comprendre à

la grande ville, ni pour en rien retenir. Paris n'a donc pu influer sur

son intelligence en formation, sur son caractère, encore moins sur son

talent futur, sur son génie.

Parisien de naissance, Émile Zola allait devenir Méridional, par le milieu

où il se trouvait transporté, par les impressions premières, par les

perceptions oculaires et auditives, par l'air même respiré à Aix et dans

ses environs.

Il grandit dans la liberté d'un vaste jardin, dépendant de la maison de

l'impasse Sylvacanne. La maison était bourgeoise; elle avait été habitée

par la famille de M. Thiers. Quand la mort priva la famille Zola de son

soutien, cette demeure se trouva trop somptueuse et d'entretien coûteux.

Mais il n'est pas aisé, au lendemain d'une catastrophe qui bouleverse

les existences et démolit les fortunes, de se débarrasser instantanément

d'agréments et d'engagements datant de l'époque heureuse. La veuve, liée

par un bail, dut conserver l'élégante maison. Alors les meubles riches,

les bibelots précieux, un à un, prirent le chemin de la boutique du

brocanteur. Les domestiques avaient été congédiés. On ne garda pas même

une petite servante, dans cette vaste demeure, Émilie Zola était très

prise par ses procès. Pas une minute ne semblait lui appartenir. Elle

courait, accompagnée de sa mère, l'intelligente et pratique beauceronne,

de l'avoué chez l'avocat. Elle laissait la maison aller au hasard, et son

enfant croître à l'aventure. Les charges de ce petit ménage, composé de

trois personnes et d'un garçonnet, retombaient sur les bras, heureusement

robustes encore, de la grand'maman Aubert. La bonne ménagère qu'elle était

suffisait à tout. Elle balayait, frottait, lavait et cuisinait, après les

courses en ville. Sans cesse à la besogne, toujours alerte et de bonne

humeur; elle faisait la foule, et suppléait, dans cette grande caserne,

au personnel absent.

Ainsi les deux femmes et le grand-père Aubert, vieillard somnolent,

n'avaient guère le temps de s'occuper du gamin. Le petit Émile poussait

comme une plante agreste et vivace. Il allait, venait, courait, trébuchait,

tombait, se ramassait, jouait avec des cailloux, se roulait sur l'herbe,

écorchait sa veste, salissait, dans les ornières, bas et chaussettes,

attrapait des papillons, pourchassait des cigales, chantonnait avec les

alouettes, sifflait avec les merles; sous les platanes et les micocouliers,

il se développait avec la vigueur d'un jeune animal en liberté. On ne lui

adressait aucun des reproches traditionnels dans les familles. Il ignorait

les recommandations dont on accable les petits garçons. Jamais on ne lui

défendit de grimper dans les branches ou de se glisser sous les haies;

il ne reçut point des taloches pour avoir déchiré sa culotte ou taché

sa blouse. Cette première éducation, cet élevage sans contrainte, cette

absence de la culture élémentaire ordinaire, eurent certainement, sur

la formation du cerveau du jeune sauvageon, qui devait être, un jour,

l'un des produits supérieurs de l'espèce humaine, une influence plus

déterminante que l'atavisme.

Les deux femmes, tout en veillant avec amour sur la santé et sur le

bien-être de l'enfant, semblaient se préoccuper médiocrement de son

éducation première. Les notions élémentaires de maintien, de politesse,

de maniérisme et de minauderie, qu'on s'efforce d'inculquer aux jeunes

enfants, à tous les degrés de la société, lui furent épargnées, il échappa

à la contrainte de «se bien tenir». Il n'eut pas à se préoccuper d'être

très sage, quand il y avait du monde, et de demeurer immobile, en visite,

ce qui est le fondement de l'enseignement élémentaire des sujets de la

classe moyenne. Sans avoir préalablement lu Jean-Jacques, et sans prendre

l'Émile du philosophe comme le modèle de l'enfant à éduquer, grand'maman

Aubert, vaquant du sous-sol au grenier, et petite maman Zola, courant les

études et les greffes, élevèrent, l'Émile de l'impasse Sylvacanne en

véritable enfant de la nature.

Le jeune Zola ne fut pas du tout un petit prodige. On aurait pu le classer

plutôt parmi les élèves en retard. On range pêle-mêle communément dans

cette catégorie, d'une part ceux qu'une prédisposition congénitale ou un

état maladif empêchent de grandir intellectuellement; d'autre part les

adolescents qu'on a négligé d'instruire, de pousser, et qui se font

reléguer, avec des condisciples beaucoup plus jeunes, dans les classes

enfantines. Écoliers abécédaires, ils épellent encore quand les autres

lisent couramment. Ce fut le cas du petit Émile.

À sept ans, il ne savait pas ses lettres. Il fallut pourtant se décider

à les lui apprendre. Il convenait, par dignité, à raison de la condition

sociale dans laquelle il était né, de l'arracher à son éducation purement

champêtre. Le fils d'un ingénieur, l'héritier, sinon des produits

financiers du canal, du moins de la renommée de son auteur, pouvait,

un jour, obtenir des appuis dans la haute société aixoise, rencontrer

même des protecteurs à Paris. Ceux qui avaient connu et apprécié le

constructeur du canal, M. Thiers, par exemple, lui faciliteraient

peut-être l'accès d'une carrière. Encore fallait-il que le futur candidat

se présentât avec le bagage de savoir obligatoire. Le fils de François

Zola ne devait pas demeurer dans l'état fruste d'un berger de la Camargue.

