CHAPITRE III.

Les lazzaroni.--Excursion aux environs de Naples.--Le

Pausilippe.--Pouzzolles.--Le lac d'Averne.--La grotte de la

Sibylle.--Baja.--Le Falerne.--Les Champs-Élysées.--La Solfatarre.--Le

temple de Sérapis.--Anecdote.

Qui donc à Paris ne connaît pas aujourd'hui Naples? tant de Parisiens

ont été à Naples! et puis Naples n'est-elle pas venue trouver ceux qui

n'ont pas pu l'aller chercher? Les panoramas, les décorations donnent de

cette ville et de ses environs une idée si précise! Quiconque a vu le

troisième acte de la _Muette_, connaît Naples comme s'il y avait

demeuré, et le peuple dont elle fourmille comme s'il avait vécu au

milieu de lui.

Peuple heureux! si le bonheur consiste dans les jouissances animales.

Sous un ciel toujours clément, quelques aunes de toile suffisent pour

vêtir le Napolitain, comme quelques pièces de basse monnaie qu'il gagne

sans fatigue lui suffisent pour se procurer la nourriture que prodigue

presque spontanément le sol le plus fertile, et même pour se procurer la

glace, objet pour lui de première nécessité. Et le logement? me

direz-vous. Il le trouve sous les porches des grandes maisons, sous le

péristyle des églises; quarante mille individus vivent et pullulent à

Naples comme les chiens dans les rues de Constantinople, sans avoir de

domicile.

Heureux en effet, parce qu'il n'a pas de besoins qu'il ne puisse

satisfaire, le Napolitain ne travaille qu'autant qu'il le faut pour

gagner les deux ou trois sous qui lui procureront la poignée de

macaroni, le quartier de pastèque, et le verre d'eau glacée dont se

compose son repas; après quoi il s'étend sur le parapet du quai pour

digérer en dormant, se jette à la mer pour se rafraîchir, et puis

revient s'étendre sur la même pierre pour se sécher, passant ainsi du

soleil à la mer et de la mer au soleil, jusqu'à l'heure où la fraîcheur

du soir lui permet d'achever délicieusement la journée en sautant aux

accords de la guitare.

Qu'on ne s'attende donc pas à trouver ici une nouvelle description de

Naples. Quand j'aurai parlé des catacombes de Saint-Janvier, il me

restera peu de choses à dire sur cette ville qui n'ait été dit et mieux

dit que je ne pourrais le faire.

Ces catacombes sont des carrières à plusieurs étages, dont les

ramifications n'ont pas moins de deux milles de longueur et s'étendent

au loin dans la campagne. Ont-elles servi d'asile aux chrétiens en des

temps de persécution? Je ne le crois pas. Ce n'est pas dans un lieu

connu de tous et accessible à tous que pour l'ordinaire on se cache.

L'autorité aurait bientôt découvert et troublé les mystères des

imprudens qui seraient venus chercher là un temple et une retraite.

Les croix et les inscriptions dont les parois de ces cavernes sont

recouvertes, n'indiquent rien, à mon sens, que la consécration donnée

par la religion aux sépultures qu'on y a creusées dans le roc où l'on a

pratiqué quantité d'excavations de capacité suffisante pour recevoir un

cadavre. Je suis entré dans ce labyrinthe souterrain, où j'étais conduit

par des guides munis de flambeaux. Tout m'a convaincu qu'il avait

long-temps servi de cimetière public. Dans un fond assez reculé, j'ai

trouvé même une telle quantité de débris humains amoncelés au hasard,

que je me croyais abusé par une vision pareille à celle d'Ezéchiel. Je

demandai comment ces ossemens arides se trouvaient là réunis. Ce sont,

me dit-on, les restes de plusieurs milliers de malheureux morts dans une

peste qui a dévoré, il y a plusieurs siècles, une partie de la

population de Naples. Je rebroussai chemin après avoir jeté un coup

d'oeil sur cette génération décharnée.

