CHAPITRE PREMIER.

Six semaines à Naples.--Mauvaises relations de la cour de Naples avec la

république française.--La légation française.--Le général Caudaux; le

chevalier Acton, premier ministre du royaume de Naples.--Le banquier

Berio.--Le chevalier Hamilton, ambassadeur d'Angleterre; lady Hamilton.

Bien qu'étendu dans un bon lit, me croyant encore en route, je me

sentais cahoté dans les ravins des Apennins, quand mon camarade me

réveilla. «N'entendez-vous pas le tonnerre? me criait-il.--Le

tonnerre!--Oui, le tonnerre. Il fait un vacarme affreux depuis une

demi-heure; et dans ce moment il pleut à verse.--Il pleut! je suis

curieux de voir cela.» Depuis mon départ de Venise, en effet, je n'avais

pas vu tomber une goutte d'eau. J'étais altéré de tout mon corps. Me

jetant à bas du lit, je cours au balcon, et là,

dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil,

je reçois avec délices les torrens d'eau tiède que le ciel me

prodiguait. Comme personne ne courait les rues pendant ce déluge, ma

toilette ne scandalisa personne, en supposant que quelqu'un fût disposé

à s'en scandaliser, dans un pays où le quart de la population était

encore moins vêtu que moi.

Cet orage dura peu. Au bout d'une demi-heure le ciel était tout-à-fait

nettoyé, et le soleil brillait de tout son éclat. Alors le tableau que

présente le golfe de Naples se développa devant moi dans toute sa

magnificence. Après en avoir joui pendant quelques instans, pensant

qu'il était à propos de faire un peu plus de cérémonie pour me présenter

chez notre ambassadeur, j'endosse un habit bleu, j'ajuste à un ceinturon

aussi riche que celui d'un commissaire des guerres un sabre aussi grand

que celui d'un apprenti général; et coiffé d'un chapeau militaire

surmonté du panache qui m'avait attiré tant de témoignages d'estime sur

la route, je me rends chez le représentant de la république française.

Ce poste était alors rempli par le général Canclaux. De major au

régiment de Conti qu'il était lorsque la révolution éclata, ce

gentilhomme, qui n'avait pas cru utile d'émigrer, ni honnête de quitter

les drapeaux, était bientôt parvenu au grade de général de division.

Envoyé contre les Vendéens, sans faire preuve d'un génie supérieur, il

avait commandé avec succès l'armée de la Loire, et battu les rebelles à

plusieurs reprises. Servant toutefois encore mieux l'État par son

caractère conciliant que par ses talens militaires, il avait fortement

contribué à cette pacification qui en 1795 semblait avoir rattaché la

Vendée à la république.

Comme sous l'uniforme du nouveau régime il conservait les habitudes de

l'ancien, le Directoire crut ne pouvoir rien faire de mieux que

d'envoyer à la cour de Naples un homme à qui les moeurs de la cour

n'étaient pas étrangères. Une autre considération avait aussi influé sur

ce choix: c'est la fortune personnelle de ce général. Son revenu, joint

au traitement d'ambassadeur, le mettait en effet à même de représenter à

Naples plus convenablement qu'aucune autre personne. Le gouvernement

alors n'avait guère à sa disposition pour ces sortes de fonctions que

des hommes que la révolution avait ruinés, ou qu'elle n'avait pas encore

enrichis.

Ce calcul fut un peu déjoué par les calculs du citoyen Canclaux, qui

d'ailleurs, revenant à ses premières habitudes, se montrait plus

courtisan que républicain. Je m'aperçus de cette tendance dès nos

premières conversations, ainsi qu'on peut le voir dans une lettre que

j'écrivis au général Bonaparte peu de jours après mon arrivée à

Naples[23].

Le générai Canclaux me reçut avec une politesse qu'on ne trouvait pas

alors chez tous les agens supérieurs de la république. Il m'invita à

dîner pour le jour même, et me proposa d'aller le lendemain faire visite

avec lui au chevalier Acton, alors premier ministre. J'étais trop

curieux de voir de près ce visir, pour ne pas accepter la proposition.

