Les lazzaroni.--Excursion aux environs de Naples.--Le
Pausilippe.--Pouzzolles.--Le lac d'Averne.--La grotte de la
Sibylle.--Baja.--Le Falerne.--Les Champs-Élysées.--La Solfatarre.--Le
temple de Sérapis.--Anecdote.
Qui donc à Paris ne connaît pas aujourd'hui Naples? tant de Parisiens
ont été à Naples! et puis Naples n'est-elle pas venue trouver ceux qui
n'ont pas pu l'aller chercher? Les panoramas, les décorations donnent de
cette ville et de ses environs une idée si précise! Quiconque a vu le
troisième acte de la _Muette_, connaît Naples comme s'il y avait
demeuré, et le peuple dont elle fourmille comme s'il avait vécu au
milieu de lui.
Peuple heureux! si le bonheur consiste dans les jouissances animales.
Sous un ciel toujours clément, quelques aunes de toile suffisent pour
vêtir le Napolitain, comme quelques pièces de basse monnaie qu'il gagne
sans fatigue lui suffisent pour se procurer la nourriture que prodigue
presque spontanément le sol le plus fertile, et même pour se procurer la
glace, objet pour lui de première nécessité. Et le logement? me
direz-vous. Il le trouve sous les porches des grandes maisons, sous le
péristyle des églises; quarante mille individus vivent et pullulent à
Naples comme les chiens dans les rues de Constantinople, sans avoir de
domicile.
Heureux en effet, parce qu'il n'a pas de besoins qu'il ne puisse
satisfaire, le Napolitain ne travaille qu'autant qu'il le faut pour
gagner les deux ou trois sous qui lui procureront la poignée de
macaroni, le quartier de pastèque, et le verre d'eau glacée dont se
compose son repas; après quoi il s'étend sur le parapet du quai pour
digérer en dormant, se jette à la mer pour se rafraîchir, et puis
revient s'étendre sur la même pierre pour se sécher, passant ainsi du
soleil à la mer et de la mer au soleil, jusqu'à l'heure où la fraîcheur
du soir lui permet d'achever délicieusement la journée en sautant aux
accords de la guitare.
Qu'on ne s'attende donc pas à trouver ici une nouvelle description de
Naples. Quand j'aurai parlé des catacombes de Saint-Janvier, il me
restera peu de choses à dire sur cette ville qui n'ait été dit et mieux
dit que je ne pourrais le faire.
Ces catacombes sont des carrières à plusieurs étages, dont les
ramifications n'ont pas moins de deux milles de longueur et s'étendent
au loin dans la campagne. Ont-elles servi d'asile aux chrétiens en des
temps de persécution? Je ne le crois pas. Ce n'est pas dans un lieu
connu de tous et accessible à tous que pour l'ordinaire on se cache.
L'autorité aurait bientôt découvert et troublé les mystères des
imprudens qui seraient venus chercher là un temple et une retraite.
Les croix et les inscriptions dont les parois de ces cavernes sont
recouvertes, n'indiquent rien, à mon sens, que la consécration donnée
par la religion aux sépultures qu'on y a creusées dans le roc où l'on a
pratiqué quantité d'excavations de capacité suffisante pour recevoir un
cadavre. Je suis entré dans ce labyrinthe souterrain, où j'étais conduit
par des guides munis de flambeaux. Tout m'a convaincu qu'il avait
long-temps servi de cimetière public. Dans un fond assez reculé, j'ai
trouvé même une telle quantité de débris humains amoncelés au hasard,
que je me croyais abusé par une vision pareille à celle d'Ezéchiel. Je
demandai comment ces ossemens arides se trouvaient là réunis. Ce sont,
me dit-on, les restes de plusieurs milliers de malheureux morts dans une
peste qui a dévoré, il y a plusieurs siècles, une partie de la
population de Naples. Je rebroussai chemin après avoir jeté un coup
d'oeil sur cette génération décharnée.
