CHAPITRE V.

Palais Saint-Marc.--Salle de l'inquisition d'État.--Le général

Gentili.--Julien et Matera.--Départ de l'expédition.

Les circonstances favorisaient ma curiosité. Avec l'ancien gouvernement

étaient tombés les verrous qui fermaient les portes du palais

Saint-Marc. Je pus donc voir et revoir ce que l'oeil d'un étranger

n'avait jamais vu deux fois, et ce que la plume n'avait pas encore osé

décrire. Je n'entends pas parler de l'enceinte magnifique où délibérait

le grand conseil, des salles où s'assemblaient le conseil des dix et

d'autres tribunaux, mais de celle où le conseil des trois tenait ses

terribles assises, et rendait ses arrêts mystérieux. Là, plus de cette

pompe qui recouvre d'or, de sculptures et de tableaux les parois et les

plafonds des autres parties du palais; des murs nus, trois fauteuils de

cuir noir placés sur une estrade de bois de chêne pour les juges; dans

le parquet, une table de même bois et un siége de même étoffe pour le

greffier; au milieu du parquet, une sellette pour l'accusé; du côté

opposé à une porte qui communique avec le palais, et dans un des angles

de la pièce, un rideau d'étoffe sombre masquant une porte qui, par un

long corridor, communique avec les prisons; voilà tout ce qui s'offrit à

mes regards dans ce local célèbre. Je n'y trouvai pas ces tentures

noires dont il devait être tapissé, d'après ce que m'avait dit mon ami

Denon qui n'en parlait que par tradition; je ne trouvai pas non plus

dans l'espèce de tambour que recouvrait le rideau funeste les instrumens

de torture qui arrachaient des aveux aux accusés trop discrets à

l'interrogatoire, et le tourniquet fatal à l'aide duquel les jugemens du

tribunal s'exécutaient à l'instant même où ils étaient prononcés.

Avait-on fait disparaître cette horrible partie du mobilier

inquisitorial, ou n'avait-il existé que dans l'imagination des

narrateurs? Mais bien qu'aucun objet n'y révoltât les yeux, bien

qu'aucune voix n'y affligeât les oreilles, les souvenirs que réveille le

nom seul du tribunal qui siégea là pendant plus de cinq siècles n'en

faisaient pas moins pour moi un lieu formidable.

De là, je passai dans des lieux plus formidables encore. Je descendis

dans les cachots appelés _Pozzi_ (les puits), cachots établis au-dessous

du niveau de la mer dans les fondations du palais ducal.

L'air pénètre à peine dans ces tombeaux où le jour ne pénétra jamais.

Sept pieds de long, cinq pieds de large, telle est à peu près leur

dimension; un bois de lit, tel est leur ameublement. Pour garantir le

prisonnier de l'humidité qui suinte éternellement à travers les murs, on

les avait recouverts en planches de chêne. Mais ces planches

pouvaient-elles le protéger? Pénétrées et amollies par la moiteur, elles

étaient réduites en une espèce de pâte noire qui cédait sous les doigts

et en conservait l'empreinte. J'en détachai un débris que j'emportai.

Exposé au grand air, il se sécha, et ressemblait alors à un morceau de

charbon. Une dame vénitienne, Mme Michieli, à qui je le montrai, et qui,

bien que nièce du doge détrôné, applaudissait plus que personne à la

ruine de l'aristocratie, me le demanda comme un témoignage de la cruauté

du gouvernement déchu.

Il me semblait qu'on ne pouvait pas vivre six semaines dans ces cachots.

Les Français, à leur arrivée, y trouvèrent pourtant deux prisonniers qui

gémissaient là, l'un depuis dix-sept ans, et l'autre depuis trente ans,

sans savoir pourquoi.

Sous les toits du même palais, sont d'autres prisons, _i Piombi_ (les

plombs), où les détenus étaient exposés à un supplice d'un genre tout

contraire. L'action continuelle du soleil faisait de ces chambres

étroites et basses de véritables fournaises.

Le palais Saint-Marc abonde en richesses de tous les genres. Les arts

semblent s'être épuisés à le décorer; le Tintoret, le Titien, Paul

Véronèse, le Bassan, les deux Palma, ont peint les tableaux immenses qui

tapissent ses murs et ses voûtes.