Ce spectacle m'inspira quelque horreur. Je l'avouerai pourtant, j'aime

mieux, tout hideux qu'il soit, le désordre des catacombes de Naples, que

l'arrangement symétrique qui règne dans les catacombes de Paris. Ces

colonnes, ces chapiteaux, cet autel construits avec des os placés

d'après les dessins d'un architecte, offrent à mon regard je ne sais

quoi de mesquin et de puéril. Ces os me semblent avoir été maniés par

des étourdis qui ne savaient ce qu'ils touchaient, et pour qui la mort

n'a rien de grave. J'aime qu'on ne craigne pas la mort, mais je n'aime

pas qu'on en joue. Cette recherche me semble une profanation. Au

contraire, je trouve je ne sais quoi de pieux dans le respect gardé par

les Napolitains pour la forme donnée par le hasard à cette moisson que

la contagion faucha sans ordre et sans choix dans ses formidables

caprices.

À l'entrée des catacombes étaient rangées debout, dans des cercueils

ouverts, des carcasses vêtues en religieuses. Desséchées par la nature

du sol, elles avaient échappé à la corruption; le peuple en concluait

qu'elles appartenaient à des saintes, et les vénérait comme telles.

Sainte Catherine n'a pas, au fait, d'autres titres à la

canonisation[30]. Mais ces symptômes de sainteté s'évanouissent bientôt

au grand air, comme parfois la sainteté elle-même devant un examen

judicieux.

Quand Rome manquera de matière à reliques, quand ses catacombes ne lui

en fourniront plus, elles peut envoyer fouiller celles de Naples. Là, il

n'y a qu'à se baisser et prendre.

«Savez-vous bien que voilà dix jours que je suis emprisonné dans Naples?

dis-je à Talani en sortant des catacombes. Je voudrais bien faire

connaissance avec ses environs, et explorer enfin cette Campanie où

chaque objet est une merveille de la nature ou de l'art, où chaque ruine

vous rappelle un grand événement ou un grand homme, un souvenir de la

fable ou de l'histoire.»

Il fut convenu que le lendemain, sans plus tarder, il viendrait me

prendre avant le jour, de façon à ce que nous arrivassions au jour

naissant à Pouzzoles, où nous laisserions notre voiture, pour gagner à

pied la côte de Baja, à travers les champs Phlégréens, après avoir

visité le lac d'Averne.

Mon camarade de voyage ne fut pas de la partie, quoiqu'elle eût été

différée pour lui. Dès le surlendemain de notre arrivée, une fièvre

continue, qu'il avait probablement rapportée de Brindisi, s'était

développée avec un caractère d'autant plus alarmant, qu'elle offrait les

symptômes de celle que notre cuisinier avait contractée dans le même

endroit, et à laquelle ce pauvre diable venait de succomber.

Si quelque chose me rassurait sur le compte du malade, c'est qu'il était

soigné par le plus habile médecin de la ville, par l'un des plus habiles

médecins de l'Europe, par ce docteur Cirillo, qui doit aussi à un

caractère héroïque la grande réputation qu'il a laissée.

Il n'était pas jour encore quand nous sortîmes de la grotte de

Pausilippe. C'est à la lueur des torches allumées à la lampe qui brûle

éternellement devant la madone protectrice de cette caverne, que nous la

traversâmes au milieu d'un nuage de poussière. À qui les Napolitains

sont-ils redevables de ce chemin creusé en ligne droite sous une

montagne qu'autrement il leur faudrait gravir ou tourner? Ils ne le

savent. Ils en jouissent comme de tous les biens qui les environnent,

sans s'inquiéter d'où cela leur vient.

À Pouzzoles commença notre véritable voyage. Le soleil n'enflammait pas

encore la contrée qu'il éclairait. Laissant là notre voiture, nous

traversâmes lestement à pied la campagne brûlée qui sépare cette ville

du lac d'Averne et du lac Lucrin, du sein duquel s'est élevé en une nuit

le _Monte-Novo_[33].

