Voyage au Vésuve.--Herculanum.--Portici.--Pompéi.--Le tombeau de
Virgile.--Le lac d'Agnano.--La grotte du Chien.
J'ai parlé d'espions: les rapports de ceux dont la police napolitaine
m'entourait, et à la tête desquels je devais mettre le domestique et le
cocher qui me servirent pendant toute la durée de mon séjour à Naples,
devaient fort rassurer le gouvernement sur le but véritable de mon
voyage, et lui prouver que je ne m'occupais guère de lui que lorsqu'il
s'occupait trop visiblement de moi. Excepté les heures que je passais à
l'Opéra, mes heures les plus douces étaient, sans contredit, celles que
j'employais à courir les champs, à chercher les vestiges des grands
événemens, à étudier l'histoire sur ce terrain où elle est écrite par
tant de monumens. Je n'y lisais pas non plus sans un vif intérêt les
effets des grands phénomènes par lesquels la terre de Naples a été si
fréquemment retournée. Comme la côte de Portici n'est pas moins riche,
sous ce rapport, que celle de Pouzzoles, je ne négligeai pas d'y faire
une excursion.
Talani me dirigea encore dans ce voyage, qui devait être plus long que
l'autre, puisqu'il embrassait plus d'objets et une carte plus étendue
que le premier. Il nous prit deux journées, l'une pour descendre dans
Herculanum et visiter le Muséum de Portici; l'autre pour gravir le
Vésuve et parcourir les fouilles de Pompéi.
Herculanum, qui est construit sur la lave, est à plusieurs toises
au-dessous de la lave sur laquelle est construite Résina. Quoiqu'il y
ait long-temps que l'on travaille à découvrir cette ville, on n'en voit
qu'une très-petite partie, la nécessité de soutenir Resina, qui
autrement s'écroulerait dans Herculanum, obligeant de combler les
vieilles fouilles à mesure qu'on en ouvre de nouvelles, et dès qu'on en
a extrait les objets qui peuvent en être transportés. C'est le théâtre
qu'on déblayait alors: une partie de la scène seulement était visible.
Pour y arriver il me fallut descendre à soixante-dix pieds sous le sol.
Je fus frappé de la vivacité et de l'élégance des peintures dont ses
murs étaient ornés, et particulièrement de certaines figures de
danseuses, qui se dessinaient dans leurs divers compartimens. Je n'en
parlerai pourtant pas plus au long, ces objets ayant été décrits et même
copiés cent et cent fois.
Le même motif me dispense de promener le lecteur dans le Muséum de
Portici, où sont recueillis les objets découverts tant à Herculanum qu'à
Pompéi. Je dois dire toutefois que, parmi les fresques antiques qui s'y
trouvent, il en est plusieurs qui me frappèrent par les idées
ingénieuses et naïves qu'elles expriment.
N'est-ce pas là que j'ai vu, si je l'ai jamais vu, une jeune fille qui,
la ligne à la main, assise sur un rocher, pêche, non pas des poissons,
mais des amours qui se jouent autour de l'amorce, et se disputent à qui
s'y prendra le premier? Je n'ai de ce tableau qu'un souvenir vague comme
celui d'un rêve; peut-être même n'est-ce que le rêve d'une imagination
moderne, de la mienne même. Il me semble néanmoins l'avoir vu ce symbole
de la coquetterie, cette allégorie empreinte, à mon sens, de ce
caractère de finesse et de justesse qui se retrouve dans certaines
productions de l'antiquité, et particulièrement dans le tableau de cette
marchande d'amours dont l'original est à Portici, composition que les
modernes ont reproduite de tant de manières, composition aussi
spirituelle et aussi gracieuse que la plus aimable fiction d'Anacréon.
Le voyage du Vésuve ne prend guère moins de huit heures, et
l'exploration de Pompéi pas moins de quatre: voulant faire tout cela
dans la même journée, nous couchâmes à Portici, au pied du volcan.
Par une mesure très-sage, le gouvernement napolitain ne donne qu'à des
gens dont il est sûr le privilège de conduire au cratère les voyageurs,
de la tête desquels ils répondent sur la leur. Ces bonnes gens, qui se
chargent de pourvoir à tout, vinrent nous réveiller le lendemain avant
le jour. Comme la famille qui m'avait donné l'hospitalité devait être de
la partie, les abords du Vésuve étant inaccessibles aux voitures et peu
praticables pour les chevaux, ils amenèrent autant de montures qu'il en
fallait pour toute la société, où l'on comptait ainsi autant d'ânes que
de personnes. Ces précautions étaient commandées par la nécessité: la
course devait être longue, et la chaleur pouvait être excessive.
