Je suis chargé d'une mission pour les îles Ioniennes.--Lodi, Mantoue, le
palais du T, Vérone, Venise.--Théâtre de la Fenice.
Regnauld avait acheté un fort joli cheval. Appelé précipitamment à
Vérone pour les intérêts du service, il me recommanda en partant de
tenir sa monture en haleine. Comme je ne recevais pas de nouvelles de
Montebello, je dirigeai un soir ma promenade de ce côté-là. Il était
sept heures quand j'arrivai. «Vous venez à propos, me dit le général:
j'allais vous envoyer chercher. Il s'agit d'une mission importante.
Attendez un instant; vous allez recevoir vos instructions.»
L'instant fut long: à minuit j'attendais encore. Le général me fait
appeler: «Vous pouvez vous aller coucher, me dit-il. Demain je vous
dirai ce dont il est question.--Je pars donc pour Milan, où l'on doit
être fort inquiet de moi, ou tout au moins de mon cheval, qui n'est pas
à moi.--Soit: allez coucher à Milan; mais revenez ici de bonne heure.»
Il était plus de deux heures du matin quand j'arrivai à Milan: on n'y
était pas, en effet, sans inquiétude pour mon compagnon de voyage. Je
dis pour expliquer mon retard ce que je savais, c'est-à-dire que je ne
saurais rien que le lendemain. Le lendemain à dix heures j'étais de
retour à Montebello.
«Après le déjeuner, vous aurez vos instructions», me dit le général. Je
ne les avais pas encore à l'heure du dîner, pas même encore à l'heure du
coucher. À une heure après minuit, enfin, le général me fait réveiller
dans le salon, où je m'étais endormi:--«Rendez-vous à Venise au plus
vite; là vous trouverez le général Gentili, qui dirige les apprêts d'une
expédition destinée à prendre possession de Corfou et des îles
Ioniennes. Vous suivrez cette expédition en qualité de commissaire du
gouvernement, et avec le rang et le traitement de chef de brigade. Vous
organiserez, de concert avec le général, le gouvernement et
l'administration de ces colonies, sur lesquelles vous aurez la
haute-main pour tout ce qui concerne le civil. Vous entretiendrez avec
moi une correspondance, qui non seulement roulera sur vos opérations,
mais sur tout ce qui vous paraîtra digne de remarque. Vous vous
entendrez de tout avec Gentili. C'est un brave homme, que Gentili, un
brave Corse! C'est un élève, un ami de Paoli. S'il y a des coups de
fusil à recevoir, il y courra le premier et en reviendra le dernier. Le
bruit du canon ne l'inquiète guère, car il est sourd à ne pas
l'entendre. C'est de plus un homme des moeurs les plus douces: vous êtes
faits pour vous convenir.
«Voilà ce que je voulais vous dire. Les instructions que Bourrienne va
vous remettre en sont le sommaire[3]. Il vous remettra aussi un mandat
sur Haller, que vous irez voir à Milan, et qui vous paiera vos frais de
route. Partez à l'instant même: vous devriez déjà être parti.»
Comment partir? La personne qui m'avait amené était retournée à la
ville. Je me trouvais sans voiture. Par bonheur se trouvait là Joseph
Bonaparte qui, obligeant pour tout le monde, fut de tout temps si bon
pour moi. Il mit à ma disposition une bastardelle qui lui appartenait,
en m'indiquant à Fusine une auberge où je pourrais la laisser en dépôt.
Il y avait toujours une poste près du quartier-général. On attèle, et je
pars.
Je restai à Milan plus long-temps que je ne le croyais. Voici pourquoi.
Bien que les matières de la monnaie ne manquassent pas au trésor de
l'armée, la monnaie y manquait quelquefois. Mais comme on y tenait en
réserve les objets d'or et d'argent que les agens militaires répandus
dans les pays conquis recueillaient dans les églises et dans les
couvens, et qu'on possédait les coins de la monnaie autrichienne, on
convertissait aisément en numéraire, proportionnément au besoin, les
matières qu'une pieuse magnificence avait dérobées à la circulation; et
les produits de la guerre subvenaient aux dépenses de la guerre. La
fabrication n'étant pas ce jour-là aussi rapide que la consommation, il
me fallut attendre quelques heures.