Acton semblait avoir une soixantaine d'années; il nous reçut avec une

politesse froide, mais sans hauteur. Dans notre conversation qui fut

toute en français, langue qu'il parlait et prononçait avec pureté, il me

témoigna de l'estime pour le général Bonaparte; moins à la vérité par

esprit de justice que par calcul politique et pour en venir à l'article

des îles Ioniennes sur lesquelles il avait des vues. Il espérait faire

accorder ces îles au roi de Naples, en échange des _présides_ de

Toscane, ce que je n'ignorais pas; mais Bonaparte était déterminé à les

conserver à la France, tout en acquérant les _présides_, ce que je

n'ignorais pas non plus. Toutes les questions du ministre napolitain

étaient dictées par cet intérêt. Je pris quelque plaisir, j'en conviens,

à me jouer de ce vieux politique, en flattant et en contrariant

alternativement ses espérances: mais je doute qu'il s'en soit aperçu. Je

conçus facilement, d'après cet entretien, tout l'avantage qu'un esprit

aussi délié pouvait prendre sur la bonhomie de mon introducteur.

C'est la seule fois que j'aie vu le chevalier Acton, le seul des

ministres napolitains auquel j'aie cru convenable de me laisser

présenter. En effet, pourquoi en aurais-je été visiter d'autres? quel

intérêt m'aurait conduit, par exemple, chez le prince Castelcicala,

alors chargé des affaires étrangères, et cependant inconnu dans l'Europe

où deux ans après il acquit une si déplorable célébrité? Je n'avais rien

à démêler avec le gouvernement napolitain.

Résolu à m'occuper uniquement de plaisirs et surtout de ceux que

procurent l'amour des arts et le goût de l'antiquité, je comptais

employer à visiter les musées, les théâtres et les monumens de Naples

tout le temps que je n'emploierais pas à explorer les merveilles que la

main de la nature a répandues avec tant de prodigalité autour de

l'antique Parthénope, dans les champs phlégrens et dans la _Campagna

felice_, rivages tout à la fois terribles et délicieux où l'on a le

paradis autour de soi et l'enfer sous ses pieds.

Ombrageux comme tous les gouvernemens despotiques, le gouvernement de

Naples me supposait probablement d'autres intentions. Il me fit

espionner, mais si maladroitement, qu'il m'était impossible de ne pas

m'en apercevoir: il tomba ainsi dans l'inconvénient qu'il voulait

éviter. Ne me croyant obligé à aucun égard vis-à-vis d'une cour qui n'en

gardait aucun avec moi, je ne laissai échapper aucune occasion de la

picoter, de la taquiner, et de taquiner par contre-coup notre

ambassadeur, qui songeait plus à plaire à la cour de Naples qu'aux

Français qui étaient à Naples.

Ces picoteries amenèrent définitivement une rupture entre nous: voici à

quelle occasion. Une espèce d'antiquaire, nommé Talani, me servait de

_cicerone_ et m'indiquait tout ce qu'il y avait de curieux dans la

ville. Il me dit un matin, en déjeunant, qu'un certain marquis _Berio_

possédait un groupe de Canova qui méritait d'être vu, et que le digne

propriétaire de ce chef-d'oeuvre se faisait un plaisir de le montrer

lui-même aux étrangers qui demandaient à le voir. «Tout récemment

encore, ajouta-t-il, il en a usé ainsi avec un Anglais qui s'est

présenté chez lui, même sans l'avoir prévenu. Si vous m'en croyez, nous

irons là après déjeuner.--Ne serait-ce pas un peu se hasarder? je suis

Français, il serait possible que le marquis Berio n'eût pas pour un

Français autant de bienveillance que pour un Anglais; qu'aurai-je à

dire, s'il me fermait sa porte?--À un commissaire du gouvernement

français! lui, banquier de la cour! cela n'est pas possible. Mais pour

vous tirer de doute, je vais préparer les voies: rapportez-vous-en à

moi.» Et sans attendre ma réponse, il sort avec toute la précipitation

d'un Italien qui veut vous obliger.