Je n'en ferai pas la description; ce n'est pas un itinéraire que j'écris

ici. Je dirai seulement que, dans le palais Saint-Marc comme dans celui

de Versailles, ce sont les faits les plus glorieux pour l'État que les

peintres s'appliquaient à retracer. La salle dite du _Squitinio_, peinte

en grande partie par Véronèse, est un résumé de l'histoire de la

république, comme la grande galerie de Versailles est un résumé de

l'histoire de Louis XIV.

Autour de cette vaste enceinte, sont représentés les papes venant

chercher un asile dans Venise, les empereurs sollicitant son alliance,

acceptant sa médiation, ses flottes conquérant les îles, ses armées

escaladant les remparts, des victoires sur terre, des victoires sur mer,

et au point dominant de la voûte ou plutôt du plafond, comme du haut de

l'empyrée, la république de Venise, sous la figure d'une belle femme,

souriant au spectacle de sa gloire et de sa prospérité.

Autour de cette salle se développe, à l'instar d'une frise, une série de

portraits représentant les doges qui ont régné depuis l'institution de

cette dignité jusqu'à sa destruction, c'est-à-dire depuis Luc Anafeste,

élu en 697, jusqu'à Manini que les Français détrônèrent en 1797, ce qui

forme juste une période de onze cents ans. Il est à remarquer que le

portrait de ce dernier occupait la seule place qui restât à remplir lors

de son élection, de sorte qu'il n'en restait plus pour son successeur;

singulier présage! À son rang, dans un cadre sur lequel semblait être

tiré un voile funèbre, on lisait en caractères rouges: _Locus Marini

Falieri decapitati pro criminibus_, place de Marin Falier, décapité pour

ses crimes. Quelle leçon pour ses successeurs!

Cédant aux gens de l'art le droit d'analyser les titres des maîtres de

l'école vénitienne à l'admiration publique, je ne me permettrai pas de

leur assigner leur rang; je dirai toutefois que si le Titien m'a ravi

par l'énergie de son dessin et par l'éclat de ses couleurs, Paul

Véronèse ne m'a pas moins surpris par la vérité des siennes et par la

simplicité de ses compositions. Moins brillant qu'eux, le Tintoret m'a

paru avoir une capacité de conception supérieure encore à la leur. On

n'en saurait disconvenir en voyant son tableau du Paradis, où l'on ne

compte pas moins de quatorze cents têtes; ce que je répète, au reste,

sur la foi d'autrui, car je n'ai pas entrepris ce dénombrement. Je ne

crois pas qu'il y ait plus de faces humaines dans le _Jugement dernier_

de Michel-Ange, conception à laquelle je ne prétends pas néanmoins

comparer celle-ci; conception bien autrement animée: tout est en action

dans le _Jugement dernier_, et cette action se communique au plus froid

des spectateurs. Tout est en repos, tout est calme dans le Paradis, et

ce calme vous gagne.

Les fortes émotions naissent des situations fortes: voilà pourquoi, dans

les arts, la représentation du bonheur ennuie à la longue; voilà

pourquoi on lui préfère la fatigue qu'excite le spectacle d'une grande

infortune. C'est par son _Enfer_ que le Dante est connu; on le relit dix

fois, vingt fois, cent fois: que de gens n'ont pas lu deux fois son

_Paradis_!

Parmi les tableaux de Palma (le jeune), il en est deux qui frappèrent

mon attention. L'un représente, autant que je puis m'en souvenir, les

Nations dans l'attente du Jugement dernier. Je ne me rappelle pas trop

si le Souverain-Juge a pris place sur son tribunal, mais je me rappelle

très-bien que déjà les ministres de ses volontés remplissent leurs

fonctions, que les anges sont en l'air, et qu'au son de la trompette les

humains se sont rassemblés au pied du trône. Dans la foule se trouve une

jeune femme, belle comme un ange, fraîche comme une nymphe; on voit bien

qu'elle n'est pas tout-à-fait innocente, et que ce n'est pas sans

quelque inquiétude qu'elle voit approcher l'heure que le juste lui-même

ne verra pas venir sans trembler; mais son regard tout à la fois tendre

et suppliant est rempli d'un charme si particulier, qu'on sent qu'il lui

obtiendra grâce devant celui qui a fait grâce à Madeleine, et que déjà

_remittuntur ei peccata multa, quia dilexit multùm_. (Év. selon saint

Luc, c.v.)

