(1840-1861)
Émile Zola est né à Paris. Doit-il être classé parmi les Parisiens
véritables, les autochtones, les Parisiens qui sont de Paris, comme les
natifs de Marseille sont des Marseillais? Oui et non. Réponse ambiguë,
mais exacte.
Il convient d'abord de constater que la localité où s'est produit le fait
de la naissance, lorsqu'il est accidentel, dû aux hasards d'un voyage ou
d'un séjour professionnel et temporaire, n'a, pour la biographie d'un
homme célèbre, qu'un intérêt secondaire. Victor Hugo est né Bisontin, Paul
Verlaine Messin, par suite des garnisons paternelles. Leur existence et
leur œuvre furent complètement indépendantes de ces berceaux fortuits.
Toute fois, la gloriole locale se mêle à l'investigation biographique,
pour préciser le coin du sol, où apparut à la vie le petit être destiné à
recevoir la qualification de grand homme. Cette rivalité municipale n'est
pas nouvelle. Sept villes de l'Hellade se disputèrent l'honneur d'avoir
abrité Homère enfant. Ces bourgades avaient d'ailleurs laissé l'immortel
aède, sans toit et sans pain, errer dans les ténèbres de la cécité, tant
qu'il vécut. De nos jours, la chose se passe souvent ainsi, et ce n'est
qu'après la mort du poète, de l'artiste, de l'inventeur, dédaignés,
parfois molestés, que les concitoyens de l'illustre enfant se préoccupent
de rechercher, sur les registres de la paroisse ou de la mairie, la preuve
de la maternité communale, longtemps négligée. Un reflet de la gloire du
compatriote auréolé se répand sur les fronts les plus obscurs de la
petite ville. Cette parenté locale fournit le prétexte à des cérémonies,
accompagnées de harangues et de banquets inauguratifs, que préside un
ministre, remplacé souvent par un juvénile attaché, ayant le devoir
d'apporter, dans la poche de son habit, rubans et médailles, ce qui est
le motif vrai du zèle des organisateurs de l'apothéose.
L'endroit où l'on naît prend de l'importance, seulement quand l'enfant a
grandi et s'est développé, là où il a débuté dans la vie organique. Le
terroir n'a pas, sur la plante humaine, l'influence reconnue pour les
végétaux. On ne doit tenir compte de la terre natale que lorsque l'enfant
a pu réellement la connaître, la comprendre, l'aimer, autrement qu'à
distance, par répercussion, et sous une sorte de suggestion provenant des
éducateurs, des lectures, ou simplement de l'imagination. Quand l'enfant,
être primaire et quasi-inconscient, ne fait que passer sur la portion de
territoire où sa mère a fortuitement accouché, c'est ailleurs que dans
le lieu même où se produisit cet événement qu'il faut rechercher son
origine. L'hérédité physique et morale, la condition des parents, les
premiers contacts avec les êtres, la notion de la forme des choses,
la compréhension de l'espace, la mesure de la distance, les initiales
perceptions sensorielles, les primordiales comparaisons, les découvertes
successives de l'univers progressivement élargi, les surprises, les
enchantements, les effrois, puis le babil avec la nourrice, le voisinage
des frères et sœurs, les jeux puérils, les refrains berceurs, les images
regardées, l'alphabet colorié, les propos entendus, retenus, l'imitation
des gestes, des attitudes observés, la fixation lente, mais indéracinable,
des mots et de leur signification dans la mémoire, enfin le spectacle des
phénomènes de la nature, mêlé à celui des événements quotidiens avec
les joies et les douleurs qui les accompagnent, voilà les éléments
constitutifs de la personnalité, du caractère, de l'intellect et des
sentiments de l'enfant: tout cela est indépendant du lieu où s'est
produite la nativité.
Émile Zola, Parisien par la naissance, apparaît étranger au sol de Paris,
à son climat, à ses influences éducatrices et familiales. Il est redevenu,
par la suite, ce qu'on nomme un Parisien. Ce fut le résultat de son séjour
prolongé dans la grande ville, de la seconde et personnelle éducation
qu'il y trouva. Il eut, à Paris, sa naturalisation cérébrale, et son
succès même en a consacré les titres. Il est impossible de considérer
comme étranger à Paris celui qui a peut-être le mieux compris et le plus
puissamment exprimé la poésie, la trivialité, la grandeur morale, la
bassesse matérialiste, la fièvre spéculatrice, la folie révolutionnaire,
l'abrutissement alcoolique et la radieuse suprématie artistique, qui sont
les éléments de la complexe, monstrueuse et superbe cité. Quel Parisien
parisiennant eût mieux que lui compris l'énorme Ville, et, pour la
postérité, fixé le mouvement océanique de ses foules, rendu la majesté de
ses édifices utilitaires, peint la splendeur de ses paysages aériens si
variés, le soir, quand l'orage balaie les nuées livides, le matin, quand
la chiourme du travail descend à la fatigue sous le tremblotement des becs
de gaz encore allumés? Il a pu être qualifié comme l'auteur de _Germinal_,
de _la Terre_ ou de _Lourdes_, il est, avant tout, digne du nom de poète
de Paris. Jamais la grande ville n'a eu plus grand artiste pour la peindre,
plus minutieux historien pour la raconter, plus profond et plus sagace
philosophe pour l'analyser.