Ce spectacle m'inspira quelque horreur. Je l'avouerai pourtant, j'aime
mieux, tout hideux qu'il soit, le désordre des catacombes de Naples, que
l'arrangement symétrique qui règne dans les catacombes de Paris. Ces
colonnes, ces chapiteaux, cet autel construits avec des os placés
d'après les dessins d'un architecte, offrent à mon regard je ne sais
quoi de mesquin et de puéril. Ces os me semblent avoir été maniés par
des étourdis qui ne savaient ce qu'ils touchaient, et pour qui la mort
n'a rien de grave. J'aime qu'on ne craigne pas la mort, mais je n'aime
pas qu'on en joue. Cette recherche me semble une profanation. Au
contraire, je trouve je ne sais quoi de pieux dans le respect gardé par
les Napolitains pour la forme donnée par le hasard à cette moisson que
la contagion faucha sans ordre et sans choix dans ses formidables
caprices.
À l'entrée des catacombes étaient rangées debout, dans des cercueils
ouverts, des carcasses vêtues en religieuses. Desséchées par la nature
du sol, elles avaient échappé à la corruption; le peuple en concluait
qu'elles appartenaient à des saintes, et les vénérait comme telles.
Sainte Catherine n'a pas, au fait, d'autres titres à la
canonisation[30]. Mais ces symptômes de sainteté s'évanouissent bientôt
au grand air, comme parfois la sainteté elle-même devant un examen
judicieux.
Quand Rome manquera de matière à reliques, quand ses catacombes ne lui
en fourniront plus, elles peut envoyer fouiller celles de Naples. Là, il
n'y a qu'à se baisser et prendre.
«Savez-vous bien que voilà dix jours que je suis emprisonné dans Naples?
dis-je à Talani en sortant des catacombes. Je voudrais bien faire
connaissance avec ses environs, et explorer enfin cette Campanie où
chaque objet est une merveille de la nature ou de l'art, où chaque ruine
vous rappelle un grand événement ou un grand homme, un souvenir de la
fable ou de l'histoire.»
Il fut convenu que le lendemain, sans plus tarder, il viendrait me
prendre avant le jour, de façon à ce que nous arrivassions au jour
naissant à Pouzzoles, où nous laisserions notre voiture, pour gagner à
pied la côte de Baja, à travers les champs Phlégréens, après avoir
visité le lac d'Averne.
Mon camarade de voyage ne fut pas de la partie, quoiqu'elle eût été
différée pour lui. Dès le surlendemain de notre arrivée, une fièvre
continue, qu'il avait probablement rapportée de Brindisi, s'était
développée avec un caractère d'autant plus alarmant, qu'elle offrait les
symptômes de celle que notre cuisinier avait contractée dans le même
endroit, et à laquelle ce pauvre diable venait de succomber.
Si quelque chose me rassurait sur le compte du malade, c'est qu'il était
soigné par le plus habile médecin de la ville, par l'un des plus habiles
médecins de l'Europe, par ce docteur Cirillo, qui doit aussi à un
caractère héroïque la grande réputation qu'il a laissée.
Il n'était pas jour encore quand nous sortîmes de la grotte de
Pausilippe. C'est à la lueur des torches allumées à la lampe qui brûle
éternellement devant la madone protectrice de cette caverne, que nous la
traversâmes au milieu d'un nuage de poussière. À qui les Napolitains
sont-ils redevables de ce chemin creusé en ligne droite sous une
montagne qu'autrement il leur faudrait gravir ou tourner? Ils ne le
savent. Ils en jouissent comme de tous les biens qui les environnent,
sans s'inquiéter d'où cela leur vient.
À Pouzzoles commença notre véritable voyage. Le soleil n'enflammait pas
encore la contrée qu'il éclairait. Laissant là notre voiture, nous
traversâmes lestement à pied la campagne brûlée qui sépare cette ville
du lac d'Averne et du lac Lucrin, du sein duquel s'est élevé en une nuit
le _Monte-Novo_[33].
