AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Corfou, le 3 thermidor an V (21 juillet 1797).

D'après l'évaluation faite des fonds versés par les commissaires

vénitiens dans la caisse de la division, le général Gentili a eu à

disposer de la somme de sept cent mille francs à peu près.

Voici l'emploi que l'on en a fait par son ordre.

Une somme de trois cent soixante mille francs a été mise d'abord à la

disposition des administrateurs des vivres, sauf à eux à en compter.

Cette somme fait face à l'arriéré, et assure pour deux mois la

subsistance de l'armée et de la division maritime attachée

particulièrement à l'expédition.

Eu égard à la nécessité où la flotte de Toulon se trouvait d'attendre

ici vos ordres définitifs, le général, forcé de fermer les magasins de

terre aux marins qui nous dévoraient, a mis entre les mains du

contre-amiral une somme de cinquante mille fr., dont ce dernier s'est

rendu comptable.

Une autre somme de cent soixante-dix mille francs est mise en réserve

pour payer pendant deux mois les troupes françaises et vénitiennes.

Soixante mille francs de plus sont destinés à faire face aux dépenses

extraordinaires, à celles des hôpitaux, et aux besoins particuliers du

général. Le reste s'emploie dans ce moment à la liquidation de la dette

vénitienne. Un comité, composé de Français et des commissaires

vénitiens, examine les titres des créances, qui sont acquittées par le

payeur sur les ordonnances du général. Les matelots et les soldats sont

exactement payés. Quant aux officiers de mer, l'on a arrêté qu'on

s'acquitterait avec eux en traites sur Venise, qui est encore redevable

envers cette île d'une somme de trois mille sequins.

Ces mesures, agréables au peuple autant qu'avantageuses à l'armée, ne

contribuent pas peu à consolider la tranquillité dont nous jouissons.

Les hommes les moins éclairés, les villageois, classe plus opiniâtrement

attachée à l'ancien gouvernement, qui pourtant pesait plus

particulièrement sur elle, commencent à reconnaître les avantages du

nouveau. Le scrupule avec lequel nous observons tous les engagemens

contractés par notre première proclamation, la conduite des chefs et des

subalternes, l'administration réellement paternelle du général, nous

concilient tous les esprits, et nos ennemis sont en si petit nombre

qu'ils ne peuvent ni se cacher dans la foule ni nous nuire.

Le voeu général appelle ici le gouvernement français. Je crois, dans le

fait, général, qu'il serait aussi avantageux pour la France de

s'acquérir les îles, qu'avantageux pour les îles d'être protégées par

les Français. Le commerce réciproque y gagnerait. Nous nous assurerions

la propriété de l'Adriatique et la domination de l'Archipel, et le

négoce du Levant ne serait plus exposé aux pirateries des Barbaresques

et des Turcs, contre lesquels les habitans des îles n'espèrent aucune

protection de la république vénitienne.

La municipalité marche à merveille; elle est instituée de manière à ne

pouvoir faire le mal et à l'empêcher. Les tribunaux rendent la justice

d'après les nouvelles formes: ils ne désemplissent pas. Les sectateurs

des différens cultes vivent, si ce n'est en bonne intelligence, du moins

sans querelles.

Je crois, vu l'état des choses, pouvoir regarder ma présence ici comme

inutile. Ma santé s'altère, général, et je sens que je ne supporterais

pas impunément plus long-temps l'extrême chaleur à laquelle nous sommes

exposés. J'ai prié le général Gentili de me permettre de retourner

auprès de vous. Je pars au premier jour, pour Naples, où je séjournerai

quelque temps; je me rendrai de là à Rome, puis à Florence. Je

continuerai à vous instruire exactement de tout ce que je croirai digne

de votre attention, et à m'occuper de la recherche de tous les objets

utiles aux arts, recherche vaine jusqu'ici.

J'espère que mon journal, qui jusqu'à présent n'est qu'un procès-verbal

fort sec, s'enrichira à mesure que je m'approcherai de l'ancienne

capitale du monde.

Le général Gentili, dont je ne puis trop me louer, voudrait me charger

du gouvernement de l'île pendant son voyage à Céphalonie; mais cette

tâche excède ma mission et mes forces. Je l'ai prié de confier

l'autorité à des mains plus habiles, et de ne pas retarder si tristement

le bonheur que j'aurai à parcourir cette terre des héros, où l'on n'en

connaît plus qu'un; à admirer cette Rome que vous n'avez pas voulu

prendre, et ce Capitole où vous n'avez pas daigné monter.

ARNAULT.

]

[21: _Gissante_, du latin _jacens_. Ce mot, dont la

prononciation rappelle l'étymologie, s'écrit pourtant avec une seule

_s_, à laquelle on doit donner la valeur d'une _s_ double, bien que

placée entre deux voyelles, cette _s_ doive avoir la valeur d'un _z_;

aussi nombre de gens la lui donnent-ils. Si des Français s'y trompent,

comment des étrangers ne s'y tromperaient-ils pas? Pour trancher cours à

ces difficultés, nous avons cru devoir écrire _gissante_ comme on écrit

_gissement_, autre dérivé du verbe _gir_, dérivé de _jacere_. En cela

nous satisfaisons à tous les intérêts, sans même nous permettre une

innovation. _Gissant_ s'écrivait jadis comme nous l'écrivons ici; témoin

l'épitaphe d'Antoine de Bourbon, père de notre Henri IV, père qui ne

valait pas son fils. Ce prince, déconsidéré par son indécision, mourut

d'une blessure qu'il reçut au siége de Rouen pendant qu'il _s'amusait_,

comme dit Sganarelle, _à expulser le superflu de la boisson_. Un poëte

du temps composa ce distique, qui rappelle cette circonstance peu

héroïque:

Ami Français, le prince ici _gissant_

Vécut sans gloire et mourut en...

Nous nous prévalons de l'exemple de Jean-Jacques pour achever ce vers,

qui rime aussi richement que possible avec celui qui le précède. Nous

invitons les lexicographes à ne pas oublier cet exemple; il est de

quelque autorité dans la question.]

[22: De guide.]

[23:

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 57 / 71 题