Ma vie à Milan.--Le Dôme, la rue des Orfèvres.--Second voyage à
Montebello.--Le marquis del Gallo.--Les négociateurs
vénitiens.--Portraits.--Clarke, Marmont.--Train habituel des Français en
Italie.
Pendant les trois ou quatre jours qui séparèrent mes deux courses au
quartier-général, je visitai la capitale de la Lombardie. Qu'on n'ait
pas peur d'en retrouver ici la description: elle serait au moins
inutile.
De ses monumens, celui que je fréquentais le plus c'est la cathédrale ou
_le Dôme_, pour me servir de l'expression du pays. Commencé au XIVe
siècle, cet édifice, qui attendait la main de Napoléon, n'était pas
encore achevé à la fin du XVIIIe, car les marbres qui revêtent
aujourd'hui son clocher s'élevaient à peine à la moitié de sa hauteur.
J'y allais tous les jours vers midi, mais, je dois l'avouer, dans un
intérêt tant soit peu profane: comme les voûtes et les murs de cette
magnifique carrière sont impénétrables à la chaleur, qui déjà était
excessive, j'en avais fait mon cabinet de travail comme des bosquets de
Montebello. Les gens qu'un intérêt moins profane y amenait
habituellement s'étonnaient sans doute de trouver dans un Français une
dévotion si recueillie; mais ils devaient s'étonner aussi que cette
dévotion ne lui permît pas de rester un moment en place et ne lui fit
jamais ployer les genoux.
Milan est entourée de promenades superbes, et traversée par de larges
rues bordées de palais et de boutiques magnifiquement pourvues: celles
de la rue des Orfèvres offrent un aspect aussi riche que celles du quai
qui porte ce nom à Paris. Aussi les grenadiers français, à qui le
pillage avait été permis pendant deux heures à Pavie, en punition de la
révolte de cette ville, disaient-ils en traversant cette rue: _Est-ce
que ces scélérats ne se révolteront pas?_
J'aime la musique avec passion, et avec prédilection la musique
italienne: sous ce rapport, tout ce que j'entendais était pour moi sujet
de jouissance, tout, y compris ces _virtuosi ambulanti_, ces musiciens
ambulans, symphonistes de carrefours, choristes en plein vent, à qui il
est aussi difficile de faire un ton faux qu'aux nôtres de faire un ton
juste.
L'on imagine bien que ma première soirée libre fut donnée au théâtre;
j'allai à celui _della Scala_. Ce vaste monument n'était éclairé ni au
dehors, ni au dedans: entré là presque à tâtons, je me crus d'abord dans
une caverne, dans la beaume de Roland; mais lorsque enfin mes yeux,
familiarisés avec ces demi-ténèbres, purent distinguer les objets, je
reconnus que j'étais au milieu d'un immense colombier, dans les parois
duquel sont pratiqués des trous disposés comme ceux qui reçoivent les
nids des pigeons. Telle est en moi l'idée qu'éveilla le premier aspect
des salles d'Italie, où les loges, loin de se détacher en saillie, comme
dans nos théâtres, sont creusées dans le mur comme des fenêtres sans
balcons.
Disposées ainsi pour la plus grande commodité des propriétaires, qui
seuls en ont la clef, ces loges sont de véritables appartemens où leur
société se rassemble pour causer, pour jouer, pour faire pis ou mieux,
sous la protection d'un rideau qui ne s'ouvre qu'au tintement de la
sonnette annonçant la scène ou l'air favori: le morceau fini, le rideau
se referme. Le spectacle est là ce dont les spectateurs s'occupent le
moins.
S'il rend la salle extrêmement triste, ce système, qui rend les loges
extrêmement gaies, a de plus l'avantage de jeter aussi une grande gaieté
sur le théâtre: en raison de ce que la salle est plus sombre, la scène
paraît plus éclairée, ce qui n'est pas peu favorable à l'effet des
décorations. Les loges à Milan ne font pas, comme à Paris, spectacle
pour le parterre; mais le spectacle de la scène en est plus parfait:
favorable à tous les intérêts, cette quasi-obscurité sert ceux qui
viennent là pour voir comme ceux qui viennent pour n'y être pas vus.