Zola n'a, cependant, jamais possédé ce qu'on appelle le parisianisme. Il
n'avait ni l'esprit gouailleur et sceptique du Parisien d'en bas, ni les
goûts d'élégance et les vaines préoccupations des classes hautes. Il ne
fut jamais un «homme du monde», ni ne chercha à l'être. Il ne prétendit
pas avoir de l'esprit, dans le sens de la blague et des mots drôles
ou rosses. Il avait l'horreur du persiflage. Il se montra, à diverses
reprises, polémiste violent, redoutable, et, à la fin de sa carrière,
agitateur de foules et plus que tribun, sans qu'on puisse citer de lui
ce qu'on appelle un «mot» ou une de ces plaisanteries qui blessent
mortellement l'adversaire et font rire la galerie. Il fut tout à fait
l'opposé d'un autre polémiste, également remueur de foules, Henri
Rochefort, avec qui il n'eut de commun que l'horreur des cohues et
l'impossibilité de prononcer deux phrases en public. Fuyant les réceptions,
déclinant les invitations, s'abstenant des cérémonies, il se confina dans
son intérieur, en compagnie de quelques intimes. Chargé de la critique
dramatique, pendant deux années, au _Bien Public_, il se glissait,
inaperçu, dans la chambrée familière des premières. Encore, bien souvent,
négligeait-il d'assister à la représentation. Il me priait de parler, à sa
place, de la pièce et des artistes, sous une des rubriques de la partie
littéraire du _Bien Public_, dont j'étais alors chargé. Il consacrait son
feuilleton à l'examen de quelques thèses dramatiques, ou à l'exposé de ses
théories sur l'art théâtral. A Batignolles, comme à Médan, son existence
fut celle d'un savant provincial.
On put le croire indifférent à tout ce qui n'était pas la littérature, ou
plutôt sa littérature. Il se concentrait dans la gestation permanente de
l'épopée moderne qu'il avait conçue. En dehors des livres, des journaux,
des documents, qu'il jugeait utiles à l'élaboration de son «histoire
naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire», il ne lisait
guère, et ne s'informait qu'en passant des événements et des ouvrages
du jour. Il éliminait de sa fréquentation cérébrale tout ce qui lui
paraissait étranger à ses personnages. Il recevait quelques amis, presque
toujours les mêmes, mais avec eux l'entretien se concentrait, revenait à
l'unique objectif de sa pensée. Il fut comme un alchimiste du treizième
siècle, penché sur son alambic, absorbé dans la préparation du
Grand-œuvre. Étranger à toutes manigances politiques, il était vaguement
étiqueté républicain. On lui supposait des tendances réactionnaires,
d'après _l'Assommoir_, qui avait paru calomnieux à l'égard des
travailleurs. Il témoignait ouvertement d'une indifférence apathique et
dédaigneuse pour tout ce qui se passait dans le monde gouvernemental,
électoral, et même littéraire. D'allures paisibles, grave, méditatif,
myope, braquant son pince-nez, avec attention, sur les hommes et sur les
choses, visiblement absorbé par sa besogne en train, ne fréquentant aucun
politicien, ayant l'effroi des réunions publiques, fuyant les bavardages
se rapportant aux événements quotidiens, il semblait ne jamais devoir
participer ni même s'intéresser à une agitation populaire. Il manifestait
bien, dans plusieurs de ses livres, des instincts combatifs, des tendances
humanitaires, et des critiques vives des fatalités et des conditions
sociales dans lesquelles il se mouvait avec ses personnages, mais,
jusqu'en ses dernières années, il ne fût venu à l'idée de personne
d'imaginer un Émile Zola, imprévu, se dressant, comme un Pierre l'Ermite,
et prêchant, avec une hardiesse inattendue et une énergie insoupçonnée,
une croisade laïque et révolutionnaire, au nom de ce qu'il proclamait, et
de ce qu'il croyait être la Vérité en marche et la Justice debout. Ce fut
comme l'explosion d'un volcan, jusque-là inaperçu. Le cratère se fendit,
au milieu d'un grondement orageux, avec des gerbes éblouissantes et
fuligineuses, tour à tour jaillissant. Puis des scories noires retombèrent
avec de la cendre pleuvant sur tout un pays. Ainsi, la lave de _J'Accuse!_
coula sur la place publique.
Au milieu de l'effarement des uns, de l'acclamation des autres, des huées
et des ovations, le littérateur si doux, si effacé, si timide, sortait
de son cabinet laborieux et calme, bondissait au centre d'une mêlée et
lançait à la multitude soulevée, à des adversaires exaspérés, un de ces
appels irrésistibles, tocsins de révolutions qui ébranlent les sociétés
sur leurs bases, et laissent, pour de longues années, dans les airs une
vibration déchirante, dans les poitrines une palpitation comparable à la
houle des mers.
Ce n'était pas l'enfant né à Paris, par hasard, qui se produisait ainsi,
avec cette passion d'apôtre, avec cette fièvre de tribun, avec cette
témérité d'insurgé: c'était le Méridional, le Ligurien, préparé à la lutte
et façonné au danger, le compatriote de Mirabeau, de Barbaroux et des
preneurs d'assaut des Tuileries, qui surgissait, se faisait place,
entraînait la foule et ouvrait une ère de révolution. Le Midi se révélait
tout entier dans l'un de ses fils les mieux doués. Le Midi silencieux.