Il convenait donc de conduire Émile au collège. Les études classiques,

débutant par «rosa, la rose», et aboutissant aux Conciones, aux

dissertations françaises, avec le baccalauréat à passer, c'était la

filière nécessaire et régulière de tous les fils de la bourgeoisie. Ici,

on ne suivait plus du tout les préceptes d'éducation de Rousseau. L'Émile

du philosophe apprenait l'état de menuisier, ce qui, d'ailleurs, à la

veille de la Révolution, était plus prudent que de se façonner au métier,

bientôt inutile et périlleux, de gentilhomme de la Chambre. Les deux

femmes voulurent donc préparer le petit Émile à devenir, non pas un homme

de lettres, grands dieux! mais un avocat, un médecin, ou tout au moins un

bureaucrate. Qui pouvait savoir? Le diplôme mène à tout. Le parchemin

de bachelier, c'est la pièce héraldique moderne, sans laquelle on ne

saurait se présenter, avec chance de succès, dans la lice où se disputent

les places et les honneurs. Comme autrefois la noblesse, le titre

universitaire donne accès aux grades et aux emplois. Émile bachelier

pourrait bien devenir, un jour, sous-préfet!

Les songes ambitieux des deux femmes furent réalisés, dépassés, mais

autrement. Émile Zola, cependant, ne put être reçu bachelier, et ne fut

que quelques heures sous-préfet.

On ne pouvait mettre, dans un collège de l'État, cet enfant de huit ans,

pour qui l'alphabet était comme une stèle aux caractères cunéiformes.

Il fut décidé qu'on l'enverrait, d'abord, dans une petite pension.

On le mena donc chez un de ces pauvres instituteurs libres, dont les

établissements étaient achalandés par les familles modestes, ayant la

vanité de soustraire leurs rejetons à la promiscuité de l'école communale,

alors fréquentée seulement, dans les villes, par les fils d'ouvriers.

Dans cette institution à bon marché et à peu d'élèves, Zola apprit ses

lettres et les premiers éléments. Sa famille s'était enfin débarrassée du

coûteux loyer de l'impasse Sylvacanne. Elle était venue se loger, à moins

de frais, au pont de Béraud, dans la banlieue d'Aix. Le jeune élève fit

souvent l'école buissonnière: le nouveau logis et ses environs lui en

fournissant la tentation. Il avait plus d'herbe à sa disposition, plus

d'espace à parcourir, et, autour de lui, s'étendait un paysage dont

la sévérité n'excluait pas la grâce. L'impression en demeura vive et

persistante dans les prunelles de l'adolescent. Plus tard, les _Contes à

Ninon_ ont témoigné de cette première sensation rustique. Le goût de la

campagne, dans la prime jeunesse, ressemble à un amour de la treizième

année. Toute la vie en demeure embaumée, et l'homme fait s'en montre

imprégné jusqu'aux moëlles. En suivant le cours sinueux de la Torse, Émile

Zola acquit le sens de la nature. Cette rivière, symboliquement, circulera

dans toute son œuvre.

À treize ans, comme il n'avait plus rien à apprendre, dans les classes

primaires du pensionnat Notre-Dame, et comme on ne pouvait plus le laisser

vagabonder, tel qu'un chevreau, par les garrigues, on le présenta au

collège de la ville, depuis lycée Mignet. Admis comme demi-pensionnaire,

en 1852, il fut placé en huitième.

Pour être près de lui, pour lui éviter, le soir, un long parcours, sa mère

avait quitté la banlieue, et pris un appartement dans la ville même, rue

Bellegarde. Émile passa cinq ans, environ, au collège d'Aix. Sans se

révéler un de ces lauréats qui font réclame pour leurs professeurs et

pour leur lycée, il fut loin d'être un cancre. Il eut des récompenses

nombreuses, et, en troisième, il obtint le prix d'honneur. Voici,

d'ailleurs, un extrait de ses palmarès:

En 1853, classe de septième.--1er prix de version latine,

d'histoire et de géographie, de récitation; 2e prix d'instruction

religieuse, de thème latin; 1er accessit d'excellence; 2e accessit

de grammaire française et calcul.

En 1854, classe de sixième.--Tableau d'honneur, 1re mention;

1er prix d'histoire et de géographie; 1er accessit d'instruction

religieuse; 2e accessit d'excellence; 3e accessit de récitation.

En 1855, classe de cinquième.--1er prix de thème latin, de version

latine; 2e prix de version grecque; 1er accessit d'excellence;

2e accessit d'histoire et géographie; 3e accessit de français et de

récitation.

En 1856, classe de quatrième.--1er prix d'excellence, de thème latin,

de version latine, de vers latins; 2e prix de version grecque, de

grammaire générale, d'histoire et géographie.

En 1857, classe de troisième.--Prix de tableau d'honneur; 1er prix

d'excellence, de narration française, d'arithmétique, de géométrie et

application, de physique, chimie et histoire naturelle, de récitation;

2e prix d'instruction religieuse, de version latine; 1er accessit

d'histoire et géographie.

