CHAPITRE PREMIER.

Voyage de Paris à Milan.--La Savoie.--Le Mont-Cenis.--Visite à

Bonaparte; son quartier-général.--Conversation.

Sans m'arrêter à décrire un itinéraire cent et cent fois décrit, je

rendrai compte des impressions que fit sur moi l'aspect de tant d'objets

dont je n'avais qu'une connaissance imparfaite, celle qu'on acquiert

dans les livres.

Le jour commençait à poindre quand nous sortîmes de Paris. Nous étions

dans la plus belle saison de l'année, _mentre april e maggio_, dirait le

Tasse. Le printemps rhabillait les arbres, ressuscitait les fleurs,

rafraîchissait la verdure, ravivait la nature entière. Je parcourais un

pays que j'avais traversé l'année précédente, mais dans la mauvaise

saison; je ne m'y reconnaissais plus. La monotonie qui avait affligé mes

regards était remplacée par une série non interrompue de tableaux variés

à l'infini. Quoi de magnifique comme la forêt de Fontainebleau! Quoi de

riant comme le paysage à travers lequel on roule entre Nemours et

Montargis! Je revois encore les eaux limpides qui s'échappent de ces

bosquets, et surmontant leurs digues, s'épanchent en cascades dans les

prairies verdoyantes qui bordent la route. Ces lieux-là me semblaient

avoir été décrits par le chantre de _la Jérusalem_. Ces eaux si pures

sont celles de l'Oronte; ces frais bocages sont nés sous la baguette

d'Armide, et je croyais, en les regardant, entendre les accens les plus

mélodieux que Gluck ait modulés. Nous traversâmes trop rapidement ces

délicieuses contrées.

À Roanne, où nous étions arrivés avec la vitesse de l'éclair, il fallut

s'arrêter un moment. Grossie par la fonte des neiges, la Loire coulait

avec une effrayante rapidité. Le service du bac était interrompu. Les

bateliers assuraient que de vingt-quatre heures on ne pourrait le

rétablir. À les entendre, il y aurait péril de la vie pour quiconque

entreprendrait ce trajet tant que durerait cette crue, qui de minute en

minute s'accroissait encore.

«Raison de plus pour passer à l'instant», dit Leclerc pour qui les

minutes avaient la valeur des heures. Trois louis offerts aux mariniers

triomphèrent de leur frayeur. La voiture est embarquée; et nous voilà

dans le bac où aucun voyageur n'avait osé nous suivre.

Le péril, au fait, était imminent. Quand nous fûmes au milieu du fleuve,

le câble, le long duquel filait le bac, formait, en s'écartant de la

ligne droite qu'il garde quand le fleuve est tranquille, un angle pareil

à celui que forme la corde d'un arc sous l'effort du plus vigoureux des

archers. Si ce câble se fût rompu, j'ignore où nous eût portés le

courant. Les gens qui nous voyaient du rivage tremblaient pour nous.

Néanmoins nous contemplions assez tranquillement ce fleuve en colère;

mais pas plus tranquillement que ne le contemplait une petite femme que

nous devions déposer à Lyon entre les mains de sa famille, et qui, de

crainte de se mouiller les pieds, n'avait pas voulu descendre de la

voiture où elle était montée en sortant du bal, sans se donner le temps

de changer de costume.

La traversée fut heureuse. Le fleuve franchi, nous montâmes et

descendîmes sans encombre la chaîne de Tarare, sur le sommet de laquelle

la nuit nous surprit; le lendemain, au jour naissant, nous entrions dans

Lyon, où nous ne nous arrêtâmes que le temps nécessaire pour remettre à

son adresse le joli paquet dont nous étions chargés.