Physiquement, Zola avait tout du Méridional. Paul Alexis l'a exactement
dépeint comme un de ces soldats romains qui purent conquérir le monde.
Laurent Tailhade a dit de lui, dans une conférence, à Tours: «C'est un
Latin à tête courte du littoral méditerranéen, le Ligure de Strabon,
équilibré, solide et fier.» Il n'avait rien du Méridional bavard et
turbulent, personnage de vaudeville. Nous nous représentons le plus
souvent les Méridionaux, dans le passé, comme de galants troubadours et de
gais tambourinaires. Ils nous semblent occupés, dans l'histoire, à tenir
des cours d'amour, dans la vie contemporaine, à trépigner, quand se
déroule le ruban des farandoles, à gesticuler dans les cafés, à hurler
dans les meetings, et, entre temps, préoccupés de placer de l'huile ou du
vin. Ce type existe, mais il en est un autre. Le Midi de l'Escorial et de
Philippe II, des Camisards et des Verdets, de Trestaillons et de Jourdan
Coupe-Têtes, n'est pas précisément joyeux. Jules César, Napoléon,
Garibaldi, Gambetta, qui sont bien des Méridionaux, ne sauraient passer
pour des hilares et des comiques. Si Tartarin est un Méridional, il ne
résume pas toute la race latine. Dans le choc formidable qui se produisit,
lors de la campagne des Gaules, c'étaient les hommes venus de l'Armorique,
de la Belgique, des forêts du pays des Éduens, et des massifs montagneux
du territoire des Arvernes, qui riaient, criaient, chantaient et mêlaient,
aux brutalités guerrières, les bavardages sans fin, dans les festins
tumultueux qui suivaient les combats. Ces géants blonds des pays
septentrionaux, étaient d'une exubérance démonstrative et d'une
intarissable loquacité. Ils formaient contraste avec le calme opiniâtre
des légionnaires d'Italie, qui, lentement, posément, envahirent et
gardèrent le sol gaulois.
Émile Zola est un Méridional né à Paris, emporté, tout enfant, tout
inconscient, dans son milieu originel, y redevenant homme du Midi, sobre,
tenace et taciturne, revenant ensuite dans la grande ville cosmopolite, et
en partie méridionale par afflux universel, mais cité du Nord maritime,
par le climat et les mœurs. Il a traversé sans se mélanger, comme le Rhône
le Léman, l'énorme capitale, sans perdre rien de sa saveur natale, de ses
qualités de terroir, sans y diluer ce qu'il tenait de l'hérédité. C'est
à Aix-en-Provence, et dans sa banlieue, qu'il acquit les premières
initiations intellectuelles; c'est dans cette ville qu'il subit cet
ensemencement du cerveau, plus pénétrant chez les jeunes gens de seize à
vingt ans, destinés à grandir et à se développer hors du sillon d'origine.
Il n'est pas Méridional pur sang. Les croisements sont favorables aux
perfectionnements des produits, déclarent les embryogénistes. Zola, comme
plusieurs hommes supérieurs, eut une généalogie complexe, et sa filiation
est mixte.
L'hérédité joue un rôle considérable dans la formation des intelligences
et des caractères. Il est douteux pourtant que son rôle ait l'importance
qu'on lui attribue souvent, et que Zola a propagée, d'après les doctrines
du docteur Lucas. Les Rougon-Macquart sont issus de la volonté de l'auteur
d'étudier les dispositions héréditaires d'un certain nombre d'individus,
et les déformations psychologiques que les tares et les dégénérescences
peuvent produire chez ces êtres, placés dans des milieux différents
et dans des conditions sociales antagonistes. J'estime qu'il y aurait
de l'exagération, et, par conséquent, erreur scientifique, à vouloir
appliquer le fatalisme de l'hérédité, d'une façon absolue, à ce qui est
du domaine sentimental, intellectuel et moral.
Dans la formation du cerveau et du moral de Zola, on ne saurait trouver
trace forte de l'hérédité. Dans sa constitution physique, on observerait
plutôt une transmission sérieuse. Le père de Zola était vigoureux et
bien constitué. C'était un homme de petite taille, trapu et brun, comme
l'auteur des Rougon-Macquart. Il avait une bonne santé. Il est mort jeune,
il est vrai, à cinquante et un ans, mais d'une affection accidentelle, à
marche rapide: une pleurésie contractée en voyage. Sans le refroidissement
dont il fut atteint, en visitant des travaux, risque professionnel, pour
ainsi dire, il eût probablement vécu de longues années. Un accident a, de
même, interrompu l'existence d'Émile Zola. L'hérédité n'a rien à voir dans
cette triste coïncidence.
