CHAPITRE IV.

Je suis chargé d'une mission pour les îles Ioniennes.--Lodi, Mantoue, le

palais du T, Vérone, Venise.--Théâtre de la Fenice.

Regnauld avait acheté un fort joli cheval. Appelé précipitamment à

Vérone pour les intérêts du service, il me recommanda en partant de

tenir sa monture en haleine. Comme je ne recevais pas de nouvelles de

Montebello, je dirigeai un soir ma promenade de ce côté-là. Il était

sept heures quand j'arrivai. «Vous venez à propos, me dit le général:

j'allais vous envoyer chercher. Il s'agit d'une mission importante.

Attendez un instant; vous allez recevoir vos instructions.»

L'instant fut long: à minuit j'attendais encore. Le général me fait

appeler: «Vous pouvez vous aller coucher, me dit-il. Demain je vous

dirai ce dont il est question.--Je pars donc pour Milan, où l'on doit

être fort inquiet de moi, ou tout au moins de mon cheval, qui n'est pas

à moi.--Soit: allez coucher à Milan; mais revenez ici de bonne heure.»

Il était plus de deux heures du matin quand j'arrivai à Milan: on n'y

était pas, en effet, sans inquiétude pour mon compagnon de voyage. Je

dis pour expliquer mon retard ce que je savais, c'est-à-dire que je ne

saurais rien que le lendemain. Le lendemain à dix heures j'étais de

retour à Montebello.

«Après le déjeuner, vous aurez vos instructions», me dit le général. Je

ne les avais pas encore à l'heure du dîner, pas même encore à l'heure du

coucher. À une heure après minuit, enfin, le général me fait réveiller

dans le salon, où je m'étais endormi:--«Rendez-vous à Venise au plus

vite; là vous trouverez le général Gentili, qui dirige les apprêts d'une

expédition destinée à prendre possession de Corfou et des îles

Ioniennes. Vous suivrez cette expédition en qualité de commissaire du

gouvernement, et avec le rang et le traitement de chef de brigade. Vous

organiserez, de concert avec le général, le gouvernement et

l'administration de ces colonies, sur lesquelles vous aurez la

haute-main pour tout ce qui concerne le civil. Vous entretiendrez avec

moi une correspondance, qui non seulement roulera sur vos opérations,

mais sur tout ce qui vous paraîtra digne de remarque. Vous vous

entendrez de tout avec Gentili. C'est un brave homme, que Gentili, un

brave Corse! C'est un élève, un ami de Paoli. S'il y a des coups de

fusil à recevoir, il y courra le premier et en reviendra le dernier. Le

bruit du canon ne l'inquiète guère, car il est sourd à ne pas

l'entendre. C'est de plus un homme des moeurs les plus douces: vous êtes

faits pour vous convenir.

«Voilà ce que je voulais vous dire. Les instructions que Bourrienne va

vous remettre en sont le sommaire[3]. Il vous remettra aussi un mandat

sur Haller, que vous irez voir à Milan, et qui vous paiera vos frais de

route. Partez à l'instant même: vous devriez déjà être parti.»

Comment partir? La personne qui m'avait amené était retournée à la

ville. Je me trouvais sans voiture. Par bonheur se trouvait là Joseph

Bonaparte qui, obligeant pour tout le monde, fut de tout temps si bon

pour moi. Il mit à ma disposition une bastardelle qui lui appartenait,

en m'indiquant à Fusine une auberge où je pourrais la laisser en dépôt.

Il y avait toujours une poste près du quartier-général. On attèle, et je

pars.

Je restai à Milan plus long-temps que je ne le croyais. Voici pourquoi.

Bien que les matières de la monnaie ne manquassent pas au trésor de

l'armée, la monnaie y manquait quelquefois. Mais comme on y tenait en

réserve les objets d'or et d'argent que les agens militaires répandus

dans les pays conquis recueillaient dans les églises et dans les

couvens, et qu'on possédait les coins de la monnaie autrichienne, on

convertissait aisément en numéraire, proportionnément au besoin, les

matières qu'une pieuse magnificence avait dérobées à la circulation; et

les produits de la guerre subvenaient aux dépenses de la guerre. La

fabrication n'étant pas ce jour-là aussi rapide que la consommation, il

me fallut attendre quelques heures.