On remarquera la progression continue de ses succès. Laborieux, attentif

et opiniâtre, l'élève Zola affirmait déjà son goût du travail, sa croyance

au travail. Avec du vouloir, avec de l'énergie sécrétée régulièrement,

patiemment,--ce fut la règle et la force de son existence--il était

certain d'arriver au but proposé.

Parvenu à la classe de troisième, il avait bifurqué. La bifurcation,

établie par le ministre Fortoul, obligeait l'élève, avant de passer, des

classes de grammaire, dans les divisions supérieures, à déclarer qu'il

choisissait les Sciences, ou bien les Lettres. Émile opta pour les

Sciences. Ce fut ainsi, notamment en sciences physiques et naturelles,

pour lesquelles le futur auteur du _Roman Expérimental_, l'apologiste de

Claude Bernard, le théoricien de la littérature scientifique, avait un

goût très vif, qu'il se montra l'un des meilleurs élèves de sa classe.

Il témoigna d'une sorte d'aversion pour la littérature classique. Il eût

dit volontiers, avec les Berchoux, les La Mothe, les Lemierre: «Qui nous

délivrera des Grecs et des Romains?» Il est probable, il est certain même,

qu'il a, par la suite, pris connaissance des maîtres de la littérature

antique, mais il ne dut les lire que dans des traductions. Il a affirmé,

à plusieurs reprises, peut-être avec un peu de fanfaronnade, car il avait

eu un 2e prix de version, en troisième, ne pas savoir le latin. C'est

un mérite plutôt négatif. Zola paraissait satisfait de cette ignorance.

Il la proclamait, comme une vanterie. C'est une tactique d'orgueil assez

fréquente, que la fierté d'un dédain pour ce qui vous a fait défaut dans

la vie ou pour ce qui vous échappe. Que de gens font fi de ces raisins,

pour eux trop verts: titres de noblesse, terres, châteaux, bijoux,

décorations, bonnes fortunes, invitations mondaines, voyages,

villégiatures. Dans l'ordre intellectuel, ce faux mépris des richesses

scientifiques ou artistiques, qu'on n'a pu acquérir, est aussi répandu.

Zola semblait tout heureux de «n'avoir entendu parler de Virgile que

«par ouï-dire». Ce n'est pas seulement la langue virgilienne qu'il

reconnaissait ne pas savoir; «Je suis ignorant de tout, de la grammaire

comme de l'histoire», écrivait-il, en 1860, à son ami Cézanne. Il

a certainement, par la suite, bouché quelque peu ce trou dans son

instruction générale. En ce qui concerne la grammaire, il exagérait une

ignorance assurément relative, mais qui donc peut se targuer de bien

posséder la grammaire? Les candidates au brevet d'institutrice, et encore!

Pour l'histoire, Zola devait peu s'intéresser à cette résurrection de la

vie passée. On ne trouve, dans son œuvre, aucune allusion, comparaison ou

citation historiques. Ceci est rare et significatif. Combien il diffère,

sur ce point, de Victor Hugo, avec lequel il a tant d'affinités

descriptives, coloristes, grandiloquentes et outrancières. «J'aime mieux

tout tirer de moi que de le tirer des autres,» a-t-il dit, non sans

quelque infatuation, car, en littérature aussi, on est toujours, comme dit

Brid'oison, fils de quelqu'un.

Dans un «interview» que j'ai dirigé, surveillé, et révisé, en 1880,--le

terme n'était pas bien connu, mais ce genre d'article anecdotique, et

cette indiscrétion consentie existaient déjà, à cette époque,--mon

collaborateur au _Réveil_, Fernand Xau, publia la réponse suivante de

Zola à une question sur ses études:

Je n'entrai en huitième qu'à l'âge de douze ans passés. C'était un

peu tard pour commencer le latin. Aussi, quand, à dix-huit ans, ma

mère me conduisit au Lycée Saint-Louis, à Paris, j'en étais seulement

à ma seconde. Bon élève, à Aix, où je remportai des succès, sinon

éclatants, du moins estimables, je devins mauvais élève, à Paris...

Ici, une observation d'ordre général, qui a son intérêt pour le maintien

des bonnes études et le développement universitaire de notre pays. Paris

est un mauvais centre d'études. Écoliers ou étudiants, les jeunes gens s'y

trouvent dans un milieu mal disposé pour le travail. Il se rencontre trop

de distractions et trop de motifs de dissipation, dans la grande ville. Au

moyen âge, l'Université de Paris a pu être un puissant foyer de lumières

théologiques et philosophiques, un admirable atelier où s'élaborait le

grand œuvre du savoir. Mais la vie qu'on y menait, malgré ribaudes et

tavernes, avait toute la rudesse monastique. On a conservé les règles et

les us des escholiers de la rue du Fourre; la discipline des couvents

sévères y régnait, avec la ponctualité et l'isolement de la caserne.