Comme son père, Émile Zola n'avait aucune maladie organique. Voici,
d'après l'examen qu'a fait de lui le docteur Edouard Toulouse, médecin
de l'asile Sainte-Anne, la description physique d'Émile Zola, à l'âge de
cinquante-six ans, en 1896, par conséquent:
C'est un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, d'apparence
robuste et bien constitué. Le thorax est large, les épaules hautes et
carrées; les muscles sont assez volumineux, bien que non exercés. Il
existe un certain embonpoint. La peau est blanche, rosée, ridée en
certains endroits; le tissu cellulaire est abondant. Les cheveux et la
barbe étaient bruns; ils grisonnent aujourd'hui. Les poils sont très
fournis sur tout le corps, et notamment sur la partie antérieure du
thorax. La tête est grosse, la face large, les traits assez accentués.
Le regard est scrutateur, doux et même rendu un peu vague par la
myopie. L'ensemble de la physionomie exprime la réflexion habituelle
et une certaine émotivité. M. Zola a un air sérieux, inquiet, chagrin,
qui lui est particulier. La voix est assez bien timbrée; mais les
finales sont quelquefois émises en fausset, et il existe un reste, à
peine appréciable, du trouble de prononciation de l'enfance.
La taille est de 1m.705, c'est-à-dire au-dessus de la moyenne qui est,
à Paris et en France, de 1m.655 environ. D'après les relevés de M. A.
Bertillon, la taille moyenne des sujets de 45 à 59 ans ne serait même
que de 1m.622. On sait qu'elle s'abaisse au fur et à mesure qu'on se
rapproche de la vieillesse.
La taille assise (buste et tête) serait de 0m.890, c'est-à-dire un peu
inférieure à la moyenne (0m.900) des individus de sa taille.
L'envergure est ordinairement un peu plus grande que la taille. Celle
de M. Zola est de 1m.77, supérieure à celle (1m.736) des individus
de sa grandeur. Ses membres supérieurs sont donc plus longs que la
moyenne.
Quant au crâne, il est un peu supérieur à la moyenne, dans tous ses
diamètres. Le diamètre antéro-postérieur est de 0,191. Le diamètre
bi-zygomatique, qui mesure la largeur de la face, est de 0,146. Il ne
semble pas que les os du crâne de M. Zola soient plus volumineux que
chez d'autres. Il y a donc des probabilités pour qu'il ait un volume
cérébral supérieur à la moyenne. L'oreille droite à 0,069, plus haute
que large. Les cheveux sont droits, pleins d'épis, vaguement ondulés.
Les avant-bras sont assez volumineux à leur extrémité supérieure, et
minces à leurs attaches avec le poignet. C'est dire que leur forme
est distinguée, dans le sens courant du mot. Les mains ont 0,112 de
largeur sur 0,110 de longueur; elles sont donc larges. M. Zola gante
du 7, 3/4 très large. Les ongles sont petits et ronds. Les pieds sont
très cambrés. M. Zola chausse du 39, grande largeur.
Le docteur Édouard Toulouse, qui a publié cet examen physique de Zola,
dans son enquête médico-psychologique, ajoute, en résumé, que l'étude
anthropologique de Zola révèle une constitution anatomique robuste et
exempte de défectuosités notables. Les particularités qu'il a relevées
ne dépassent pas les limites de la variation normale, et l'on n'est
pas autorisé à y voir des stigmates de dégénérescence. Les organes
circulatoires ne paraissent pas lésés, la percussion n'indique pas un cœur
hypertrophié. Dans ses dernières années, Zola est devenu plus sujet aux
inflammations légères des voies respiratoires. Les dents sont mauvaises,
plusieurs ont été arrachées; les fonctions digestives ont été longtemps
troublées; la digestion se fait bien et l'appétit est bon, depuis que
l'embonpoint a diminué.
On sait que Zola avait une forte tendance à l'engraissement. Avec
l'énergie dont il fut doué, il lutta contre l'obésité, par le régime.
Les repas pris sans boire, l'alimentation légère, le thé et l'exercice
physique, à la campagne, comme les longues courses à bicyclette, ont amené
un amaigrissement qui étonnait ceux qui l'avaient perdu de vue pendant
quelque temps. Il était arrivé à avoir seulement 1m.06 de tour de taille,
et il pesait 160 livres. Le système musculaire était développé; il était
bon pédaleur. Sa sensibilité cutanée était vive. Il dormait peu, à peine
huit heures. Sa vue, comme nous l'avons dit, était faible: il avait été
réformé, comme myope. Son odorat était fin, «c'est réellement un olfactif»,
a dit le docteur Toulouse; les odeurs tiennent une grande place dans ses
livres, et aussi dans sa vie.
Il était sujet à des coliques nerveuses et à des crises d'angoisse
confinant à l'angine de poitrine. «Le serrement dans une foule de
Mi-Carême, dit le docteur Toulouse, a, une fois, provoqué chez M. Zola,
une crise d'angoisse, avec phénomènes pseudo-angineux graves.»
De cet examen médico-physique, il résulte que Zola avait une émotivité
exagérée, et qu'il était un névropathe, mais sans altération organique.
Il a pris la névrose comme point de départ de son œuvre, et il n'était pas
un névrosé, dans le sens morbide du mot. Il n'avait aucune caractéristique
de l'épilepsie ou de l'hystérie. Les déséquilibres nerveux constatés chez
lui provenaient d'une source subjective, d'un surmenage intellectuel.
