Palais Saint-Marc.--Salle de l'inquisition d'État.--Le général
Gentili.--Julien et Matera.--Départ de l'expédition.
Les circonstances favorisaient ma curiosité. Avec l'ancien gouvernement
étaient tombés les verrous qui fermaient les portes du palais
Saint-Marc. Je pus donc voir et revoir ce que l'oeil d'un étranger
n'avait jamais vu deux fois, et ce que la plume n'avait pas encore osé
décrire. Je n'entends pas parler de l'enceinte magnifique où délibérait
le grand conseil, des salles où s'assemblaient le conseil des dix et
d'autres tribunaux, mais de celle où le conseil des trois tenait ses
terribles assises, et rendait ses arrêts mystérieux. Là, plus de cette
pompe qui recouvre d'or, de sculptures et de tableaux les parois et les
plafonds des autres parties du palais; des murs nus, trois fauteuils de
cuir noir placés sur une estrade de bois de chêne pour les juges; dans
le parquet, une table de même bois et un siége de même étoffe pour le
greffier; au milieu du parquet, une sellette pour l'accusé; du côté
opposé à une porte qui communique avec le palais, et dans un des angles
de la pièce, un rideau d'étoffe sombre masquant une porte qui, par un
long corridor, communique avec les prisons; voilà tout ce qui s'offrit à
mes regards dans ce local célèbre. Je n'y trouvai pas ces tentures
noires dont il devait être tapissé, d'après ce que m'avait dit mon ami
Denon qui n'en parlait que par tradition; je ne trouvai pas non plus
dans l'espèce de tambour que recouvrait le rideau funeste les instrumens
de torture qui arrachaient des aveux aux accusés trop discrets à
l'interrogatoire, et le tourniquet fatal à l'aide duquel les jugemens du
tribunal s'exécutaient à l'instant même où ils étaient prononcés.
Avait-on fait disparaître cette horrible partie du mobilier
inquisitorial, ou n'avait-il existé que dans l'imagination des
narrateurs? Mais bien qu'aucun objet n'y révoltât les yeux, bien
qu'aucune voix n'y affligeât les oreilles, les souvenirs que réveille le
nom seul du tribunal qui siégea là pendant plus de cinq siècles n'en
faisaient pas moins pour moi un lieu formidable.
De là, je passai dans des lieux plus formidables encore. Je descendis
dans les cachots appelés _Pozzi_ (les puits), cachots établis au-dessous
du niveau de la mer dans les fondations du palais ducal.
L'air pénètre à peine dans ces tombeaux où le jour ne pénétra jamais.
Sept pieds de long, cinq pieds de large, telle est à peu près leur
dimension; un bois de lit, tel est leur ameublement. Pour garantir le
prisonnier de l'humidité qui suinte éternellement à travers les murs, on
les avait recouverts en planches de chêne. Mais ces planches
pouvaient-elles le protéger? Pénétrées et amollies par la moiteur, elles
étaient réduites en une espèce de pâte noire qui cédait sous les doigts
et en conservait l'empreinte. J'en détachai un débris que j'emportai.
Exposé au grand air, il se sécha, et ressemblait alors à un morceau de
charbon. Une dame vénitienne, Mme Michieli, à qui je le montrai, et qui,
bien que nièce du doge détrôné, applaudissait plus que personne à la
ruine de l'aristocratie, me le demanda comme un témoignage de la cruauté
du gouvernement déchu.
Il me semblait qu'on ne pouvait pas vivre six semaines dans ces cachots.
Les Français, à leur arrivée, y trouvèrent pourtant deux prisonniers qui
gémissaient là, l'un depuis dix-sept ans, et l'autre depuis trente ans,
sans savoir pourquoi.
Sous les toits du même palais, sont d'autres prisons, _i Piombi_ (les
plombs), où les détenus étaient exposés à un supplice d'un genre tout
contraire. L'action continuelle du soleil faisait de ces chambres
étroites et basses de véritables fournaises.
Le palais Saint-Marc abonde en richesses de tous les genres. Les arts
semblent s'être épuisés à le décorer; le Tintoret, le Titien, Paul
Véronèse, le Bassan, les deux Palma, ont peint les tableaux immenses qui
tapissent ses murs et ses voûtes.
Je n'en ferai pas la description; ce n'est pas un itinéraire que j'écris
ici. Je dirai seulement que, dans le palais Saint-Marc comme dans celui
de Versailles, ce sont les faits les plus glorieux pour l'État que les
peintres s'appliquaient à retracer. La salle dite du _Squitinio_, peinte
en grande partie par Véronèse, est un résumé de l'histoire de la
république, comme la grande galerie de Versailles est un résumé de
l'histoire de Louis XIV.
