Bonaparte au château de Montebello.--L'ordonnateur Villemanzy me nomme
commissaire des guerres.--J'en refuse le
brevet.--Pourquoi.--Anecdote.--Histoire d'un favori.
Le dîner n'eut pas lieu. La campagne que le général avait été voir la
veille lui avait plu; il y avait transporté son quartier-général.
Cette campagne était le château de Montebello, château magnifique, situé
à quatre lieues de Milan.
À la _Casa Greppi_, où demeurait Regnauld, demeurait aussi l'ordonnateur
de l'armée, M. de Villemanzy. L'accueil que j'avais reçu du général
m'avait concilié la bienveillance de tous les chefs de service: celui-ci
s'empressa de me donner des preuves de la sienne.
«Votre intention, me dit-il, est de parcourir l'Italie: voulez-vous
accepter une fonction qui vous donnera les moyens de visiter les
principales villes de la Lombardie et des États-Vénitiens sans qu'il
vous en coûte rien? Voilà un brevet de commissaire des guerres adjoint.
Le traitement qui y est attaché n'est pas considérable; mais il
s'accroîtra par les indemnités de voyage et par les gratifications que
vous mériterez certainement. J'aurai soin de vous employer de manière à
concilier vos intérêts avec ceux du service.»
Je reçus comme je le devais cette proposition; mais, tout en lui
exprimant ma reconnaissance, je demandai à M. de Villemanzy la
permission de prendre à ce sujet l'assentiment du général en chef.
«C'est, me répondit-il, un des motifs pour lesquels je vous propose de
venir avec moi à Montebello demain matin.»
Le lendemain nous étions à Montebello à neuf heures.
Avant de commencer son travail avec le général, l'ordonnateur, qui
m'avait introduit, parle de ce qu'il a fait pour moi, et de la condition
que j'avais mise et que je devais mettre à mon acceptation: «C'est bien,
dit le général; nous en reparlerons. Il passera la journée avec nous.»
Villemanzy lui ayant répondu qu'il était obligé de retourner à Milan
immédiatement après le déjeuner:--«N'importe; je me charge de le faire
reconduire»; et un salut nous fit comprendre qu'il n'avait pas autre
chose à nous dire pour le moment.
Après le déjeuner, Villemanzy étant parti, le général me fait appeler:
«Vous voulez donc être commissaire des guerres? me dit-il d'un ton assez
grave.--Je ne veux rien, général, que ce que vous voudrez: c'est moins
votre acquiescement que vos conseils que je viens chercher
ici.--Écoutez, et décidez-vous d'après ce que vous aurez entendu.
C'était sans doute un état respectable que celui de commissaire des
guerres: institués pour pourvoir aux besoins de l'armée, ces
fonctionnaires ont droit à la plus haute considération lorsqu'en
remplissant ce devoir ils épargnent le pays; ils réunissent ainsi à
l'estime les droits de l'intelligence et de la probité. Tels sont les
titres qui particulièrement recommandent à la nôtre Villemanzy; mais,
dans son corps, le nombre des gens qui lui ressemblent n'est pas grand.
Faisant le contraire de ce qu'ils devraient faire, la plupart de ses
agens laissent le soldat dans le besoin, et n'en ménagent pas plus pour
cela le pays conquis; ils se repaissent de la substance des habitans,
sans s'inquiéter de la détresse de l'armée, qui est obligée de se
procurer violemment ce qui devrait lui être fourni, et enlève par la
maraude, aux paysans qui ont déjà satisfait à une réquisition, ce qui
est échappé à l'avidité de ces exacteurs. Ces misérables sont plus
funestes au pays que le soldat: au lieu d'y établir l'ordre, ils
aggravent dans une épouvantable proportion les malheurs de la guerre. Ce
sont eux qui font le mal, c'est nous qu'on maudit. Plusieurs ont acquis
ainsi une fortune considérable; mais quelle réputation ils ont acquise
au corps dont ils font partie! quel déshonneur ils ont appelé sur
l'habit qu'ils portent! Et vous revêtiriez cet habit-là!--Je n'en ai
certes pas l'envie, général. Je venais vous demander s'il vous convenait
que j'acceptasse la commission qui m'est offerte, et non vous dire que
je l'acceptais.--Ne l'acceptez pas, reprit-il avec plus de chaleur
encore. Accepter aujourd'hui le titre de commissaire des guerres, ce
serait entrer en partage de l'opprobre attaché à ce titre, sans partager
les bénéfices des gens qui l'ont déshonoré. Ces Messieurs-là sont
chatouilleux pourtant! En voilà un qu'on a pris la main dans le sac:
c'est le pillard en chef du mont-de-piété de Vérone; il est renvoyé
par-devant une commission militaire pour être jugé. Ces Messieurs ne
prétendent-ils pas que cela porte atteinte à l'honneur du corps entier!