Une demi-heure après, il revient; mais il n'avait plus l'air de

confiance avec lequel il était parti. «Eh bien! lui dis-je, avez-vous

parlé au marquis Berio?--Ne m'en parlez pas, Monsieur, c'est un

faquin.--Il me refuse la porte?--Il la refuse à vous et à

moi.--Comment?--Je lui ai demandé la permission de lui amener le

commissaire du gouvernement français.--Qu'a-t-il répondu?--Il a répondu

que sa maison n'était pas ouverte à de pareilles gens.--Vous voyez, mon

cher, que j'avais raison de ne pas vouloir que vous fissiez cette

démarche.--Mais il venait de recevoir un Anglais, pouvais-je croire

qu'il refuserait de recevoir un Français, et surtout un commissaire du

gouvernement français, lui, banquier de la cour!--Probablement a-t-il

espéré ainsi se rendre agréable à la cour. Mais laissons cet homme et

son groupe, et allons ailleurs. Il y a ici assez de choses à voir.» Il

était évident qu'en ceci le Berio avait voulu plaire à la cour.

Au dépit que j'éprouvai d'un outrage aussi gratuit, d'un outrage fait en

ma personne à ma nation, je reconnus qu'avant tout j'étais Français, et

je me promis bien de prendre ma revanche, si jamais l'occasion s'en

présentait; mais se présenterait-elle?

Nous allâmes ce matin-là aux _Studi_, où je vis, entre autres objets

curieux, l'Hercule-Farnèse, chef-d'oeuvre de Miron; la coupe d'Alexandre,

taillée dans une améthyste d'une prodigieuse dimension et d'un travail

admirable; et ce qui m'intéressa plus encore peut-être, un manuscrit

autographe du Tasse. De là, nous allâmes au _Museum de Capodi Monte_,

où, parmi une multitude de tableaux d'une beauté rare, je remarquai une

Madeleine du Carrache, une Charité de Schedone, ouvrage non moins

recommandable par la noblesse des figures que par la fraîcheur et la

vérité du coloris, et un grand tableau du Dominicain, représentant un

jeune Enfant protégé par un Ange contre les embûches du Diable.

L'expression de ces trois têtes, dont l'une est le type de la confiance,

l'autre celui de la bonté, et la dernière celui de la malice, me parut

d'une admirable exécution. Ce chef-d'oeuvre avait été long-temps caché

dans une église de village en Calabre.

Je remarquai là aussi une série complète des portraits des douze Césars:

ils sont tous ressemblans, si j'en juge par celui de Vespasien à qui

j'ai retrouvé ce visage historique, ce _vultus quasi nitentis_[24] que

lui donne Suétone, et qu'il conservait même sur le trône du monde.

Sur ces entrefaites, des négocians français me prièrent d'appuyer auprès

de notre légation leurs réclamations contre les obstacles que ne cessait

d'opposer au développement de leur commerce le gouvernement napolitain,

qui éludait en toute circonstance l'exécution du dernier traité, et

affectait pour les négocians anglais une préférence tout-à-fait

injurieuse à la France. D'autre part on me priait aussi de stimuler

l'intérêt de notre ambassadeur en faveur de quelques uns de nos

compatriotes arbitrairement détenus au château Saint-Elme, où ils

étaient indignement traités.

Quand j'abordai ces questions, le générai m'écouta avec une indifférence

singulière: «Je ne me mêle pas de ces choses-là, dit-il. Ces détenus

sont sans doute de mauvais sujets dans les affaires desquels ma dignité

ne me permet pas d'intervenir. Quant aux négocians, ces gens-là sont

d'une exigence qu'on ne saurait satisfaire. D'ailleurs un gouvernement

n'est-il pas maître de favoriser qui bon lui semble? et puis où sont

donc les preuves de la prédilection du gouvernement napolitain pour les

Anglais?--Dans tout ce qu'il fait, lui répondis-je. En toute

circonstance, les préférences ne sont-elles pas pour l'ambassadeur

anglais? Cette prédilection de la cour est si notoire, que les

courtisans qui veulent lui plaire ne croient pas pouvoir se montrer trop

malveillans envers nous.» Et pour preuve de ce que j'avançais, je lui

racontai l'impertinence que, pour plaire à la cour, venait de me faire

le banquier de la cour. «Charbonnier est maître chez soi, me

répondit-il; voilà encore de ces choses dont je ne puis pas me

mêler.--Aussi ne vous priai-je pas de vous en mêler. Je vous cite ce

fait comme un indice des dispositions où l'on est pour nous. C'est une

confidence et non pas une plainte que je vous fais. Quand il est

question de relever une impertinence, je n'ai pas l'habitude de recourir

au ministère d'autrui; c'est une de ces affaires que je fais moi-même.