Autour de cette vaste enceinte, sont représentés les papes venant
chercher un asile dans Venise, les empereurs sollicitant son alliance,
acceptant sa médiation, ses flottes conquérant les îles, ses armées
escaladant les remparts, des victoires sur terre, des victoires sur mer,
et au point dominant de la voûte ou plutôt du plafond, comme du haut de
l'empyrée, la république de Venise, sous la figure d'une belle femme,
souriant au spectacle de sa gloire et de sa prospérité.
Autour de cette salle se développe, à l'instar d'une frise, une série de
portraits représentant les doges qui ont régné depuis l'institution de
cette dignité jusqu'à sa destruction, c'est-à-dire depuis Luc Anafeste,
élu en 697, jusqu'à Manini que les Français détrônèrent en 1797, ce qui
forme juste une période de onze cents ans. Il est à remarquer que le
portrait de ce dernier occupait la seule place qui restât à remplir lors
de son élection, de sorte qu'il n'en restait plus pour son successeur;
singulier présage! À son rang, dans un cadre sur lequel semblait être
tiré un voile funèbre, on lisait en caractères rouges: _Locus Marini
Falieri decapitati pro criminibus_, place de Marin Falier, décapité pour
ses crimes. Quelle leçon pour ses successeurs!
Cédant aux gens de l'art le droit d'analyser les titres des maîtres de
l'école vénitienne à l'admiration publique, je ne me permettrai pas de
leur assigner leur rang; je dirai toutefois que si le Titien m'a ravi
par l'énergie de son dessin et par l'éclat de ses couleurs, Paul
Véronèse ne m'a pas moins surpris par la vérité des siennes et par la
simplicité de ses compositions. Moins brillant qu'eux, le Tintoret m'a
paru avoir une capacité de conception supérieure encore à la leur. On
n'en saurait disconvenir en voyant son tableau du Paradis, où l'on ne
compte pas moins de quatorze cents têtes; ce que je répète, au reste,
sur la foi d'autrui, car je n'ai pas entrepris ce dénombrement. Je ne
crois pas qu'il y ait plus de faces humaines dans le _Jugement dernier_
de Michel-Ange, conception à laquelle je ne prétends pas néanmoins
comparer celle-ci; conception bien autrement animée: tout est en action
dans le _Jugement dernier_, et cette action se communique au plus froid
des spectateurs. Tout est en repos, tout est calme dans le Paradis, et
ce calme vous gagne.
Les fortes émotions naissent des situations fortes: voilà pourquoi, dans
les arts, la représentation du bonheur ennuie à la longue; voilà
pourquoi on lui préfère la fatigue qu'excite le spectacle d'une grande
infortune. C'est par son _Enfer_ que le Dante est connu; on le relit dix
fois, vingt fois, cent fois: que de gens n'ont pas lu deux fois son
_Paradis_!
Parmi les tableaux de Palma (le jeune), il en est deux qui frappèrent
mon attention. L'un représente, autant que je puis m'en souvenir, les
Nations dans l'attente du Jugement dernier. Je ne me rappelle pas trop
si le Souverain-Juge a pris place sur son tribunal, mais je me rappelle
très-bien que déjà les ministres de ses volontés remplissent leurs
fonctions, que les anges sont en l'air, et qu'au son de la trompette les
humains se sont rassemblés au pied du trône. Dans la foule se trouve une
jeune femme, belle comme un ange, fraîche comme une nymphe; on voit bien
qu'elle n'est pas tout-à-fait innocente, et que ce n'est pas sans
quelque inquiétude qu'elle voit approcher l'heure que le juste lui-même
ne verra pas venir sans trembler; mais son regard tout à la fois tendre
et suppliant est rempli d'un charme si particulier, qu'on sent qu'il lui
obtiendra grâce devant celui qui a fait grâce à Madeleine, et que déjà
_remittuntur ei peccata multa, quia dilexit multùm_. (Év. selon saint
Luc, c.v.)