Comme si la peine était plus infamante que le crime! Au reste, ils ont
bien tort de tant s'inquiéter: un homme qui a un million est-il jamais
condamné? Ne recevez pas un titre porté par un homme semblable. Voilà ce
que je n'ai pas voulu vous dire devant Villemanzy. J'arrangerai la chose
avec lui; je lui dirai que j'ai d'autres vues sur vous. Vous voulez voir
l'Italie; je vous la ferai voir. En attendant, restez ici, restez avec
nous.»
Comme je n'avais rien apporté de ce qui m'était nécessaire pour
séjourner à Montebello, je demandai au général la permission de
retourner le soir à Milan; il me l'accorda, en m'invitant de nouveau à
revenir au quartier-général le plus tôt que je pourrais, et à m'arranger
de manière à pouvoir y passer quelques jours.
Pour terminer cet article, je dirai que les prévisions du général sur
l'issue du procès dont il est ici question furent à peu près réalisées.
Le conseil de guerre n'acquitta pas, à la vérité, l'accusé; il le
condamna même à quelques années de galères. Mais comme on le conduisait
en France pour y subir sa peine, on trouva le moyen de le faire évader,
et _l'honneur du corps fut sauvé_. Je dois le dire, le malheureux payait
pour tous. Il s'en fallait de beaucoup qu'il fût le seul qu'eût enrichi
la spoliation du mont-de-piété de Vérone; d'autres personnages en
avaient aussi profité, et tous n'étaient pas des commissaires des
guerres.
Parmi ceux-ci il s'en trouvait encore un à qui cette affaire pensa faire
tourner la tête. Il n'en avait pas tiré un million: sa part de butin,
qui consistait en mauvais diamans, ne valait guère plus de cinquante
mille écus; mais enfin il y tenait autant que le maraud en chef tenait à
la sienne, et il tenait également à la réputation d'honnête homme. Pour
ne pas la compromettre, il ne parla pas de cette légère aubaine à son
secrétaire. Instruit des choses par une autre voix, ce secrétaire, homme
fort délicat aussi, fut vivement affecté de ce défaut de confiance. Sur
ces entrefaites, le millionnaire dont j'ai parlé plus haut est arrêté:
il doit, dit-on, être traduit par-devant une commission militaire. Ses
confrères se hâtent d'envoyer à Milan une députation à l'ordonnateur en
chef, pour le supplier d'intervenir auprès du général, et d'obtenir,
pour _sauver l'honneur du corps_, que l'affaire ne soit pas instruite.
L'homme aux diamans est adjoint à cette députation. Cela ne tourna ni au
profit du corps ni au sien. Après huit jours consommés en démarches
inutiles, il revient à Vérone rendre compte à ses commettans du mauvais
résultat de sa mission; mais avant tout, voulant en conférer avec son
secrétaire, il le demande. «Aussitôt après votre départ, il a disparu,
lui répondent ses domestiques.--Et où est-il allé?--Où vous avez voulu
qu'il allât?», a-t-il dit en nous remettant ce billet.