Le lac d'Averne est un vaste entonnoir creusé par la nature ou par des

convulsions volcaniques au milieu d'une chaîne circulaire de collines,

que nous avions franchie sans trop de peine; la pente qui nous menait au

lac est très-rapide. Je me rappelais, en la descendant quelquefois plus

vite que je ne le voulais, ce passage de Virgile, qui s'est évidemment

complu à décrire dans le sixième livre de l'Énéide la topographie de

cette contrée,

Facilis descensus Averni[34].

Je me rappelai aussi, quand je me vis au fond de ce bassin, le passage

suivant:

Sed revocare gradum superasque evadere ad auras,

Hoc opus, hic labor est[35].

Les oiseaux traversent aujourd'hui l'Averne impunément, car il était

couvert de canards.

Après avoir joui quelque temps de l'aspect mélancolique de ce paysage,

intéressant aussi par les souvenirs qu'il réveille, je ne croyais pas

qu'il fût possible, sans beaucoup de fatigue, de sortir du cirque où

nous étions enfermés, quand mon guide prit sa direction vers un point où

cette enceinte, à peu près coupée à pic, semblait ne pas pouvoir être

escaladée; puis se jetant dans un antre dont l'ouverture est peu

apparente de loin: «Nous voici, me dit-il, chez la Sibylle.»

Un des deux guides que nous avions pris à Pouzzoles battit le briquet et

alluma des chandelles, sans la clarté desquelles il nous eût été

impossible de nous reconnaître dans ce dédale; l'autre, homme robuste et

trapu, qui s'appelait _Tobia_, me prit sur ses épaules; et me portant

comme Énée porta jadis Anchise, il me fit traverser les flaques d'eau

que l'on rencontre d'intervalle à intervalle dans ce souterrain.

Nous écartant un moment de la ligne que suivait l'allée, nous nous

jetâmes dans un couloir qui se présenta sur notre droite, et, de chambre

en chambre, nous arrivâmes dans celle qu'avait habitée la Sibylle,

vilain séjour taillé dans le roc, ainsi que le lit qui s'y trouve:

c'était évidemment une chambre de baigneur. Il y a là un pied d'eau pour

le moins; mais j'en sortis à sec sur les reins de mon cheval baptisé.

Au bout du droit chemin dans lequel nous étions rentrés, s'offrit à nous

le riant tableau que forment la côte et le golfe de Baja; Baja dont les

délices ont été célébrées, non seulement par Horace, mais par Sénèque.

Nullus in orbe sinus Baiis prælucet amoenis[36].

HORAT. Epist. I, lib. I.

L'on conçoit que tous les maîtres du monde aient voulu se faire des

palais sur cette plage où tant de dieux ont eu des temples, où les

philosophes eux-mêmes venaient chercher des retraites, et que les

plaisirs eussent là plus d'attraits et l'étude plus de charmes. Les

débris des palais de Néron, de Marius, de Cicéron, de Domitien, de

Pompée, de César, de Lucullus gissent mêlés à ceux des temples de

Mercure, de Vénus, de Diane, de Cybèle, sur ce rivage où l'on pouvait

être appelé aussi par des intérêts d'hygiène. Le golfe de Baja est une

véritable chaudière chauffée par un fourneau toujours ardent. Plongez

votre main dans la mer, le sable que vous en retirez vous brûle.

L'action non interrompue de ce foyer sous-marin se manifeste surtout

dans les étuves de Tritoli, autrement dites les bains de _Néron_.