Le lac d'Averne est un vaste entonnoir creusé par la nature ou par des
convulsions volcaniques au milieu d'une chaîne circulaire de collines,
que nous avions franchie sans trop de peine; la pente qui nous menait au
lac est très-rapide. Je me rappelais, en la descendant quelquefois plus
vite que je ne le voulais, ce passage de Virgile, qui s'est évidemment
complu à décrire dans le sixième livre de l'Énéide la topographie de
cette contrée,
Facilis descensus Averni[34].
Je me rappelai aussi, quand je me vis au fond de ce bassin, le passage
suivant:
Sed revocare gradum superasque evadere ad auras,
Hoc opus, hic labor est[35].
Les oiseaux traversent aujourd'hui l'Averne impunément, car il était
couvert de canards.
Après avoir joui quelque temps de l'aspect mélancolique de ce paysage,
intéressant aussi par les souvenirs qu'il réveille, je ne croyais pas
qu'il fût possible, sans beaucoup de fatigue, de sortir du cirque où
nous étions enfermés, quand mon guide prit sa direction vers un point où
cette enceinte, à peu près coupée à pic, semblait ne pas pouvoir être
escaladée; puis se jetant dans un antre dont l'ouverture est peu
apparente de loin: «Nous voici, me dit-il, chez la Sibylle.»
Un des deux guides que nous avions pris à Pouzzoles battit le briquet et
alluma des chandelles, sans la clarté desquelles il nous eût été
impossible de nous reconnaître dans ce dédale; l'autre, homme robuste et
trapu, qui s'appelait _Tobia_, me prit sur ses épaules; et me portant
comme Énée porta jadis Anchise, il me fit traverser les flaques d'eau
que l'on rencontre d'intervalle à intervalle dans ce souterrain.
Nous écartant un moment de la ligne que suivait l'allée, nous nous
jetâmes dans un couloir qui se présenta sur notre droite, et, de chambre
en chambre, nous arrivâmes dans celle qu'avait habitée la Sibylle,
vilain séjour taillé dans le roc, ainsi que le lit qui s'y trouve:
c'était évidemment une chambre de baigneur. Il y a là un pied d'eau pour
le moins; mais j'en sortis à sec sur les reins de mon cheval baptisé.
Au bout du droit chemin dans lequel nous étions rentrés, s'offrit à nous
le riant tableau que forment la côte et le golfe de Baja; Baja dont les
délices ont été célébrées, non seulement par Horace, mais par Sénèque.
Nullus in orbe sinus Baiis prælucet amoenis[36].
HORAT. Epist. I, lib. I.
L'on conçoit que tous les maîtres du monde aient voulu se faire des
palais sur cette plage où tant de dieux ont eu des temples, où les
philosophes eux-mêmes venaient chercher des retraites, et que les
plaisirs eussent là plus d'attraits et l'étude plus de charmes. Les
débris des palais de Néron, de Marius, de Cicéron, de Domitien, de
Pompée, de César, de Lucullus gissent mêlés à ceux des temples de
Mercure, de Vénus, de Diane, de Cybèle, sur ce rivage où l'on pouvait
être appelé aussi par des intérêts d'hygiène. Le golfe de Baja est une
véritable chaudière chauffée par un fourneau toujours ardent. Plongez
votre main dans la mer, le sable que vous en retirez vous brûle.
L'action non interrompue de ce foyer sous-marin se manifeste surtout
dans les étuves de Tritoli, autrement dites les bains de _Néron_.