Le répertoire, comme on sait, ne varie pas en Italie ainsi qu'il varie
en France. Les salles y sont successivement occupées pour quelques
semaines par diverses troupes. Chacune arrive là avec son opéra, qui,
pendant la durée de son bail, occupe exclusivement le théâtre: tous les
soirs, c'est la même pièce jouée par les mêmes acteurs. J'en pris mon
parti. Alors on jouait un opéra-buffa de Paësiello et un ballet héroïque
en deux actes, comme le drame; mais concurremment et non pas
successivement, c'est-à-dire qu'un acte de l'opéra était suivi d'un acte
du ballet. Ainsi, les aventures tragiques d'_Éponine_ et de _Sabinus_
servaient d'intermède à _la Pietra simpatica_, bouffonnerie dans
laquelle il était enchevêtré. Je laisse à penser quel effet produisait
un pareil salmis! Les Italiens s'en accommodaient; je fis comme eux.
De retour à Montebello, j'y trouvai compagnie nombreuse. Plusieurs
négociations étaient ouvertes: l'une avec l'Autriche pour convertir en
paix définitive le traité de Léoben, l'autre avec le gouvernement de
Venise, qui implorait la protection de la France contre sa populace
révoltée.
Les députés vénitiens étaient les sénateurs _Pisani_ et _Mocenigo_. La
réponse du général français ne se fit pas attendre. Baraguey-d'Hilliers,
dont la division, campée en-deçà des lagunes, interceptait les
communications de Venise avec la terre ferme, reçut, après huit jours de
blocus, ordre d'entrer dans cette grande ville pour y rétablir la
tranquillité, et le sénat lui fournit les embarcations qui
transportèrent la première armée étrangère qui soit entrée dans cette
ville imprenable. C'est à la sollicitation de l'aristocratie que fut
prise cette mesure qui détruisit à jamais la domination de
l'aristocratie la plus puissante qui ait existé.
Ces patriciens avaient quelque peu rabattu de leur fierté. Le doge de
Gênes ne s'est pas montré plus modeste devant Louis-le-Grand qu'eux
devant ce _petit caporal_ que le nom de grand attendait aussi.
Les négociations ne se terminèrent pas aussi lestement à beaucoup près
avec l'Autriche qu'avec Venise. Il est douteux même qu'elles fussent
déjà ouvertes. Le marquis del Gallo, qui, bien que ministre de la cour
de Naples, était envoyé au quartier-général français comme ministre de
la cour de Vienne, attendait les plénipotentiaires autrichiens qui
devaient lui être adjoints. Tête à tête pour lors avec Clarke qui, sous
le titre de général, avait été envoyé en Italie pour y remplir une
mission qui n'était rien moins que militaire, ce marquis faisait de la
diplomatie provisoire, et pelotait, comme on dit, en attendant partie.
Le marquis del Gallo était un homme beaucoup plus sage que la
protectrice qui l'avait mis en crédit auprès de l'empereur François II,
que la reine Caroline. Son esprit modéré et conciliant perçait dans
toutes ses habitudes; il plaisait évidemment au général Bonaparte, dans
la société duquel il introduisait des manières qui contrastaient tant
soit peu avec celles du quartier-général, mais qui pour cela peut-être
n'en plaisaient que plus à Bonaparte et à Joséphine, à qui elles
rappelaient celles de Versailles.
On en essayait déjà des imitations à Montebello. «Si vous aimez la
chasse, me dit le général en me revoyant, vous pourrez demain prendre
ici ce plaisir.» Je croyais qu'il entendait par-là qu'armé d'un fusil et
conduit par un garde, il me serait permis de battre la plaine, où la
Providence avait probablement conservé quelques lièvres. Pas du tout.