Ces troubles nerveux, dit encore le docteur Toulouse, n'ont fait que
s'accentuer, depuis la vingtième année, avec la persistance d'un
travail psychique excessif, quoique réglé. On peut voir, dans le cas
de M. Zola, la confirmation de cette idée, que la névropathie est la
compagne fréquente de la supériorité intellectuelle, et que, même
lorsqu'elle est d'origine congénitale, elle se développe avec
l'exercice cérébral, qui tend à déséquilibrer peu à peu le système
nerveux.
Zola apparaît donc, au point de vue médical, comme un sujet robuste et
sain. Il était exempt d'infirmités. À noter, toutefois, un certain
inconvénient: il était atteint de pollakiurie (abondance d'urine). Il
urinait quinze à vingt fois par jour. Il n'avait ni sucre ni albumine.
La mère de Zola, Émilie Aubert, était Française. Elle était née à Dourdan,
département de Seine-et-Oise, le pays de Francisque Sarcey: une contrée
peu lyrique, où le bon sens est prisé, où l'esprit terre à terre se montre
légèrement narquois; les préoccupations acquisitives sont dominantes, chez
les habitants, et, pour les femmes, les soins ménagers accaparent toute
l'existence. Les grands-parents maternels de Zola étaient des petits
bourgeois, entrepreneurs et artisans, et non pas des paysans. Mme Zola
mère était arthritique et était devenue cardiaque; elle a succombé à
une irrégularité dans la contraction du cœur, avec syncope et œdème,
à l'âge de 61 ans. Le docteur Toulouse constate que c'est cet état
neuro-arthritique qui peut expliquer la disposition nerveuse originelle de
Zola. Mais on ne saurait trouver là une indication de complète et funeste
transmission morbide.
Par sa mère et ses grands-parents maternels, Zola tenait puissamment à la
terre française: Dourdan, situé entre Étampes et Rambouillet, fait partie
de l'Ile de France, de la grande banlieue parisienne. Par son père, il se
rattache presque à l'Orient; son grand-père paternel était né à Venise,
mais il était fils d'un Dalmate.
Le père d'Émile Zola, François Zola, était né à Venise, en 1796. Ce
Vénitien, qui, par ses origines, était Hellène et Illyrien, apparaît comme
un aventureux, un migrateur, un homme d'action. Son tempérament était
celui de l'explorateur et du chercheur d'or. Aucune tendance artistique,
aucun goût littéraire. Il fut incorporé, très jeune, dans les armées
cosmopolites qui marchaient sous l'aigle impériale: Napoléon étant
protecteur et maître de l'Italie. François Zola devint officier
d'artillerie dans l'armée du prince Eugène. À la chute de l'Empire, il
démissionna et se mit en mesure d'exercer la profession d'ingénieur.
Mathématicien distingué, l'ancien officier d'artillerie devait posséder
une compétence spéciale assez complète, puisqu'on a de lui plusieurs
ouvrages de trigonométrie et un Traité sur le Nivellement, qui fut
particulièrement apprécié. Ce travail le fit recevoir membre de l'Académie
de Padoue. Mais les titres académiques sont insuffisants comme émoluments.
Le désir de voir du pays, et surtout de trouver fortune en des contrées
plus industrielles, plus disposées aux entreprises que l'indolente et
artistique Vénétie, firent voyager le jeune ingénieur en Allemagne, en
Hollande, en Angleterre et en France. D'après son fils, François Zola
«se trouva mêlé à des événements politiques et fut victime d'un décret de
proscription». Il est possible, car les temps étaient fort troublés et les
conspirations, comme les insurrections, se produisaient partout en Italie,
que François Zola ait dû fuir, pour éviter les sbires. Changer d'air ne
lui déplaisait pas. Il n'a pas transmis ses goûts vagabonds au sédentaire
écrivain. Émile Zola a très peu voyagé, et ce ne fut que par la force des
événements qu'il connut l'Angleterre. Il ne se déplaça guère que pour
voir Rome, ainsi que les localités décrites en ses romans, et pour des
villégiatures, en France. Comme la pierre, en roulant, ne saurait amasser
mousse, l'ingénieur errant demeura nu et pauvre. Il ne récolta en route,
ni commandes ni promesses de travaux. Vainement il traversa le quart de
l'Europe, malchanceux chemineau des X et des Y, car la science a son
prolétariat, demandant de l'ouvrage, et n'en trouvant pas. Léger d'argent
et lourd de soucis, de frontière en frontière, il se retrouva au bord de
la Méditerranée; il la franchit et débarqua en Algérie. Rien à faire, pour
un manieur de compas, en ce pays à peine conquis, où le sabre travaillait
seul. Le territoire environnant Alger n'était qu'un camp. On réclamait des
zouaves, des chasseurs, des gaillards déterminés, bons à incorporer dans
les colonnes expéditionnaires. Il n'y avait que de rares colons, et
vraisemblablement, l'on n'aurait pas besoin d'ingénieurs avant longtemps.
