AU GÉNÉRAL EN CHEF.

Corfou, le 11 thermidor an V (29 juillet 1797).

Général, les principes d'insurrection qui s'étaient manifestés dans

l'île sont tout-à-fait étouffés. Il est probable que le clergé grec, qui

les avait provoqués, ne reviendra plus à la charge. Nous avons montré

assez de sagacité pour qu'il ne recoure plus à des ruses qui désormais

ne seraient pas impunies, et les agens qu'il a compromis, si téméraires

ou si stupides qu'ils puissent être, ont vu le danger de trop près pour

s'y exposer de nouveau.

Le prétexte de l'insurrection, qui devait soulever l'île tout entière,

était que nous avions l'intention de nous emparer du trésor de saint

Spiridion, saint dont Corfou possède les reliques, et dont la chapelle

est ornée d'_ex-voto_ du plus grand prix, qui lui sont envoyés par les

chrétiens, ou, si vous voulez, par les schismatiques grecs, non

seulement de tous les points de la Turquie, mais du fond même de la

Russie.

Le clergé grec, qui, par suite de la conformité de croyance, est

très-porté pour la Russie, et voudrait voir les îles passer sous la

protection de l'autocrate, avait imaginé, pour soulever la population

contre nous, de répandre le bruit que le _corps-de-garde_, qu'à sa

demande expresse j'avais fait placer à côté de l'église de

Saint-Spiridion, pour en protéger le trésor, n'était là que pour enlever

ce même trésor. Le massacre ou tout au moins l'expulsion des Français

devait prévenir cette spoliation.

Instruit à temps de cette perfidie, je fis arrêter les propagateurs de

ces nouvelles, qui se débitaient même en notre présence, dans les cafés,

à la faveur d'un jargon que nous n'entendons pas. De plus je fis venir

les desservans de la chapelle de Saint-Spiridion, auteurs de la

calomnie, et j'exigeai d'eux une déclaration qui a été affichée et

publiée dans la ville et dans toutes les parties de l'île.

Cette mesure, jointe à la fermeté que nous avons déployée, a tout calmé.

Les complots se sont évanouis en fumée, et les Grecs, qui voient que les

plus forts sont aussi les plus fins, n'y reviendront plus.

Le général Gentili est dans l'intention de profiter de la tranquillité

qui règne dans l'île pour se rendre à Butrinto, où il doit avoir une

entrevue avec Ali, pacha de Janina, et lier avec lui des rapports plus

étroits. Cela ne nous sera pas d'une faible utilité. C'est de chez Ali

que nous avons tiré jusqu'à présent l'approvisionnement de notre flotte.

Il ne réclame pas d'argent: une corvette et de la poudre en échange des

boeufs qu'il nous a fournis et des denrées qu'il nous fera fournir, voilà

ce qu'il voudrait.

Le général doit aller ensuite visiter les établissemens que nous

possédons sur le continent, tels que Prevesa, Vonizza, Santa-Maura. Il

visitera aussi les îles de Zante, Céphalonie, et poussera peut-être

jusqu'à Cerigo.

Il persistait à vouloir qu'en son absence je me chargeasse du

gouvernement général de Corfou. Cela est-il possible, général? Vous

connaissez l'esprit militaire. Des militaires obéiront-ils volontiers à

un agent civil? Accepter cette commission, ne serait-ce pas, en me

compromettant, compromettre les intérêts de l'expédition?

Chargé par vous d'organiser le gouvernement des îles ioniennes, je l'ai

fait le mieux que j'ai pu. La constitution que je leur ai donnée n'est

pas plus mauvaise qu'une autre, si elle n'est pas meilleure. Ma tâche

est remplie. J'ai donc insisté pour que le général Gentili ne mît pas

mon dévouement à une plus dangereuse épreuve, et me permît de retourner

auprès de vous.

Je profiterai du départ de _la Junon_, qui va croiser dans l'Adriatique.

Elle me descendra à Otrante, d'où je me rendrai à Naples.

Permettez-moi de suivre l'exemple de Lycurgue, homme de sens, qui aimait

mieux donner des lois que de les faire exécuter. Dès qu'il faut

gouverner, j'abdique.

Veuillez agréer l'hommage de mon respectueux dévouement.

ARNAULT.

]

[16: Il se nommait Vidiman.]

[17: Voici la traduction de cette lettre, dont l'original est en

italien.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 54 / 71 题