C'est d'une chasse au sanglier qu'il s'agissait, chasse organisée par
Berthier, qui, ainsi que moi, avait passé sa première jeunesse à
Versailles et en conservait les goûts. N'étant pas équipé pour un pareil
exploit, je préférai passer la matinée au château avec les dames, et je
fis bien; car ces veneurs qui, faute de sanglier, avaient lancé un
cochon noir, furent à leur retour l'objet de la raillerie du général,
qui n'y allait pas de main-morte quand il s'y mettait. Il y en eut pour
toute la soirée.
Les trois jours que je passai là ne furent qu'une répétition de celui
dont j'ai rendu compte. Même vide entre les deux repas; même moyen pour
échapper à l'ennui et à l'oisiveté. Quelquefois, je dois le dire, je
rencontrais pourtant à qui parler dans le salon de service. J'y trouvai
tantôt Eugène, tantôt Marmont, tantôt aussi le général Clarke.
Deux mots sur l'attitude de ce dernier auprès du général en chef de
l'armée d'Italie. Envoyé en apparence comme négociateur aux conférences
qui allaient s'ouvrir, il n'y devait être en réalité qu'un observateur
chargé de surveiller un général devenu suspect aux directeurs par une
ambition qui s'appuyait sur tant de victoires; il était même autorisé à
s'assurer de sa personne si cela était possible. Il fut deviné dès son
arrivée. Reconnaissant bientôt qu'il avait affaire à plus fin comme à
plus fort que lui, Clarke aima mieux faire pacte avec un homme aussi
supérieur, que s'obstiner dans une lutte inutile; et comme il a fait
dans une circonstance plus récente, il se donna tout entier à celui
contre lequel il devait opérer. Il faut qu'il ait joué ce double rôle
avec bien de l'habileté; car quoique cette transaction ne fut ignorée de
personne en Italie, le Directoire ne le révoqua pas d'abord. N'en
pourrait-on pas conclure qu'il trompait également les persécuteurs et le
persécuté?
Quoi qu'il en soit, il avait pris le parti le plus conforme à ses
intérêts. Bientôt il en eut la preuve. Bonaparte n'abandonna jamais
l'homme qui s'était donné à lui; il le maintint dans ses fonctions en
dépit du gouvernement, qui après le 18 fructidor l'avait rappelé à
Paris; et après le 18 brumaire, il l'éleva de fonctions en fonctions à
celles de ministre, et de dignités en dignités à celle de duc. Au reste,
ces faveurs étaient justifiées par la capacité, le dévouement et
l'assiduité laborieuse de l'administrateur à qui le souverain les
accorda. À l'exception du bâton de maréchal, qu'il ne tint pas de la
reconnaissance impériale, Clarke ne dut qu'à des services honorables les
honneurs dont il fut comblé.
Loin d'avoir alors les airs de suffisance qu'il prit à mesure qu'il
s'éleva, il était d'humeur prévenante et facile. Sa conversation,
aimable et instructive à la fois, abondait en observations judicieuses,
en anecdotes piquantes. Il avait le ton de la meilleure compagnie; ses
manières étaient nobles sans affectation, et s'accordaient parfaitement
avec sa belle figure.
Je ne dirai pas la même chose des manières de toutes les personnes qui
approchaient le général Bonaparte. Se composant sur lui, plus d'un de
ses aides de camp affectaient des airs de gravité qui contrastaient
assez singulièrement avec des figures de vingt-cinq ou vingt-six ans.
Leclerc, ainsi que je l'ai dit, n'était pas exempt de ce petit travers.
C'était aussi celui de Marmont. Un mot sur lui.
Ce n'est pas à beaucoup près un homme sans mérite que Marmont; mais si
grand que soit ce mérite, il est bien loin de celui qu'il s'attribue,
opinion au reste que les éloges dont Napoléon était si prodigue dans ses
bulletins, envers les militaires qu'il aimait, n'ont pas peu contribué à
fortifier. Que de jugement ne faut-il pas à un homme vanté par un tel
homme, pour ne pas se croire le premier après lui! Et quand à beaucoup
de présomption il joint un esprit essentiellement faux, dans quels
écarts peut-il ne pas donner? Rassasié d'honneurs, de richesses, mais
non de gloire, Marmont se crut un moment appelé à sauver la France. De
là ses fautes. Il crut, en sacrifiant à ce grand intérêt la fortune de
son ami, de son bienfaiteur, de son maître, faire un acte héroïque. Son
coeur paie depuis 1814 les torts de son esprit, et les paie d'autant plus
chèrement, qu'il n'est rien moins qu'insensible à l'opinion publique.