Au reste, quand les valets m'insultent, je ne leur fais pas l'honneur de

m'en prendre à eux. Patience.»

Là-dessus je le saluai. Nous nous quittâmes assez froidement, comme on

l'imagine.

Quelques jours après, on donnait à un théâtre de second ordre la

première représentation d'un opéra-buffa de Guglielmi, autant que je

puis m'en souvenir. La cour y assistait, faveur qui assurait à l'auteur

que sa pièce serait entendue sans être interrompue, car à Naples, tant

que le roi est au théâtre, personne ne se permet d'y donner même des

marques d'approbation; tout le monde s'y règle sur l'exemple de Sa

Majesté, _regis ad exemplar_; c'est à tel point que s'il se lève, on se

lève pour ne s'asseoir que quand il s'assied.

J'ignorais cet usage. Placé sur le devant, dans une loge découverte, je

prenais une glace pendant l'entr'acte. Je vois tout le monde se lever.

«Pourquoi cela? demandai-je.--Parce que la cour est debout», me

répondit-on. Dans une autre disposition d'esprit, j'eusse probablement

fait comme tout le monde par politesse pour tout le monde; mais blessé

encore des témoignages d'une malveillance que je n'avais pas provoquée,

je ne fus pas fâché de donner un témoignage de mon ressentiment. Je

restai donc assis, au grand étonnement des spectateurs.

Notre ambassadeur, que je vis le lendemain, était encore tout épouffé de

cette incartade. «À quoi donc pensiez-vous hier, de rester assis quand

le roi était debout?--Je pensais que je n'étais pas chez le roi; je

pensais qu'on est chez soi dans sa loge, comme on est chez soi dans son

appartement, _et vous savez que charbonnier est maître chez soi_.» Puis

je lui tirai ma révérence, lui gardant toujours rancune.

Il m'en restait aussi, comme de raison, contre le banquier Berio.

Quelques jours après je trouvai l'occasion de satisfaire ces petits

ressentimens et de faire, comme on dit, d'une pierre deux coups.

Le chevalier Hamilton, ministre de l'Angleterre auprès de la cour de

Naples, possédait la plus belle collection de vases _étrusques_ qui

existât après celle de Portici. Il possédait en outre une femme célèbre

par sa beauté, par ses grâces, et qui jusqu'alors n'avait donné lieu en

aucune manière de l'appeler cruelle. Envieux d'admirer de près les

trésors de ce diplomate, et persuadé qu'un homme d'esprit comme lui ne

pourrait qu'être flatté de ma démarche, je lui écrivis le billet

suivant:

«Monsieur le chevalier, nos deux nations sont en guerre; nous

pourrions nous regarder comme ennemis. Aussi est-ce comme ami des

arts et des lettres que je vous adresse ma requête. À ce titre

j'appartiens à une république à laquelle vous appartenez aussi.

«Il n'est pas de cette république-là ce M. _Berio_ qui ne permet

pas à tout le monde de venir admirer le chef-d'oeuvre dont il est

indigne possesseur. Persuadé que vous ne sauriez l'imiter, je

n'hésite pas, quoique Français, à vous demander la permission de

visiter votre cabinet le jour et à l'heure où je pourrai le faire

sans vous importuner.

«Agréez, Monsieur le chevalier, l'assurance de la haute estime avec

laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.

«ARNAULT,

_Commissaire de la république française dans les îles Ioniennes._»

La réponse ne se fit pas attendre. Dès le matin même, le chevalier

Hamilton m'invita à me présenter chez lui. Je croyais que ce serait son

secrétaire ou tel autre dépositaire de sa confiance qui me ferait les

honneurs de son cabinet; je fus donc aussi surpris que flatté non

seulement d'être reçu par lui-même, mais de voir que lady Hamilton

s'était associée à lui pour cet acte de courtoisie. Non content de me

montrer dans le plus grand détail sa nombreuse collection, il m'expliqua

avec une infatigable complaisance les diverses peintures dont ces vases

étaient couverts et les ornemens qui les encadraient, ornemens qui, à

son sens, étaient tous symboliques; ses interprétations ne me parurent

pas toutes également justes, mais toutes étaient ingénieuses.