C'est avec des talaris frappés le matin que le soir je payai la poste.

Je la payais largement, trop largement même par suite de l'ignorance où

j'étais du rapport des monnaies italiennes avec la monnaie française. Le

maître de poste de Crémone m'en avertit, quoique mon erreur ne dût pas

tourner à son détriment à beaucoup près. Cet avis me fut d'autant plus

utile que voyageant seul, absolument seul, j'eusse pu continuer

long-temps à semer ainsi mon argent en Italie, comme jadis le semaient

en France certains Anglais qui se montraient généreux par pure

inadvertance.

Que de glorieux souvenirs réveillait en moi la route que je parcourais!

elle était semée de victoires. Tout pressé que j'étais, je n'avais voulu

traverser qu'au petit pas ce pont de Lodi que sous la mitraille

autrichienne nos bataillons avaient traversé au pas de charge et sans

tirer un coup de fusil. L'Adda est fort large en cet endroit. Qui n'a

pas mesuré des yeux ce passage étroit et long que défendaient trente

pièces de canon dont le feu était soutenu par celui de dix mille hommes,

n'a pas une juste idée de la valeur des troupes qui l'ont emporté.

Mantoue aussi était environnée de la gloire française. Sous ces murs

assiégés et conquis par notre armée, se livrèrent les batailles de

Saint-Georges et de la Favorite qui lui en ouvrirent l'accès.

Je ne sortis pas de Mantoue sans avoir visité le palais du T, palais

moins remarquable par la singularité de son plan tracé d'après la figure

de la lettre T, que par les fresques dont Jules Romain l'a décoré. Ces

peintures sont toutes de proportions gigantesques. Ici c'est Polyphème

qui, assis sur un rocher, module des airs sur la flûte aux sept tuyaux.

Là ce sont les Titans entassant Pélion sur Pélion, Ossa sur Ossa, pour

escalader l'Olympe au plus haut duquel Jupiter fait briller et retentir

la foudre qui va les renverser. Cette scène qui, du sol au sommet de sa

voûte, recouvre en totalité les parois d'un vaste salon, est d'un

formidable effet. On craint d'être écrasé sous les masses soulevées par

les fils de la terre; on craint d'être anéanti par les traits que va

lancer le maître des dieux.

En traversant la contrée,

Tardis ingens ubi flexibus errat

Mincius, et tenera prætexit arundine ripas,

Georg., lib. III.

je ne vis pas le vaste lac formé par les épanchements du Mincio, et les

flexibles roseaux dont ses rives sont revêtues, sans penser au poëte né

sur ce rivage, sans penser au plus parfait des poëtes. Je regrettai de

ne pas pouvoir me détourner pour aller en pèlerinage au monument élevé

sur les ruines d'Andès par le général Miolis à la gloire de Virgile et à

la sienne conséquemment.

À Vérone je retrouvai Regnauld. J'y retrouvai aussi un homme que la

Providence semblait avoir envoyé là tout exprès pour moi, un homme qui

joignait aux connaissances les plus étendues en littérature ancienne et

moderne la science des finances et de l'administration dans lesquelles,

à parler franchement, j'étais absolument novice. Je l'avais vu souvent à

Paris chez des amis communs; et j'avais été à même de l'apprécier. Il

était venu chercher de l'emploi en Italie, et n'en avait pas encore

trouvé. Je lui proposai de m'accompagner dans ma mission, moins comme

secrétaire que comme ami. Il me promit de venir me rejoindre à Venise et

m'a tenu parole. Ce n'est pas ce qui m'est arrivé de moins heureux dans

mon voyage. Il s'appelait Digeon, nom honoré dans l'Université où j'ai

réussi à le faire entrer lors de son organisation.

Trop pressé pour visiter les monumens de Vérone, je remis la chose à mon

retour. J'en usai de même à Vicence que je n'admirai qu'en passant, à

Padoue que je traversai de nuit, et je poursuivis sans m'arrêter mon

chemin jusqu'à Fusine, le point de la terre ferme le plus rapproché des

lagunes, et d'où Venise vous apparaît au milieu de l'Adriatique, comme

une garenne au milieu des plaines de la Beauce ou de la Brie.