Que n'a-t-il pas fait pour la reconquérir? Mais le sort qui, dans ses
persécutions comme dans ses faveurs, semble se complaire à accabler les
objets de sa préférence, a tout fait tourner contre lui. Poursuivi par
une espèce de fatalité, éternellement compromis dans les événemens par
la position que son faux esprit lui a faite, et non moins accusé par le
parti des Bourbons que par le parti qu'il leur a sacrifié, Marmont doit
être un des hommes les plus malheureux qui existent, un des hommes les
plus malheureux qui aient existé.
Simple aide de camp de son beau-père, Eugène alors n'était plus un
enfant, mais ce n'était pas encore un homme. Des qualités qui depuis lui
ont acquis une si haute place dans l'estime du prince et dans celle du
public, sa bravoure et sa loyauté sont les seules qui se fussent déjà
développées.
Chargé d'une mission auprès du sénat de Venise, Junot, dont j'occupais
la chambre, était alors en course ainsi que Lavalette qui, je crois,
remplissait dans l'intérêt de Bonaparte, auprès du Directoire, une
mission assez semblable à celle dont Clarke avait été chargé par le
Directoire auprès de Bonaparte.
Dans ce dénombrement n'oublions pas le citoyen Bourrienne. Des habitués
du quartier-général, c'est celui qu'on y rencontrait le moins souvent,
quoiqu'il n'en sortît jamais. Habituellement retenu dans le cabinet par
ses fonctions de secrétaire particulier, il ne se montrait guère qu'aux
heures des repas et de la promenade. À la manière dont son chef le
traitait, il était évident qu'on ne considérait pas uniquement en lui
l'ami de collège. Intelligent, actif, infatigable, saisissant sur un mot
la pensée d'un homme en qui les pensées se succédaient avec une
incroyable rapidité, et la traduisant en une ligne, Bourrienne avait
incontestablement une partie des rares qualités qu'exigeaient les
fonctions de secrétaire auprès d'un génie qui ne se reposait jamais; et
il est probable que Bonaparte, qui tenait tant à ses vieux amis, ou chez
qui l'habitude avait la force de l'affection, ne s'en serait jamais
séparé, s'il eût cru pouvoir le maintenir dans une place qui exigeait
tous les genres d'intégrité.
Dans mes conversations avec les uns et les autres, j'eus occasion de
recueillir encore sur le conquérant de l'Italie quelques unes de ces
anecdotes caractéristiques qui prouvent qu'il n'était pas moins homme
d'esprit qu'homme de génie. Telle est l'allocution qu'il adressait à son
armée, quand du haut des Alpes il lui montrait les campagnes du Piémont:
«Soldats, vous manquez de tout; les magasins de l'ennemi sont là:
marchons.»
Tel est aussi le trait suivant: L'armée avait déjà remporté plusieurs
victoires, mais elles n'avaient pas été aussi productives que
l'exigeaient ses besoins. On n'avait pas pu encore renouveler
l'habillement. Dans une revue que passait le général en chef, un
grenadier sort des rangs, et lui montre avec humeur son habit qui
tombait en lambeaux. Qu'y faire? Lui accorder sa demande, c'était en
provoquer une multitude de la même nature, et l'on n'avait pas de drap.
Le général ne voulait cependant pas renvoyer ce soldat mécontent.
«Citoyen, dit-il d'un ton assez dur au commissaire des guerres qui
l'accompagnait, peut-on laisser la troupe dans cet état? Un habit à ce
brave et à tous ceux de ses camarades qui en demanderont.» Le soldat de
porter la main au chapeau, et la troupe de crier: _Vive le petit
caporal!_ Le commissaire des guerres était déjà fort embarrassé, quand
le _petit caporal_ rappelle notre homme. «Dis-moi donc, lui dit-il, avec
ton habit neuf, toi qui viens de faire la campagne, ne crains-tu pas
d'avoir l'air d'une recrue?--Diable! répond le soldat, je n'y pensais
pas. Que le commissaire garde son habit neuf; je ne veux pas avoir l'air
d'une recrue.» Pas un soldat ne voulut d'habits neufs.