Après quelques heures de marche à travers les laves et les scories qui
roulaient sous les pieds de nos quadrupèdes, sans toutefois les faire
broncher, nous parvînmes à la région des cendres. Il était jour.
Tournant le dos à la montagne aride qui nous restait à gravir, nous
portâmes alors nos regards sur le golfe de Naples dont ils embrassaient
toute l'étendue; sur cette mer d'où sortent les îles verdoyantes
d'Ischia, de Nisita, de Procida et de Capri au front chauve et
sourcilleux comme celui du tyran qui l'habitait; sur cette mer qui, unie
en ce moment comme une glace, réfléchissait l'azur du ciel le plus pur
et toute la splendeur du soleil levant.
L'admirable tableau que celui à qui les côtes riantes de Baja et de
Sorrento servent de cadre, et autour duquel se dessinent les quais de
Naples et de Portici!
Après avoir respiré quelque temps l'air délicieux du matin, satisfaite
de ce qu'elle voyait, la majeure partie de la troupe, effrayée de la
fatigue qu'il fallait se donner pour monter plus haut, prit la route de
l'ermitage où nous devions nous réunir pour déjeuner. Quant à moi, plus
stimulé qu'épouvanté par les difficultés, je persistai dans la
résolution de gravir jusqu'au cratère, et accompagné de deux guides, je
poursuivis mon chemin à travers les cendres.
Rien de laborieux comme la marche dans ces cendres où je m'enfonçais
jusqu'à mi-jambes, et qui s'éboulant sous mes pieds, me faisaient perdre
à chaque pas la moitié de l'espace que je venais d'enjamber. Dieu sait
que de temps il m'eût fallu, tout alerte que j'étais, pour arriver par
ce chemin mouvant au sommet de la montagne qui devenait de plus en plus
escarpée, si mes deux compagnons ne m'eussent prêté aide et appui. Pour
ces hommes robustes et adroits, et dont les pieds offraient à la cendre
une surface au moins double des miens, courir où je pouvais à peine
marcher, avancer où je ne pouvais m'empêcher de reculer, n'était qu'un
jeu. Me plaçant entre eux deux, l'un, à la ceinture duquel j'étais
accroché, m'entraînait en avant, et l'autre, me soutenant les reins, me
poussait par derrière; si bien qu'en moins d'une heure je parvins au
sommet du Vésuve.
Il était calme alors; et comme le soleil donnait à plomb dans le
cratère, mes regards plongèrent sans difficulté dans toute la profondeur
de cet immense entonnoir. Je n'y vis rien que de la cendre à travers
laquelle s'échappaient des fusées d'une fumée blanchâtre et légère.
J'espérais en voir davantage: les contours de ce cône, quoi qu'il ne fût
pas coupé parallèlement à l'horizon, me paraissant praticables, je
déclarai vouloir en faire le tour. Quand j'aurais annoncé la volonté de
descendre dans l'abîme, mes guides ne m'auraient pas étourdi de cris
plus lamentables. Observations, supplications, larmes même, ils
employèrent tout pour me faire renoncer à cette résolution, et voyant
qu'ils n'y pouvaient réussir, ils me quittèrent en déclarant qu'ils
n'étaient plus responsables des accidens qui m'arriveraient, et en me
recommandant à Dieu et surtout à saint Janvier.
Je n'ai pas éprouvé deux fois un sentiment pareil à celui qui s'empara
de moi quand seul, du haut de ce belvéder colossal, je promenai mes
regards sur un horizon qui n'avait de bornes que celles où la faiblesse
de mes organes le circonscrivait. Le Mont-Cénis est beaucoup plus élevé
que le Vésuve. Arrivé là, je me savais bien haut; mais ma raison seule
me le disait. Au sommet du Vésuve, que rien ne domine, je voyais une
contrée immense se déployer autour et au-dessous de moi comme une carte
de géographie. Je ne puis dire à quel point ce spectacle exaltait ma
pensée. Et de quel bien-être je jouissais dans cette atmosphère si
légère et si pure! mes organes semblaient s'y perfectionner: je
respirais avec plus de facilité; j'entendais avec plus de finesse: rien
n'échappait à mes regards dans cette vaste scène frappée dans tous ses
détails par les rayons du soleil qui m'éclairait sans me brûler.
