Le joaillier de la couronne.--Paësiello, Cimarosa, Piccini.--Les
théâtres.--Mme Grassini.--Assassinat.--Polichinelle.
L'ambassadeur écrivit au Directoire au sujet de notre dernière
discussion; il aurait pu s'épargner cette peine: car le général
Bonaparte envoyait à ce même Directoire une lettre que je lui avais
écrite sur le même sujet, et dans laquelle je lui rendais compte de la
position des Français à Naples[26]. Je regrette de n'avoir pas conservé
copie de cette lettre où je plaidais surtout la cause du commerce
français, et où les conséquences pernicieuses que la fausse politique
d'Acton devait avoir pour la cour de Naples étaient démontrées avec
assez de justesse. Cette lettre qui, malheureusement pour M. de
Canclaux, s'accordait, ce que j'ai su depuis, avec l'opinion que Monge,
qui m'avait précédé à Naples, avait exprimée sur lui, peut bien avoir
contribué à hâter son rappel, que je ne songeais nullement à provoquer,
mais qui, dans l'état des choses, ne pouvait pas être différé de
long-temps.
Si recommandable qu'il fût par sa capacité, dans la carrière qu'il avait
antérieurement parcourue, dans celle où on l'avait fait entrer
nouvellement, M. de Canclaux n'était qu'un homme médiocre. Quoiqu'il eût
quelque expérience de la cour de Versailles, il était plus déplacé que
personne à la cour de Naples, cour plus vaine que fière, à laquelle il
n'imposait ni par ses dehors, ni par son caractère. Bien qu'il affectât
une certaine dignité dans son maintien, ses habitudes étaient si
fortement empreintes de mesquinerie que cette dignité avait tout le
ridicule d'une prétention. Les Napolitains qui aiment le faste, et le
croient inséparable de la condition d'ambassadeur, avaient surtout peine
à lui pardonner son économie qu'ils caractérisaient d'un autre nom. En
effet, loin de répondre aux vues du Directoire, et de dépenser ses
revenus conjointement avec son traitement, il économisait sur son
traitement pour accroître ses revenus.
L'influence d'une femme aurait pu contre-balancer cette tendance; mais
telle n'était pas, dit-on, la tendance de l'ambassadrice. Parmi les
qualités dont elle était pourvue, dominait celle qu'on reprochait comme
défaut à son mari. Elle l'aimait tant, d'ailleurs, et elle lui devait
tant, qu'elle ne se serait pas pardonné de le contrarier.
En effet, elle lui devait beaucoup. De la condition de gouvernante d'une
fille qu'il avait eue d'un premier mariage, mariage plus convenable, le
général l'avait élevée au rang de son épouse. N'était-il pas naturel
qu'elle conservât, ne fût-ce que par coquetterie, dans son nouvel état,
les goûts modestes dont elle avait l'habitude, surtout quand ils se
trouvaient être ceux de son mari? Peut-être poussait-elle à l'excès le
désir de lui complaire. Je serais tenté de le croire, d'après l'aventure
suivante qui faisait le sujet de toutes les conversations de Naples
quand j'y arrivai.
Toute femme d'ambassadeur a, comme on sait, le droit de se faire
présenter à la cour près de laquelle son mari est accrédité; Mme
l'ambassadrice voulut, tout comme une autre, avoir cet honneur, honneur
précieux, mais un peu cher, surtout à la cour de Naples, où, dans les
jours de cérémonie, les femmes ne se montrent que couvertes de diamans.
Or, Mme l'ambassadrice n'avait pas de diamans. Elle paraissait
déterminée à s'en passer. «Madame, lui dit son mari, il faut se
conformer partout à l'usage. Vous aurez des diamans...» Et il mène
Madame chez le joaillier de la cour.
Comme il s'agissait d'une présentation, celui-ci étale devant Mme
l'ambassadrice ce qu'il avait de plus beau. «Choisissez, Madame», lui
dit l'ambassadeur. Réglant son exigence sur la générosité de son mari,
Madame qui, en examinant ces joyaux, consultait les regards de Monsieur,
finit par choisir une parure d'un prix médiocre. L'ambassadeur en sera
quitte pour une quinzaine de mille francs. «C'est beau pour le prix, dit
le joaillier, mais peut-être n'est-ce pas assez beau pour la
circonstance. Au reste, si Mme l'ambassadrice changeait d'avis et
voulait quelque chose de mieux, nous nous arrangerions facilement.»