C'est avec des talaris frappés le matin que le soir je payai la poste.
Je la payais largement, trop largement même par suite de l'ignorance où
j'étais du rapport des monnaies italiennes avec la monnaie française. Le
maître de poste de Crémone m'en avertit, quoique mon erreur ne dût pas
tourner à son détriment à beaucoup près. Cet avis me fut d'autant plus
utile que voyageant seul, absolument seul, j'eusse pu continuer
long-temps à semer ainsi mon argent en Italie, comme jadis le semaient
en France certains Anglais qui se montraient généreux par pure
inadvertance.
Que de glorieux souvenirs réveillait en moi la route que je parcourais!
elle était semée de victoires. Tout pressé que j'étais, je n'avais voulu
traverser qu'au petit pas ce pont de Lodi que sous la mitraille
autrichienne nos bataillons avaient traversé au pas de charge et sans
tirer un coup de fusil. L'Adda est fort large en cet endroit. Qui n'a
pas mesuré des yeux ce passage étroit et long que défendaient trente
pièces de canon dont le feu était soutenu par celui de dix mille hommes,
n'a pas une juste idée de la valeur des troupes qui l'ont emporté.
Mantoue aussi était environnée de la gloire française. Sous ces murs
assiégés et conquis par notre armée, se livrèrent les batailles de
Saint-Georges et de la Favorite qui lui en ouvrirent l'accès.
Je ne sortis pas de Mantoue sans avoir visité le palais du T, palais
moins remarquable par la singularité de son plan tracé d'après la figure
de la lettre T, que par les fresques dont Jules Romain l'a décoré. Ces
peintures sont toutes de proportions gigantesques. Ici c'est Polyphème
qui, assis sur un rocher, module des airs sur la flûte aux sept tuyaux.
Là ce sont les Titans entassant Pélion sur Pélion, Ossa sur Ossa, pour
escalader l'Olympe au plus haut duquel Jupiter fait briller et retentir
la foudre qui va les renverser. Cette scène qui, du sol au sommet de sa
voûte, recouvre en totalité les parois d'un vaste salon, est d'un
formidable effet. On craint d'être écrasé sous les masses soulevées par
les fils de la terre; on craint d'être anéanti par les traits que va
lancer le maître des dieux.
En traversant la contrée,
Tardis ingens ubi flexibus errat
Mincius, et tenera prætexit arundine ripas,
Georg., lib. III.
je ne vis pas le vaste lac formé par les épanchements du Mincio, et les
flexibles roseaux dont ses rives sont revêtues, sans penser au poëte né
sur ce rivage, sans penser au plus parfait des poëtes. Je regrettai de
ne pas pouvoir me détourner pour aller en pèlerinage au monument élevé
sur les ruines d'Andès par le général Miolis à la gloire de Virgile et à
la sienne conséquemment.
À Vérone je retrouvai Regnauld. J'y retrouvai aussi un homme que la
Providence semblait avoir envoyé là tout exprès pour moi, un homme qui
joignait aux connaissances les plus étendues en littérature ancienne et
moderne la science des finances et de l'administration dans lesquelles,
à parler franchement, j'étais absolument novice. Je l'avais vu souvent à
Paris chez des amis communs; et j'avais été à même de l'apprécier. Il
était venu chercher de l'emploi en Italie, et n'en avait pas encore
trouvé. Je lui proposai de m'accompagner dans ma mission, moins comme
secrétaire que comme ami. Il me promit de venir me rejoindre à Venise et
m'a tenu parole. Ce n'est pas ce qui m'est arrivé de moins heureux dans
mon voyage. Il s'appelait Digeon, nom honoré dans l'Université où j'ai
réussi à le faire entrer lors de son organisation.
Trop pressé pour visiter les monumens de Vérone, je remis la chose à mon
retour. J'en usai de même à Vicence que je n'admirai qu'en passant, à
Padoue que je traversai de nuit, et je poursuivis sans m'arrêter mon
chemin jusqu'à Fusine, le point de la terre ferme le plus rapproché des
lagunes, et d'où Venise vous apparaît au milieu de l'Adriatique, comme
une garenne au milieu des plaines de la Beauce ou de la Brie.