Le commissaire ouvre le billet et y lit ce qui suit: «Citoyen, je
croyais, par ma discrétion, avoir acquis des droits à votre confiance
comme à votre générosité par mon dévouement. Je vois avec douleur que je
me suis trompé. Vous ne m'avez ni fait part de l'expédition qui s'est
faite au mont-de-piété de Vérone, ni fait une part dans celle que vous
en avez rapportée. Ne vous étonnez donc pas que, maître de votre butin,
je suive votre exemple, et que je m'empare de tout. Cela peut vous
donner quelque contrariété, mais vous en prendrez votre parti, j'en suis
sûr, et vous ne ferez pas de bruit. À quoi le bruit vous mènerait-il?
serait-il dans votre intérêt d'appeler l'attention sur cette affaire? Le
bien que vous réclameriez est-il le vôtre? Seriez-vous sûr enfin de ne
pas vous perdre en me perdant? Toutes réflexions faites, je suis assuré
de votre discrétion par les raisons qui vous assurent de la mienne.
_Salut et fraternité_.»
Il aurait pu ajouter _et la mort_, conformément à la formule en usage,
car si le bon patron ne mourut pas de révolution à cette lecture, il
s'en fallut de bien peu. Le secrétaire, découvrant la cachette où les
diamans étaient enfermés, les avait en effet emportés tous, à
l'exception de deux qui restaient entre les mains du commissaire, comme
des échantillons de sa fortune passée. Ce pauvre homme ne les
contemplait pas sans fondre en larmes: et il les contemplait quelquefois
pendant des heures entières. «Quelle coquinerie, disait-il un jour, ces
diamans-là me rappellent! voilà pourtant tout ce qui me reste d'une
honnête fortune avec laquelle je comptais me retirer auprès de mon
vertueux père! Un brigand, un voleur, un scélérat, un drôle, m'a tout
pris. Il n'y a plus de probité au monde!»
L'homme qui se plaignait si naïvement ne croyait pas trop avoir manqué à
la probité en faisant en Italie ce qu'il aurait eu scrupule de faire en
France. En pays conquis, tout lui semblait acquis à son greffe par droit
de conquête. Ce principe, au reste, était celui de bien des gens qui en
tirèrent plus de profit, et qui, rentrés en France, reprirent leurs
habitudes honnêtes. La probité était un bagage qu'ils avaient laissé en
dépôt, comme un effet inutile, au pied des Alpes, pour le reprendre en
repassant.
Rien de plus ennuyeux qu'un quartier-général, quand on n'y a pas
d'occupation. À l'exemple du général et de Mme Bonaparte qui me dirent
_à tantôt_, chacun, après le déjeuner, se retira dans son appartement
pour y employer ou perdre le temps à sa manière. Resté seul dans le
salon, et n'ayant pas même un livre, je ne sais trop comment j'aurais
passé les six heures qui s'écoulèrent entre le déjeuner et le dîner, si
je n'eusse pas emporté dans ma tête un moyen d'occupation ou de
distraction qui m'a suivi partout, grâce à l'habitude que j'ai de
composer sans avoir besoin d'écrire.
Suis-je seul, je reprends un ouvrage commencé, ou je commence un nouvel
ouvrage. Me voilà donc travaillant à mon troisième acte des _Vénitiens_
tout en parcourant les jardins de Montebello autour desquels régnait une
allée couverte qui, tout-à-fait semblable aux berceaux de Marly,
m'offrait une voûte impénétrable aux rayons du soleil. Les heures
s'écoulèrent ainsi sans que je m'en aperçusse, et je rapportai à Milan,
où j'avais laissé mes brouillons, une scène de plus. Ma journée n'avait
pas été absolument perdue.
Avant le dîner, quand je revins dans le salon, il s'était repeuplé. J'y
retrouvai, avec Mme Bonaparte et Mme Berthier, cette jolie _Paulette_,
alors plus impatiente de devenir Mme Leclerc qu'elle ne l'a été depuis
d'être princesse Borghèse.