Vingt-quatre heures après, nous gravissions la route qui traverse _les

échelles_, la route que depuis vingt siècles Annibal nous avait frayée à

travers le pays des Allobroges. Là, tout était nouveau pour moi, étrange

même. Rentrant dans l'hiver, nous avions plus froid à mesure que nous

nous éloignions du nord. L'aspect des Alpes était bien triste encore. Le

soleil qui brillait sur la cime des monts n'avait pas réchauffé le sol

où s'appuyait leur base. La verdure commençait bien à percer quelque

couches de terre que le hasard avait plaquées sur ces rochers à une

élévation où l'homme semble ne pas pouvoir atteindre, et qu'il va

pourtant cultiver dans la belle saison; mais la neige les partageait

encore avec elle; la neige recouvrait encore les sapins; seulement elle

avait changé sa blancheur éclatante contre cette teinte sale et terne

qui annonce le dégel, et attriste l'oeil plus même que l'hiver.

Grossis par les eaux qui descendaient des montagnes, les torrens

roulaient avec un fracas qui, mêlé à celui des cascades et des

avalanches, se propageait d'écho en écho dans toutes les sinuosités de

ces vallées.

Quel contraste entre l'aspect de ces régions âpres, nébuleuses,

stériles, et celui de la riche vallée de Grésivaudan que, du haut des

Alpes, j'avais vue se déployer sous mes pieds!

La population chétive, infirme et stupide qui végète en Savoie s'accorde

singulièrement avec cette nature indigente: des goîtreux, des

scrofuleux, des rachitiques, des crétins, voilà ce qu'on rencontre à

chaque pas dans les villages clair-semés sur cette terre où tout animal

dégénère, excepté la marmotte.

La nuit nous avait surpris au-delà de Saint-Jean-de-Maurienne. Quelque

terreur se mêla bientôt à l'étonnement dont jusqu'alors j'avais été

saisi: mes yeux ne m'expliquant plus ce qui affectait mes oreilles, tous

les bruits prenaient pour moi un caractère formidable. Sur ces

entrefaites, la lune se leva; sa lumière, qui me semblait épaissir les

ombres des cavités où elle ne pénétrait pas, ne diminua pas mes

inquiétudes.

Je vis que nous courions de toute la rapidité des chevaux le long du

torrent qui gronde au fond d'un précipice dont en plein jour l'oeil ne

peut mesurer la profondeur; je vis que, suivant l'habitude des gens pour

qui un danger couru tous les jours cesse d'être un danger, les

postillons, pour faire preuve d'adresse, se rapprochaient le plus

possible de l'abîme où chaque pas semblait devoir nous précipiter.

J'étais d'autant plus fondé à le craindre, que du fond de la voiture je

ne pouvais pas juger de la distance réelle qui se trouvait entre nos

roues et la terrible ornière prête à nous engloutir. Je ne fermai pas

l'oeil de la nuit. Cependant mon camarade ronflait, et le postillon

sifflait.

Quand le jour se leva, nous descendions à Termignon, le plus triste

village de ces tristes contrées. Nulle part, même en Savoie, la nature

ne présente un aspect plus désolé. Je me croyais dans la plus maussade

des vallées du Dante.

Le mont Cenis, qui depuis s'est aplani sous la puissance de Napoléon,

n'était pas praticable alors pour les voitures. On démonta la nôtre à

Lanslebourg, et on la distribua en détail sur des mulets, pour la

transporter à Suze où on devait la remonter. Nous suivîmes à pied, mais

accompagnés de montagnards munis de chaises portatives, et dont la

vigueur était prête à suppléer à la nôtre si elle venait à nous manquer.

Le soleil, qui ne s'était fait voir que par intervalles dans les régions

dont nous nous échappions, se montrait dans toute sa splendeur sur

celles où nous nous élevions; mais, sur ce vaste plateau, il brillait

plus qu'il n'échauffait; et sa lumière, réfléchie par la neige, nous

éblouissait plus qu'elle ne nous éclairait. Suivant le cortège à la

voix, je marchais les yeux presque fermés; ils étaient tellement irrités

par la réfraction, que j'en étais offusqué; les objets étaient devenus

pour moi d'un rouge rosé.