Dans l'autre tableau, on ne retrouve pas la même indulgence chez celui

qui rend à chacun selon ses oeuvres. Le jugement a été prononcé, il

s'exécute. Les boucs sont séparés des brebis; l'enfer ouvert attend sa

proie: déjà les diables s'en sont saisis. Dans les griffes de l'un d'eux

se retrouve la pécheresse, moins fraîche peut-être, mais toujours belle,

mais toujours séduisante: c'est pour sa coquetterie, évidemment, que la

pauvrette est damnée; car tout en subissant la peine de son péché, elle

y retombe. Tout suppliant qu'il soit, le regard qu'elle adresse à l'Ange

de ténèbres porte éminemment le caractère de l'agacerie et de la

séduction: le diable ailleurs séduit la femme, ici c'est la femme qui

séduit le diable.

Voici l'explication de ce double fait. La seigneurie avait, dit-on,

commandé au peintre deux tableaux sur ces sujets. Heureux alors, Palma

plaça dans le premier la femme qu'il aimait, la femme dont il se croyait

aimé, et la peignit resplendissante de tous les charmes qui l'avaient

séduit, charmes dignes du Paradis; mais le tableau à peine fini, et

l'autre à peine commencé, le bonheur du peintre s'étant évanoui avec la

fidélité de sa maîtresse, pour la punir des tortures qu'elle lui

causait, l'artiste la condamna aux tortures éternelles, l'immortalisant

par sa vengeance comme il l'avait immortalisée par sa tendresse.

L'église Ducale, _la chiesa Ducale_, qui touche au palais Saint-Marc,

renferme aussi des richesses innombrables et inestimables. C'est

d'elles, plus que de son architecture, qu'elle tient son prix. Les

matières les plus précieuses y ont été prodiguées pour son

embellissement. Dépouilles de l'Attique, des colonnes d'albâtre fleuri y

soutiennent le tabernacle; les murs, le sol, la voûte sont incrustés de

mosaïques magnifiques: mais ces objets de l'admiration des voyageurs ont

bien moins de prix pour les Vénitiens que le sarcophage qui contient le

corps de saint Marc.

Cette précieuse relique appartenait jadis à l'église d'Alexandrie

d'Égypte. Elle fut apportée de là à Venise par des marchands vénitiens

qui s'en emparèrent en substituant dans le tombeau qui la renfermait, au

corps de saint Marc, celui de saint Claude, saint moins recommandable,

quoiqu'il ait son mérite. Pour empêcher les douaniers musulmans de

visiter à la sortie le panier dans lequel ce trésor était enfermé, nos

pieux contrebandiers l'avaient recouvert d'une échinée de porc, chair

pour laquelle les Musulmans ont une horreur invincible; et, pris pour ce

qu'il n'était pas, grâce à cette fraude ingénieuse, saint Marc échappa à

leur surveillance, et fut transporté à Venise. Au débarqué, proclamé

patron de la république par le peuple et par le sénat, il fut logé dans

une église que Justinien Participatio fit bâtir à ses frais: c'est

l'église Ducale. Cela se passait en 827.

Indépendamment des objets dont je viens de parler, on retrouve à Venise

plusieurs dépouilles de la Grèce. Les colonnes qui se dressent sur la

_Piacetta_ viennent de Constantinople, ainsi que les quatre chevaux qui

piaffent sur le portique de Saint-Marc, où ils sont revenus après avoir

été piaffer à Paris pendant quinze ans devant les Tuileries. Les lions

de marbre qui sont assis à la porte de l'arsenal, gardaient jadis

l'entrée du Pyrée d'où ils ont été enlevés par Morosini le

Péloponésiaque; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils vaillent les

chevaux de Corinthe, car c'est à cette ville qu'avaient été

originairement enlevés les quadrupèdes d'airain dont je viens de parler.

Les lions de l'arsenal sont plutôt des monumens de la gloire vénitienne

que de l'habileté athénienne. Si c'étaient des chefs-d'oeuvre de l'art,

il faut que la main de la guerre et celle du temps les aient bien

endommagés, car ce ne sont plus que des blocs à peu près aussi informes

que les lions qu'on voit sur le devant des boutiques de certains

faïenciers.

L'arsenal de Venise forme dans la ville une ville à part. Là se

construisaient, s'armaient et se retiraient ces flottes qui pendant tant

de siècles dominèrent l'Archipel et transportèrent en Europe les

productions de l'Orient. On y armait pour lors les faibles et derniers

restes de cette marine qui, devenue française, devait conduire dans des

colonies qui avaient cessé d'être vénitiennes l'expédition dont je

faisais partie.

