courtoisement explique dans votre lettre, est tout a fait reparable.
Le Comite de Shakespeare, dont vous etes l'organe, veut bien desirer
que mon nom soit inscrit sur son honorable liste, je m'empresse d'y
consentir, en regrettant de ne pouvoir completer cette cooperation
nominale par une cooperation effective. Quant a la fete illustre que
vous preparez a votre grand homme, je n'y pourrai assister que de
coeur, mais j'y serai present pourtant dans la personne de mon
fils Francois-Victor, heureux de prendre parmi vous, apres votre
explication excellente, la place glorieuse que vous lui offrez.
"Le jubile du 23 avril sera la vraie fete de l'Angleterre. Cette noble
Angleterre, representee par sa fiere et eloquente tribune, et par son
admirable presse libre et souveraine, a toutes les gloires qui font
les grands peuples dignes des grands poetes. L'Angleterre merite
Shakespeare.
"Veuillez, monsieur, communiquer cette lettre au Comite, et recevoir
l'assurance de mes sentiments tres distingues.
"VICTOR HUGO."
1865
LA PEINE DE MORT
Ce qui suit est extrait du _Courrier de l'Europe_:
"Les symptomes precurseurs de l'abolition de la peine de mort se
prononcent de plus en plus, et de tous les cotes a la fois. Les
executions elle-memes, en se multipliant, hatent la suppression
de l'echafaud par le soulevement de la conscience publique. Tout
recemment, M. Victor Hugo a recu, dans la meme semaine, a quelques
jours d'intervalle, deux lettres relatives a la peine de mort, venant
l'une d'Italie, l'autre d'Angleterre. La premiere, ecrite a Victor
Hugo par le comite central italien, etait signee "comte _Ferdinand
Trivulzio_, docteur _Georges de Giulini_, avocat _Jean Capretti_,
docteur _Albert Sarola_, docteur _Joseph Mussi_, conseiller
provincial, docteur _Frederic Bonola_." Cette lettre, datee de Milan,
1er fevrier, annoncait a Victor Hugo la convocation d'un grand meeting
populaire a Milan, pour l'abrogation de la peine capitale, et priait
l'exile de Guernesey d'envoyer, par telegramme, immediatement, au
peuple de Milan assemble; quelques paroles "destinees, nous citons la
lettre, a produire une commotion electrique dans toute l'Italie". Le
comite ignorait qu'il n'y a malheureusement point de fil telegraphique
a Guernesey. La deuxieme lettre, envoyee de Londres, emanee d'un
philanthrope anglais distingue, M. Lilly, contenait le detail du
proces d'un italien nomme Polioni, condamne au gibet pour un coup
de couteau donne dans une rixe de cabaret, et priait Victor Hugo
d'intervenir pour empecher l'execution de cet homme.
M. Victor Hugo a repondu au message venu d'Italie la lettre qu'on va
lire:
A MM. LES MEMBRES DU COMITE CENTRAL ITALIEN POUR L'ABOLITION DE LA
PEINE DE MORT
Hauteville-House, samedi 4 fevrier 1865.
Messieurs,--Il n'y a point de telegraphe electrique a Guernesey. Votre
lettre m'arrive aujourd'hui 4, et la poste ne repart que lundi 6. Mon
regret est profond de ne pouvoir repondre en temps utile a votre noble
et touchant appel. J'eusse ete heureux que mon applaudissement arrivat
au peuple de Milan faisant un grand acte.
L'inviolabilite de la vie humaine est le droit des droits. Tous les
principes decoulent de celui-la. Il est la racine, ils sont les
rameaux. L'echafaud est un crime permanent. C'est le plus insolent des
outrages a la dignite humaine, a la civilisation, au progres. Toutes
les fois que l'echafaud est dresse, nous recevons un soufflet. Ce
crime est commis en notre nom.
L'Italie a ete la mere des grands hommes, et elle est la mere des
grands exemples. Elle va, je n'en doute pas, abroger la peine de mort.
Votre commission, composee de tant d'hommes distingues et genereux,
reussira. Avant peu, nous verrons cet admirable spectacle: l'Italie,
avec l'echafaud de moins et Rome et Venise de plus.
Je serre vos mains dans les miennes, et je suis votre ami.
VICTOR HUGO.
A la lettre venue d'Angleterre, Victor Hugo a repondu:
A M. LILLY, 9, SAINT-PETER'S TERRACE, NOTTING-HILL, LONDRES.
Hauteville-House, 12 fevrier 1865.