Après la science vint la politique. Persuadé qu'il ne se croirait pas

obligé de taire ce que je lui disais, je profitai de l'occasion pour

expliquer mon étonnement sur la gaucherie avec laquelle la cour en usait

avec nous, gaucherie qui n'était bonne qu'à changer en dispositions

hostiles les intentions très-innocentes qui m'avaient porté à m'arrêter

à Naples. «Au reste, ajoutai-je, les égards que les gouvernemens ont

pour les voyageurs dépendent beaucoup du degré de considération que

savent se concilier les ministres des nations auxquelles ces voyageurs

appartiennent. Oui, cela tient surtout à leur caractère. Par exemple, à

voir le crédit dont vous jouissez ici, Monsieur, ne croirait-on pas que

l'armée qui n'est qu'à trente lieues de la frontière napolitaine est une

armée anglaise? Votre gouvernement doit vous savoir bien gré de ce que

vous savez être ici ce qu'y devrait être l'ambassadeur français.»

Il sourit à cette saillie qui m'échappa presque malgré moi; et après

m'avoir montré ses tableaux parmi lesquels était une sibylle peinte par

Mme Lebrun, et dont il faisait d'autant plus de cas que c'était le

portrait de lady Hamilton, il me demanda la permission de me quitter

pour aller au château où probablement les lettres que je venais de

mettre à la poste, ou, pour parler sans figure, les confidences que je

venais de lui faire arrivèrent en même temps que lui.

Resté seul avec lady Hamilton, je l'écoutai moins que je ne la

regardais, et sa conversation me parut délicieuse. Sur quoi

roula-t-elle? je n'en sais rien. Le charme qui animait alors cette

figure si belle et si piquante m'explique toute la passion qu'elle

inspirait au chevalier dont elle portait le nom, et qu'elle inspira

l'année d'après au héros[25] qui regretta si vivement de n'avoir pu lui

donner le sien.

Le cabinet du chevalier Hamilton était rangé dans le plus bel ordre,

mais avec un certain esprit de recherche. En bon Anglais, il avait

meublé son appartement à la mode de son pays. Les canapés, les

fauteuils, dont les bois étaient d'acajou, étaient garnis d'étoffe de

crin. Je remarquai même dans la cheminée, au milieu de l'appareil le

plus brillant du foyer britannique, un monceau de charbon de terre qu'on

n'a peut-être jamais eu l'occasion d'allumer sous ce doux climat, et

dans les interstices duquel étaient placés des paillons d'un rouge

ardent qui, lorsque le soleil s'y réfléchissait, figuraient le feu à

faire illusion, et vous rappelaient l'hiver au milieu de l'été. Cet

artifice eût peut-être été mieux placé chez un peintre de décorations

que chez un philosophe.

Je ne fis pas à notre ambassadeur, comme on l'imagine, un secret de

cette visite. «Le ministre d'Angleterre, notre ennemi, est un peu plus

poli pour nous, lui dis-je, que notre ami le banquier napolitain. Il m'a

reçu aussi gracieusement que celui-ci reçoit un Anglais.--Comment, vous

avez été chez le ministre d'Angleterre!--J'ai été chez le chevalier

Hamilton.--Peut-être auriez-vous dû m'en parler avant?--Eh! pourquoi

cela, s'il vous plaît, citoyen?--Pour savoir si cela était dans les

convenances.--Cela était dans les miennes, et seul j'en suis

juge.--Ignorez-vous que je représente ici la nation française?--Vous l'y

représentez, parce qu'elle ne s'y trouve pas, et je désire qu'elle soit

bien représentée: quant à moi qui me trouve ici, je préfère me

représenter moi-même.»

À dater de ce jour je n'eus plus de rapport avec lui, si ce n'est ceux

que nécessita l'expédition d'un passeport et d'une permission pour avoir

des chevaux; faveurs que je ne pouvais obtenir que par l'intermédiaire

du ministre français, et qu'il me fit accorder avec quelque plaisir, je

crois.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 22 / 71 题