Le sommet du mont Cenis n'offrait alors aux regards qu'une immense

plaine de neige, qui n'avait pour bornes que l'horizon, et avec laquelle

se confondait la superficie du lac qui en occupe une partie, et que la

glace recouvrait encore. La topographie de ces lieux, nouvelle pour moi,

ne l'était pas pour Leclerc. Pendant dix-huit mois, il avait campé sur

ces limites de la Savoie et du Piémont, qu'il défendait contre les

avant-postes de l'armée sarde: aussi chaque pas lui rappelait-il le

souvenir d'un petit combat, d'une petite victoire, par lesquels il avait

préludé à de plus grands exploits. Après six ou sept heures de marche,

nous arrivâmes à Suze.

Comme toutes celles du Piémont, depuis le traité de Cherascho, cette

place était occupée par les troupes françaises. Le général qui la

commandait, c'était, je crois, le général Duhesme, nous invita à dîner

pendant qu'on remonterait notre voiture. Nous nous rendîmes à ses

instances. Leclerc, qui avait grande impatience d'arriver à Milan, lui

déclara toutefois que, dès que notre équipage serait prêt, nous

quitterions la table. Cela ne nous fut pas possible aussitôt qu'il le

croyait: un orage, qui avait éclaté sous nos pieds pendant que nous

franchissions les Alpes, s'était répandu en torrens dans les plaines de

Rivoli; la route de Turin était momentanément coupée par les eaux

débordées. Tandis qu'elles s'écoulaient, et que des ouvriers envoyés

exprès réparaient le dégât, nous dînâmes ou plutôt nous soupâmes avec

l'état-major.

La chère était excellente, les vins délicieux; l'appétit ne me manquait

pas, mais j'avais encore plus besoin de dormir que de manger: aussi,

tout en mangeant, m'endormis-je si profondément, qu'on me déshabilla et

qu'on me mit au lit sans que je m'en aperçusse. À quatre heures du

matin, les eaux retirées et les chemins redevenus praticables, nous nous

remîmes en route; et après avoir déjeuné et fait notre toilette à Turin,

où nous nous arrêtâmes un moment à l'enseigne de la _Bonne Femme_, qui

là comme partout est figurée par une femme sans tête, nous nous rendîmes

à Milan.

Le général en chef, le général Bonaparte, venait d'y arriver. Il

occupait le palais Serbelloni; Leclerc s'y rendit. Moi, je me fis

conduire chez Regnauld de Saint-Jean d'Angély, qui depuis six mois

remplissait les fonctions administrateur général des hôpitaux à l'armée

d'Italie, et demeurait alors, avec sa femme, à la _Casa Greppi_. Je fus

reçu là comme un frère.

Regnauld, qui, en qualité de chef de service, était en relation

continuelle avec le général en chef, alla le soir prendre ses ordres;

et, en lui annonçant mon arrivée, lui parla du désir que j'avais de lui

être présenté: «Amenez-le-moi sur-le-champ, s'il n'est pas trop

fatigué», répondit le vainqueur de Rivoli. Il n'était pas moins

impatient d'entendre un homme tout frais venu de Paris, que je ne

l'étais de voir l'homme dont tout Paris s'occupait. Presqu'en descendant

de voiture, je me trouvai donc en face du premier des généraux français,

du premier général du siècle, du général contre le génie duquel toutes

les réputations autrichiennes venaient de se briser.

Le palais Serbelloni est un des plus magnifiques qui soient à Milan. Les

assises de granit qui servent de base à cette construction, et qui

s'élèvent au-dessus du sol à une assez grande hauteur, sont roses et

semées de parties cristallisées qui étincelaient aux rayons du soleil:

on eût dit des blocs de sucre candi. Tel devait être le palais du roi de

Cocagne.

La pièce où le général recevait les visites était une galerie divisée,

ce me semble, comme le foyer de l'Opéra de Paris, en trois compartimens,

par des colonnes; ceux des deux extrémités formaient des salons

parfaitement carrés; celui du milieu était un long et large promenoir.