Après avoir fait remiser la voiture de Joseph Bonaparte à l'auberge
indiquée, je me jette dans une gondole qu'à sa forme et à sa couleur
j'eusse prise pour un cercueil, et me voilà voguant à Venise.
L'aspect de cette ville, que semble porter la mer, devient plus étonnant
à mesure qu'on s'en approche. Environné par les flots qui viennent
battre contre sa ceinture de pierre, ce groupe d'îles sans rivages et
sans végétation, sur lesquels domine une forêt de clochers, ressemble
assez à une flotte à l'ancre, pour qui voit Venise des lagunes. Pour qui
la parcourt, c'est un spectacle encore plus merveilleux que cette
agglomération de palais de marbre et de monumens magnifiques, entre
lesquels fourmille une population si active, et cela sur des bancs de
gravier qui long-temps ne furent disputés aux oiseaux de mer que par
quelques misérables pécheurs.
All' Adria in seno
Un popolo d'Eroi saduna, e cangia
In asilo di pace
L'instabile elemento.
Con cento ponti e cento
Le sparse isole unisce:
Colle moli impedisce
All' Ocean la libertà dell' onde.
E intanto su le sponde
Stupido resta il pellegrin, che vede
Di marmi adorne, e gravi
Sorger le mura, ove ondeggiar le navi.
Métastase, Ezio, att. I°.
Entré dans le grand canal, comme je n'avais pas d'auberge de
prédilection, je me laissais conduire par le gondolier à celle qu'il
affectionnait, à celle où descendit Théodore, _di corsica il re
posticio_, et où Candide soupa avec six têtes découronnées, à _l'Aigle
impériale_ enfin, quand du fond d'une gondole qui nous croise je
m'entends appeler par mon nom.
C'était un associé de Lenoir, un de mes amis de Marseille. Le croyant
occupé d'affaires à Milan, où je l'avais retrouvé, je ne fus pas peu
surpris de le rencontrer à Venise: il y était arrivé la veille. Comme il
était attaché à une des administrations de l'armée, on lui avait assigné
un logement au palais Justiniani. «Ne nous séparons pas, me dit-il; je
suis là chez un bon abbé à qui je ne cause pas grand embarras. Il ne
refusera pas de mettre à notre disposition une chambre de plus dans ce
vaste édifice dont il n'occupe pas le quart, et où on pourrait lui
envoyer des hôtes plus incommodes que nous.» En effet, il n'acceptait là
que l'hospitalité nue. Quelques instances qu'on lui eût faites, il avait
refusé d'y prendre autre chose qu'un verre de vin de Chypre.
Me félicitant du hasard qui me rendait un ami dans une ville où je ne me
croyais connu de personne, je me laissai mener chez l'_abbate_
Justiniani, qui demeurait sur le grand canal, non loin du Rialto, en
face du palais Contarini, et à sa prière j'y pris domicile. Les amis de
mon ami furent les miens dès le jour même. Il me fallut absolument
accepter à dîner chez M. Pavy, négociant de Lyon. Comme celui-là était
établi à Venise depuis long-temps, depuis la prise de Lyon peut-être, ce
que je ne songeai pas à lui demander, il me mit, tout en dînant, au
courant des usages, si bien qu'en sortant de table je savais déjà quel
emploi je devais faire de ma soirée.
Le général Baraguey-d'Hilliers, que je n'avais pas revu depuis la partie
de chasse de Gentilly, commandait à Venise. J'avais été le voir; il ne
m'avait pas reçu comme un chien[4], bien mieux, il m'avait invité à
dîner pour le lendemain dans une campagne délicieuse qu'il occupait en
terre ferme. Instruit par lui que l'expédition ne pouvait pas être prête
avant dix jours, et sans affaires pour le moment, je résolus d'employer
tout ce temps à mes plaisirs.