Les constructions antiques élevées par les Romains près de la source

bouillante qui leur fournissait son eau m'intéressèrent moins que la

source elle-même. Pour parvenir à cette source, il faut grimper par une

voie étroite et raide, taillée dans le roc, dont le pied plonge dans la

mer. Arrivé à une grotte autour de laquelle sont quelques blocs disposés

à recevoir des matelas, le guide ouvre une porte à claire-voie qui ferme

l'entrée d'un corridor de six à sept pieds de hauteur sur trois de

largeur, et par lequel on descend jusqu'à la source. Ce n'est pas sans

peine que j'y parvins à travers la vapeur étouffante qui s'exhale de

cette source. La transpiration qu'elle provoque est si abondante, qu'en

moins de deux minutes un pantalon de nankin, seul vêtement que j'eusse

gardé, semblait avoir été trempé dans l'eau. On ne peut exécuter ce

trajet, si vigoureux qu'on soit, qu'en se courbant et en rasant le sol

le plus possible, la chaleur augmentant d'intensité à mesure qu'on monte

vers la voûte.

Parvenu à la source, le guide y plongea un seau, jeta dans l'eau dont il

le remplit des oeufs frais ou non, qu'il avait eu soin d'apporter, et se

hâta de remonter. Pendant le peu de temps que nous mîmes à remonter, ces

oeufs devinrent durs.

En sortant de cette étuve on ne saurait trop se couvrir. Si chaude

qu'elle soit, la température extérieure vous paraît glaciale. Le

voyageur, en cette circonstance, ne peut rien faire de mieux que de se

régler sur son guide.

Il était plus de neuf heures du matin; en me montrant des oeufs, on me

fit sentir que j'avais faim. Nous ne nous étions pas embarqués sans

biscuit; j'avais fait mettre dans un panier du pain, des viandes

froides, quelques bouteilles de vin de Bordeaux. Nous nous établîmes le

plus commodément que nous pûmes sur les ruines du tombeau d'Agrippine,

et sans trop songer à l'horrible fait qu'il rappelait, nous déjeunâmes

avec un appétit dont le lecteur ne peut se faire une idée exagérée. On

ne mange pas sans boire. Comme je décoiffais une bouteille de lafitte:

«Entouré d'antiquités, boire du vin moderne, du vin qui n'a pas plus de

huit ans, quel anachronisme! me dit Talani; voilà le vin qu'il vous

faut: c'est celui que buvaient à Baja les plus voluptueux des hommes;

c'est le vin d'Horace, de Phèdre et d'Apicius; c'est du Falerne.» Et

tirant une bouteille qu'il avait cachée au fond du panier: «Buvez, c'est

une surprise que j'ai voulu vous ménager.»

Quelle surprise! Mon respect pour Horace et pour Phèdre, et pour tous

les gourmets de l'antiquité, ne put pas me faire partager leur passion

pour la lie épaisse et violâtre dont leur admirateur avait rempli mon

verre: je n'ai jamais rien bu de plus détestable.

Le Falerne se recueille non loin de Capoue, sur les bords du Volturne.

A-t-il perdu sa qualité, ou le goût des modernes est-il autre que celui

des anciens? j'inclinerais pour cette dernière opinion. Au témoignage de

Pline, le Falerne, pour devenir bon, devait être attendu quinze ans, et

de plus être _édulcoré_ avec du miel. Qui de nos jours ne renverrait pas

à la pharmacie un breuvage ainsi frelaté? Serait-il potable pour un

palais familiarisé avec les vins de cette Gaule où la vigne, transportée

par Probus, s'est si singulièrement améliorée depuis qu'Horace a cessé

de boire et de chanter? Vive les anciens, en fait de vers! mais en fait

de vins, vive les modernes!

Le déjeuner fini, nous reprîmes le cours de nos explorations. Les

vestiges de Néron, qui avait fait de cette contrée le théâtre de ses

crimes, de ses jeux, de toutes ses voluptés, s'y retrouvent à chaque

pas, en supposant qu'il ait véritablement bâti tous les monumens qu'on

lui attribue.

Étaient-ce les celliers où se bonifiaient ses vins, étaient-ce les

réservoirs qui lui fournissaient de l'eau, étaient-ce les prisons où il

renfermait les victimes de sa tyrannie, que ces _cento camerelle_, ce

labyrinthe souterrain, assemblage de chambres voûtées, communiquant

toutes par des corridors communs?