Dans le salon par lequel j'entrai étaient avec Mme Bonaparte, Mme

Visconti, Mme Léopold Berthier, depuis comtesse de Lasalle, et Mme Yvan.

Près de ces dames, sur le canapé qui régnait autour de cette pièce,

plaisantait et riait comme un page Eugène de Beauharnais; de tous les

hommes qui se trouvaient là, lui seul était assis. Par-delà l'arceau qui

indiquait l'entrée de la galerie, était le général.

Autour de lui, mais à distance, se tenaient les officiers supérieurs,

les chefs des administrations de l'armée, les magistrats de la ville, et

aussi quelques ministres des gouvernemens d'Italie, tous debout comme

lui.

Rien de remarquable pour moi comme l'attitude de ce petit homme au

milieu de colosses dominés par son caractère. Son attitude n'était pas

celle de la fierté, mais on y reconnaissait l'aplomb d'un homme qui a la

conscience de ce qu'il vaut et qui se sent à sa place. Bonaparte ne se

haussait pas pour se mettre au niveau des autres; déjà on lui évitait

cette peine. Personne de ceux avec qui il liait conversation ne

paraissait plus grand que lui. Berthier, Kilmaine, Clarke, Villemanzy,

Augereau même, attendaient en silence qu'il leur adressât la parole,

faveur que tous n'obtinrent pas ce soir-là. Jamais quartier-général n'a

plus ressemblé à une cour. C'était ce qu'ont été depuis les Tuileries.

Toute personne qui, précédée de quelque réputation, se présentait au

général Bonaparte, en était accueillie d'ordinaire avec une politesse

qui n'était pas exempte de coquetterie, soit que le mérite de l'homme

qu'il cherchait à se concilier fût incontestable, soit qu'il lui en

attribuât plus qu'il n'en avait réellement: _la puissance de l'inconnu_,

disait-il, quand il lui convenait de s'expliquer à ce sujet.

Cette puissance, je l'exerçai probablement sur lui ce jour-là, car je

fus l'objet de son attention particulière. M'emmenant avec Regnauld dans

la galerie, tout en s'y promenant il me questionnait; ce fut d'abord sur

l'état de Paris. Je ne le lui déguisai pas. «Il me semble, lui dis-je,

qu'il est tout-à-fait pareil à celui qui amena le 13 et le 14

vendémiaire. La faction battue et dispersée dans ces journées se rallie,

et songe plus que jamais à recueillir les fruits du 10 thermidor; le

gouvernement directorial n'est pas moins menacé qu'en vendémiaire ne

l'était le gouvernement conventionnel; on l'attaque par les mêmes

moyens, par la diffamation surtout. Vingt, trente, cinquante forcenés

lui livrent une guerre quotidienne. Comment les fera-t-il taire? Et s'il

ne les fait pas taire, comment y résistera-t-il?

«Je n'aime pas les hommes de ce gouvernement, ajoutai-je. Mais j'aime

mieux ce gouvernement que celui qu'on a tué pour lui faire place, et que

celui qu'on voudrait ressusciter pour le lui substituer.

«J'aime mieux ce pouvoir réglé par une constitution que le despotisme du

comité de salut public, et que celui de Louis XIV, quoiqu'il se soit

adouci quelque peu dans les mains de Louis XVI. Je doute pourtant qu'on

puisse se sauver de là sans se réfugier sous le pouvoir d'un seul, sous

le pouvoir d'un homme unique; mais cet homme unique, où est-il?»