Dans l'autre tableau, on ne retrouve pas la même indulgence chez celui
qui rend à chacun selon ses oeuvres. Le jugement a été prononcé, il
s'exécute. Les boucs sont séparés des brebis; l'enfer ouvert attend sa
proie: déjà les diables s'en sont saisis. Dans les griffes de l'un d'eux
se retrouve la pécheresse, moins fraîche peut-être, mais toujours belle,
mais toujours séduisante: c'est pour sa coquetterie, évidemment, que la
pauvrette est damnée; car tout en subissant la peine de son péché, elle
y retombe. Tout suppliant qu'il soit, le regard qu'elle adresse à l'Ange
de ténèbres porte éminemment le caractère de l'agacerie et de la
séduction: le diable ailleurs séduit la femme, ici c'est la femme qui
séduit le diable.
Voici l'explication de ce double fait. La seigneurie avait, dit-on,
commandé au peintre deux tableaux sur ces sujets. Heureux alors, Palma
plaça dans le premier la femme qu'il aimait, la femme dont il se croyait
aimé, et la peignit resplendissante de tous les charmes qui l'avaient
séduit, charmes dignes du Paradis; mais le tableau à peine fini, et
l'autre à peine commencé, le bonheur du peintre s'étant évanoui avec la
fidélité de sa maîtresse, pour la punir des tortures qu'elle lui
causait, l'artiste la condamna aux tortures éternelles, l'immortalisant
par sa vengeance comme il l'avait immortalisée par sa tendresse.
L'église Ducale, _la chiesa Ducale_, qui touche au palais Saint-Marc,
renferme aussi des richesses innombrables et inestimables. C'est
d'elles, plus que de son architecture, qu'elle tient son prix. Les
matières les plus précieuses y ont été prodiguées pour son
embellissement. Dépouilles de l'Attique, des colonnes d'albâtre fleuri y
soutiennent le tabernacle; les murs, le sol, la voûte sont incrustés de
mosaïques magnifiques: mais ces objets de l'admiration des voyageurs ont
bien moins de prix pour les Vénitiens que le sarcophage qui contient le
corps de saint Marc.
Cette précieuse relique appartenait jadis à l'église d'Alexandrie
d'Égypte. Elle fut apportée de là à Venise par des marchands vénitiens
qui s'en emparèrent en substituant dans le tombeau qui la renfermait, au
corps de saint Marc, celui de saint Claude, saint moins recommandable,
quoiqu'il ait son mérite. Pour empêcher les douaniers musulmans de
visiter à la sortie le panier dans lequel ce trésor était enfermé, nos
pieux contrebandiers l'avaient recouvert d'une échinée de porc, chair
pour laquelle les Musulmans ont une horreur invincible; et, pris pour ce
qu'il n'était pas, grâce à cette fraude ingénieuse, saint Marc échappa à
leur surveillance, et fut transporté à Venise. Au débarqué, proclamé
patron de la république par le peuple et par le sénat, il fut logé dans
une église que Justinien Participatio fit bâtir à ses frais: c'est
l'église Ducale. Cela se passait en 827.
Indépendamment des objets dont je viens de parler, on retrouve à Venise
plusieurs dépouilles de la Grèce. Les colonnes qui se dressent sur la
_Piacetta_ viennent de Constantinople, ainsi que les quatre chevaux qui
piaffent sur le portique de Saint-Marc, où ils sont revenus après avoir
été piaffer à Paris pendant quinze ans devant les Tuileries. Les lions
de marbre qui sont assis à la porte de l'arsenal, gardaient jadis
l'entrée du Pyrée d'où ils ont été enlevés par Morosini le
Péloponésiaque; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils vaillent les
chevaux de Corinthe, car c'est à cette ville qu'avaient été
originairement enlevés les quadrupèdes d'airain dont je viens de parler.
Les lions de l'arsenal sont plutôt des monumens de la gloire vénitienne
que de l'habileté athénienne. Si c'étaient des chefs-d'oeuvre de l'art,
il faut que la main de la guerre et celle du temps les aient bien
endommagés, car ce ne sont plus que des blocs à peu près aussi informes
que les lions qu'on voit sur le devant des boutiques de certains
faïenciers.
L'arsenal de Venise forme dans la ville une ville à part. Là se
construisaient, s'armaient et se retiraient ces flottes qui pendant tant
de siècles dominèrent l'Archipel et transportèrent en Europe les
productions de l'Orient. On y armait pour lors les faibles et derniers
restes de cette marine qui, devenue française, devait conduire dans des
colonies qui avaient cessé d'être vénitiennes l'expédition dont je
faisais partie.