Il fallait laisser parler la poudre avant de présenter des rapports à des
conseils d'administration. Las de cheminer, ne sachant même comment
retourner en Europe, l'ancien artilleur des armées d'Italie prit le parti
des désespérés: il s'enrôla dans la légion étrangère. Un rude corps et de
fameux lascars! On n'y avait pas froid aux yeux, mais on ne s'y montrait
pas non plus timide en face de certains actes, qui ailleurs arrêtent
généralement les hommes. Les casse-cous de la Légion étrangère possédaient
des vertus spéciales. Ils avaient aussi une morale à eux. À faire la
guerre d'Afrique d'alors, avec les razzias permanentes, les exécutions
sommaires, les chapardages presque ouvertement autorisés, pour suppléer
aux négligences de l'intendance et aux insuffisances des rations, les
scrupules diminuent, la conscience perd certaines notions, et les plus
honnêtes admettent facilement des écarts et des accrocs à ce qu'on
appelle «la probité courante». Les exemples des chefs n'étaient pas très
moralisateurs, et puis, nous le voyons encore, de nos jours, par ce qui se
passe aux colonies, au Soudan, dans les cercles administratifs, combien
de fonctionnaires sont promptement entraînés à commettre des abus, sans
penser que ce sont des délits. Bien des choses blâmables et inadmissibles,
en Europe, se comprennent et se pratiquent, sous le gourbi et dans le
voisinage du désert. François Zola, devenu lieutenant, fut compromis
dans une fâcheuse affaire, qui, à l'endroit, à l'époque et dans les
circonstances où elle se produisit, n'avait nullement l'importance que
la passion politique voulut lui attribuer par la suite.
Aux polémiques violentes que suscita l'affaire Dreyfus, le nom du père de
l'auteur de _J'accuse_ fut mêlé. La fureur des partis exhuma son cadavre.
On fouilla cette tombe, depuis un demi-siècle fermée. On en arracha une
dépouille, jusque-là vénérée des proches, respectée des indifférents,
pour la piétiner, devant une galerie féroce ou gouailleuse, sous les yeux
exaspérés du fils. De toutes les situations angoisseuses, qui ont pu être
décrites par Émile Zola dans ses ouvrages, celle-ci, n'est-elle pas la
plus atroce et la plus cruelle? Avoir non seulement aimé, mais estimé son
père, l'avoir placé très haut sur un piédestal, et s'être ressenti très
fier d'être issu de lui, de porter, de glorifier son nom, et, à défaut
d'autre héritage, recueillir la succession de renom et d'honorabilité, par
lui laissée, puis voir tout à coup la statue idéale abattue sur le socle
saccagé, le nom flétri, la renommée barbouillée d'infamie, n'est-ce pas là
un supplice digne des tribus du Far-West, où, sous les yeux, de la mère,
on martyrise le corps exsangue de l'enfant, attaché au poteau de douleurs?
Zola endura cette torture avec sa robuste et patiente énergie. Il lutta
contre les violateurs de sépulture, il défendit, comme l'héroïne biblique,
le cadavre de l'être chéri contre les attaques furieuses des journalistes
de proie. Il écarta les becs de plumes qui déchiraient cette chair morte.
On a peine à comprendre, à distance, la flamme des polémiques s'étant
éteinte, l'acharnement que mirent certains vautours de la presse à se ruer
sur ce mort et, à le dépecer en poussant des cris sauvages.
Voici les faits qui fournirent la pâture à ces rapaces nécrophages.
Je les résume, d'après les documents du temps, et les pièces originales
qui furent alors reproduites:
Au mois d'avril 1898, un journal de Bruxelles, _le Patriote_, publiait,
dans une correspondance de Paris, les lignes comminatoires suivantes:
... On se demande ce qu'attend le général de Boisdeffre peur écraser
d'un seul coup ses adversaires, qui sont en même temps les ennemis de
l'armée et de la France. Il lui suffirait, pour cela, de sortir, dès
aujourd'hui, une des nombreuses preuves que l'Etat-major possède de
la culpabilité de Dreyfus, _ou même de publier quelques-uns des
nombreux dossiers_ qui existent, soit au service des renseignements,
soit aux archives de la guerre, sur plusieurs des plus notoires
apologistes du traître, _ou sur leur parenté_...
Les journaux et les hommes politiques, convaincus de la culpabilité du
capitaine Dreyfus, ou fortement prévenus contre lui, étaient parfaitement
fondés à réclamer que l'État-major mît sous les yeux de la Chambre et
du public les preuves de la trahison, qui pouvaient exister dans les
dossiers. Il était admis, dans le tumulte des furibondes polémiques, que,
comme dans d'autres affaires scandaleuses, on eût recours de part et
d'autre au perfide et méprisable procédé des «petits papiers». Dans
l'ivresse de la mêlée, on a, chez tous les partis, et de tous les temps,
usé de ces armes empoisonnées. Pour toucher un adversaire et le mettre
hors de combat, on cherche à le déshonorer. Mais ce combat sans merci a
lieu, d'ordinaire, entre vivants. On laisse les morts dans leur suaire, et
l'on répugne à les démaillotter. L'acharnement inouï de la lutte, entre
accusateurs et défenseurs de Dreyfus, fit un champ-clos d'une tombe
éventrée, et, pour atteindre le fils, on tapa sur le squelette du père.
La menace du _Patriote_ de Bruxelles, reproduite par divers journaux
parisiens, mit-elle sur la piste d'un scandale nouveau? Suggéra-t-elle, à
quelque personnage rude et impitoyable de l'État-major, l'idée de confier
à la presse un document compromettant pour «la parenté» d'un des plus
notoires dreyfusards? On ne sait, mais, quelques semaines plus tard,
_le Petit Journal_ publiait une lettre d'un colonel Combe, ayant eu sous
ses ordres, en Algérie, le lieutenant François Zola, et où celui-ci était
accusé d'avoir détourné l'argent de sa caisse d'habillement et d'avoir
déserté, en laissant des dettes.