Pendant que je parlais ainsi, l'impassibilité de sa figure contrastait

singulièrement, à ce que m'a dit Regnauld, avec l'expression qui animait

la mienne. Après quelques réflexions très-circonspectes sur l'esprit de

Paris, il en vint naturellement à lui opposer l'esprit de l'armée; et

tout en répondant à des questions qu'il semblait provoquer, il passa

successivement en revue ses opérations les plus brillantes, nous

démontrant la justesse de ses principes, soit en tactique, soit en

politique, par l'application qu'il en avait faite aux circonstances

difficiles où il s'était trouvé, et par l'importance des résultats qu'il

en avait obtenus. Cette conversation sera toujours présente à ma

mémoire. Je n'ai presque fait que la transcrire dans mon chapitre sur la

levée du siège de Mantoue et les combinaisons qui décidèrent de la

victoire à Rivoli[1].

Il semait cette conversation d'anecdotes qui caractérisaient tout à la

fois ses soldats, ses compagnons et lui-même. «À peu d'exceptions près,

disait-il, c'est à la troupe la plus nombreuse que la victoire est

assurée. L'art de la guerre consiste donc à se trouver en nombre

supérieur sur le point où l'on veut combattre. Votre armée est-elle

moins nombreuse que celle de l'ennemi, ne laissez pas à l'ennemi le

temps de réunir ses forces; surprenez-le dans ses mouvemens; et vous

portant avec rapidité sur les divers corps que vous aurez eu l'art

d'isoler, combinez vos manoeuvres de manière à pouvoir opposer dans

toutes ces rencontres votre armée entière à des divisions d'armée. C'est

ainsi qu'avec une armée moitié moins forte que celle de l'ennemi, vous

serez toujours plus fort que lui sur le champ de bataille; c'est ainsi

que j'ai successivement anéanti les armées de Beaulieu, de Wurmser,

d'Alvinzi et du prince Charles.

«Il ne faut pas hésiter non plus, ajoutait-il, à faire les sacrifices

exigés par la circonstance. Les avantages qui résultent de la victoire

vous en indemniseront largement. C'est à un sacrifice de ce genre que

j'ai dû la victoire que couronna la bataille de Castiglione. À la

nouvelle de la marche de Wurmser, je n'hésitai pas à lever le blocus de

Mantoue pour pouvoir opérer contre lui avec toutes mes forces. Il

fallait abandonner pour cela toute l'artillerie de siége, cent quarante

pièces de canon. Quand je déclarai cette intention aux généraux de

division, ils ne pouvaient s'y résigner. Berthier en pleurait. Partons,

nous aurons bientôt repris ce qui est ici et ce qui est là-bas, lui

dis-je en montrant la ville. Me suis-je trompé?

«Il est des cas imprévus, poursuivait-il, où la présence d'esprit peut

seule vous tirer d'affaire. À Lonato, si j'en avais manqué, j'étais pris

au milieu d'une victoire. Une colonne égarée avait investi la place; le

général autrichien nous sommait de nous rendre. Devinant, par suite de

la connaissance que j'avais des mouvemens des différens corps, que cette

colonne n'était pas soutenue:--C'est à votre général lui-même à se

rendre, dis-je au parlementaire à qui je fais débander les yeux;

aurait-il la présomption d'espérer prendre le général en chef de l'armée

française? C'est lui qui est mon prisonnier. Si dans huit minutes il n'a

pas posé les armes, je ne fais grâce à personne.--Quatre mille hommes se

rendent à douze cents.»

«Il y a dans toutes les affaires un moment qu'il faut savoir saisir et

aussi savoir attendre. Pendant qu'Alvinzi, engagé entre l'Adige et le

lac de Garde, manoeuvrait pour nous tourner et pour débloquer Mantoue,

comme il m'importait de connaître ses projets pour régler mes mouvemens,

j'attendais qu'il les démasquât; et en attendant, couché sur un matelas

à Vérone, je prenais quelque repos. Cependant Joubert qui, attaqué par

des forces supérieures, se croyait dans une situation des plus

critiques, m'envoyait aide de camp sur aide de camp, me pressant de

venir juger par moi-même de sa position, et d'y apporter un prompt

remède. Je les laissais dire, et me retournant sur mon matelas, dès

qu'ils avaient fini, je me rendormais. On ne concevait rien à cette

tranquillité en pareille circonstance; mais un dernier rapport m'ayant

appris que l'ennemi, venu au point où je l'attendais, exécutait une

manoeuvre qui ne laissait plus de doute sur ses intentions: À Rivoli!

dis-je. Toutes mes divisions marchent sur ce point, où je me rends

moi-même au milieu de la nuit. La bataille dès lors était gagnée dans ma

tête. Vous savez le reste.»