Après avoir fait remiser la voiture de Joseph Bonaparte à l'auberge

indiquée, je me jette dans une gondole qu'à sa forme et à sa couleur

j'eusse prise pour un cercueil, et me voilà voguant à Venise.

L'aspect de cette ville, que semble porter la mer, devient plus étonnant

à mesure qu'on s'en approche. Environné par les flots qui viennent

battre contre sa ceinture de pierre, ce groupe d'îles sans rivages et

sans végétation, sur lesquels domine une forêt de clochers, ressemble

assez à une flotte à l'ancre, pour qui voit Venise des lagunes. Pour qui

la parcourt, c'est un spectacle encore plus merveilleux que cette

agglomération de palais de marbre et de monumens magnifiques, entre

lesquels fourmille une population si active, et cela sur des bancs de

gravier qui long-temps ne furent disputés aux oiseaux de mer que par

quelques misérables pécheurs.

All' Adria in seno

Un popolo d'Eroi saduna, e cangia

In asilo di pace

L'instabile elemento.

Con cento ponti e cento

Le sparse isole unisce:

Colle moli impedisce

All' Ocean la libertà dell' onde.

E intanto su le sponde

Stupido resta il pellegrin, che vede

Di marmi adorne, e gravi

Sorger le mura, ove ondeggiar le navi.

Métastase, Ezio, att. I°.

Entré dans le grand canal, comme je n'avais pas d'auberge de

prédilection, je me laissais conduire par le gondolier à celle qu'il

affectionnait, à celle où descendit Théodore, _di corsica il re

posticio_, et où Candide soupa avec six têtes découronnées, à _l'Aigle

impériale_ enfin, quand du fond d'une gondole qui nous croise je

m'entends appeler par mon nom.

C'était un associé de Lenoir, un de mes amis de Marseille. Le croyant

occupé d'affaires à Milan, où je l'avais retrouvé, je ne fus pas peu

surpris de le rencontrer à Venise: il y était arrivé la veille. Comme il

était attaché à une des administrations de l'armée, on lui avait assigné

un logement au palais Justiniani. «Ne nous séparons pas, me dit-il; je

suis là chez un bon abbé à qui je ne cause pas grand embarras. Il ne

refusera pas de mettre à notre disposition une chambre de plus dans ce

vaste édifice dont il n'occupe pas le quart, et où on pourrait lui

envoyer des hôtes plus incommodes que nous.» En effet, il n'acceptait là

que l'hospitalité nue. Quelques instances qu'on lui eût faites, il avait

refusé d'y prendre autre chose qu'un verre de vin de Chypre.

Me félicitant du hasard qui me rendait un ami dans une ville où je ne me

croyais connu de personne, je me laissai mener chez l'_abbate_

Justiniani, qui demeurait sur le grand canal, non loin du Rialto, en

face du palais Contarini, et à sa prière j'y pris domicile. Les amis de

mon ami furent les miens dès le jour même. Il me fallut absolument

accepter à dîner chez M. Pavy, négociant de Lyon. Comme celui-là était

établi à Venise depuis long-temps, depuis la prise de Lyon peut-être, ce

que je ne songeai pas à lui demander, il me mit, tout en dînant, au

courant des usages, si bien qu'en sortant de table je savais déjà quel

emploi je devais faire de ma soirée.

Le général Baraguey-d'Hilliers, que je n'avais pas revu depuis la partie

de chasse de Gentilly, commandait à Venise. J'avais été le voir; il ne

m'avait pas reçu comme un chien[4], bien mieux, il m'avait invité à

dîner pour le lendemain dans une campagne délicieuse qu'il occupait en

terre ferme. Instruit par lui que l'expédition ne pouvait pas être prête

avant dix jours, et sans affaires pour le moment, je résolus d'employer

tout ce temps à mes plaisirs.