Monsieur,--Vous me faites l'honneur de vous tourner vers moi, je vous
en remercie.
Un echafaud va se dresser; vous m'en avertissez. Vous me croyez la
puissance de renverser cet echafaud. Helas! je ne l'ai pas. Je n'ai
pu sauver Tapner, je ne pourrais sauver Polioni. A qui m'adresser? Au
gouvernement? au peuple? Pour le peuple anglais je suis un etranger,
et pour le gouvernement anglais un proscrit. Moins que rien, vous
le voyez. Je suis pour l'Angleterre une voix quelconque, importune
peut-etre, impuissante a coup sur. Je ne puis rien, monsieur; plaignez
Polioni et plaignez-moi.
En France, Polioni eut ete condamne, pour meurtre sans premeditation,
a une peine temporaire. La penalite anglaise manque de ce grand
correctif, _les circonstances attenuantes_.
Que l'Angleterre, dans sa fierte, y songe; a l'heure qu'il est,
sa legislation criminelle ne vaut pas la legislation criminelle
francaise, si imparfaite pourtant. De ce cote, l'Angleterre est en
retard sur la France. L'Angleterre veut-elle regagner en un instant
tout le terrain perdu, et laisser la France derriere elle? Elle le
peut. Elle n'a qu'a faire ce pas: _Abolir la peine de mort_.
Cette grande chose est digne de ce grand peuple. Je l'y convie.
La peine de mort vient d'etre abolie dans plusieurs republiques de
l'Amerique du Sud. Elle va l'etre, si elle ne l'est deja, en Italie,
en Portugal, en Suisse, en Roumanie, en Grece. La Belgique ne
tardera point a suivre ces beaux exemples. Il serait admirable que
l'Angleterre prit la meme initiative, et prouvat, par la suppression
de l'echafaud, que la nation de la liberte est aussi la nation de
l'humanite.
Il va sans dire, monsieur, que je vous laisse maitre de faire de cette
lettre l'usage que vous voudrez.
Recevez l'assurance de mes sentiments tres distingues.
VICTOR HUGO.
Apres avoir cite ces deux lettres, le _Courrier de l'Europe_ ajoute:
"Il y a vraiment quelque chose de touchant a voir les adversaires du
bourreau se tourner tous vers le rocher de Guernesey, pour demander
aide et assistance a celui dont la main puissante a deja ebranle
l'echafaud et finira par le renverser, "Le beau, serviteur du vrai"
est le plus grand des spectacles. Victor Hugo se faisant l'avocat de
Dieu pour revendiquer ses droits immuables--usurpes par la justice
humaine--sur la vie de l'homme, c'est naturel. Qui parlera au nom de
la divinite; si ce n'est le genie!"
1866
LES INSURRECTIONS ETOUFFEES
Hauteville-House, 18 novembre 1866.
J'ai ete bien sensible au genereux appel de l'honorable et eloquent
redacteur en chef du journal _l'Orient_. Malheureusement il est trop
tard. De toutes parts on annonce l'insurrection comme etouffee. Encore
un cercueil de peuple qui s'ouvre, helas! et qui se ferme.
Quant a moi, c'est la quatrieme fois qu'un appel de ce genre m'arrive
trop tard depuis deux ans. Les insurges de Haiti, de Roumanie et de
Sicile se sont adresses a moi, et toujours trop tard. Dieu sait si
je les eusse servis avec zele! Mais ne pourrait-on mieux s'entendre?
Pourquoi les hommes de mouvement ne previennent-ils pas les hommes de
progres? Pourquoi les combattants de l'epee ne se concertent-ils
pas avec les combattants de l'idee? C'est avant et non apres qu'il
faudrait reclamer notre concours. Averti a temps, j'ecrirais a propos,
et tous s'entr'aideraient pour le succes general de la revolution et
pour la delivrance universelle. Communiquez ceci a notre honorable
ami, et recevez mon hatif et cordial serrement de main.
VICTOR HUGO.
LE DINER DES ENFANTS PAUVRES
Pour faire tout a fait comprendre ce qu'on a pu lire dans ce livre
sur la petite institution du Diner des Enfants pauvres, il n'est pas
inutile de reproduire un des comptes rendus de la presse anglaise.
Voici la lettre de lady Thompson et l'article de _l'Express_ dont il
est question dans le discours de Victor Hugo:
"A VICTOR HUGO
35, Wimpole Street, London, 30 novembre 1866.