Il y avait des faits exacts dans cette accusation, mais ils étaient
grossis. La gravité du détournement dont se trouvait inculpé François Zola
était atténuée par ce fait que, s'il y avait eu déficit dans les comptes
du magasin d'habillement, dont il avait la charge, aucune poursuite
judiciaire n'avait suivi cette constatation. François Zola avait remboursé
le déficit relevé, et il était inexact qu'il eût déserté.
On pourrait s'étonner de la mansuétude du conseil de guerre, ou plutôt de
son inaction, car François Zola fut l'objet, non pas d'un renvoi devant
la juridiction militaire, mais d'une simple enquête, au cours de laquelle
les 1.500 francs manquants furent restitués à la caisse d'habillement. Il
n'est pourtant pas clément coutumier, le conseil de guerre, et devant lui,
sans ménagement, sans indulgence, on traduit les moindres délinquants pour
de simples peccadilles. Les infractions considérées comme légères dans le
civil sont, au régiment, jugées et punies comme des crimes dignes de la
fusillade ou du boulet. C'est qu'en réalité il n'y avait, dans cette
affaire, ni détournement véritable, ni responsabilité personnelle, pour le
lieutenant François Zola. Il y eut simplement une aventure d'amour, une
imprudence aussi de jeune homme épris, une folie passionnelle, si l'on
veut, mais nullement le vol et l'intention de voler, que la passion
politique a voulu, par la suite, établir.
François Zola, et en cela, assurément, il avait tort,--mais qui donc,
militaire ou civil, oserait lui jeter la première pierre?--avait une
intrigue avec la femme d'un ancien sous-officier réformé, nommé Fischer.
Un beau jour, ce Fischer résolut de quitter l'Algérie, emmenant sa femme.
Un drame intime dut alors dérouler ses péripéties, sur lesquelles nous
n'avons pas de renseignements certains. Il est probable que François, très
amoureux, supplia sa maîtresse de laisser partir son mari, et de rester.
La dame refusa. Elle essaya, au contraire, de décider son amant à la
suivre en France. Ce n'était pas la désertion, si le lieutenant donnait,
préalablement, sa démission. Mais comme il ne se décidait pas à abandonner
l'épaulette, le couple Fischer, sans lui, s'embarqua.
Désespéré, François Zola voulut se jeter à la mer. On aperçut ses
vêtements épars sur le rivage, on courut après lui et on l'empêcha
de réaliser son tragique projet. Quelques mots, dans son trouble,
lui échappèrent, sur la disparition du ménage Fischer. Des soupçons
s'éveillèrent. On rejoignit le couple suspect, à bord du bateau, où déjà
se trouvaient embarqués les bagages. On fouilla les malles, et, dans l'une
d'elles, on découvrit une somme de quatre mille francs dont les Fischer
durent expliquer la provenance. Ce qu'ils firent, non sans hésitation.
Une lettre du duc de Rovigo, adressée au ministre de la Guerre, pour tenir
lieu de rapport sur cette affaire, explique très nettement la situation
alors révélée:
... On visita le bâtiment sur lequel étaient Fischer et sa femme. On
découvrit une somme de quatre mille francs dans une de leurs malles.
Ils prétendirent d'abord qu'elle leur appartenait, puis ils avouèrent
que 1.500 francs y avaient été déposés par François Zola. Ils furent
débarqués et conduits en prison...
Les accusations portées par le colonel Combe contre son subordonné, et
publiées par _le Petit Journal_, perdaient donc ainsi beaucoup de leur
gravité. Émile Zola, après avoir compulsé le dossier de son père, au
ministère de la Guerre, constata que plusieurs pièces, indiquées comme
cotées, et sans doute importantes pour la défense, pouvant atténuer ou
même anéantir la culpabilité présumée, manquaient, tandis que toutes
celles pouvant servir à l'accusation avaient été laissées. Une mention,
sur le bordereau, indiquait que «huit pièces, jointes à la lettre du
colonel Combe, devaient être restées au bureau de la justice militaire».
Cette mention, sur la chemise du bordereau, était de la main de M. Hennet,
archiviste. Une autre mention, d'une autre main et au crayon, était ainsi
libellée: «Il n'existe pas de dossier au bureau de la justice militaire.
On s'en est assuré.» On avait donc compulsé, vérifié, et, qui sait?
expurgé le dossier.
Émile Zola, qui fit, dans _l'Aurore_, une vigoureuse défense de la mémoire
de son père, concluait de cette annotation que le dossier avait été
fouillé et travaillé.
Il protesta contre la publication de ce dossier incomplet. Il reprocha,
en même temps, au _Petit Journal_ d'avoir donné la lettre accusatrice du
colonel Combe, tronquée, sans le passage suivant, à dessein sauté:
Le sieur Fischer (le mari), portait le document original, s'est offert
à acquitter, pour François Zola, le montant des dettes au paiement
desquelles les 4.000 francs saisis dans la malle ne suffiraient pas.