Trois quarts d'heure de marche me ramenèrent sans accident au point d'où
j'étais parti. Au fait, je n'avais couru aucun danger. Le sol sur lequel
j'avais marché était aussi ferme que le chemin le plus fréquenté, et ne
m'avait offert aucune gerçure assez large pour que je ne pusse pas la
franchir sans élan.
Le tour du cratère achevé, je me dirigeai vers _Monte-Somma_ où se
trouve l'ermitage. Une vallée sépare ce volcan éteint du volcan
très-allumé d'où je descendais par une pente presque perpendiculaire. La
tête en arrière, les jarrets tendus, le corps raide, et pesant tout
entier sur les talons, je descendis promptement et sans fatigue cette
pente, en me laissant glisser avec les cendres mises en mouvement par
mon propre poids.
Formée d'une lave aride et raboteuse, la superficie de cette vallée
ressemble à celle de la boue durcie par la gelée; elle me rappelait
aussi une de celles que Dante a décrites. J'étais là seul, absolument
seul. Depuis deux heures je n'avais pas vu une créature animée. Un
lézard tout à coup s'offre à moi. Ce ne fut pas sans une douce émotion,
je l'avoue, que je rencontrai cet être doué de la faculté de sentir et
de se mouvoir; ce n'est pas sans un vif plaisir non plus que j'aperçus
le premier brin de verdure qui pointait à travers ce sol brûlé. Ce
plaisir est celui qu'apporte la première gorgée d'eau à un palais
desséché par la soif. Sans trop m'en rendre compte, j'étais attristé par
l'absence des êtres organisés. Par la même raison, le chant du premier
oiseau que j'entendis fut pour mon oreille une musique délicieuse; ce
n'était pourtant que le cri d'un moineau.
Le silence de cette vallée maudite n'est pourtant pas si absolu qu'il ne
soit interrompu quelquefois, mais c'est par des détonations qui se font
dans les entrailles du volcan. J'entendis plusieurs fois ce bruit
formidable; plusieurs fois pendant mon trajet il ébranla le terrain sur
lequel je courais. À en croire les guides, c'étaient des symptômes d'une
éruption prochaine. Le Vésuve ne sortit pourtant que plusieurs années
après du calme qu'il gardait déjà depuis plusieurs années[39].
Comparativement au Vésuve, Monte-Somma est un paradis terrestre. Revêtu
de quelque verdure, il est ombragé de quelques arbres sous lesquels
l'ermite s'est établi. Le déjeuner était prêt; j'y fis honneur. Sept
heures de fatigue n'étaient pas nécessaires à l'assaisonnement des
provisions que nous avions apportées, mais elles m'eussent fait trouver
délicieuse la cuisine de l'ermite, si détestable qu'elle soit. Je
m'accommodai même de ses oeufs, qui n'étaient pas des plus frais. Mais je
ne pus m'accommoder de son vin, quoiqu'il l'ait baptisé du nom de
_Lacryma Christi_. Si le Christ a jamais répandu de pareilles larmes, ce
ne peut être que dans l'accès d'une douleur bien amère. Je ne sache
guère que le Falerne de plus détestable que la liqueur ou plutôt la lie
épaisse et brune qui remplissait une bouteille qu'il nous apporta avec
solennité et qu'il nous fit payer en conséquence du prix qu'il affectait
d'y mettre. Heureusement nous étions-nous pourvus d'excellent Malaga;
nous en fîmes notre ordinaire.
L'ermite, ou l'individu à qui l'on donnait ce nom, était un drôle de
cinq pieds six pouces pour le moins. Un froc qui lui tombait un peu
au-dessous du jarret, et laissait voir nues ses jambes nerveuses, ne lui
donnait rien moins qu'un air respectable. Son teint enluminé, sa barbe
noire, son regard assuré, étaient d'un pécheur plus que d'un pénitent;
aussi se trompe-t-on quand on prend ces gens-là pour des anachorètes. Ce
sont des séculiers, qui n'ont du moine que l'habit, et que le
gouvernement autorise à demeurer là, soit pour recevoir les étrangers,
soit pour lui rendre compte de l'état du volcan. Plus d'un aventurier
français s'est accommodé de cette place: celui qui nous reçut était
Picard. Nos comptes réglés à sa satisfaction, il nous invita à ne pas
partir sans avoir inscrit nos noms sur son registre. Il est peu de
voyageurs qui, à cette occasion, n'aient consigné là quelque réflexion,
soit sur le but, soit sur le résultat de leur voyage. Par déférence pour
cet usage moins peut-être que par taquinerie, je griffonnai sur ce
livre, que je savais devoir être présenté à la police, des vers dont
voici à peu près le sens:
Soldat du fier Bonaparte,
Avec l'altier panache où resplendit sa gloire,
Au sommet du Vésuve aujourd'hui j'ai porté
Les trois couleurs de la victoire,
Les couleurs de la liberté.