Les plus vifs même aujourd'hui pour moi sont ceux du théâtre. Dès le
soir, sans songer que j'avais passé deux nuits à peu près sans dormir,
je courus au théâtre de la _Fenice_, où l'on donnait, pour la dernière
fois, les _Orazi_ de Cimarosa. Soit par suite de la fatigue dont je me
ressentais encore, soit parce que le caractère prêté dans cet opéra par
le compositeur aux héros de la vieille Rome, contrariait par trop celui
qui leur est donné par Corneille, cet ouvrage me plut peu; je fus même
insensible à la mélodie de certains morceaux qui, abstraction faite de
la couleur historique, m'ont charmé depuis.
Je crois, au reste, que l'_opéra seria_ n'est pas le genre auquel le
génie de Cimarosa s'appliquait le plus heureusement: plus gracieux que
pathétique, plus spirituel que sublime, c'est vers la comédie que ce
génie le portait. Dans l'_opéra seria_, il faisait quelquefois aussi
bien que les autres; dans l'_opéra buffa_, personne ne faisait mieux que
lui.
Une bizarrerie, de laquelle on n'avait pas songé à me prévenir, dut
aussi contribuer au peu d'effet que cette représentation produisit sur
moi. En Italie alors, des imberbes étaient en possession des rôles les
plus virils, des rôles qui, sur la scène lyrique, sont aujourd'hui la
propriété des femmes: un héros de ce genre, ou plutôt un héros qui
n'était d'aucun genre, représentait Horace, personnage que nous avons vu
jouer à Mme Sessi sur notre théâtre de Paris, où Crescentini, Mme Pasta
et Mme Malibran se sont succédé dans le rôle du tendre Roméo, que je
n'ai jamais vu jouer non plus par un homme.
Dès le surlendemain, une troupe nouvelle prit possession de la _Fenice_.
Les _Horaces_ de Cimarosa firent place à un opéra de Zingarelli. Ce
n'était pas Corneille, mais Racine que l'auteur du _libretto_ mettait à
contribution dans ce _Mithridate_, copie du nôtre, au sublime près. La
musique n'y compensait pas tout-à-fait le dommage que le poème avait
éprouvé; elle m'a laissé pourtant d'assez doux souvenirs. Je retournai
plusieurs fois l'entendre: cela me semble absolument nécessaire à qui
veut prononcer en connaissance de cause sur la valeur d'une grande
composition musicale. Peut-on se flatter d'en pouvoir apprécier toutes
les intentions, d'en juger toutes les beautés, dans une seule audition?
Les opéras que je revois avec le plus de plaisir ne sont pas ceux que
j'ai compris le plus facilement. À la première représentation,
l'_Otello_ de Rossini m'avait paru plus brillant, plus bruyant même
qu'expressif, et le _Freischütz_ de Weber plus bizarre qu'original. Que
de fois ne m'a-t-il pas fallu revenir au _Don Giovanni_, pour découvrir
toutes les richesses entassées par Mozart dans cette sublime oeuvre, dans
ce trésor inépuisable de mélodie et d'harmonie? C'est à force de les
entendre que j'ai compris ces chefs-d'oeuvre, où chaque nouvelle
exécution me fait découvrir de nouvelles beautés.
Le Mithridate était représenté aussi par un héros façonné à la manière
de l'Horace; l'un n'était pas plus masculin que l'autre. On m'en vit
moins rire toutefois, non que je commençasse à me prêter à l'illusion,
mais parce que je crus devoir montrer quelque condescendance pour
l'usage. Cette condescendance n'alla pas pourtant jusqu'à me faire
garder mon sérieux, quand après avoir chanté avec beaucoup d'expression
son dernier air, le roi de Pont qui s'était poignardé, ressuscitant à la
voix du parterre, se relève, salue, recommence son air, se poignarde de
nouveau, tombe et se relève encore pour répondre par de nouvelles
salutations aux nouveaux témoignages d'admiration qu'on ne se lassait
pas de lui prodiguer.