Dans les milieux modernes, l'étudiant, le lycéen, sont trop exposés à la

promiscuité mondaine, au voisinage bruyant. Paris, sans doute, à raison

de la haute valeur des maîtres qui sont sélectionnés, et par suite de

l'agglomération des élèves les mieux doués, remporte des succès dans les

concours. Mais ce sont des supériorités exceptionnelles. Le niveau général

des études y est au-dessous de la moyenne. L'apprentissage de l'étudiant

ne saurait se faire dans une cité anormale et monstrueuse, où le tapage

des gens en fête domine. Il y a trop de musiques dans l'air, trop de

passants dans les rues, trop de flamboiements aux vitrines et trop

de tentations à tous les carrefours, pour qu'on puisse étudier, avec

application et profit, au milieu de ce tohu-bohu. Les grandes universités

allemandes, pierres d'assises solides de la puissance germanique, sont

toutes situées dans des villes secondaires et calmes, Heidelberg,

Königsberg, Leipsick, Iéna. Il roule trop de véhicules, tramways, coupés,

fiacres, autobus, par les voies parisiennes, pour qu'on y jouisse du

recueillement indispensable à qui veut apprendre. Les facultés, les

collèges, les instituts, ne devraient ouvrir leurs doctes salles que sur

des rues où l'herbe pousse. Par crainte des troubles de la place publique

et des tumultes populaires, on a relégué l'assemblée nationale française,

lorsqu'il s'agit de donner une constitution ou d'élire le chef de l'État,

dans la ville morte du grand Roi. Il n'y a nulle utilité à ce que

les Facultés de droit, de médecine, et même les lycées d'internes de

l'Académie de Paris, soient à proximité des boulevards. À Versailles

conviendrait parfaitement ce rôle de cité universitaire. Ce serait

l'Oxford et l'Heidelberg français.

L'écolier Zola appuie, de son exemple, cette argumentation. Si le lauréat

d'Aix, ville paisible, s'était mué en cancre parfait, à Paris, c'est

que l'atmosphère capiteuse du milieu produisait son effet accoutumé.

Ce n'était pas la fête ambiante qui le troublait, le détournait, mais

l'ivresse intellectuelle même de Paris. Le rhétoricien provençal

se dégoûtait des monotones et fades occupations universitaires; il

s'abandonnait à ses rêves de gloire littéraire; il se livrait à des

lectures en dehors des «matières» imposées pour le baccalauréat.

Dans l'interview, que j'ai indiqué plus haut, et auquel j'aurai plusieurs

fois recours, car ayant été publié, sous les yeux de Zola, il y a

vingt-huit ans, il constitue un document quasi autobiographique de la plus

grande sincérité, l'écolier buissonnier expliqua ainsi son peu d'assiduité

et son absence de succès, aux cours du lycée Saint-Louis:

... C'est que j'étais déjà lancé dans le mouvement littéraire et

que je lui appartenais corps et âme. Je délaissais mes classiques

pour lire avec avidité Montaigne, Rabelais, Diderot et Hugo... Ah!

Hugo! j'étais fou de lui!

Cela vous explique que, contrairement à ce qu'on a affirmé, je ne

sois pas bachelier. Est-ce pour la même raison que Daudet n'est pas

plus avancé que moi? Je l'ignore. Toujours est-il qu'il est assez

étrange de voir deux romanciers notoires n'avoir même pas, dans les

rangs de l'Université, l'épaulette de sous-lieutenant.

Les parents du lycéen faisaient de lourds sacrifices pour qu'il pût

obtenir, grâce au diplôme obligatoire et élémentaire, l'accès de certains

emplois. Il avait tort de ne pas se violenter, afin de triompher des

redoutables examens, qui semblent surtout faciles à ceux qui ne les

ont pas subis. Sans doute, cet échec scolaire n'a pas nui à la fortune

littéraire de _l'Assommoir_. Nul ne se préoccupe, aujourd'hui, de savoir

si l'auteur a été fort en thème ou fruit sec, et tous les baccalauréats de

l'Université ne sauraient rien ajouter à sa gloire. Mais il ne doit pas

servir d'exemple, ni d'encouragement, aux écoliers présents et futurs, qui

ne l'imiteraient qu'en cela. Ce n'est pas parce qu'il n'a pu passer son

bachot que Zola s'est montré capable d'écrire _Germinal_.

Les deux femmes, qui le gâtaient, lui avaient trop laissé la bride lâche

sur le cou, durant ses années d'enfance, jours de grand air, d'escapades,

de bondissement par les garrigues, par les ravins, et de longues

rêvasseries à l'ombre, au bord de la rivière de l'Arc. Mais nous leur

en devons reconnaissance. Cette éducation en liberté fut salutaire et

inspiratrice. Elle priva la France d'un bachelier de plus; elle lui valut

peut-être l'un des plus robustes ouvriers de la plume. C'est tout gain

pour le pays, pour la postérité mondiale aussi. Bénissons les deux mamans,

d'avoir élevé leur Émile à la sauvageonne. L'enfant a pu vagabonder, comme

un petit pâtre, tout en ayant la possibilité d'étudier comme un jeune

bourgeois. Cette croissance indépendante, hors des langes où l'on

emmaillotte les fils de la classe aisée, permit au corps, et aussi à

l'intellect du gamin, de se développer avec vigueur. Dans ces randonnées,

qui faisaient le fond des plaisirs du jeune gars, il était accompagné

de deux camarades, qui devinrent ses inséparables: Baille, qui fut, par

la suite, professeur à l'École polytechnique, et Cézanne, le vigoureux

peintre impressionniste. Tous trois alors ruminaient des vers, qu'ils se

récitaient avec conviction, et qu'ils louaient avec sincérité.