La voiture m'attendait à Portici. Elle m'eut bientôt conduit à Pompéi.
La plus grande partie de cette ville que les Français devaient exhumer
était encore ensevelie sous les cendres. L'activité avec laquelle
Charles III avait commencé ce déblai n'avait pas été imitée par
Ferdinand. Le petit nombre d'ouvriers qu'il y avait d'abord employés
avait été retiré insensiblement. Il n'y en avait plus un seul quand
j'entrai dans ces ruines.
Sans empiéter sur les droits des naturalistes, puis-je dire mon
sentiment sur les causes de la catastrophe dans laquelle disparut
Pompéi? Elle me semble provenir uniquement des cendres délayées dans de
l'eau non bouillante que le Vésuve rejette quelquefois après avoir vomi
ses dernières laves. Cela seul peut expliquer la facilité de cette
matière à s'insinuer dans toutes les cavités des édifices qu'elle
recouvre, et l'exactitude avec laquelle enveloppant les formes des
objets qu'elle rencontre elle les reproduit avec la fidélité d'un moule,
telle que cette empreinte d'un sein de femme qu'on admire à Portici.
Cela peut expliquer encore la parfaite conservation de certains objets
demeurés intègres dans cette boue consolidée et que l'action de l'eau
bouillante eût infailliblement altérée. Il faut aussi que cette éruption
se soit faite avec une effroyable rapidité, puisque les squelettes qu'on
a retrouvés dans les fouilles de Pompéi étaient debout et semblaient
avoir été surpris dans leur fuite.
Les maisons de Pompéi, toutes faites à peu près sur le même modèle, sont
petites, mais distribuées avec goût et décorées avec élégance; leurs
murs sont revêtus de peintures à fresque auxquelles le temps n'a pas
tout-à-fait enlevé leur éclat, puisqu'il suffit d'un seau d'eau pour les
raviver; elles sont pavées généralement en mosaïque. À l'entrée de
quelques vestibules est figuré en mosaïque aussi un chien monstrueux, et
dans tous on lit sur le seuil de la porte ces paroles que le maître de
la maison adresse depuis tant de siècles à quiconque se présente: _Salve
hospes_, salut à l'hôte, paroles qui semblent aujourd'hui sortir d'un
tombeau.
Après avoir parcouru les rues désertes de cette ville muette, après
avoir visité dans tous ses recoins le temple d'Isis, le théâtre,
l'amphithéâtre, le camp des soldats, le palais de Diomède, la _villa_
qui peut-être appartenait à Cicéron qui, comme le marquis de Carabas,
avait des propriétés partout, je songeai à revenir à Naples. Comme pour
rejoindre ma voiture je traversais un champ de vignes, j'y remarquai des
pignons en brique et en mortier qui perçaient le sol. Il se pourrait
bien que ce fussent ceux de quelques unes des maisons déblayées depuis
par le roi Joseph ou par le roi Joachim, qui mirent aussi leur gloire à
finir ce que Charles III avait si glorieusement commencé.
J'aurais bien désiré voir les temples de Pestum. Mais les bandits, et
_l'aria cattiva_ plus redoutables qu'eux, infestaient la contrée où sont
ces ruines. Y aller en septembre, c'est aller chercher la fièvre, et je
ne m'en souciais guère en songeant à l'état déplorable où elle avait mis
mon pauvre camarade. Je n'entrepris donc plus d'autre incursion que
celle qui devait me faire connaître quelques parties des champs
Phlégréens, que je n'avais pas eu le temps de voir dans mon premier
voyage, telles que le lac d'Agnano, _les pisciarelli_, _le stuffe_ (les
étuves) _de San Germano_ et la grotte du Chien, qui sont à peu de
distance de Pouzzoles.