"Cher Monsieur,--Apres l'interet que vous avez pris au succes de nos
diners aux pauvres enfants, j'ai beaucoup de plaisir a vous envoyer le
compte rendu de l'annee passee. Notre plan marche toujours bien, et je
viens de recommencer pour l'annee qui vient. J'aime a croire que vous
vous portez bien, et que vous trouvez votre genereuse idee de plus en
plus repandue.
"Croyez a mon profond respect,
"KATE THOMPSON."
"Cette fondation des diners pour les enfants pauvres a ce rare merite
parmi les institutions d'assistance d'etre simple, directe, pratique,
aisement imitable, sans aucune pretention de secte ni de systeme. Il
ne faut pas oublier l'homme qui le premier a eu l'idee de ces diners
d'enfants indigents. L'Angleterre a du beaucoup dans les temps passes
aux exiles politiques francais. Cette "societe des diners d'enfants
pauvres" doit sa creation au coeur genereux du plus grand poete de
notre temps, a Victor Hugo, qui, depuis des annees, donne toutes les
semaines, dans sa maison de Guernesey, a ses propres frais, des diners
pour quarante pauvres enfants, dont il ne considere ni la nationalite,
ni la religion, mais seulement la misere. A Noel, Victor Hugo augmente
le nombre de ses petits convives et les pourvoit, non seulement de
quoi manger et boire, mais d'un choix de jolies etrennes pour egayer
et consoler leurs jeunes coeurs et leurs imaginations enfantines, sans
oublier de nourrir leurs bouches affamees et de couvrir leurs membres
grelottants. Une societe qui a ete formee a Londres d'apres l'exemple
de Victor Hugo, s'adresse a tous "ceux qui ont de la sympathie pour
les miseres des enfants en haillons et demi-morts de faim dans cette
vaste metropole".
"Le nombre des diners donnes en 1867, dans trente-sept salles a manger
speciales, a ete a peu pres de 85,000. Depuis ce temps, des dons
nouveaux ont ete faits representant 30,000 diners. La somme entiere
depensee alors a ete 1,146 livres, et le nombre entier des diners
115,000."
(_Express_ du 17 decembre 1866.)
LA NOEL A HAUTEVILLE-HOUSE
La page qui suit est extraite de la _Gazette de Guernesey_, en date du
29 decembre 1866:
"Jeudi dernier, une foule elegante et distinguee se pressait chez M.
Victor Hugo pour etre temoin de la distribution annuelle de vetements
et de jouets que M. Victor Hugo fait aux petits enfants pauvres qu'il
a pris sous ses soins. La fete se composait comme d'usage: 1r d'un
gouter de _sandwiches_, de gateaux, de fruits et de vin; 2e d'une
distribution de vetements; 3e d'un arbre de Noel sur lequel etaient
arrangees des masses de jouets. Avant la distribution de vetements,
M. Victor Hugo a adresse un speech aux personnes presentes. Voici le
resume de ce que nous avons pu recueillir:
"Mesdames,
"Vous connaissez le but de cette petite reunion. C'est ce que
j'appelle, a defaut d'un mot plus simple, la fete des petits enfants
pauvres. Je voudrais en parler dans les termes les plus humbles, je
voudrais pouvoir emprunter pour cela la simplicite d'un des petits
enfants qui m'ecoutent.
"Faire du bien aux enfants pauvres, dans la mesure de ce que je puis,
voila mon but. Il n'y a aucun merite, croyez-le bien, et ce que je dis
la je le pense profondement, il n'y a aucun merite a faire pour les
pauvres ce que l'on peut; car ce que l'on peut, c'est ce que l'on
doit. Connaissez-vous quelque chose de plus triste que la souffrance
des enfants? Quand nous souffrons, nous hommes, c'est justement,
nous avons ce que nous meritons, mais les enfants sont innocents, et
l'innocence qui souffre, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus de triste
au monde? Ici, la providence nous confie une partie de sa propre
fonction. Dieu dit a l'homme, je te confie l'enfant. Il ne nous confie
pas seulement nos propres enfants; car il est trop simple d'en prendre
soin, et les animaux s'acquittent de ce devoir de la nature mieux
parfois que les hommes eux-memes; il nous confie tous les enfants qui
souffrent. Etre le pere, la mere des enfants pauvres, voila notre plus
haute mission. Avoir pour eux un sentiment maternel, c'est avoir un
sentiment fraternel pour l'humanite."