Zola avait conservé un souvenir très vif de ses juvéniles excursions de

Provence. Il les évoquait avec plaisir, sans regrets inutiles ni banales

lamentations. Jamais il ne pleurnicha des variations vulgaires sur le

thème universel de la jeunesse envolée. Il contait volontiers à ses

intimes, durant quelque sombre après-midi, au fond des Batignolles, avec,

quelle ardeur, avec quelle exubérante impatience, avec ses condisciples

provençaux, il se mettait en route, par les matinées d'été, pour chasser

les ortolans dans les ravins ensoleillés, du côté du barrage paternel.

La chasse n'était, le plus souvent, qu'un prétexte. N'allait-on pas en

battue, dans la contrée où se déploient les tireurs de casquettes?

Il s'agissait de faire de la route. Toute une journée à passer avec Baille

et Cézanne, gagner de l'appétit et faire honneur aux provisions préparées,

la veille, par les parents, bavarder art et littérature en toute

tranquillité, c'était le vrai plaisir cynégétique. Ces causeries

interminables sont délicieuses, et les heures de la jeunesse, ainsi

passées à s'entretenir des livres, des pièces, des tableaux, œuvres

récemment signalées, ou déjà glorieusement consacrées s'écoulent rapides,

grisantes et inoubliables. Elles parfument toute une existence d'artiste.

Il n'est pas toujours aisé, surtout dans une ville provinciale, de

s'isoler, à trois ou quatre compagnons ayant les mêmes goûts, les mêmes

aspirations vers la littérature, le théâtre, la peinture.

Les poètes actuels, biens rentés, élégants, rasés, tondus, ayant pour

Pégase l'auto, et bientôt le dirigeable, sont admis dans les sociétés

distinguées. Les belles madames les câlinent, les invitent à dîner et

parfois les prennent pour amants. Ils sont semblablement, quand ils

débutent, «gobés» des jeunes femmes à bandeaux plats couvrant les oreilles,

et accueillis à bocks ouverts ès-cabarets montmartrois ou rive-gauchers.

Mais, au temps où Zola bredouillait ses primes strophes, le faiseur de

vers et le barbouilleur de toiles étaient classés parmi les mal vus.

Aussi, agissaient-ils sagement, ces jeunes Provençaux, aspirants artistes,

en se retirant vers les déserts, sous couleur de tirer un bec-fin,

Alcestes de la poésie, cherchant un endroit écarté, où de débiter leurs

sornettes ils eussent la liberté. En ces solitudes brûlées, ils ne

choquaient personne, commérant sur un tas de gens, ignorés à Plassans,

dont les histoires ne pouvaient intéresser la bonne société: car ils

n'avaient jamais été établis dans la ville, ni occupé une fonction

honorable, ce Musset, ce Balzac, ce Delacroix, personnages si peu

importants qu'on eût vainement cherché leur adresse dans le Bottin, mais

dont les noms revenaient sans cesse dans les propos des jeunes chasseurs.

Les trois amis, après avoir, à la poursuite de quelque volatile, égaré

et chimérique, battu distraitement les buissons et sondé les bosquets,

s'asseyaient sous bois, à l'heure où midi rôtissait les oliviers et

les pins. On se hâtait de rassembler des brindilles résineuses et l'on

cuisinait, en plein air. Le repas achevé, la digestion se faisait sous

l'ombrage de quelque hêtre épais. Mollement allongés, comme des bergers

virgiliens, les trois sylvains alternaient leurs propos; ils dissertaient

sur Hugo, sur Musset, avec force citations, puis chacun disait ses propres

vers, et l'on rentrait en ville, à la nuit close, les jambes lourdes,

et le carnier léger. Mais nul n'était revenu bredouille d'idées et

d'impressions. On avait provision de grande poésie et de bon air pour

toute la semaine. Cela aidait à supporter allègrement la vie provinciale,

prosaïque et confinée.

La famille Zola, cependant, dégringolait. On était loin du faîte de

bourgeoisie, où l'ingénieur avait tant souhaité placer les siens. Les

logements remplaçaient les appartements, qui eux-mêmes avaient succédé

à la vaste maison bourgeoise de l'impasse Sylvacanne, illustrée par le

séjour de M. Thiers. De la bastide campagnarde du Pont-de-Béraud, de la

demeure bourgeoise de la rue Bellegarde, de la maisonnette de la rue

Roux-Alphéran, il avait fallu reculer jusqu'aux faubourgs, et prendre

un appartement modeste, cours des Minimes. C'était trop cher encore. Un

logement d'ouvrier, rue Mazarine, donnant sur les remparts en ruines,

dans le plus pauvre quartier de la ville, reçut enfin la famille déchue.

Dans ce misérable logis, en novembre 1857, mourut la courageuse grand'mère,

maman Aubert. Le grand-père et le petit Émile demeurèrent seuls, car Mme

Zola, pressée par les créanciers, accablée par des procès interminables,

assaillie par les réclamations d'avides avoués, ayant son mobilier en

grande partie vendu, avait pris le parti de quitter Aix. Elle s'était

rendue à Paris. Elle espérait trouver, parmi les anciens amis de son mari,

conseils, aide, protection. Elle se promettait de voir M. Thiers. Elle

éprouva probablement de dures déceptions, car, au lieu de revenir à Aix,

comme elle l'avait espéré, avec de bonnes promesses et peut-être de

l'argent, elle résolut de se fixer à Paris et de faire venir son fils et

le grand-père. Le jeune Zola reçut une lettre pressante et désolée de sa

mère. Elle lui recommandait de vendre les quelques pauvres meubles qui

restaient, et de la rejoindre aussitôt à Paris. «Avec l'argent du mobilier,

disait la malheureuse femme, tu auras assez pour prendre ton billet de

troisième classe et celui de ton grand-père. Dépêche-toi. Je t'attends!»