Il me fallut traverser de nouveau le Pausilippe. Avant d'y entrer, je me
détournai un peu du chemin pour aller faire une station au tombeau de
Virgile ou sur les ruines qu'on décore de ce nom. Rien de remarquable
dans cette cave remplie de décombres et dont la voûte est couverte de
broussailles. Rien de remarquable non plus sur le monticule sous lequel
elle est ensevelie. J'y cherchai vainement ce laurier qui, dit-on, se
reproduit depuis tant de siècles sur la cendre du prince des poëtes.
_C'est là_, me dit mon _cicerone_, en me montrant une place vide et non
pas nette; et, sous des herbes brûlées par le soleil, je découvris, non
sans peine, un chicot de bois sec gros comme le petit doigt, et, non
sans peine, une feuille de laurier plus sèche encore. Était-ce la
dernière, était-ce la seule qu'eût portée cet avorton? Je la recueillis
religieusement, et l'envoyai à Legouvé, qui peut-être ne l'a pas reçue,
car il ne m'en a jamais parlé.
En passant par Pouzzoles, Talani ne négligea pas de nous procurer un
chien, pauvre animal aux dépens duquel le gardien de la grotte à
laquelle il donne son nom démontre aux voyageurs la propriété délétère
du gaz qu'elle exhale; pauvre animal qu'il tue et ressuscite, pour vous
amuser, avec autant d'indifférence qu'il éteint et rallume une chandelle
et qu'il décharge un pistolet dont il a soin de se munir aussi.
On conçoit, d'après cela, qu'à Pouzzoles un chien soit une propriété
utile, un fonds qui rapporte; aussi les paysans spéculent-ils sur cette
expérience, et vous louent-ils pour un écu leur meilleur ami. Mais les
chiens qui, là, ont autant d'esprit qu'ailleurs, ne portent pas le
dévouement jusqu'à se prêter deux fois à cette spéculation; rien de plus
difficile que de rattraper ceux qui ont déjà fait une fois le voyage. Au
bruit d'une voiture, ils disparaissent tous. Celui qu'on nous livra se
fit chercher pendant plus d'une demi-heure.
Lorsque nous arrivâmes au lac d'Agnano, le soleil avait parcouru plus
des trois quarts de sa course, et déjà se cachait derrière les montagnes
qui forment le bassin de ce vaste réservoir. Sans trop rembrunir la
verdure, il amortissait l'éclat de quelques côtes blanchâtres que la
végétation ne recouvrait pas. De brûlant qu'il avait été, l'air devenait
tiède; et le ciel, toujours pur, le beau ciel d'Italie se réfléchissait
dans les eaux limpides que le vent du soir ridait à peine.
Je ne puis exprimer le charme que j'éprouvais à contempler ce tableau
paisible. Ce n'est pas sans contrariété que je me sentis arracher à ma
rêverie par le physicien de service, qui ne concevait pas qu'on pût
s'occuper là d'autre chose que de l'expérience qu'il allait répéter pour
la centième fois, et qui d'ailleurs était pressé d'en finir avec le
chien qui le mordait.
Nous entrons enfin dans la grotte dont il tient la clef; tout s'y passa
comme à l'accoutumée. La chandelle qu'il alluma finit par s'éteindre
après avoir perdu graduellement son éclat, à mesure qu'il la rapprochait
du sol; le pistolet qui, au niveau de la terre, n'avait pas fait feu,
placé à dix pouces au-dessus, avait détonné; par la même cause, le
chien, après s'être débattu, tomba dans une immobilité absolue. Il n'en
serait jamais sorti si on ne se fût pressé de le porter au bord du lac.
L'eau dont on l'inonda le rappela à la vie, mais non sur l'heure. Les
pulsations du coeur ne se rétablirent que petit à petit. Il bâilla
d'abord, puis il éternua, puis il ouvrit les yeux, puis il étendit ses
pates, puis il fit quelques efforts pour se relever, et retomba; puis
s'étant traîné jusqu'à l'eau et ayant bu, il se leva tout-à-fait, secoua
les oreilles, prit sa course et disparut.
Ce pauvre animal avait passé par toutes les angoisses de l'asphyxie.
Elles sont terribles, ainsi que l'a certifié je ne sais quel Anglais,
qui, faute d'autre animal, fit l'expérience sur lui-même.
Cependant la nuit était venue. La lune montait sur l'horizon, et
répandait une douce clarté sur ce site mélancolique. Je retombai dans ma
rêverie pour n'en sortir qu'au théâtre de Saint-Charles, où je revis,
pour la dixième fois, _Gonzalve de Cordoue_ que je n'entendis pas plus
qu'à l'ordinaire.