M. l'ambassadeur n'avait pas les quinze mille francs sur lui. Le
joaillier ne l'en presse pas moins d'emporter l'écrin. Le lendemain
Madame est présentée. Le joaillier avait dit vrai. Dans cette cour
resplendissante de toutes les pierreries de la noblesse napolitaine,
l'ambassadrice de la république française avait l'air d'une nébuleuse au
milieu d'un ciel étincelant d'étoiles. On parla beaucoup de sa
magnificence, mais non pas tout-à-fait de manière à ce que l'ambassadeur
français, quoiqu'il ne se fût pas ruiné, retirât en plaisir l'intérêt de
son argent.
Cet argent, toutefois, n'était pas encore sorti de ses mains. Rentrés à
l'hôtel, c'est le nom qu'ils donnaient à un casin où ils s'étaient
installés à l'extrémité de Chiaja: «Mon ami, dit Madame à Monsieur, tout
en se débarrassant d'un luxe qui lui pesait, c'est un plaisir bien vain
que celui de la parure.--Sage réflexion, Madame, mais bien naturelle
dans une femme qui a moins besoin de parure que personne.--Cela est-il
donc si nécessaire pour plaire?--Sans cela, ma chère amie, vous ne me
plaisiez pas moins. Vous me plaisez, je crois, même davantage.--Je
trouve au fait que cela ne me sied pas du tout. En me faisant ce cadeau,
vous avez fait une petite folie; soyons francs.--Il y a toujours un peu
de folie dans un sentiment pareil à celui que vous inspirez.--Eh bien!
je veux être sage pour vous.--Comment?--Je ne prendrai pas ces
diamans.--Que dites-vous?--Que je ne les garderai pas, quand même vous
me l'ordonneriez.--Moi, ordonner! je n'ai, vous le savez, de volontés
que les vôtres.--La voiture est encore attelée. Laissez-moi faire.»
Après avoir repris une toilette plus modeste, Mme l'ambassadrice met
l'écrin sous son schall: «Chez le joaillier, dit-elle au cocher.--C'est
par trop vous presser, Madame, dit celui-ci, qui pensait que Madame lui
apportait ses quinze mille francs.--Je n'aime pas à garder ce qui
appartient à autrui.--Madame est-elle contente de sa parure?--Elle est
belle, sans contredit.--Elle est montée dans le dernier goût.--Oui; mais
vous me l'aviez bien dit, elle n'est pas assez magnifique pour figurer à
côté des parures héréditaires dont les dames de votre cour sont
chargées.--Madame, je le vois, en revient à mes idées. Elle veut quelque
chose de plus convenable à son rang: tout ce qui est ici est à sa
disposition; qu'elle choisisse.--C'est bien ce que je compte faire; mais
je veux commencer par vous remettre ce que j'ai à vous.--Je le répète,
cela ne presse pas.--Voici votre écrin.--Mon écrin!--Je craindrais, en
le gardant: plus long-temps, de vous faire manquer l'occasion de le
placer.--De le placer! et comment voulez-vous que je le place,
Madame?--Cette parure est si élégamment montée!--Oui, mais vous avez
paru avec à la cour; tout le monde en parle.--Tout le monde la trouve
d'un goût exquis.--Comment voulez-vous, Madame, que je vende sans perte
une parure que tout le monde a vue à votre cou et à vos oreilles?--Vous
trouverez, j'en suis sûre, le moyen de la placer, répliqua Mme
l'ambassadrice»; et laissant l'écrin sur le comptoir, quoique peu
légère, elle s'élance d'un bond dans sa voiture, et laisse le joaillier
tout ébahi dans son comptoir.
«Je viens de vous gagner quinze mille francs», dit-elle en rentrant au
bon diplomate, qui l'embrasse pour récompense. Au fait, tout était pour
le mieux: Madame avait été présentée avec des diamans, ce qui
satisfaisait sa vanité, et ces diamans ne lui coûtaient rien, ce qui
satisfaisait son économie.
Le joaillier cependant n'était satisfait en rien; il songeait à se
venger, sentiment naturel à quiconque est pris pour dupe, ne fût-il pas
Napolitain. Qu'imagine-t-il à cet effet l'impertinent? Il entretenait
une courtisane célèbre par sa beauté. Un dimanche, jour où la haute
société de Naples se rend en équipage à Chiaja, ce quai où, par
économie, M. l'ambassadeur, au grand scandale de la cour, avait établi
la légation dans une petite maison jadis consacrée aux plaisirs du
marquis de Caraccioli; un dimanche, dis-je, il va, en calèche
découverte, avec la _donzela_ parée du collier et des boucles d'oreilles
de l'ambassadrice, et après l'avoir bien promenée, il la conduit sous
les fenêtres de l'ambassadeur, où il fait stationner la voiture jusqu'à
la nuit. Les malins, qu'il avait su mettre au courant, ne rirent pas
moins de la vengeance que de l'offense. Il était assez plaisant, en
effet, de voir un simple marchand donner à sa maîtresse une parure qu'un
ministre avait trouvée trop chère pour sa femme, et apprendre ainsi à la
cour que cette parure, avec laquelle cette citoyenne s'était fait
présenter, si mesquine qu'elle fût, ne lui appartenait même pas.