Que celui qui décidera cette question veuille bien me dire aussi par qui

a été construit l'immense réservoir connu sous le nom de _Piscina

mirabile_? Que ce soit par Agrippa ou par Lucullus, ce n'en est pas

moins un ouvrage admirable et de la plus belle conservation. Les eaux

ont déposé sur ses parois un sédiment de la nature de la stalactite,

auquel les parcelles de brique qui s'y trouvent incrustées donnent une

couleur toute particulière. On fabrique de jolies tabatières avec des

fragmens de cette matière qu'on ne peut détacher qu'avec le fer, des

murailles auxquelles elles adhèrent; mais on court quelque risque à le

faire. Les indiscrets qui par amour de l'antiquité dégradent ainsi les

antiquités, s'exposent à de graves punitions: s'ils y sont pris, il n'y

va pas pour eux moins que des galères. Et qu'on dise que la cour de

Naples n'aimait pas les arts!

De Baja nous montâmes au cap _Misène_, ainsi nommé par Énée en mémoire

du trompette qu'il y fit inhumer.

Qui nunc Misenus ab illo

Dicitur, æternumque tenet per sæcula nomen[37].

C'est sur ce promontoire que Lucullus avait assis cette _villa_ qui

depuis devint celle de Tibère: position admirable, qui d'un côté regarde

la mer de Sicile et de l'autre la mer de Toscane,

Quæ, monte summo posita Luculli manu,

Prospectat Siculum, et prospicit Tuscum mare.

PHÆD., lib. II, fab. 5.

Les campagnes délicieuses qui se déploient sur ce plateau sont les

Champs-Élyséens. Doivent-elles ce nom à la beauté du site ou aux

tombeaux antiques et aux nombreuses sépultures qu'on y rencontre? Elles

le doivent à l'une et à l'autre cause, sans doute. Ce séjour des ombres

heureuses n'est pas borné par le Léthé, mais par la mer qui se montre

par intervalles à travers les arceaux que les vignes décrivent en jetant

d'un ormeau à l'autre leurs guirlandes où des grappes d'un raisin gros

et violet comme des prunes étaient alors suspendues.

Quand je revins à Baja, le soleil était à son zénith. Je succombais sous

le poids de la fatigue autant au moins que de la chaleur, et pourtant je

n'étais pas au bout de ma course. Pour regagner Pouzzoles, au lieu de

suivre à pied les sinuosités de la baie, nous la traversâmes dans une

barque: c'était se reposer en marchant. Je trouvai pendant ce trajet le

moyen de me rafraîchir aussi. Assis sur le bord de la barque, les jambes

pendantes dans la mer, je prenais ainsi sans fatigue un bain qui acheva

de me délasser. Un marinier cependant me retenait par la ceinture de mon

pantalon, et bien m'en prit, car je m'endormis si profondément dans

cette attitude, que sans lui je serais infailliblement tombé dans les

flots où se noya l'altière Agrippine. Or, je ne nageais pas même comme

elle. Je fus réveillé par une secousse qu'éprouva notre embarcation en

heurtant un débris du pont de Caligula. De la barque, je ne fis qu'un

saut dans une _sédiole_, petite voiture, qui passe là où une calèche

n'aurait pas pu passer, et je partis à l'instant pour Cumes.

Je ferais peu de plaisir au lecteur en décrivant ces ruines que j'ai

vues sans plaisir: c'est un amas de décombres avec lesquels

l'imagination la plus complaisante ne saurait reconstruire le labyrinthe

de Dédale, de fabuleuse mémoire, et auxquels ne se rattache aucune

grande renommée historique: en fait de pierres, je n'aime que les

pierres qui me parlent. Celle qui recouvrait la sépulture de Scipion

n'eût pas été muette pour moi, peut-être l'aurais-je retrouvée à

quelques lieues de Cumes, aux champs où fut _Linternum_, aujourd'hui

_Patria_[38]; mais je ne m'en savais pas si près.