Parmi ces débris d'une grandeur à jamais effacée, se remarquait _le

Bucentaure_, galère semblable à celle de Cléopâtre, galère sculptée et

dorée dans toute son étendue, qui était immense, et dont tous les agrès

étaient dorés aussi. C'est sur ce bâtiment qu'une fois l'an, non point à

Pâques, mais à l'Ascension, le doge s'embarquait pour aller renouveler

son mariage avec la mer, épouse qui lui avait fait plus d'une

infidélité, et qui même était en divorce avec lui quand ce mariage, qui

avait été béni au XIIe siècle par le pape Alexandre III, fut cassé au

XVIIIe par le général Bonaparte. Le projet était alors d'envoyer ce

trophée en France à la remorque de quelque frégate. Mais pensant que

telle aventure pourrait, chemin faisant, lui faire changer de

destination et le conduire en Angleterre, on trouva plus sage de le

brûler. On dut retirer un trésor de ses cendres.

On n'en trouva pas un dans celles du livre d'or. Ce nobiliaire, à la

combustion duquel j'assistai, ne produisit que de la fumée[5].

En me rendant d'un quartier dans un autre, j'ai parcouru toutes les

sinuosités que décrit le grand canal à travers une masse d'édifices

également magnifiques par la matière et par l'art qui l'employa. Coupé

par un seul pont d'une seule arche[7] construit en marbre, le canal est

bordé, dans toute sa longueur, de palais de marbre aussi. Ils portent

pour la plupart le caractère de l'architecture italienne. Quelques uns

cependant offrent l'empreinte d'un style différent, style à qui l'on

doit les plus beaux monumens qui ont été construits entre l'époque où

l'architecture abandonna le système des Grecs, et celle où prévalut le

système de Palladio. On reconnaît aussi dans plusieurs constructions

vénitiennes, comme dans le palais Saint-Marc, le style de l'architecture

mauresque, dont les Vénitiens avaient contracté le goût par leurs

fréquens rapports avec l'Orient. Ce mélange des magnificences de trois

siècles différens donne à Venise une physionomie toute particulière.

Il n'y avait pas d'autre promenade alors à Venise que la grande place

Saint-Marc et la petite, qui y est contiguë. Par son étendue et par

l'architecture qui la décore, la grande place, autour de laquelle on

peut circuler dans des galeries, me rappelait assez une de nos

promenades les plus fréquentées. Sous le rapport de l'architecture,

c'est le Palais-Royal, sans arbres, sans gazons, sans fleurs, sans eaux

jaillissantes. Au bout est l'église Ducale.

La petite place, _la Piacetta_, ouverte du côté de la mer, semble être

l'avant-cour du palais ducal, monument remarquable par son caractère, et

qui ressemble moins à la résidence d'un prince chrétien qu'à celle d'un

prince maure. Sur le côté de la place qui regarde la mer, se dressent

deux grandes colonnes de marbre apportées de Constantinople au XIIe

siècle. Sur l'une était perché ce lion ailé qui est venu à Paris boire à

la fontaine des Invalides; sur l'autre se tenait ou se tient, comme

saint Siméon stylite, non pas à cloche-pied pourtant, un guerrier qui,

au rebours des guerriers de tous les siècles, tient sa lance de la main

gauche, et de la droite son bouclier. Ce gaucher-là est saint Théodore.

Autour du palais sont plaqués plusieurs masques ou mascarons, à la

bouche béante; je les aurais pris pour des ouvertures de boîtes établies

par la poste aux lettres, si une inscription gravée sur une tablette de

marbre, et placée au-dessus de chacune de ces bouches, ne m'eût indiqué

leur véritable destination. C'est par ces bouches que les délateurs

s'entretenaient avec les inquisiteurs d'État, ainsi que me l'apprirent

ces deux mots: _Denunzie secrete_. L'espionnage et la délation étaient

les principaux ressorts du gouvernement de Venise, qui, présent partout,

n'était vu nulle part. Préoccupé comme je l'étais d'un sujet que je ne

pouvais traiter convenablement sans bien connaître les moeurs civiles et

politiques de la république la plus singulière qui ait existé, je ne

voyais pas sans intérêt, quoiqu'en frémissant, les vestiges de ses

anciennes institutions. Chaque promenade m'apportait le produit d'une

étude.

Faisons encore un tour à la place Saint-Marc. C'était le _forum_

vénitien, le rendez-vous des oisifs, des promeneurs, des femmes

galantes, des nouvellistes, des charlatans de toute espèce. Toutes les

industries avaient des représentans au milieu de cet éternel carnaval,

et l'on ne traversait pas la foule qui s'y presse sans avoir coudoyé une

fille, un missionnaire, un arlequin, un filou ou un inquisiteur.