Cette aventure jeta sur les deux époux quelque peu de ridicule; une
grande faute leur eût porté moins de préjudice.
Mais passons à un autre sujet. Il y avait alors à Naples des
personnages, sinon plus importans, plus intéressans du moins que ceux
dont je viens de parler: occupons-nous-en.
Le premier était le vieux Piccini. Ruiné par la révolution française,
qui ne lui avait laissé que sa haute renommée, Piccini était venu
chercher à Naples, dans sa patrie, un refuge contre la misère. Sa
position n'était pas heureuse. Pendant sa longue absence de nouveaux
talens s'étaient développés en Italie. La vogue avait passé à Paësiello
et à Cimarosa, et les faveurs de la cour comme celles du public se
reportaient sur eux. Rien d'ingrat comme les amis du plaisir. Dès que,
par une cause quelconque, on cesse de leur plaire, ils oublient qu'on
leur a plu. Les artistes qu'il favorise le plus sont exposés, s'ils ne
prennent pas leurs précautions pour l'avenir, à finir comme tant de
beaux chevaux qui, de l'écurie d'un prince, vont vieillir dans celle
d'un fiacre; ou comme tant de belles filles qui, après avoir régné dans
des palais, vont mourir à l'hôpital.
Les derniers jours de Piccini eussent été misérables, si la France où il
revint ne se fût pas montrée plus reconnaissante envers lui que Naples
qui le laissa repartir. Après le 18 brumaire, Lucien Bonaparte, alors
ministre de l'intérieur, créa exprès et uniquement pour lui une
cinquième place d'inspecteur du Conservatoire. Cet illustre vieillard
n'a pas joui long-temps de l'aisance qu'elle lui procura. Il mourut dans
l'année même.
Piccini fut vivement touché de mon souvenir, je m'en aperçus à ses yeux.
Je rendis aussi une visite à Cimarosa, visite aussi de reconnaissance;
que d'heures délicieuses il m'avait fait passer! Il s'y créa de nouveaux
droits en me faisant entendre un air de _Gianina et Bernardone_, et une
nouvelle cavatine qu'il venait d'ajouter à l'_Italiana in Londra_. Il
fallait, pour bien apprécier sa musique, quel qu'en fût le caractère, la
lui entendre chanter. Rien ne compensait la puissance que lui prêtaient
l'accent de son chant et l'expression de sa figure. À cela près qu'il
avait plus de finesse que de malice dans la physionomie, il avait assez
de rapport avec Rossini, à qui il ressemblait aussi par la taille et la
corpulence. Le plaisir avec lequel il m'accueillit, l'enthousiasme avec
lequel il me parla de nos armées, m'expliquaient l'humeur que la cour
lui témoignait déjà et les persécutions dont il a été depuis l'objet,
quoiqu'il ne soit pas mort en prison, comme on l'a publié.
Paësiello, mieux vu de la cour à laquelle il était attaché comme maître
de chapelle, ne se trouvait pas pour lors à Naples. Mais quand même il
s'y serait trouvé, par discrétion je ne l'aurais pas été voir, quelque
envie que j'en eusse. Sa position me commandait plus de circonspection
que celle de Cimarosa.
Paësiello, le premier, m'avait fait connaître la puissance de la musique
italienne. _Il Mondo della Luna_, _il Marchese Tulipano_, _la
Frascatana_, _il Re Teodoro_, _la Nina_, _la Molinara_, et tant d'autres
ouvrages faisaient depuis long-temps mes délices de jeunesse! Je n'ai vu
leur auteur que huit ans après, quand il fut appelé à Paris par Napoléon
et qu'il y composa l'opéra de _Proserpine_; il était alors sur son
déclin. Cette dernière partition ne vaut ni celle de l'_Olympiade_, ni
celle de l'_Antigono_, ni surtout celle de cette _Elfrida_ que je n'ai
pu me lasser d'entendre. Je connais peu de compositions musicales où la
vérité de l'expression soit alliée à plus de mélodie. Je regrette de
n'avoir pas pu déterminer Paësiello à adapter à notre grande scène
lyrique ce chef-d'oeuvre fait sur un poëme de _Calsabigi_[27]; il y
aurait eu plus de succès que la musique qu'il composa sur le poëme de
Quinault.