Les plus vifs même aujourd'hui pour moi sont ceux du théâtre. Dès le

soir, sans songer que j'avais passé deux nuits à peu près sans dormir,

je courus au théâtre de la _Fenice_, où l'on donnait, pour la dernière

fois, les _Orazi_ de Cimarosa. Soit par suite de la fatigue dont je me

ressentais encore, soit parce que le caractère prêté dans cet opéra par

le compositeur aux héros de la vieille Rome, contrariait par trop celui

qui leur est donné par Corneille, cet ouvrage me plut peu; je fus même

insensible à la mélodie de certains morceaux qui, abstraction faite de

la couleur historique, m'ont charmé depuis.

Je crois, au reste, que l'_opéra seria_ n'est pas le genre auquel le

génie de Cimarosa s'appliquait le plus heureusement: plus gracieux que

pathétique, plus spirituel que sublime, c'est vers la comédie que ce

génie le portait. Dans l'_opéra seria_, il faisait quelquefois aussi

bien que les autres; dans l'_opéra buffa_, personne ne faisait mieux que

lui.

Une bizarrerie, de laquelle on n'avait pas songé à me prévenir, dut

aussi contribuer au peu d'effet que cette représentation produisit sur

moi. En Italie alors, des imberbes étaient en possession des rôles les

plus virils, des rôles qui, sur la scène lyrique, sont aujourd'hui la

propriété des femmes: un héros de ce genre, ou plutôt un héros qui

n'était d'aucun genre, représentait Horace, personnage que nous avons vu

jouer à Mme Sessi sur notre théâtre de Paris, où Crescentini, Mme Pasta

et Mme Malibran se sont succédé dans le rôle du tendre Roméo, que je

n'ai jamais vu jouer non plus par un homme.

Dès le surlendemain, une troupe nouvelle prit possession de la _Fenice_.

Les _Horaces_ de Cimarosa firent place à un opéra de Zingarelli. Ce

n'était pas Corneille, mais Racine que l'auteur du _libretto_ mettait à

contribution dans ce _Mithridate_, copie du nôtre, au sublime près. La

musique n'y compensait pas tout-à-fait le dommage que le poème avait

éprouvé; elle m'a laissé pourtant d'assez doux souvenirs. Je retournai

plusieurs fois l'entendre: cela me semble absolument nécessaire à qui

veut prononcer en connaissance de cause sur la valeur d'une grande

composition musicale. Peut-on se flatter d'en pouvoir apprécier toutes

les intentions, d'en juger toutes les beautés, dans une seule audition?

Les opéras que je revois avec le plus de plaisir ne sont pas ceux que

j'ai compris le plus facilement. À la première représentation,

l'_Otello_ de Rossini m'avait paru plus brillant, plus bruyant même

qu'expressif, et le _Freischütz_ de Weber plus bizarre qu'original. Que

de fois ne m'a-t-il pas fallu revenir au _Don Giovanni_, pour découvrir

toutes les richesses entassées par Mozart dans cette sublime oeuvre, dans

ce trésor inépuisable de mélodie et d'harmonie? C'est à force de les

entendre que j'ai compris ces chefs-d'oeuvre, où chaque nouvelle

exécution me fait découvrir de nouvelles beautés.

Le Mithridate était représenté aussi par un héros façonné à la manière

de l'Horace; l'un n'était pas plus masculin que l'autre. On m'en vit

moins rire toutefois, non que je commençasse à me prêter à l'illusion,

mais parce que je crus devoir montrer quelque condescendance pour

l'usage. Cette condescendance n'alla pas pourtant jusqu'à me faire

garder mon sérieux, quand après avoir chanté avec beaucoup d'expression

son dernier air, le roi de Pont qui s'était poignardé, ressuscitant à la

voix du parterre, se relève, salue, recommence son air, se poignarde de

nouveau, tombe et se relève encore pour répondre par de nouvelles

salutations aux nouveaux témoignages d'admiration qu'on ne se lassait

pas de lui prodiguer.