C'était la misère noire et le naufrage complet.

Après avoir dit un adieu, estimé provisoire, à ses chers inséparables,

Baille et Cézanne, le jeune Émile et le vieil Aubert montèrent dans le

wagon, et arrivèrent à Paris, en février 1858. Émile Zola avait alors

18 ans.

Grâce à la protection de M. Labot, avocat au Conseil d'État, ancien ami

de François Zola, Émile obtint une bourse. Il fit donc sa seconde et sa

rhétorique au lycée Saint-Louis. Nous avons dit qu'il ne fut là qu'un

lycéen médiocre. Il obtint, cependant, un 2e prix de narration française.

Il était distrait et indifférent, en classe. Rien de ce qu'on y enseignait

ne l'intéressait. Mais la littérature, non classique, les auteurs dont on

ne parlait jamais en chaire lycéenne, Victor Hugo et Musset principalement,

le passionnaient, et accaparaient toute son attention, captaient toute

son intelligence.

En quittant Aix, il avait été convenu, avec Baille et Cézanne, qu'on se

reverrait à Paris. En attendant cette réunion désirée, où l'on revivrait

un peu les chères heures provençales, déjà lointaines, mais non effacées,

on devait s'écrire, souvent et longuement. Zola ne faillit point à cet

engagement. On a, datées de cette époque, de nombreuses lettres de lui à

Baille, à Cézanne, et quelques billets à un autre condisciple d'Aix,

Marius Roux, qui viennent d'être publiées par l'éditeur Fasquelle.

Dans une de ces lettres, écrites du lycée Saint-Louis, Zola annonce sa

ferme intention de décrocher le diplôme de bachelier ès-lettres. Une fois

qu'il tiendra son diplôme, il fera son droit.

... C'est une carrière, dit-il, qui sympathise beaucoup avec mes

idées. Je suis donc décidé à me faire avocat. Tu peux être assuré

que l'oreille de l'écrivain se montrera sous la toge.

Il s'informait auprès de son ami, qui avait fait des études littéraires,

de la façon dont il devait préparer son examen. Il comptait prendre un

répétiteur pour corriger ses devoirs. Il n'abandonnerait pas l'obtention

du baccalauréat ès-sciences, et il annonçait sa volonté, dès qu'il serait

reçu, pour les Lettres, de livrer le second combat à la Sorbonne. Ces

courageuses résolutions, qui ne devaient pas être suivies d'exécution,

l'écolier les transmit au jeune écrivain, qui les réalisa, mais pas de la

même façon. Dès cette époque, le lycéen Zola formulait, dans une phrase

confidentiellement jetée à son camarade Baille, ce qui devait être la

règle et la devise de toute sa laborieuse existence, sa force et sa joie à

la fois: «Il n'est qu'un moyen d'arriver, et je l'ai toujours dit: c'est

le travail!»

Le rhétoricien, un peu, beaucoup en retard, car il avait dix-neuf ans

sonnés quand il se présenta aux juges, en Sorbonne, échoua, dans des

conditions assez curieuses. Il avait été reçu à l'écrit, formant la

première partie de l'examen, la plus redoutée, étant éliminatoire et d'une

difficulté plus grande, car le candidat ne pouvait compenser ses fautes

«de discours latin» ou de «version latine», barbarismes, solécismes et

contre-sens, tandis qu'à l'oral, il est possible de se rattraper et

d'effacer la mauvaise réponse, sur une question, par une satisfaisante

énonciation sur une interrogation du même ordre. On peut également

balancer les boules noires, données par un examinateur, mal satisfait,

avec les blanches obtenues d'un autre, plus content ou moins sévère.

Admis à l'écrit, l'examen oral devait être facile au candidat, selon

toutes prévisions. Zola répondit fort bien pour la partie scientifique;

en mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle, même en algèbre,

il ne récolta que des «blanches». Le diplôme semblait acquis. Restaient

les matières suivantes: histoire, langues vivantes, littérature. Pour un

garçon aux vastes lectures, connaissant les poètes, les philosophes, toute

la littérature classique française, les réponses sur ces sujets familiers

devaient être aisées, justes, et même un peu supérieures à celles de la

plupart des autres candidats.

Pour les langues vivantes, on devait choisir entre l'anglais et

l'allemand. Zola ne put pas déchiffrer le texte de Schiller qui lui fut

présenté, et il semblait même n'avoir jamais eu sous les yeux l'alphabet

gothique. Il devait s'attendre à la boule noire, qui lui fut colloquée.