Cette dénomination de _petit caporal_ lui avait été donnée par l'armée.
En usant avec lui comme l'autorité en use avec tout soldat qui se
distingue, l'armée, à chaque victoire nouvelle, l'élevait à un grade
dans les grades inférieurs, s'entend. Le titre de _caporal_, qu'il
reçut, je crois, après la bataille de Montenotte, est toutefois celui
par lequel il fut toujours désigné, dans les camps, quoi qu'il soit
parvenu un peu plus haut.
Si j'en crois une note qui m'a été donnée par un Anglais fort instruit,
à qui nous devons une traduction des _Réminiscences d'Horace Walpole_,
l'armée anglaise en avait usé de même envers Marlborough; elle désignait
aussi par le titre de _caporal_ le vainqueur de Blenheim.
Les soldats de Bonaparte étaient à la hauteur de leur général; la
passion dont il était dévoré les animait.
«Tu veux de la gloire, eh bien! nous t'en _donnerons_», lui dit un jour
de bataille, dans un langage moins châtié qu'énergique, un grenadier qui
parlait pour tous ses camarades; c'était à Castiglione. Ils tinrent
parole.
Bonaparte rapportait tout à la tactique et à la politique. Il y ramenait
insensiblement toutes les conversations, sur quelque sujet qu'elles se
fussent engagées. Il y rattachait jusqu'aux contes qu'il improvisait. Un
jour après dîner, les convives étant réunis dans le salon: «Il faut,
dit-il, que chacun conte son histoire. À vous à commencer, M. de Gallo.»
M. de Gallo de s'excuser. Ce plénipotentiaire n'avait pas à beaucoup
près, quant à cet article du moins, la facilité d'esprit de M. de
Cobentzel qui lui fut postérieurement adjoint. «Eh bien! puisque vous ne
voulez pas nous dire une histoire, je vous ferai un conte;» et devant ce
ministre chamarré de cordons et chargé de la négociation la plus grave,
le voilà improvisant une allégorie sur la futilité des intérêts humains,
sur le néant des grandeurs, sur la vanité des décorations.
Il comparait la vie à un pont jeté sur un fleuve rapide: des voyageurs
le traversent, les uns à pas lents, les autres au pas de course; ceux-ci
en ligne droite, ceux-là en serpentant; les uns, les bras ballans,
s'arrêtent pour dormir ou pour voir couler l'eau; les autres, sans
prendre de repos et chargés de fardeaux, se fatiguent à poursuivre des
bulles de savon, des bulles de toutes les couleurs, que du haut de
tréteaux richement décorés des charlatans enflent et lancent dans le
vide, et qui s'évanouissent en salissant la main qui les saisit. L'objet
de cette satire, dont la malice était encore relevée par une foule de
traits mordans, n'échappa à personne, car personne ne souriait, excepté
M. de Gallo, ce qui prouve que, bien qu'il ne sût pas plaisanter, ce
diplomate savait entendre la plaisanterie.
Cela est plaisant; mais n'est-il pas plaisant aussi que l'auteur de ce
conte-là, quelques années après, ait enflé lui-même tant de bulles qui
s'échangèrent contre toutes les bulles dont il se moquait alors?
Il fit bien; au reste, comme souverain, de tirer parti d'un moyen qu'il
dédaignait comme philosophe. Ces bulles-là sont, après tout, une monnaie
avec laquelle le prince peut payer de grands services: pourquoi n'en
userait-il pas, puisque tant de bonnes gens s'en contentent? Mais qu'il
se garde bien de la prodiguer, car il en est de cette monnaie comme d'un
papier mis en circulation: pour qu'elle conserve sa valeur, il ne faut
pas trop la multiplier.