Tout près de Mme Bonaparte, sur le même canapé, était _Fortuné_, ce
favori venu de Paris entre elle et son fils. L'affection qu'elle lui
portait n'était pas diminuée, et cette affection qu'elle ne craignait
pas de lui témoigner, même en public, était des plus vives.
Pardonnons-la-lui; ne soyons pas moins indulgens que ne l'était son
mari. «Vous voyez bien ce Monsieur-là, me disait le général; c'est mon
rival. Il était en possession du lit de Madame quand je l'épousai. Je
voulus l'en faire sortir: prétention inutile; on me déclara qu'il
fallait me résoudre à coucher ailleurs, ou consentir au partage. Cela me
contrariait assez; mais c'était à prendre ou à laisser. Je me résignai.
Le favori fut moins accommodant que moi: j'en porte la preuve à cette
jambe.»
Le lecteur est curieux peut-être de savoir quels droits avait _Fortuné_
pour être traité ainsi. _Fortuné_ n'était ni beau, ni bon, ni aimable.
Bas sur pattes, long de corps, moins fauve que roux, ce carlin au nez de
belette ne rappelait sa race que par son masque noir et sa queue en
tire-bouchon. Comme bien d'autres, il n'avait pas tenu en grandissant ce
qu'il promettait étant petit; mais Joséphine, mais ses enfans ne l'en
aimaient pas moins, quand une circonstance particulière le leur rendit
plus cher encore.
Arrêtée en même temps que son premier mari le général Beauharnais,
Joséphine languissait en prison, d'autant plus inquiète, qu'elle
ignorait absolument ce qui se passait au dehors. Ses enfans avaient la
permission de la venir voir au greffe avec leur gouvernante. Mais
comment la mettre au fait? le concierge assistait à toutes leurs
entrevues. Comme _Fortuné_ était toujours de la partie, et qu'il ne lui
était pas interdit d'entrer dans l'intérieur, la gouvernante imagina un
jour de cacher sous un beau collier neuf, dont elle le para, un écrit
qui contenait ce qu'on ne pouvait dire à sa maîtresse. Joséphine, qui ne
manquait pas de finesse, devina la chose, et répondit au billet par le
même moyen. Ainsi s'établit entre elle et ses amis, sous les yeux même
de son surveillant, une correspondance qui la tenait au courant des
démarches qu'on faisait pour la sauver, et qui soutenait son courage. La
famille sut gré au chien du bien qui s'opérait par son entremise autant
que s'il se fût opéré par sa volonté; et il devint, pour les enfans
comme pour la mère, l'objet d'un culte que le général fut contraint de
tolérer. Ce culte dura jusqu'à la mort de _Fortuné_.
Cette mort fut des plus tragiques. Ce favori, comme de raison, était
d'une arrogance extrême; il attaquait, il mordait tout le monde, les
chiens même. Moins courtisans que les hommes, les chiens ne le lui
pardonnaient pas toujours. Un soir il rencontre dans les jardins de
Montebello un mâtin qui, bien qu'il appartînt à un domestique de la
maison, ne se croyait pas inférieur au chien du maître: c'était le chien
du cuisinier. _Fortuné_ de courir sur lui et de le mordre au derrière:
le mâtin le mord à la tête, et d'un coup de dent l'étend sur la place.
Je vous laisse à penser quelle fut la douleur de sa maîtresse! Le
conquérant de l'Italie ne put s'empêcher d'y compatir: il s'affligea
sincèrement d'un accident qui le rendait unique possesseur du lit
conjugal. Mais ce veuvage-là ne fut pas long. Pour se consoler de la
perte d'un chien, Joséphine fit comme plus d'une femme pour se consoler
de la perte d'un amant: elle en prit un autre, un carlin; cette race
n'était pas encore détrônée.
Héritier des droits et des défauts de son prédécesseur. Carlin régnait
depuis quelques semaines, quand le général aperçoit le cuisinier qui se
promenait à la fraîche dans un bosquet assez éloigné du château. À
l'aspect du général, cet homme de se jeter dans l'épaisseur du bois.