Au milieu des plaisirs, je sentais néanmoins qu'il me manquait quelque

chose à Venise. Là, rien que de factice, hors la mer et le ciel, rien

qui vous rappelle la nature. Vous êtes à Venise comme si vous étiez

embarqué. Quand j'en sortis, il y avait trois semaines que je n'avais vu

un arbre; je n'y avais même vu qu'un cheval qui, amené là par je ne sais

quel hasard, passait sa tête à une fenêtre, et était là un objet de

curiosité, comme chez nous un chameau.

Des courses de gondole sur le grand canal, et des illuminations, tels

sont les amusemens que le gouvernement donnait au peuple les jours de

réjouissances publiques. Ajoutez à cela quelquefois un feu d'artifice

tiré en plein jour pour prévenir les accidens que pourraient occasionner

les mouvemens de la foule resserrée entre tant de canaux. C'est un luxe

dont on aurait bien pu faire l'économie.

Cependant les apprêts de l'expédition se poursuivaient. D'après des

conférences que j'avais eues avec le général Gentili, j'avais rédigé en

français et fait traduire en italien et en grec vulgaire les différentes

pièces que nous voulions publier à notre arrivée; je les avais même fait

imprimer, car on nous avait prévenu que nous ne trouverions pas

d'imprimerie à Corfou; nulle part que ce soit, une république ou un

monarque qui exerce le despotisme n'aime la presse. Digeon était venu me

rejoindre; Villemanzy, par suite de sa bienveillance, m'ayant nommé

payeur de l'expédition, je fis de cette place celle de mon soi-disant

secrétaire, à qui j'en déléguai les émolumens.

Avant de partir, j'adressai au général en chef, conformément aux

instructions que j'en avais reçues, plusieurs lettres relativement à

tout ce qui m'avait frappé pendant mon séjour à Venise. C'est le

complément du compte que je viens de rendre ici. On les trouvera dans

les notes qui suivent ce volume[8].

Dans un des cafés où, après le spectacle, j'allais achever, ou si l'on

veut commencer la journée, car minuit appartient autant à la veille

qu'au lendemain, je liai amitié avec quelques officiers recommandables à

plus d'un titre, et particulièrement avec _Julien_, aide de camp du

général Bonaparte, qui l'avait envoyé à Venise pour hâter les apprêts de

notre expédition, et avec _Matera_, Napolitain, qui avait pris du

service dans notre armée par suite de son attachement pour les principes

de notre révolution, en conséquence desquels il avait été contraint à

fuir de son pays.

Jeunes tous les deux, ces militaires, qui se plaisaient peut-être par

cela même qu'ils ne se ressemblaient pas, me divertissaient

singulièrement par leur conversation. Elle n'était pas des plus graves,

mais elle abondait en traits aussi plaisans qu'on peut en attendre de

l'étourderie qui se permet tout et de la bonhomie qui ne s'offense de

rien. Julien jouait avec Matera comme un écolier joue avec un jeune

chien qui s'amuse de ce qu'on s'amuse de lui. Les scènes

qu'improvisaient sans le savoir deux interlocuteurs d'esprit si

différent valaient pour moi la plus piquante des comédies. Pas de trève

à leurs saillies; pas de trève à leur rire, à ce rire que tout excite

dans un âge où l'on ne voit que sujet de gaieté dans ce qui plus tard

n'est que sujet de pitié. Rire pour eux c'était vivre, et ils se

hâtaient de vivre; vivant plus en une heure que l'on ne vit en un jour,

en un mois, en une année. Ils avaient raison. L'insouciance de l'avenir

était instinct dans ces deux rieurs: ni l'un ni l'autre ne devait

fournir une longue carrière. Deux ans s'étaient à peine écoulés, que

Matera, rentré dans sa patrie à la suite de l'armée française, avait

péri misérablement lorsque cette armée fut obligée d'évacuer sa

conquête; et alors il y avait déjà un an que Julien avait été assassiné

en Égypte par les Arabes. Je ne me rappelle pas sans tristesse leur

gaieté, que je ne devais plus partager.

Le 13 juin, tous les apprêts étant terminés, bien que le vent ne fût pas

très-favorable, nous nous embarquâmes. Ce ne fut pas sans quelques

regrets que je dis adieu à Venise; mais je me consolai en pensant que

cet adieu ne serait peut-être pas éternel. En effet j'y reviendrai avant

de retourner en France.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 13 / 71 题