Parmi ces débris d'une grandeur à jamais effacée, se remarquait _le
Bucentaure_, galère semblable à celle de Cléopâtre, galère sculptée et
dorée dans toute son étendue, qui était immense, et dont tous les agrès
étaient dorés aussi. C'est sur ce bâtiment qu'une fois l'an, non point à
Pâques, mais à l'Ascension, le doge s'embarquait pour aller renouveler
son mariage avec la mer, épouse qui lui avait fait plus d'une
infidélité, et qui même était en divorce avec lui quand ce mariage, qui
avait été béni au XIIe siècle par le pape Alexandre III, fut cassé au
XVIIIe par le général Bonaparte. Le projet était alors d'envoyer ce
trophée en France à la remorque de quelque frégate. Mais pensant que
telle aventure pourrait, chemin faisant, lui faire changer de
destination et le conduire en Angleterre, on trouva plus sage de le
brûler. On dut retirer un trésor de ses cendres.
On n'en trouva pas un dans celles du livre d'or. Ce nobiliaire, à la
combustion duquel j'assistai, ne produisit que de la fumée[5].
En me rendant d'un quartier dans un autre, j'ai parcouru toutes les
sinuosités que décrit le grand canal à travers une masse d'édifices
également magnifiques par la matière et par l'art qui l'employa. Coupé
par un seul pont d'une seule arche[7] construit en marbre, le canal est
bordé, dans toute sa longueur, de palais de marbre aussi. Ils portent
pour la plupart le caractère de l'architecture italienne. Quelques uns
cependant offrent l'empreinte d'un style différent, style à qui l'on
doit les plus beaux monumens qui ont été construits entre l'époque où
l'architecture abandonna le système des Grecs, et celle où prévalut le
système de Palladio. On reconnaît aussi dans plusieurs constructions
vénitiennes, comme dans le palais Saint-Marc, le style de l'architecture
mauresque, dont les Vénitiens avaient contracté le goût par leurs
fréquens rapports avec l'Orient. Ce mélange des magnificences de trois
siècles différens donne à Venise une physionomie toute particulière.
Il n'y avait pas d'autre promenade alors à Venise que la grande place
Saint-Marc et la petite, qui y est contiguë. Par son étendue et par
l'architecture qui la décore, la grande place, autour de laquelle on
peut circuler dans des galeries, me rappelait assez une de nos
promenades les plus fréquentées. Sous le rapport de l'architecture,
c'est le Palais-Royal, sans arbres, sans gazons, sans fleurs, sans eaux
jaillissantes. Au bout est l'église Ducale.
La petite place, _la Piacetta_, ouverte du côté de la mer, semble être
l'avant-cour du palais ducal, monument remarquable par son caractère, et
qui ressemble moins à la résidence d'un prince chrétien qu'à celle d'un
prince maure. Sur le côté de la place qui regarde la mer, se dressent
deux grandes colonnes de marbre apportées de Constantinople au XIIe
siècle. Sur l'une était perché ce lion ailé qui est venu à Paris boire à
la fontaine des Invalides; sur l'autre se tenait ou se tient, comme
saint Siméon stylite, non pas à cloche-pied pourtant, un guerrier qui,
au rebours des guerriers de tous les siècles, tient sa lance de la main
gauche, et de la droite son bouclier. Ce gaucher-là est saint Théodore.
Autour du palais sont plaqués plusieurs masques ou mascarons, à la
bouche béante; je les aurais pris pour des ouvertures de boîtes établies
par la poste aux lettres, si une inscription gravée sur une tablette de
marbre, et placée au-dessus de chacune de ces bouches, ne m'eût indiqué
leur véritable destination. C'est par ces bouches que les délateurs
s'entretenaient avec les inquisiteurs d'État, ainsi que me l'apprirent
ces deux mots: _Denunzie secrete_. L'espionnage et la délation étaient
les principaux ressorts du gouvernement de Venise, qui, présent partout,
n'était vu nulle part. Préoccupé comme je l'étais d'un sujet que je ne
pouvais traiter convenablement sans bien connaître les moeurs civiles et
politiques de la république la plus singulière qui ait existé, je ne
voyais pas sans intérêt, quoiqu'en frémissant, les vestiges de ses
anciennes institutions. Chaque promenade m'apportait le produit d'une
étude.
Faisons encore un tour à la place Saint-Marc. C'était le _forum_
vénitien, le rendez-vous des oisifs, des promeneurs, des femmes
galantes, des nouvellistes, des charlatans de toute espèce. Toutes les
industries avaient des représentans au milieu de cet éternel carnaval,
et l'on ne traversait pas la foule qui s'y presse sans avoir coudoyé une
fille, un missionnaire, un arlequin, un filou ou un inquisiteur.