Les constructions antiques élevées par les Romains près de la source
bouillante qui leur fournissait son eau m'intéressèrent moins que la
source elle-même. Pour parvenir à cette source, il faut grimper par une
voie étroite et raide, taillée dans le roc, dont le pied plonge dans la
mer. Arrivé à une grotte autour de laquelle sont quelques blocs disposés
à recevoir des matelas, le guide ouvre une porte à claire-voie qui ferme
l'entrée d'un corridor de six à sept pieds de hauteur sur trois de
largeur, et par lequel on descend jusqu'à la source. Ce n'est pas sans
peine que j'y parvins à travers la vapeur étouffante qui s'exhale de
cette source. La transpiration qu'elle provoque est si abondante, qu'en
moins de deux minutes un pantalon de nankin, seul vêtement que j'eusse
gardé, semblait avoir été trempé dans l'eau. On ne peut exécuter ce
trajet, si vigoureux qu'on soit, qu'en se courbant et en rasant le sol
le plus possible, la chaleur augmentant d'intensité à mesure qu'on monte
vers la voûte.
Parvenu à la source, le guide y plongea un seau, jeta dans l'eau dont il
le remplit des oeufs frais ou non, qu'il avait eu soin d'apporter, et se
hâta de remonter. Pendant le peu de temps que nous mîmes à remonter, ces
oeufs devinrent durs.
En sortant de cette étuve on ne saurait trop se couvrir. Si chaude
qu'elle soit, la température extérieure vous paraît glaciale. Le
voyageur, en cette circonstance, ne peut rien faire de mieux que de se
régler sur son guide.
Il était plus de neuf heures du matin; en me montrant des oeufs, on me
fit sentir que j'avais faim. Nous ne nous étions pas embarqués sans
biscuit; j'avais fait mettre dans un panier du pain, des viandes
froides, quelques bouteilles de vin de Bordeaux. Nous nous établîmes le
plus commodément que nous pûmes sur les ruines du tombeau d'Agrippine,
et sans trop songer à l'horrible fait qu'il rappelait, nous déjeunâmes
avec un appétit dont le lecteur ne peut se faire une idée exagérée. On
ne mange pas sans boire. Comme je décoiffais une bouteille de lafitte:
«Entouré d'antiquités, boire du vin moderne, du vin qui n'a pas plus de
huit ans, quel anachronisme! me dit Talani; voilà le vin qu'il vous
faut: c'est celui que buvaient à Baja les plus voluptueux des hommes;
c'est le vin d'Horace, de Phèdre et d'Apicius; c'est du Falerne.» Et
tirant une bouteille qu'il avait cachée au fond du panier: «Buvez, c'est
une surprise que j'ai voulu vous ménager.»
Quelle surprise! Mon respect pour Horace et pour Phèdre, et pour tous
les gourmets de l'antiquité, ne put pas me faire partager leur passion
pour la lie épaisse et violâtre dont leur admirateur avait rempli mon
verre: je n'ai jamais rien bu de plus détestable.
Le Falerne se recueille non loin de Capoue, sur les bords du Volturne.
A-t-il perdu sa qualité, ou le goût des modernes est-il autre que celui
des anciens? j'inclinerais pour cette dernière opinion. Au témoignage de
Pline, le Falerne, pour devenir bon, devait être attendu quinze ans, et
de plus être _édulcoré_ avec du miel. Qui de nos jours ne renverrait pas
à la pharmacie un breuvage ainsi frelaté? Serait-il potable pour un
palais familiarisé avec les vins de cette Gaule où la vigne, transportée
par Probus, s'est si singulièrement améliorée depuis qu'Horace a cessé
de boire et de chanter? Vive les anciens, en fait de vers! mais en fait
de vins, vive les modernes!
Le déjeuner fini, nous reprîmes le cours de nos explorations. Les
vestiges de Néron, qui avait fait de cette contrée le théâtre de ses
crimes, de ses jeux, de toutes ses voluptés, s'y retrouvent à chaque
pas, en supposant qu'il ait véritablement bâti tous les monumens qu'on
lui attribue.
Étaient-ce les celliers où se bonifiaient ses vins, étaient-ce les
réservoirs qui lui fournissaient de l'eau, étaient-ce les prisons où il
renfermait les victimes de sa tyrannie, que ces _cento camerelle_, ce
labyrinthe souterrain, assemblage de chambres voûtées, communiquant
toutes par des corridors communs?