L'histoire n'était pas non plus son fort, au rhétoricien déjà vétéran, et

il parut visiblement brouillé avec les dates. Questionné sur Charlemagne

et sur la fin de son règne glorieux, il fit mourir le grand empereur à la

barbe fleurie au commencement du XVIe siècle. C'était pure inadvertance,

car, au moins par _la Légende des Siècles_ de Victor Hugo, il était à même

de situer chronologiquement le fondateur de la dynastie carlovingienne,

bien avant l'avènement des Valois. Il ne connaissait ni les Capitulaires,

ni les Annales d'Eginhard. Il ne trouva rien à dire d'intéressant, ou

même de juste ou de banal sur le grand homme féodal, à qui Auguste Comte

faisait une place dans son calendrier positiviste, comme à un des maîtres

de la civilisation européenne. On eût interrogé le jeune homme sur

Napoléon, ou sur Louis-Philippe, son contemporain, qu'il eût probablement

fait preuve de la même insoucieuse ignorance.

Il aurait dû prendre sa revanche, atténuer ses boules noires pour

l'histoire et les langues vivantes, sur le terrain littéraire. La Fontaine

fut le sujet de l'interrogation. Ici, le candidat ne demeura pas bouche

bée. Il répondit. Il avait sans doute lu Taine, et il savait peut-être

l'appréciation de Rousseau sur la moralité des Fables de La Fontaine, et

sur la sottise qu'il y avait à donner aux enfants, comme premier livre,

comme alphabet intellectuel, ce profond et subtil auteur, qu'on

s'obstinait à traiter en naïf et à qualifier de bonhomme (l'anarchiste,

qui avait osé dire sous Louis XIV: notre ennemi c'est notre maître, un

bonhomme!). Il est probable que les explications du futur auteur de _la

Terre_ sur le génie et la philosophie de l'homme qui faisait parler les

bêtes, et qui se moquait, aux temps de la Bastille et de l'œil-de-Bœuf,

des grenouilles qui demandaient un roi, ne furent pas très orthodoxes.

L'examinateur donna la fâcheuse boule noire, qui, finalement, l'emporta.

L'élève Zola fut donc ajourné.

Pour se remettre de cet insuccès, Émile s'en fut passer ses vacances dans

le Midi. Il revit sa chère Provence et ses bons camarades. Fut-ce le désir

de prolonger son séjour aux bords de la Torse, et dans le voisinage de la

cheminée du Roi René, ou bien effort nouveau afin de complaire à sa mère,

en obtenant ce diplôme, qui semblait à la veuve de l'ingénieur comme

un noble passe-partout à l'aide duquel, dans la société officielle et

bourgeoise, on ouvrait toutes les portes? Toujours est-il qu'il demeura

jusqu'en novembre dans le Midi, annonçant définitivement son intention de

se représenter à Marseille, lors de la session d'automne. À cette date,

il échoua derechef, mais, cette fois, l'insuccès ne fut imputable ni à

l'allemand, ni à Charlemagne, ni à La Fontaine: le candidat solécisant ne

put être admis à l'écrit. Il renonça au baccalauréat et ne retourna plus

au lycée. Il était mûr, d'ailleurs, pour la vie d'homme, et un collégien

de vingt ans, cela devenait un peu ridicule.

Mais l'existence de jeune étudiant, sans but, ne pouvant prendre

d'inscriptions, faute du diplôme indispensable, ni entamer des études

aboutissant à une profession classée, apparaissait bien sombre. Zola avait

logé, d'abord avec sa mère, rue Saint-Jacques, n° 241, et ensuite, au

sixième étage, rue Saint-Victor, au n° 35. Ils se séparèrent alors. Tandis

que Mme Zola prenait table et logement, rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont,

n° 24, dans une de ces modestes pensions bourgeoises décrites par Balzac,

il s'installait même rue, au n° 21, au faîte de la maison, dans un

belvédère. Joli endroit pour des études astronomiques, ou encore agréable

perchoir pour écouter, les soirs printaniers, le concert gratis des

pinsons, dans les branches. Le Jardin des Plantes était tout proche.

Mais, par cet hiver assez rigoureux de 1860, l'endroit aérien manquait de

charmes. Il est vrai que son locataire y composait un poème, en situation,

par le titre, du moins: _l'Aérienne_. Ce conte lyrique était inspiré par

une vision, peut-être par une amourette provençale.

Dans cette volière parisienne de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont,

Bernardin de Saint-Pierre avait composé ses _Études de la Nature_. Là,

peut-être, l'ancien officier de marine avait-il vu se dresser, parmi

les frimas et les givres, les lataniers des Pamplemousses. Par la vitre,

au loin, sur les trottoirs fangeux, il avait aperçu le gracieux couple

de Paul et Virginie, cheminant sous le dais de feuillage, poétique et

légendaire, décor touchant des pendules bourgeoises. Zola y gazouilla

ses vers juvéniles, pour la plupart destinés à l'oubli et au sacrifice

raisonné, en soufflant sur ses doigts, et en se servant non de la plume,

mais du crayon, car l'encre gelait dans la bouteille. Une scène vécue et

un décor vrai de cette vie de bohème que Murger a fardée.

Émile Zola, à vingt ans, réalisait donc le type classique du poète

miséreux, rêvait l'existence, incapable de se soumettre à un travail

qualifié de servile, imaginant récolter, sinon la fortune, du moins le

pain quotidien, en semant des rimes autour de lui. Ce grain-là ne germe

guère sur le pavé des cités. Il n'en avait cure et semaillait à force. Il

supportait allègrement sa débine. Il considérait sa mansarde, en forme de

cage vitrée, comme le nid logique du poète. Il projetait, en attendant

d'avoir achevé son poème de _Paolo_, d'écrire un petit acte en prose pour

«un nouveau théâtre» qui se montait aux Champs-Elysées. Zola débutant aux

Folies-Marigny. C'était amusant. Ce ne fut qu'une rêverie d'un instant,

une illusion, comme lorsqu'il déclarait «songer à une position». Il se

reconnaissait, du reste, peu fait pour le théâtre. «Mon esprit ne se prête

pas à ce genre», disait-il alors, et cette appréciation personnelle fut

vérifiée plus tard.

