AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Corfou, le 28 messidor an V (16 juillet 1797).

Tout est tranquille depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire. Les

chefs du seul mouvement qui ait eu lieu ici sont encore en prison: ils

en sortiront après avoir passé à une commission militaire, qui n'attend

que le rapport pour commencer.

Nous plantons aujourd'hui l'arbre de la liberté. Le pavillon tricolore

remplacera partout le lion, que l'on doit brûler solennellement sur la

grande place.

Le peuple montre la plus grande joie et un véritable attachement pour

les Français.

Je vous ai fait part, dans ma correspondance, de l'état de dénûment où

nous nous trouvions. Nous ne saurions où donner de la tête, si la

municipalité de Venise, ou plutôt la Providence, ne nous avait envoyé

quelques secours. Une somme médiocre, destinée à l'acquittement d'une

dette, se verse en ce moment, par ordre du général Gentili, dans la

caisse de l'armée; mais cette ressource n'est que précaire. L'escadre de

l'amiral Bruéys, qui croit devoir attendre de nouveaux ordres dans la

rade de Corfou, nous ronge et nous jettera incessamment dans un embarras

pire que celui dont nous avons cru un moment sortir. Veuillez donc,

général, vous occuper de nos besoins, et vous rappeler que c'est de la

terre ferme seulement que nous pouvons tirer nos ressources.

J'ai fait, il y a trois jours, une descente sur les côtes de l'Épire.

Les Vénitiens avaient un petit établissement près des ruines de

l'ancienne Buthrote, que j'ai parcourues dans tous les sens. Si ces

ruines sont peu précieuses, au moins ont-elles le mérite d'être

environnées d'un lac d'eau douce, dont la pêche appartient au

gouvernement, et est affermée à son profit. Les Albanais, anciens sujets

des Vénitiens, sont venus s'offrir aux Français; et, ce qui nous a paru

plus plaisant encore, les Albanais, sujets des Turcs, et des Turcs

mêmes, nous ont pressés de les adjoindre à la république. La Morée tout

entière est dans cette disposition.

Je compte, avant de partir de Corfou, faire une tournée dans l'île, et

la parcourir dans tous les points. Veuillez, général, faire droit à ma

première requête, et me mettre à même de vous présenter incessamment mon

journal et les nouvelles assurances d'une reconnaissance qui ne finira

qu'avec ma vie.

ARNAULT.

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Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 56 / 71 题