Dans cette conversation, il nous raconta aussi l'anecdote du chien de

Bassano. Je l'ai transcrite ailleurs, si ce n'est dans les termes dont

il s'est servi, du moins conformément à l'impression qu'a faite sur moi

son récit. Peut-être ne me saura-t-on pas mauvais gré de la répéter:

«Curieux d'apprécier par moi-même la perte de l'ennemi, disait-il, le

soir avec mon état-major je parcourais le terrain où s'était livré le

combat. Tandis que, avec cette impassibilité que donne la guerre, jeu

terrible où les hommes ne sont que des pions, les militaires comptaient

les victimes de cette journée, de cette foule silencieuse s'élèvent tout

à coup des gémissemens ou plutôt des hurlemens qui augmentaient à mesure

que nous approchions du point d'où ils partaient; c'étaient ceux d'un

chien fidèle à son maître mort, ceux d'un chien qui veillait sur le

cadavre d'un soldat. La révolution que ce pauvre animal produisit sur

moi fut singulière. Rappelé par lui à des sentimens naturels, je ne vis

plus que des hommes là où un moment avant je ne voyais que des choses.

_Mes amis_, dis-je en interrompant ce triste dénombrement,

_retirons-nous; ce chien nous donne une leçon d'humanité_.»

Ajoutez à l'intérêt de ces récits, faits tantôt d'un ton grave, tantôt

avec un accent animé, l'autorité que leur prêtait une figure

singulièrement mobile, une physionomie dont la sévérité était souvent

tempérée par le sourire le plus gracieux, par un regard où se

réfléchissaient les pensées les plus profondes de la plus forte des

têtes, et les sentimens les plus vifs du coeur le plus passionné;

prêtez-leur enfin le charme d'une voix mélodieuse et toutefois

masculine, et vous concevrez la facilité avec laquelle Napoléon

conquérait dans la conversation tous ceux qu'il voulait séduire.

Il nous tint ainsi deux heures au moins sur nos jambes. Cependant les

courtisans, car il en avait même dans les personnages les plus rudes

dont il était entouré, se tenaient aussi sur leurs jambes, et ne

parurent songer à se retirer que quand le général nous congédia. Ce ne

fut pas sans nous inviter à dîner, non pour le lendemain, il devait,

nous dit-il, aller passer ce jour-là tout entier à la campagne, mais

pour le surlendemain, invitation que Joséphine nous répéta de la manière

la plus gracieuse.

Tout ce que j'avais vu, tout ce que j'avais entendu chez Bonaparte

m'avait vivement frappé: ces deux heures m'avaient révélé sa destinée

tout entière. «Cet homme-là, dis-je à Regnauld en retournant chez nous

(car j'aurais tort de désigner autrement sa demeure), cet homme-là est

un homme à part: tout fléchit sous la supériorité de son génie, sous

l'ascendant de son caractère; tout en lui porte l'empreinte de

l'autorité. Voyez comme la sienne est reconnue par des gens qui s'y

soumettent sans s'en douter, ou peut-être en dépit d'eux. Quelle

expression de respect et d'admiration dans tous les hommes qui

l'abordent! Il est né pour dominer comme tant d'autres sont nés pour

servir. S'il n'est pas assez heureux pour être emporté par un boulet,

avant quatre ans d'ici, il sera en exil ou sur un trône.» Au fait, il

régnait déjà.

Ceci n'est pas une prédiction faite après coup, mais une opinion

exprimée dès lors dans mes lettres comme dans mes discours; plusieurs

personnes peuvent le certifier.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III · 第 9 / 71 题