Au milieu des plaisirs, je sentais néanmoins qu'il me manquait quelque
chose à Venise. Là, rien que de factice, hors la mer et le ciel, rien
qui vous rappelle la nature. Vous êtes à Venise comme si vous étiez
embarqué. Quand j'en sortis, il y avait trois semaines que je n'avais vu
un arbre; je n'y avais même vu qu'un cheval qui, amené là par je ne sais
quel hasard, passait sa tête à une fenêtre, et était là un objet de
curiosité, comme chez nous un chameau.
Des courses de gondole sur le grand canal, et des illuminations, tels
sont les amusemens que le gouvernement donnait au peuple les jours de
réjouissances publiques. Ajoutez à cela quelquefois un feu d'artifice
tiré en plein jour pour prévenir les accidens que pourraient occasionner
les mouvemens de la foule resserrée entre tant de canaux. C'est un luxe
dont on aurait bien pu faire l'économie.
Cependant les apprêts de l'expédition se poursuivaient. D'après des
conférences que j'avais eues avec le général Gentili, j'avais rédigé en
français et fait traduire en italien et en grec vulgaire les différentes
pièces que nous voulions publier à notre arrivée; je les avais même fait
imprimer, car on nous avait prévenu que nous ne trouverions pas
d'imprimerie à Corfou; nulle part que ce soit, une république ou un
monarque qui exerce le despotisme n'aime la presse. Digeon était venu me
rejoindre; Villemanzy, par suite de sa bienveillance, m'ayant nommé
payeur de l'expédition, je fis de cette place celle de mon soi-disant
secrétaire, à qui j'en déléguai les émolumens.
Avant de partir, j'adressai au général en chef, conformément aux
instructions que j'en avais reçues, plusieurs lettres relativement à
tout ce qui m'avait frappé pendant mon séjour à Venise. C'est le
complément du compte que je viens de rendre ici. On les trouvera dans
les notes qui suivent ce volume[8].
Dans un des cafés où, après le spectacle, j'allais achever, ou si l'on
veut commencer la journée, car minuit appartient autant à la veille
qu'au lendemain, je liai amitié avec quelques officiers recommandables à
plus d'un titre, et particulièrement avec _Julien_, aide de camp du
général Bonaparte, qui l'avait envoyé à Venise pour hâter les apprêts de
notre expédition, et avec _Matera_, Napolitain, qui avait pris du
service dans notre armée par suite de son attachement pour les principes
de notre révolution, en conséquence desquels il avait été contraint à
fuir de son pays.
Jeunes tous les deux, ces militaires, qui se plaisaient peut-être par
cela même qu'ils ne se ressemblaient pas, me divertissaient
singulièrement par leur conversation. Elle n'était pas des plus graves,
mais elle abondait en traits aussi plaisans qu'on peut en attendre de
l'étourderie qui se permet tout et de la bonhomie qui ne s'offense de
rien. Julien jouait avec Matera comme un écolier joue avec un jeune
chien qui s'amuse de ce qu'on s'amuse de lui. Les scènes
qu'improvisaient sans le savoir deux interlocuteurs d'esprit si
différent valaient pour moi la plus piquante des comédies. Pas de trève
à leurs saillies; pas de trève à leur rire, à ce rire que tout excite
dans un âge où l'on ne voit que sujet de gaieté dans ce qui plus tard
n'est que sujet de pitié. Rire pour eux c'était vivre, et ils se
hâtaient de vivre; vivant plus en une heure que l'on ne vit en un jour,
en un mois, en une année. Ils avaient raison. L'insouciance de l'avenir
était instinct dans ces deux rieurs: ni l'un ni l'autre ne devait
fournir une longue carrière. Deux ans s'étaient à peine écoulés, que
Matera, rentré dans sa patrie à la suite de l'armée française, avait
péri misérablement lorsque cette armée fut obligée d'évacuer sa
conquête; et alors il y avait déjà un an que Julien avait été assassiné
en Égypte par les Arabes. Je ne me rappelle pas sans tristesse leur
gaieté, que je ne devais plus partager.
Le 13 juin, tous les apprêts étant terminés, bien que le vent ne fût pas
très-favorable, nous nous embarquâmes. Ce ne fut pas sans quelques
regrets que je dis adieu à Venise; mais je me consolai en pensant que
cet adieu ne serait peut-être pas éternel. En effet j'y reviendrai avant
de retourner en France.