"M. Victor Hugo rappelle ensuite les conclusions d'un travail fait par
l'Academie de medecine de Paris, il y a dix-huit ans, sur l'hygiene
des enfants. L'enquete faite a ce sujet constate que la plupart des
maladies qui emportent tant d'enfants pauvres tiennent uniquement a
leur mauvaise nourriture, et que s'ils pouvaient manger de la viande
et boire du vin seulement une fois par mois, cela suffirait pour les
preserver de tous les maux qui tiennent a l'appauvrissement du sang,
c'est-a-dire non seulement des maladies scrofuleuses, mais aussi
des affections du coeur, des poumons et du cerveau. _L'anemie_ ou
appauvrissement du sang rend en outre les enfants sujets a une foule
de maladies contagieuses, telles que le croup et l'angine couenneuse,
dont une bonne nourriture prise une fois par mois suffirait pour les
exempter.
"Les conclusions de ce travail fait par l'Academie ont frappe
profondement M. Victor Hugo. Distrait a Paris par les occupations de
la vie publique, il n'a pas eu le temps d'organiser dans sa patrie des
diners d'enfants pauvres. Mais il a, dit-il, profite du loisir que
l'empereur des Francais lui a fait a Guernesey pour mettre son idee a
execution.
"Pensant que si un bon diner par mois peut faire tant de bien, un bon
diner tous les quinze jours doit en faire encore plus, il nourrit
quarante-deux enfants pauvres, dont la moitie, vingt et un, viennent
chez lui chaque semaine.--Puis, quand arrive la fin de l'annee, il
veut leur donner la petite joie que tous les enfants riches ont dans
leurs familles; ils veut qu'ils aient leur _Christmas_. Cette petite
fete annuelle se compose de trois parties: d'un luncheon, d'une
distribution de vetements, et d'une distribution de jouets. "Car la
joie, dit M. Victor Hugo, fait partie de la sante de l'enfance. C'est
pourquoi je leur dedie tous les ans un petit arbre de Noel. C'est
aujourd'hui la cinquieme celebration de cette fete.
"Maintenant, continue M. Victor Hugo, pourquoi dis-je tout cela? Le
seul merite d'une bonne action (si bonne action il y a) c'est de la
taire. Je devrais me taire en effet si je ne pensais qu'a moi. Mais
mon but n'est pas seulement de faire du bien a quarante pauvres petits
enfants. Mon but est surtout de donner un exemple utile. Voila mon
excuse."
"L'exemple que donne M. Victor Hugo est si bien suivi, que les
resultats obtenus sont vraiment admirables. Il pourrait citer
l'Amerique, la Suede, la Suisse, ou un nombre considerable d'enfants
pauvres sont regulierement nourris, l'Italie, et meme l'Espagne, ou
cette bonne oeuvre commence; il ne parlera que de l'Angleterre, que de
Londres, avec les preuves en main.
"Ici M. Victor Hugo lit des extraits d'une lettre ecrite par un
_gentleman_ anglais au _Petit Journal_.
"Donc, frappes du spectacle navrant qu'offrent les ecoles des
quartiers pauvres de Londres, profondement emus a la vue des enfants
blemes et chetifs qui les frequentent, alarmes des rapides progres que
fait la debilite parmi les generations des villes, debilite qui tend a
remplacer notre vigoureuse race anglo-saxonne par une race enervee et
febrile, des hommes charitables, a la tete desquels se trouve le comte
de Shaftesbury, ont fonde la societe du diner des enfants pauvres.
"La charite est si douce chose; donner un peu de son superflu est un
acte qui rapporte de si douces jouissances, que, croyant etre utile,
nous ne resistons pas au desir de faire connaitre a la France cette
invention de la charite, le nouvel essai que vient d'inaugurer notre
vieille Angleterre."
"M. Victor Hugo a ajoute:--"Dans cette ecole seule, il y a trois cent
vingt enfants. Vous figurez-vous ce nombre multiplie; quel immense
bien cela doit faire a l'enfance!"
"Puis M. Victor Hugo a lu une autre lettre ecrite au _Times_ par M.
Fuller, secretaire de l'institution etablie a Londres, a l'instar de
celle de _Hauteville-House_, par le Rev. Woods:
"A L'EDITEUR DU _Times_,
"Monsieur,
"Vous avez ete assez bon l'annee derniere pour inserer dans le
_Times_ une lettre dans laquelle je demontrais la tres remarquable
amelioration de la sante des enfants pauvres de _l'ecole des
deguenilles de Westminster_, amelioration resultant du systeme
regulier du diner par quinzaine a chaque enfant, et ou je provoquais
les autres personnes qui en ont l'occasion a faire la meme chose, si
possible, dans leurs ecoles.