Il y a sept ou huit théâtres à Venise. Celui de _San Chrisostome_ aussi
était occupé par une troupe d'_opera seria_, qui représentait la
_Mérope_ de Nazolini: je n'y allai qu'une fois, quoique la _prima donna_
de cette troupe fût supérieure à celle de l'autre; c'était la célèbre
_Billington_. Il n'y avait pas alors en Europe de gosier plus souple que
celui de cette anglaise, pas de virtuose plus habile à exécuter ces
_sonate di Gola_, que les compositeurs commençaient à jeter dans leurs
opéras; elle surmontait avec une facilité singulière les difficultés les
plus grandes, mais elle abusait de cette facilité. Son talent m'étonna
plus qu'il ne me charma.
À _San Samuel_ on jouait l'_opera buffa_. Les pièces en vogue alors
étaient le _Secreto_ de Mayer, et _gli Nemici generosi_ de Cimarosa,
ouvrages charmans. Ce n'est pas sans un surcroît de plaisir que, dans
une de ces pièces, je reconnus ce bon Rafanelli, le Préville de
l'Opéra-Italien; là aussi je fis connaissance avec le talent inégal,
mais si étonnant quelquefois, de la Strinasacchi, que depuis nous avons
tant applaudie, pas tous les jours pourtant, au théâtre de la rue
Chantereine, alors rue de la Victoire.
La douce vie pour quelqu'un qui aimait à vivre et qui en avait le temps,
que celle qu'on menait alors à Venise! pas de plus molles habitudes,
même en Orient! Entouré de toutes les douces jouissances que peuvent
donner les arts, on n'y connaissait d'autre lassitude que celle de
jouir, que celle qu'on peut prendre dans les gondoles, canapés ambulans,
qui, tout en vous berçant au refrain d'une barcarole, vous transportent
d'un plaisir à un autre pendant le plaisir même.
La place Saint-Marc est le soir pour Venise ce qu'est le soir pour Paris
le boulevard Italien, le rendez-vous des promeneurs. Dès que la chaleur
était tombée, là, devant les cafés, sur plusieurs rangées de chaises, se
réunissait l'élite de la société, qui, tout en prenant des
rafraîchissemens, se faisait spectacle à elle-même. À neuf heures, on
sortait du café pour aller au théâtre, d'où l'on sortait à minuit pour
revenir au café où l'on restait jusqu'à la fin de la nuit. La nuit est
vraiment le temps de l'activité à Venise et dans toutes les villes
d'Italie. Sous un ciel dont les ardeurs sont insupportables, le jour est
le temps du repos: ce n'est guère avant quatre heures après midi que
commence à circuler cette population, qui ne se couche qu'à l'heure où
se lève la population du nord.
Ces moeurs indolentes et voluptueuses ne doivent pas être entièrement
imputées au climat; il faut y voir aussi l'influence de l'ancien
gouvernement vénitien. Ne permettant pas qu'on s'occupât de politique,
il rendait en licence au peuple ce qu'il lui enlevait en liberté, et lui
permettait même des vices en échange des vertus qu'il lui interdisait,
ou qu'il punissait plus cruellement qu'ailleurs on ne punit des crimes.
Cette politique ne déplaisait pas aux courtisanes, qu'autrefois on avait
exilées. Comme les conséquences de cette mesure avaient perverti les
moeurs au lieu de les épurer, se relâchant de sa rigueur, non seulement
le gouvernement rappela ces dames, mais il leur assigna, avec des fonds
pour leur entretien, des maisons spéciales qu'on appelait _case
rampane_. Effrayés surtout de la propagation d'une certaine aberration
de goût que l'absence de ces femmes avait provoquée chez les jeunes
gens, les pères de la patrie, pour remettre en crédit l'amour honnête,
décrétèrent qu'il fallait remettre même en honneur les femmes qui
n'étaient pas honnêtes, et à cet effet ils convinrent, dit Hamelot de la
Houssaie, de se montrer en public avec les _signore_. Quelles étaient
les moeurs d'un peuple où les sages croyaient un tel exemple utile à la
régénération des moeurs!
Pendant mon séjour à Venise, j'employai ainsi toutes mes soirées. Quant
aux matinées, car il y en avait même là pour les Français dont
l'activité ne pouvait se résigner à rester oisive la moitié du jour,
quant aux matinées, je les employais à parcourir la ville, et à visiter
les monumens dans un intérêt auquel la politique n'était pas étrangère.