Corfou, le 23 messidor an V (11 juillet 1797).
Notre municipalité est installée depuis le 10 de ce mois; le choix que
nous en avons fait a paru plaire à la majorité.
Nous avions pour but de contenter toutes les classes et tous les rites;
et cependant à notre grand étonnement, cette précaution, qui devait
assurer la tranquillité de l'île, l'a troublée hier pour quelques
instans.
Un prêtre grec nous déclare tout à coup que les saints ou sacrés canons
ne lui permettent pas de prendre une place dans le gouvernement: notez
en passant que ce prêtre entretient _una ragazza_ (une fille). Il cite
les conciles dans un court mémoire, et y joint sa démission. La
municipalité, sur mon avis, l'accepte par respect pour la liberté de
conscience; mais il en résulte que les Grecs, de ce qu'un de leurs
prêtres ne croit pas pouvoir siéger à la municipalité, concluent que
l'archevêque latin et les Juifs, à plus forte raison, doivent s'en
retirer. Par une conséquence de nos principes, nous avions nommé deux
Juifs dans la municipalité.
Les esprits fermentent; des gens, connus par leur turbulence, les
excitent et répandent quelque argent. Hier, enfin, la municipalité se
trouve investie ou plutôt assaillie dans le lieu de ses séances. Un
mauvais sujet exige au nom du peuple, dans un mémoire signé de lui seul,
l'expulsion des Juifs. La municipalité se tait; le président ne sait que
dire. Les Grecs battent les Juifs: et les Juifs, qui ne sont pas Grecs,
se sauvent.
On m'avertit de ce tumulte. J'y cours sans armes et accompagné de deux
Français. Je n'ai jamais entendu des cris pareils: _Vivent les Français!
point d'Hébreux!_ Nous marchons droit à la municipalité; cinq cents
piaillards nous suivent. La municipalité était fermée et les membres
dispersés. Il nous faut, en conséquence, rester seuls au milieu de cette
populace forcenée, criant à tue-tête dans son jargon, et n'entendant pas
un mot de notre langue.
Les séditieux demandaient non seulement que les Hébreux, _qui, à les
entendre, sont des chiens_, fussent exclus du corps municipal, mais
qu'il leur fût même prescrit de ne porter la cocarde qu'au bras.
J'essayai de répondre à cette requête par un beau discours, où
j'expliquai que la liberté apportée par les Français était un bien
commun à tous; qu'un Juif ne devait pas plus être un chien pour un Grec
qu'un Grec pour un Latin. Un gros officier vénitien, qui prétendait
parler le grec vulgaire, me traduisait pour l'utilité de la canaille;
mais il me traduisait d'une manière si inintelligible, qu'on le
comprenait moins encore que moi, et que je fus obligé de dire simplement
que la municipalité allait se rassembler et répondrait.
Cinq cents hommes occupent la place. Une patrouille de cinq soldats
paraît enfin! je leur ordonnai de diviser le rassemblement avec le plus
de précaution possible, et dans le fait elle y avait réussi, quand
cinquante grenadiers que j'avais requis vinrent s'emparer des postes.
Il fallait réunir la municipalité. Je parvins à déterrer un de ses
membres, que je chargeai par écrit, sur sa responsabilité, de convoquer
ses collègues sous une heure.
Cependant, le général Gentili, averti, descend sur la place, fait au
peuple une harangue à la fois paternelle et militaire, promet protection
à tous les bons citoyens, et menace de faire fusiller le premier qui
manquera de respect aux officiers municipaux. On se tait; je cours
chercher les Juifs, que je trouve cachés dans la forteresse; ils
s'accrochent à mon bras, et me suivent plus morts que vifs, en
m'assurant que tout est écrit là-haut, et qu'on ne peut fuir sa
destinée. J'invite la municipalité, rassemblée non sans peine, à tenir
désormais une contenance plus digne des magistrats du peuple, à procéder
sur l'heure à la nomination d'un comité de salut public, qui
rechercherait les auteurs de la sédition, et à se confier dans la force
des Français. Là commence la comédie. Tous les membres voulaient des
gardes: l'un parce qu'il était Latin, l'autre parce qu'il était Grec,
l'autre enfin parce qu'il était Juif. «S'il fallait, pour vous garder,
autant de braves gens qu'il y a chez vous de poltrons, répondis-je à
l'archevêque, qui voulait pour lui seul une division tout entière,
l'armée d'Italie n'y suffirait pas; d'ailleurs vous n'êtes pas Juif.» Il
convint du fait, et n'en fut pas moins présenter sa requête à Gentili,
qui le reçut à peu près comme moi.
Telle est, général, l'histoire de cette grande journée. Un des
principaux instigateurs du trouble est arrêté; il a paru fort étonné
qu'un gentilhomme fût mis au cachot. Cet homme, nommé Danieli, est le
chef d'une famille connue par son insolence et ses vexations, et qui se
faisait fort de son crédit auprès de l'ancien gouvernement.
Le général Gentili a fait publier une proclamation dans laquelle il
rappelle ce qu'il promettait dans la première, et déclare qu'il
maintiendra de toute sa force la validité du contrat passé entre le
peuple corfiote et nous le jour de notre arrivée. Tout est calme
aujourd'hui, et nous espérons que ce mouvement sera le dernier. Ce
peuple est aussi lâche qu'ignorant.
Je remplis auprès du corps municipal l'office de commissaire du
gouvernement; je le redresse toutes les fois qu'il veut s'écarter de la
ligne. Le secrétaire me donne tous les jours copie du procès-verbal de
la séance.
J'espère, général, que vous approuverez la conduite que j'ai tenue dans
cette circonstance, et que vous voudrez bien nous faire connaître au
plus tôt vos intentions sur la destinée de Corfou. Nous ne savons si
nous sommes chez des Vénitiens ou chez des Français.
Veuillez aussi, général, me faire connaître votre décision relativement
au projet dont je vous ai fait part. Les besoins augmentent tous les
jours, et nos ressources à Zante et à Céphalonie sont aussi nulles qu'à
Corfou. Toutes les caisses sont vides.
J'ai prié Leclerc de vous présenter une requête en mon nom. La
difficulté du voyage de Grèce me ferait préférer de revenir près de vous
par l'Italie méridionale. Nous ne sommes qu'à vingt-cinq lieues
d'Otrante. Si je pouvais vous être de quelque utilité à Naples, ce
serait avec un double plaisir que je ferais ce voyage.
Mon séjour ici n'est plus d'une grande utilité, et je n'aurai plus rien
à faire dans les îles du Levant quand j'aurai vu Zante et Céphalonie. Me
procurer les moyens de voir le tombeau de Virgile, dont j'ai vu le
berceau, serait vous créer de nouveaux droits à ma reconnaissance, qui
pourtant ne peut pas être augmentée.
ARNAULT.
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