"Une annee de plus d'experience a confirme plus fortement encore tout
ce que je disais sur le bon resultat de ces diners, qui a ete aussi
grand que les annees precedentes, _la sante de l'ecole ayant ete
generalement bonne, et le cholera n'ayant frappe aucun de ces
enfants_.
"Je regrette cependant d'avoir a dire que les fonds souscrits pour ce
diner, qui n'ont jamais manque depuis trois ans, seront prochainement
epuises, et j'espere que vous voudrez bien dans votre journal faire un
appel a l'assistance, afin que je puisse continuer pendant cet hiver
qui approche le meme nombre de diners.
"WILLIAM FULLER."
(Suit le compte de revient de chaque diner et de celui de Noel.)
--_Times_, 27 decembre 1866.
"M. Victor Hugo a exprime l'espoir que le mot deplorable _ragged_
disparaitrait bientot de la belle et noble langue anglaise et aussi
que la classe elle-meme ne tarderait pas egalement a disparaitre.
"M. Victor Hugo a fait vivement ressortir ce fait que le cholera n'a
frappe aucun des enfants ainsi nourris au milieu des terribles ravages
que cette epidemie a faits a Londres l'ete dernier. Il ne croit pas
que l'on puisse rien dire de plus fort en faveur de l'institution et
il livre ce resultat aux reflexions des personnes presentes.
"Voila, mesdames, dit M. Victor Hugo on terminant, voila ce qui
m'autorise a raconter ce qui se passe ici. Voila ce qui justifie la
publicite donnee a ce diner de quarante enfants. C'est que de cette
humble origine sort une amelioration considerable pour l'innocence
souffrante. Soulager les enfants, faire des hommes, voila notre
devoir. Je n'ajouterai plus qu'un mot. Il y a deux manieres de
construire des eglises; on peut les batir en pierre, et on peut les
batir en chair et en os. Un pauvre que vous avez soulage, c'est une
eglise que vous avez batie et d'ou la priere et la reconnaissance
montent vers Dieu." (_Applaudissements prolonges._)
1867
LE DINER DES ENFANTS PAUVRES
Ce qui suit est extrait des journaux anglais:
"L'idee de M. Victor Hugo,--le diner hebdomadaire des enfants,--a ete
adoptee a Londres sur une tres grande echelle et donne d'admirables
resultats. Six MILLE petits enfants sont secourus a Londres seulement.
Nous publions la lettre ecrite a M. Victor Hugo par lady Thompson,
tresoriere du _Children's Dinner Table_.
Londres, 23 octobre 1867, 39, Wimpole Street.
"Cher monsieur,--Je prends la liberte de vous adresser le prospectus
qui annonce la seconde saison du diner des enfants (_Children's Dinner
Table_) de la paroisse de Marylebone, a Londres.
"La derniere saison a eu le plus grand succes, et si vous avez la
bonte de lire le compte rendu ci-joint, vous y trouverez que pres
de six mille enfants ont dine pendant le peu de mois qui ont suivi
l'organisation de cette oeuvre (l'execution du plan).
"C'est parce que la creation de ce diner dans cette paroisse est due
entierement a vos idees, a votre initiative, aux paroles que vous avez
prononcees sur ce sujet, et pour rendre temoignage a la valeur et a
la popularite de ces diners aupres de toutes les personnes qui en ont
pris connaissance, que je prends la liberte de vous entretenir de ces
details.
"Permettez-moi de vous exprimer le profond respect et la reconnaissance
que m'inspire votre genereuse sympathie pour les pauvres,
"Et croyez, etc.
"KATE THOMPSON."
"Suit le compte rendu duquel il resulte qu'en soixante-dix-sept jours,
pendant neuf mois, on a fourni un, plusieurs fois deux, et quelquefois
trois diners a cause du grand nombre de demandes.
"Le total des diners fournis est de 5,442, dont 4,820 ont ete manges
dans la salle et dont 722 ont ete envoyes a domicile a des enfants
malades. L'avantage de la bonne nourriture s'est clairement manifeste
dans l'une et l'autre condition, et on a remarque que l'habitude de
s'asseoir a une table proprement servie a produit un excellent effet
sur les enfants, car ces diners sont aussi pour eux une source de
bonheur et de joie, outre la bonne chere qu'ils font, ce qui leur
arrive rarement. La joie que cela leur cause vaut a elle seule la
peine et le prix que cela coute."
(_Courrier de l'Europe_, 22 novembre 1867.)