Que celui qui décidera cette question veuille bien me dire aussi par qui
a été construit l'immense réservoir connu sous le nom de _Piscina
mirabile_? Que ce soit par Agrippa ou par Lucullus, ce n'en est pas
moins un ouvrage admirable et de la plus belle conservation. Les eaux
ont déposé sur ses parois un sédiment de la nature de la stalactite,
auquel les parcelles de brique qui s'y trouvent incrustées donnent une
couleur toute particulière. On fabrique de jolies tabatières avec des
fragmens de cette matière qu'on ne peut détacher qu'avec le fer, des
murailles auxquelles elles adhèrent; mais on court quelque risque à le
faire. Les indiscrets qui par amour de l'antiquité dégradent ainsi les
antiquités, s'exposent à de graves punitions: s'ils y sont pris, il n'y
va pas pour eux moins que des galères. Et qu'on dise que la cour de
Naples n'aimait pas les arts!
De Baja nous montâmes au cap _Misène_, ainsi nommé par Énée en mémoire
du trompette qu'il y fit inhumer.
Qui nunc Misenus ab illo
Dicitur, æternumque tenet per sæcula nomen[37].
C'est sur ce promontoire que Lucullus avait assis cette _villa_ qui
depuis devint celle de Tibère: position admirable, qui d'un côté regarde
la mer de Sicile et de l'autre la mer de Toscane,
Quæ, monte summo posita Luculli manu,
Prospectat Siculum, et prospicit Tuscum mare.
PHÆD., lib. II, fab. 5.
Les campagnes délicieuses qui se déploient sur ce plateau sont les
Champs-Élyséens. Doivent-elles ce nom à la beauté du site ou aux
tombeaux antiques et aux nombreuses sépultures qu'on y rencontre? Elles
le doivent à l'une et à l'autre cause, sans doute. Ce séjour des ombres
heureuses n'est pas borné par le Léthé, mais par la mer qui se montre
par intervalles à travers les arceaux que les vignes décrivent en jetant
d'un ormeau à l'autre leurs guirlandes où des grappes d'un raisin gros
et violet comme des prunes étaient alors suspendues.
Quand je revins à Baja, le soleil était à son zénith. Je succombais sous
le poids de la fatigue autant au moins que de la chaleur, et pourtant je
n'étais pas au bout de ma course. Pour regagner Pouzzoles, au lieu de
suivre à pied les sinuosités de la baie, nous la traversâmes dans une
barque: c'était se reposer en marchant. Je trouvai pendant ce trajet le
moyen de me rafraîchir aussi. Assis sur le bord de la barque, les jambes
pendantes dans la mer, je prenais ainsi sans fatigue un bain qui acheva
de me délasser. Un marinier cependant me retenait par la ceinture de mon
pantalon, et bien m'en prit, car je m'endormis si profondément dans
cette attitude, que sans lui je serais infailliblement tombé dans les
flots où se noya l'altière Agrippine. Or, je ne nageais pas même comme
elle. Je fus réveillé par une secousse qu'éprouva notre embarcation en
heurtant un débris du pont de Caligula. De la barque, je ne fis qu'un
saut dans une _sédiole_, petite voiture, qui passe là où une calèche
n'aurait pas pu passer, et je partis à l'instant pour Cumes.
Je ferais peu de plaisir au lecteur en décrivant ces ruines que j'ai
vues sans plaisir: c'est un amas de décombres avec lesquels
l'imagination la plus complaisante ne saurait reconstruire le labyrinthe
de Dédale, de fabuleuse mémoire, et auxquels ne se rattache aucune
grande renommée historique: en fait de pierres, je n'aime que les
pierres qui me parlent. Celle qui recouvrait la sépulture de Scipion
n'eût pas été muette pour moi, peut-être l'aurais-je retrouvée à
quelques lieues de Cumes, aux champs où fut _Linternum_, aujourd'hui
_Patria_[38]; mais je ne m'en savais pas si près.