L'opéra qui pour lors occupait le théâtre de Saint-Charles était un
_Gonsalve de Cordoue_ dont je n'ai conservé aucun souvenir, sinon qu'il
était d'une longueur et d'une monotonie insupportables. Il était exécuté
pourtant par les premiers virtuoses de l'Italie appelés à Naples à
l'occasion du mariage du fils aîné du roi alors régnant, mariage d'où
est née la duchesse de Berri. Cet opéra était chanté par David, père du
ténor actuel, et qui avait été le premier ténor de son temps; par
Mattuci, dont la voix de fabrique napolitaine, convenait aussi bien au
moins à des rôles de femme, que celle de Mlle Pasta convient à des rôles
d'homme; et, enfin, par Mme Grassini. Cette cantatrice, qui n'avait pas
alors vingt ans, unissait à un contre-alto magnifique, la figure la plus
suave, la taille la plus noble et la plus élégante. Jamais créature
aussi ravissante ne s'était offerte sur la scène. Ce qu'elle
représentait, elle l'était; c'était Didon, c'était Armide, c'était
Juliette. À la voir, les passions les plus romanesques paraissaient
naturelles, et les fictions devenaient des réalités. J'allais la voir
toutes les fois qu'on donnait _Gonsalve_, dont je n'ai manqué aucune
représentation, mais que je n'ai été voir, lui, qu'une seule fois.
Je ne revis cette belle actrice que huit ou dix ans après, sur le
théâtre des Tuileries. Quant à David et à Mattuci, je les retrouvai à
Naples même, dans un concert que M. de Canclaux donnait à Madame, ou que
Mme de Canclaux donnait à Monsieur, à l'occasion d'une fête de ménage.
David, dont la voix était aussi belle que celle de Lays, chantait avec
une habileté qu'on ne connaissait pas alors en France. Mattuci
rivalisait de flexibilité avec Crescentini. Il n'avait pas l'accent
nasillard qu'on pouvait reprocher à ce dernier; mais il n'avait pas non
plus cette expression si animée, si passionnée, qui semble incompatible
avec les voix d'un certain genre et d'une certaine façon.
Ce soir-là, ils chantèrent un duo du _Mithridate_ de Nasolini (_io son
tradito_), et ils le chantèrent d'une manière si ravissante, qu'il fut
unanimement redemandé avec enthousiasme. Ils le recommençaient, quand un
accident funeste interrompit tout à coup le concert. Des cris horribles
se font entendre sous la fenêtre même du salon, où une foule nombreuse
était rassemblée: c'étaient ceux d'une famille dont le chef venait
d'être assassiné; et pourquoi? pour quelques _granis_, pour quelques
centimes que lui disputait un misérable aussi pauvre que lui!
Mais voici qui peint les moeurs de la canaille napolitaine: les sbires
accourent pour se saisir du meurtrier. Croyez-vous que le peuple qui
l'entourait, et qui se montrait compatissant au malheur de la famille
éplorée, ait livré ce misérable à la justice? erreur! En pareil cas, la
pitié publique, changeant subitement d'objet, se reporte de l'assassiné
sur l'assassin: chacun s'empresse de lui faciliter l'accès de l'église
prochaine, où il trouvera un asile inviolable; et si quelqu'un demande
de quoi il s'agit: C'est un pauvre malheureux qui vient de tuer un homme
(_E un povereto che ha amazato un uomo_), lui dit-on dans le jargon de
Polichinelle.
À propos de Polichinelle, ne lui dois-je pas aussi un petit article? Ce
farceur napolitain n'a guère que le nom de commun avec le héros de nos
marionnettes: c'est un garçon tout aussi droit qu'un autre, et qui, non
moins fécond en saillies que quelque bouffon que ce soit, les débite
sans plus bredouiller que le plus disert des arlequins. Il est vêtu
d'une large camisole blanche, sans fraise et sans manchettes, laquelle
tombe jusqu'au milieu de ses cuisses sur un pantalon blanc aussi, et qui
est ceinte d'une corde à laquelle pend une clochette. Il est chaussé de
souliers et non pas de sabots, et coiffé d'un haut bonnet de feutre
gris, sans bords et à forme ronde; enfin son visage est couvert d'un
demi-masque de couleur basanée, et remarquable par un nez long et
crochu.
Les savans du pays, loin de regarder ce personnage grotesque comme
d'invention moderne, prétendent que c'est un mime antique, qui était
antérieurement désigné par le nom de _mimus albus_, le bouffon
blanc[28], et qu'il jouissait jadis à _Atella_, où les paysans
improvisaient les scènes bouffonnes et satiriques qui conservent leur
nom, d'une considération pareille à celle dont il jouit aujourd'hui à
Naples. Cette considération était donc bien grande; car Polichinelle est
l'individu que Naples estime le plus après saint Janvier.
Comme le feu roi Ferdinand IV, Polichinelle n'a jamais parlé que le
patois napolitain.