De Cumes revenant sur nos pas, nous montâmes à la Solfatarre, volcan

qu'on dit près de s'éteindre, et qui semble toujours prêt à se rallumer,

atelier où le soufre s'élabore continuellement, s'évaporant par les

gerçures, par les crevasses dont la terre blanchâtre qui recouvre ce

cratère est sillonnée; il se condense en aiguille et s'attache au

premier solide qu'il rencontre. Sur cette croûte dénuée de toute

végétation, je me sentais entre le ciel et l'enfer. Appliquais-je

l'oreille aux soupiraux que les vapeurs se sont ouverts, j'entendais

bouillonner les torrens souterrains; laissais-je tomber un corps pesant

sur le sol, sa chute produisait sous mes pieds un retentissement pareil

à celui d'un coup de canon tiré dans le lointain et répercuté par un

corps sonore: je me croyais sur une mine près de faire explosion.

De là nous allâmes visiter le temple de Sérapis, monument qui fut

magnifique, à en juger par les proportions de ses colonnes et par le

diamètre de l'enceinte qu'elles dessinent. Mesure de la hauteur d'où les

autres sont tombées, plusieurs d'entre elles sont encore debout. On me

fit remarquer que leurs fûts portent jusqu'à une certaine élévation des

traces vermiculaires dans lesquelles sont incrustées des coquilles. Ces

indices, qui constatent l'action des vers marins, ne permettent guère de

douter que les eaux de la mer n'aient long-temps recouvert ces belles

ruines: la mer n'a toutefois apporté aucune altération aux marbres dont

elles sont pavées.

Après une course aussi longue, j'avais besoin de repos. La calèche, que

nous vînmes reprendre à Pouzzoles, nous ramena lestement à Naples. Il

faisait assez jour encore pour que je pusse discerner les objets: je

reconnus facilement pour la voiture de notre ambassadeur une voiture que

je rencontrai; elle était attelée de deux chevaux magnifiques, qui lui

avaient été donnés à son passage en Lombardie par le général Bonaparte,

et flanquée de deux _volanti_, espèce de laquais qui suivent à pied le

train des chevaux, comme autrefois en France le faisaient les levrettes,

les coureurs et les chiens danois.

Monge ne pardonnait pas à un ministre de la république française ce luxe

qui faisait de l'homme un chien à deux pates, et contrastait quelque peu

avec les principes d'égalité qu'il professait trop sévèrement peut-être.

C'était, au reste, le seul luxe que se permettait notre ministre, qui

réduisait sa dépense à tel point, qu'il n'a jamais payé un rapporteur,

ou, pour parler plus intelligiblement, lui espion, bien qu'il n'eut pas

d'autre moyen, la plupart du temps, pour découvrir les projets de la

cour contre la France et contre lui-même.

Un jour que je lui révélais un fait assez grave dont le hasard m'avait

donné connaissance, comme il me témoignait sa surprise de me voir mieux

instruit que lui, «Vous seriez au courant de toutes ces manoeuvres, lui

dis-je, si vos agens vous servaient avec plus de zèle ou plus

d'intelligence.--Mes agens! qu'entendez-vous par-là?--Eh! mais vos

espions.--Mes espions! je n'en ai jamais usé et n'en userai jamais, s'il

plaît à Dieu! Jamais ils ne me coûteront un sou, me donnât-on le

quadruple de ce qu'on me passe pour cet article: c'est un moyen trop

immoral.--Je conçois votre répugnance, général; et je vous féliciterais

de n'y pas déroger, si les autres diplomates étaient aussi scrupuleux

que vous; mais il n'en est pas ainsi. Or, en diplomatie comme en

tactique, ne faut-il pas connaître avant tout le terrain sur lequel on

marche? Ne faut-il pas savoir ce qui se fait sous terre? Vouloir faire

de la diplomatie sans espions, c'est vouloir faire la guerre sans

soldats.»

Ce n'était pas le moyen, mais la dépense qui lui répugnait.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 24 / 71 题