Mon tour vint. Je craignais de me jeter dans les difficultés de
l'improvisation: le général m'en sauva en me demandant des vers. Ma
mémoire était bonne alors; c'était un livre toujours ouvert où je
pouvais puiser à loisir: le récit d'un combat entre les Parthes et les
Romains me parut convenir plus que tout autre chose à la circonstance.
On l'accueillit favorablement; le général lui-même ne lui refusa pas des
éloges. Mais, avec lui, aux complimens succédaient toujours les
critiques: j'étais loin de prévoir les siennes.
Analysant mon plan de campagne, et le jugeant d'après les règles de la
tactique, ne voilà-t-il pas qu'il me demande compte de tous mes
mouvemens, discutant ma bataille comme une partie d'échecs, et me
démontrant par mille raisons qu'elle aurait dû être perdue par ceux qui
l'avaient gagnée! Cette discussion littéraire m'en a plus appris, en une
demi-heure, sur l'art militaire que tout ce que j'avais lu avant et tout
ce que j'ai lu depuis sur cette matière. Si jamais je fais une
description de bataille, je saurai ce que je dirai.
Ainsi se passait le temps à Montebello pour ceux qui n'y avaient rien à
faire: ils y rencontraient quelques bons quarts d'heure; mais on le
passait un peu plus agréablement à Milan, même quand on y perdait sa
journée tout entière. J'y retournai au bout de trois jours, non sans
avoir promis au général, qui, me le répéta-t-il, avait des vues sur moi,
de revenir au premier moment prendre ses ordres.
À Milan, je repris mon train de vie accoutumé: à l'église le matin, le
soir au théâtre, comme l'abbé Pellegrin; m'occupant surtout de ma
tragédie, mais ne négligeant pas la société française, qui se composait
de ce qu'il y avait pour lors de plus aimable, soit parmi les
administrateurs, soit parmi les militaires qui se trouvaient dans la
place; et, tout en attendant mieux de l'avenir, trouvant le présent
assez bon pour prendre patience.
Le présent, au fait, était assez doux. Plusieurs Français, à l'exemple
de Regnauld, avaient fait venir leurs femmes à Milan, et y tenaient
maison. Les affaires finies, on se réunissait tantôt chez l'un, tantôt
chez l'autre, et l'on ne se séparait que très tard, en se donnant parole
pour le lendemain. Ces réunions avaient lieu, soit à la _Casa Balabi_,
jolie maison que Regnauld venait de louer, soit à la _Casa Candiani_,
chez Mme Hamelin; soit à la _Casa Trivulci_, chez Mme Léopold Berthier;
soit enfin je ne sais où, chez l'ordonnateur Le Noble. Des hommes
distingués à des titres différens formaient le fonds de cette société,
où je retrouvai plusieurs de mes amis de Marseille et de Paris, et où je
me liai avec l'honnête et bon Dessole, alors adjudant général, et avec
ce pauvre Livron, qui, après avoir échappé à tous les périls de la vie
la plus aventureuse, nous a été enlevé, en 1832, d'une manière si fatale
et si imprévue.
Tout était pour nous objet d'amusement; mais ce qui nous amusait
surtout, c'était l'importance que se donnaient les autorités locales et
les officiers de la milice cisalpine, avec lesquels les militaires
français étaient en continuelle taquinerie. À la porte des théâtres,
tous les jours nouvelles disputes, auxquelles tout ce qui parlait
français prenait part. Au cri, _Français, à moi!_ eût-il été jeté par un
cocher; civil comme militaire, petit comme grand, valet ou maître,
chacun se précipitait vers le point d'où partait l'appel, et malheur à
l'Italien qui l'avait provoqué; il était impitoyablement rossé, quel que
fut son titre ou sa dignité. Nous trouvions fort ridicule que ces
gens-là se crussent indépendans parce qu'ils n'étaient plus sujets d'une
monarchie, et militaires parce qu'ils portaient des uniformes. Le
caractère français est toujours le même; toujours le même est aussi le
sort d'un peuple dont le pays est militairement occupé.