«Pourquoi te sauver ainsi de moi? lui dit Bonaparte.--Général, après ce
qu'a fait mon chien...--Eh bien?--Je craignais que ma présence ne vous
fût désagréable.--Ton chien! est-ce que tu ne l'as plus, ton
chien?--Pardonnez-moi, général, mais il ne met plus les pates dans le
jardin, à présent surtout que Madame en a un autre...--Laisse-le courir
tout à l'aise; il me débarrassera peut-être aussi de cet autre-là.»
Je me plais à raconter ce trait, parce qu'il est caractéristique, et
qu'il donne une idée de l'empire qu'exerçait la plus douce et la plus
indolente des créoles sur le plus volontaire et le plus despotique des
hommes. Sa résolution, devant laquelle tout fléchissait, ne pouvait
résister aux larmes d'une femme; et lui qui dictait des lois à l'Europe,
chez lui ne pouvait pas mettre un chien à la porte.
À dîner, je fus placé auprès de _Paulette_ qui, se souvenant de m'avoir
vu à Marseille, et d'ailleurs me sachant dans ses confidences puisque
j'étais dans celles de son futur époux, me traita en vieille
connaissance. Singulier composé de ce qu'il y avait de plus complet en
perfection physique, et de ce qu'il y avait de plus bizarre on qualités
morales! Si c'était la plus jolie personne qu'on pût voir, c'était aussi
la plus déraisonnable qu'on pût imaginer. Pas plus de tenue qu'une
pensionnaire, parlant sans suite, riant à propos de rien et à propos de
tout, contrefaisant les personnages les plus graves, tirant la langue à
sa belle-soeur quand elle ne la regardait pas, me heurtant du genou quand
je ne prêtais pas assez d'attention à ses espiègleries, et s'attirant de
temps en temps de ces coups d'oeil terribles avec lesquels son frère
rappelait à l'ordre les hommes les plus intraitables. Mais cela ne lui
imposait guère; le moment d'après c'était à recommencer, et l'autorité
du général de l'armée d'Italie se brisait aussi contre l'étourderie
d'une petite fille: bonne enfant d'ailleurs par nature plus que par
volonté, car elle n'avait aucun principe; et capable de faire le bien
même par caprice.
Les convives étaient nombreux: la conversation générale n'était pas
possible; la symphonie y suppléait. Pendant le repas, les musiciens des
guides exécutèrent alternativement des marches militaires et des airs
patriotiques qui ne déplaisaient pas aux Italiens.
La chaleur étant tombée, on prit le café et les glaces sur la terrasse,
et l'on ne rentra que tard dans les salons. À la brune, le général
devenu plus communicatif prit part à la conversation; il se mit même à
diriger les amusemens de la société, fit chanter des romances à Madame
Léopold, demanda des histoires au général Clarke, et se mit à en
raconter lui-même. Les récits fantastiques étaient ceux qu'il
affectionnait; il préférait même les contes qui effrayaient
l'imagination, à ceux qui intéressaient l'esprit ou le coeur; il
improvisait dans ce genre avec une facilité singulière, et se plaisait à
fortifier l'effet de ses narrations par tous les artifices qu'un acteur
habile peut trouver dans les inflexions de sa voix[2].
À dix heures, une des personnes qui étaient venues dîner à Montebello me
reconduisit à Milan. L'illumination imprévue qui se déployait alors au
milieu de l'obscurité me jeta dans une surprise qui tenait de
l'enchantement: les prairies émaillées de fleurs, que j'avais traversées
le matin, étincelaient de l'éclat d'un milliard de paillettes
voltigeantes ou d'un milliard de mouches phosphoriques qui semblaient
danser sur le gazon, et dont les bonds s'élevaient à quatre ou cinq
pieds du sol. Ce phénomène, dont je n'avais pas d'idée, faisait à mes
yeux de la contrée entière un pays de féerie: il était produit par une
innombrable quantité de ces lampyres, appelés en Italie _luciole_,
insectes qui à la plus brillante des propriétés du ver luisant joignent
des ailes dont ceux-ci sont dépourvus.