1869
On lit dans le _Courrier de l'Europe:_
Une lettre _authentique_ [note: Ce mot est souligne dans le journal,
a cause de la quantite de fausses lettres de Victor Hugo, mises en
circulation par une certaine presse calomniatrice.] de Victor Hugo
nous tombe sous les yeux; elle est adressee a l'auteur du livre _Marie
Dorval_, qui avait envoye son volume a Victor Hugo:
Entre votre lettre et ma reponse, monsieur, il y a le deuil, et vous
avez compris mon silence. Je sors aujourd'hui de cette nuit profonde
des premieres angoisses, et je commence a revivre.
J'ai lu votre livre excellent. Mme Dorval a ete la plus grande
actrice de ce temps; Mlle Rachel seule l'a egalee, et l'eut depassee
peut-etre, si, au lieu de la tragedie morte, elle eut interprete l'art
vivant, le drame, qui est l'homme; le drame, qui est la femme; le
drame, qui est le coeur. Vous avez dignement parle de Mme Dorval, et
c'est avec emotion que je vous en remercie. Mme Dorval fait partie de
notre aurore. Elle y a rayonne comme une etoile de premiere grandeur.
Vous etiez enfant quand j'etais jeune. Vous etes homme aujourd'hui
et je suis vieillard, mais nous avons des souvenirs communs. Votre
jeunesse commencante confine a ma jeunesse finissante; de la, pour
moi, un charme profond dans votre bon et noble livre. L'esprit, le
coeur, le style, tout y est, et ce grand et saint enthousiasme qui est
la vertu du cerveau.
Le _romantisme_ (mot vide de sens impose par nos ennemis et
dedaigneusement accepte par nous) c'est la revolution francaise faite
litterature. Vous le comprenez, je vous en felicite.
Recevez mon cordial serrement de main.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House, 15 janvier 1869.
A M. GASTON TISSANDIER
"Je crois, monsieur, a tous les progres. La navigation aerienne est
consecutive a la navigation oceanique; de l'eau l'homme doit passer a
l'air. Partout ou la creation lui sera respirable, l'homme penetrera
dans la creation. Notre seule limite est la vie. La ou cesse la
colonne d'air, dont la pression empeche notre machine d'eclater,
l'homme doit s'arreter. Mais il peut, doit et veut aller jusque-la, et
il ira. Vous le prouvez. Je prends le plus grand interet a vos utiles
et vaillants voyages. Votre ingenieux et hardi compagnon, M. de
Fonvielle, a l'instinct superieur de la science vraie. Moi aussi,
j'aurais le gout superbe de l'aventure scientifique. L'aventure dans
le fait, l'hypothese dans l'idee, voila les deux grands procedes de
decouvertes. Certes l'avenir est a la navigation aerienne et le
devoir du present est de travailler a l'avenir. Ce devoir, vous
l'accomplissez. Moi, solitaire mais attentif, je vous suis des yeux et
je vous crie courage."
Avril 1869.
On lit dans la _Chronique de Jersey_:
VICTOR HUGO SUR LA PEINE DU FOUET
"Nous recevons d'un correspondant la lettre suivante, reponse par le
grand poete a la priere de notre correspondant d'user de son influence
et de son credit pour faire interdire dans tous les tribunaux des
possessions anglaises les condamnations a la peine du fouet. Nous
remercions Victor Hugo de son empressement."
Hauteville-House, 19 avril 1869.
J'ai recu, monsieur, votre excellente lettre. J'ai deja reclame
energiquement et publiquement (dans ma lettre au journal _Post_)
contre cette ignominie, la peine du fouet, qui deshonore le juge plus
encore que le condamne. Certes, je reclamerai encore. Le moyen age
doit disparaitre; 89 a sonne son hallali.
Vous pouvez, si vous le jugez a propos, publier ma lettre.
Recevez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments distingues.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House, 30 mai 1869.
Mon cher Alphonse Karr,
Cette lettre n'aura que la publicite que vous voudrez. Quant a moi, je
n'en demande pas. Je ne me justifie jamais. C'est un renseignement de
mon amitie a la votre. Rien de plus.
On me communique une page de vous, charmante du reste, ou vous me
montrez comme tres _assidu a l'Elysee_ jadis. Laissez-moi vous dire,
en toute cordialite, que c'est une erreur. Je suis alle a l'Elysee en
tout _quatre fois_. Je pourrais citer les dates. A partir du desaveu
de la _lettre a Edgar Ney_, je n'y ai plus mis les pieds.