Cette offre acceptée, tous les créanciers ont pu être payés et le
conseil d'administration a été couvert du déficit existant en magasin.
Pourquoi, en mettant sous les yeux du public la lettre du colonel Combe
parlant du déficit constaté dans la caisse du magasin, a-t-on supprimé
cette phrase si importante? Elle explique nettement la situation:
Fischer, assurément d'accord avec sa femme, avait emporté, en s'embarquant,
l'argent de François Zola, l'argent de la caisse du magasin d'habillement.
L'officier, sans volonté, tout désemparé, étant amoureux et voyant
s'éloigner pour toujours sa maîtresse, avait eu, un instant, l'intention
coupable d'abandonner son régiment, de déserter, pour suivre celle qui
l'aimait. Ces entraînements sont fréquents et ces coups de folie, s'ils
sont condamnables, ont, du moins, l'excuse, presque toujours, de
l'aberration causée par la passion. Mais il se reprit. Il envisagea la
réalité et la gravité de son acte. Non seulement il désertait, mais il
laissait cette femme faire de lui un voleur! Il réagit, et ne suivit pas
à bord le couple abusant de son amour et de sa confiance. Il ne pouvait
espérer rejoindre la fugitive et reprendre l'argent que cette drôlesse et
son peu intéressant époux lui avaient subtilisé, profitant de sa faiblesse
et de l'affolement qui lui avait fait dire qu'il les accompagnerait, qu'il
déserterait. Ce fut alors qu'il chercha la mort dans les flots.
Le passage omis de la lettre du colonel établit que Fischer a restitué
l'argent du magasin, et qu'il a même fourni le complément nécessaire au
paiement intégral du déficit. N'est-ce pas là une preuve complète de la
culpabilité des époux Fischer? Eussent-ils payé les dettes et couvert le
déficit de l'officier, s'ils ne lui avaient pas escroqué l'argent dont
il était comptable, l'argent retrouvé dans leurs malles? Il est plus que
probable qu'usant de son influence sur lui la femme Fischer avait forcé le
faible amoureux à lui remettre son argent, puisqu'il devait l'accompagner
en France. Autrement, quel étrange bienfaiteur eût été ce mari,
remboursant un détournement commis par l'amant de sa femme? Fischer
mettait ainsi sa compagne et lui-même à l'abri de toute recherche
pour complicité de détournement: il n'a pas fait un cadeau, mais une
restitution.
Il s'agit donc ici d'une affaire d'entôlage et d'un égarement momentané dû
à la passion, plutôt que d'une désertion accompagnée de détournement. Le
lieutenant soupçonné, comme on l'a vu, ne passa même pas en jugement. Il
fut seulement l'objet d'une enquête, à la suite de laquelle il offrit sa
démission d'officier, qui fut acceptée. Il expiait ainsi la défaillance
morale qu'il avait subie, il payait la rançon de son amour indigne, et il
supportait la peine d'un entraînement passager. Il n'était, d'ailleurs,
coupable que d'intention, et il n'avait accompli ni le vol, ni la
désertion, qui, dans la fièvre amoureuse et sous le coup du désespoir
d'être abandonné par une femme adorée, avaient pu hanter un instant sa
cervelle affolée.
Bien qu'absous, et ayant réparé l'irrégularité de ses comptes, il lui
était difficile de rester au régiment. Il démissionna donc. Mais, en
quittant l'armée, il ne laissait derrière lui aucune trace déshonorante.
Il pouvait rentrer, la tête haute, dans la vie civile.
Son fils, pour bien démontrer que la justification de François Zola avait
été complète, et qu'il ne restait rien de défavorable pour lui de cette
fâcheuse aventure d'amour et d'argent, a publié diverses pièces, puisées
dans le dossier, à lui communiqué par le général de Galliffet, ministre
de la Guerre. Parmi les documents relatifs à un nouveau système de
fortifications, contenus dans ce dossier, on pouvait lire une lettre,
flatteuse pour le destinataire, remontant à 1840, c'est-à-dire postérieure
à l'aventure d'Afrique et à la démission. Elle était adressée à
l'ingénieur civil François Zola, par le maréchal Soult. Cette lettre,
conservée aux archives du génie du ministère, est ainsi libellée:
Monsieur François Zola, vous aviez adressé à Sa Majesté, qui en a
ordonné le renvoi à mon ministère, un mémoire sur le projet de
fortifier Paris, dans lequel, critiquant les dispositions qu'on veut
suivre, vous proposiez de substituer à ces dispositions un système de
tours qui, sous le rapport de la défense, de l'économie, du temps
nécessaire à l'exécution, etc., etc., présenterait, disiez-vous, un
avantage incontestable.
J'ai chargé M. le président du comité des fortifications d'examiner
attentivement votre mémoire, et j'ai reconnu, d'après le rapport
détaillé qu'il m'a soumis à cet égard, que vos idées sur la manière
de fortifier Paris n'étaient pas susceptibles d'être accueillies.
Je me plais, néanmoins, à rendre justice aux louables intentions qui
ont dicté votre démarche, et je ne puis que vous remercier de la
communication que vous avez bien voulu faire au gouvernement, de vos
études sur cet objet.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
Le ministre de la Guerre,