Il y a sept ou huit théâtres à Venise. Celui de _San Chrisostome_ aussi

était occupé par une troupe d'_opera seria_, qui représentait la

_Mérope_ de Nazolini: je n'y allai qu'une fois, quoique la _prima donna_

de cette troupe fût supérieure à celle de l'autre; c'était la célèbre

_Billington_. Il n'y avait pas alors en Europe de gosier plus souple que

celui de cette anglaise, pas de virtuose plus habile à exécuter ces

_sonate di Gola_, que les compositeurs commençaient à jeter dans leurs

opéras; elle surmontait avec une facilité singulière les difficultés les

plus grandes, mais elle abusait de cette facilité. Son talent m'étonna

plus qu'il ne me charma.

À _San Samuel_ on jouait l'_opera buffa_. Les pièces en vogue alors

étaient le _Secreto_ de Mayer, et _gli Nemici generosi_ de Cimarosa,

ouvrages charmans. Ce n'est pas sans un surcroît de plaisir que, dans

une de ces pièces, je reconnus ce bon Rafanelli, le Préville de

l'Opéra-Italien; là aussi je fis connaissance avec le talent inégal,

mais si étonnant quelquefois, de la Strinasacchi, que depuis nous avons

tant applaudie, pas tous les jours pourtant, au théâtre de la rue

Chantereine, alors rue de la Victoire.

La douce vie pour quelqu'un qui aimait à vivre et qui en avait le temps,

que celle qu'on menait alors à Venise! pas de plus molles habitudes,

même en Orient! Entouré de toutes les douces jouissances que peuvent

donner les arts, on n'y connaissait d'autre lassitude que celle de

jouir, que celle qu'on peut prendre dans les gondoles, canapés ambulans,

qui, tout en vous berçant au refrain d'une barcarole, vous transportent

d'un plaisir à un autre pendant le plaisir même.

La place Saint-Marc est le soir pour Venise ce qu'est le soir pour Paris

le boulevard Italien, le rendez-vous des promeneurs. Dès que la chaleur

était tombée, là, devant les cafés, sur plusieurs rangées de chaises, se

réunissait l'élite de la société, qui, tout en prenant des

rafraîchissemens, se faisait spectacle à elle-même. À neuf heures, on

sortait du café pour aller au théâtre, d'où l'on sortait à minuit pour

revenir au café où l'on restait jusqu'à la fin de la nuit. La nuit est

vraiment le temps de l'activité à Venise et dans toutes les villes

d'Italie. Sous un ciel dont les ardeurs sont insupportables, le jour est

le temps du repos: ce n'est guère avant quatre heures après midi que

commence à circuler cette population, qui ne se couche qu'à l'heure où

se lève la population du nord.

Ces moeurs indolentes et voluptueuses ne doivent pas être entièrement

imputées au climat; il faut y voir aussi l'influence de l'ancien

gouvernement vénitien. Ne permettant pas qu'on s'occupât de politique,

il rendait en licence au peuple ce qu'il lui enlevait en liberté, et lui

permettait même des vices en échange des vertus qu'il lui interdisait,

ou qu'il punissait plus cruellement qu'ailleurs on ne punit des crimes.

Cette politique ne déplaisait pas aux courtisanes, qu'autrefois on avait

exilées. Comme les conséquences de cette mesure avaient perverti les

moeurs au lieu de les épurer, se relâchant de sa rigueur, non seulement

le gouvernement rappela ces dames, mais il leur assigna, avec des fonds

pour leur entretien, des maisons spéciales qu'on appelait _case

rampane_. Effrayés surtout de la propagation d'une certaine aberration

de goût que l'absence de ces femmes avait provoquée chez les jeunes

gens, les pères de la patrie, pour remettre en crédit l'amour honnête,

décrétèrent qu'il fallait remettre même en honneur les femmes qui

n'étaient pas honnêtes, et à cet effet ils convinrent, dit Hamelot de la

Houssaie, de se montrer en public avec les _signore_. Quelles étaient

les moeurs d'un peuple où les sages croyaient un tel exemple utile à la

régénération des moeurs!

Pendant mon séjour à Venise, j'employai ainsi toutes mes soirées. Quant

aux matinées, car il y en avait même là pour les Français dont

l'activité ne pouvait se résigner à rester oisive la moitié du jour,

quant aux matinées, je les employais à parcourir la ville, et à visiter

les monumens dans un intérêt auquel la politique n'était pas étrangère.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 12 / 71 题