De Cumes revenant sur nos pas, nous montâmes à la Solfatarre, volcan
qu'on dit près de s'éteindre, et qui semble toujours prêt à se rallumer,
atelier où le soufre s'élabore continuellement, s'évaporant par les
gerçures, par les crevasses dont la terre blanchâtre qui recouvre ce
cratère est sillonnée; il se condense en aiguille et s'attache au
premier solide qu'il rencontre. Sur cette croûte dénuée de toute
végétation, je me sentais entre le ciel et l'enfer. Appliquais-je
l'oreille aux soupiraux que les vapeurs se sont ouverts, j'entendais
bouillonner les torrens souterrains; laissais-je tomber un corps pesant
sur le sol, sa chute produisait sous mes pieds un retentissement pareil
à celui d'un coup de canon tiré dans le lointain et répercuté par un
corps sonore: je me croyais sur une mine près de faire explosion.
De là nous allâmes visiter le temple de Sérapis, monument qui fut
magnifique, à en juger par les proportions de ses colonnes et par le
diamètre de l'enceinte qu'elles dessinent. Mesure de la hauteur d'où les
autres sont tombées, plusieurs d'entre elles sont encore debout. On me
fit remarquer que leurs fûts portent jusqu'à une certaine élévation des
traces vermiculaires dans lesquelles sont incrustées des coquilles. Ces
indices, qui constatent l'action des vers marins, ne permettent guère de
douter que les eaux de la mer n'aient long-temps recouvert ces belles
ruines: la mer n'a toutefois apporté aucune altération aux marbres dont
elles sont pavées.
Après une course aussi longue, j'avais besoin de repos. La calèche, que
nous vînmes reprendre à Pouzzoles, nous ramena lestement à Naples. Il
faisait assez jour encore pour que je pusse discerner les objets: je
reconnus facilement pour la voiture de notre ambassadeur une voiture que
je rencontrai; elle était attelée de deux chevaux magnifiques, qui lui
avaient été donnés à son passage en Lombardie par le général Bonaparte,
et flanquée de deux _volanti_, espèce de laquais qui suivent à pied le
train des chevaux, comme autrefois en France le faisaient les levrettes,
les coureurs et les chiens danois.
Monge ne pardonnait pas à un ministre de la république française ce luxe
qui faisait de l'homme un chien à deux pates, et contrastait quelque peu
avec les principes d'égalité qu'il professait trop sévèrement peut-être.
C'était, au reste, le seul luxe que se permettait notre ministre, qui
réduisait sa dépense à tel point, qu'il n'a jamais payé un rapporteur,
ou, pour parler plus intelligiblement, lui espion, bien qu'il n'eut pas
d'autre moyen, la plupart du temps, pour découvrir les projets de la
cour contre la France et contre lui-même.
Un jour que je lui révélais un fait assez grave dont le hasard m'avait
donné connaissance, comme il me témoignait sa surprise de me voir mieux
instruit que lui, «Vous seriez au courant de toutes ces manoeuvres, lui
dis-je, si vos agens vous servaient avec plus de zèle ou plus
d'intelligence.--Mes agens! qu'entendez-vous par-là?--Eh! mais vos
espions.--Mes espions! je n'en ai jamais usé et n'en userai jamais, s'il
plaît à Dieu! Jamais ils ne me coûteront un sou, me donnât-on le
quadruple de ce qu'on me passe pour cet article: c'est un moyen trop
immoral.--Je conçois votre répugnance, général; et je vous féliciterais
de n'y pas déroger, si les autres diplomates étaient aussi scrupuleux
que vous; mais il n'en est pas ainsi. Or, en diplomatie comme en
tactique, ne faut-il pas connaître avant tout le terrain sur lequel on
marche? Ne faut-il pas savoir ce qui se fait sous terre? Vouloir faire
de la diplomatie sans espions, c'est vouloir faire la guerre sans
soldats.»
Ce n'était pas le moyen, mais la dépense qui lui répugnait.