Dans les rigoureuses et pénibles analyses qu'on fait de soi-même, à

l'heure où Baudelaire place l'examen de minuit qui vous fait disparaître

confus, mais non repentant ni corrigé, sous les draps, dans les ténèbres,

le jeune troubadour, isolé, affamé, dans Paris, dut reconnaître que la

poésie, quand le poète est inédit et mal vêtu, n'est pas ce que les

tribunaux classent parmi les moyens d'existence avouables. Il admettait

donc qu'il lui fallait entreprendre un ordinaire travail quelconque pour

vivre. Mais ce mode de subsistance, il ne le trouvait pas. Il souffrait

ainsi doublement, d'abord, en se décidant à renoncer à la Muse, comme

il disait, en son style mussettiste d'alors, nourrice trop sèche qui

n'allaite pas son homme, et ensuite en ne mettant pas la main sur l'outil

producteur, qu'il consentait à empoigner, sans pour cela lâcher la lyre.

Comme Apollon, il voulait bien se faire berger, mais il ne rencontrait

pas d'Admète lui confiant des troupeaux. Il espérait vaguement obtenir

un emploi qui lui donnerait à manger, sans le priver de son alimentation

cérébrale. Il ferait comme tant d'autres jeunes hommes, épris d'art,

parvenant à vivre à l'aide d'une place, avec quelques loisirs pour se

livrer à la poésie, au roman, au théâtre, à la philosophie.

Accomplir un rôle de machine, travailler le jour pour du pain,

disait-il, puis, dans les moments perdus, revenir à la Muse, tâcher

de se créer un nom littéraire, c'est le rêve que j'ai fait.

Malheureusement, ce but louable, qu'il déterminait ainsi: ne pas quitter

la littérature, qui, peut-être, un jour, pourrait devenir une source

d'honneurs et de gains et, en attendant ce jour bienheureux, subvenir

aux besoins de la vie par un travail n'importe lequel, lui échappait.

Depuis plus d'un an, écrivait-il à Baille, je fais une chasse féroce

aux emplois, mais si je cours bien, ils courent mieux encore!

Il connut alors ces étapes fatigantes, et parfois humiliantes, du

quémandeur de places, du chercheur de travail. Qu'on est désarmé, dans

cette bataille du pain, quand on ne possède pas ce que, si sagement,

Rousseau voulait qu'on donnât à son Émile, jeune gentilhomme pourtant, et

pourvu d'un patrimoine: un métier, un outil. Avec une netteté de jugement

rare, Zola ne se plaignait pas tant du refus des patrons auxquels il

s'offrait que du peu de titres qu'il avait à leur acceptation. «Tu ne

saurais croire combien je suis difficile à placer!» avouait-il à son

confident d'Aix.

Ce n'était pas qu'il eût des exigences grandes et des prétentions

inadmissibles. Il reconnaissait son défaut de capacités professionnelles.

Il savait une foule de choses inutiles pour obtenir un emploi, et il

ignorait précisément celles qu'il aurait fallu savoir. Ceci a été constaté

cent fois, et tous ceux qui ont critiqué l'enseignement universitaire ont

usé de cet argument. Les humanités sont aristocratiques. Elles préparent

aux nobles fonctions de dirigeant, de pasteur des peuples, de maître

discourant en chaire, ou de ciseleur de mots travaillant pour des clients

de loisir. Ces belles et précieuses études classiques conviennent surtout

à quelque jeune privilégié, n'ayant pas à se préoccuper du salaire

immédiat, mais visant seulement, de haut, la fortune à venir, avec

l'autorité, les dignités et parfois la gloire en plus. Mais la critique de

Zola n'est ni vaine déclamation, ni raisonnement de moraliste. Elle est la

voix même des entrailles à jeun du solliciteur rebuté. Ce n'est pas une

apostrophe de rhéteur traitant un lieu commun, c'est la clameur sincère

de la créature impuissante à gagner un salaire, et confessant qu'il n'y a

pas, dans ce fait, que de l'injustice sociale et que du mauvais vouloir

patronal.

Rien n'est plus rare que de trouver une place nous convenant, à

nous qui sortons des lycées, disait Zola, devançant les virulentes

apostrophes de Jules Vallès à l'enseignement classique, mais avec

plus de force de raisonnement, et moins d'épithètes criardes. Inaptes

dans la pratique, chevauchant sur des mots, sur des chiffres et des

lignes, nous ignorons par excellence les menus détails de la vie, les

combinaisons, pourtant si simples, qui peuvent se présenter dans un

milieu social. Il nous faut un apprentissage plus ou moins long,

partant un surnumérariat plein d'ennuis et vide de gain...

Il raconte, à l'appui, l'une de ses démarches, entre mille, avec une verve

âpre et sobre, sans inutiles anathèmes aux employeurs méticuleux et

rébarbatifs.

Emile Zola, Sa Vie—Son Oeuvre · 第 9 / 30 题