"Disons a l'honneur des magistrats du Canada que le procureur general,

qui avait condamne a mort Julien, s'est chaudement entremis pour que

la condamnation ne fut pas executee; et glorifions le digne gouverneur

du bas Canada, le general Rowan, qui a compris et consacre le progres.

Avec quel sentiment de devoir accompli et de responsabilite evitee il

doit lire en ce moment meme la lettre a lord Palmerston par laquelle

Victor Hugo a clos sa lutte au pied du gibet de Guernesey.

"Une chose plus grande encore que le fait lui-meme resulte pour

nous de ce que nous venons de raconter. A l'heure qu'il est, ce que

l'autorite et le despotisme etouffent sur un continent renait a

l'instant meme sur l'autre; et cette meme pulsation du grand coeur de

l'humanite qu'on comprimait a Guernesey, a son contre-coup au Canada.

Grace a la democratie, grace a la pensee, grace a la presse, le moment

approche ou le genre humain n'aura plus qu'une ame."

SAUVAGERIES DE LA GUERRE DE CRIMEE

Extrait d'une lettre du 16 septembre 1854:

"Un evenement tres extraordinaire qui merite une severe censure a eu

lieu hier vendredi. Signal fut fait du vaisseau _l'Empereur_ a tous

les navires d'envoyer leurs malades a bord du _Kanguroo_. Dans le

cours de la journee, ce dernier fut entoure par des centaines de

bateaux charges d'hommes malades et promptement rempli jusqu'a

suffocation (_speedily crowded to suffocation_). Avant la soiree il

contenait environ quinze cents invalides de tout rang souffrant a

bord. Le spectacle qui s'offrait etait epouvantable (_appalling_)

et les details en sont trop effrayants pour que j'y insiste. Quand

l'heure d'appareiller fut venue, _le Kanguroo_, en replique a l'ordre

de partir, hissa le signal: "C'est une tentative dangereuse." (_It

is a dangerous experiment._) _L'Empereur_ repondit par signal: "Que

voulez-vous dire?" _Le Kanguroo_ riposta: "Le navire ne peut pas

manoeuvrer." (_The ship is unmanageable._) Toute la journee, _le

Kanguroo_ resta a l'ancre avec ce signal: "Envoyez des bateaux au

secours." A la fin, des ordres furent donnes pour transporter une

partie de ce triste chargement sur d'autres navires partant aussi pour

Constantinople.

"Beaucoup de morts ont eu lieu a bord; il y a eu bien des scenes

dechirantes, mais, helas! il ne sert a rien de les decrire. Il est

evident, toutefois, que ni a bord ni a terre le service medical n'est

suffisant. J'ai vu, _de mes yeux_, des hommes mourir sur le rivage,

sur la ligne de marche et au bivouac, sans aucun secours medical;

et cela a la portee d'une flotte de cinq cents voiles, en vue des

quartiers generaux! Nous avons besoin d'un plus grand nombre de

chirurgiens, et sur la flotte et dans l'armee; souvent, trop souvent,

le secours medical fait entierement defaut, et il arrive frequemment

trop tard."

(_Times_ du samedi 30 septembre 1854.)

Extrait d'une lettre de Constantinople, du 28 septembre 1854:

"Il est impossible pour personne d'assister aux tristes scenes de ces

derniers jours, sans etre surpris et indigne de l'insuffisance de

notre service medical. La maniere dont nos blesses et nos malades sont

traites n'est digne que des sauvages de Dahomey. Les souffrances a

bord du _Vulcain_ ont ete cruelles. Il y avait la trois cents blesses

et cent soixante-dix choleriques, et tout ce monde etait assiste

par quatre chirurgiens! C'etait un spectacle effrayant. Les blesses

prenaient les chirurgiens par le pan de leur habit quand ceux-ci se

frayaient leur chemin a travers des monceaux de morts et de mourants;

mais les chirurgiens leur faisaient lacher prise! On devait s'attendre,

avec raison peut-etre, a ce que les officiers recevraient les premiers

soins et absorberaient sans doute a eux seuls l'assistance des quatre

hommes de l'art; c'etait donc necessairement se mettre en defaut que

d'embarquer des masses de blesses sans avoir personne pour leur donner

les secours de la chirurgie et pour suffire meme a leurs besoins les

plus pressants. Un grand nombre sont arrives a Scutari sans avoir ete

touches par le chirurgien, depuis qu'ils etaient tombes, frappes des

balles russes, sur les hauteurs de l'Alma. Leurs blessures etaient

tendues _(stiff)_ et leurs forces epuisees quand on les a hisses des

bateaux pour les transporter a l'hopital, ou heureusement ils ont pu

obtenir les secours de l'art.

"Mais toutes ces horreurs s'effacent, comparees a l'etat des

malheureux passagers du _Colombo_. Ce navire partit de la Crimee le

24 septembre. Les blesses avaient ete embarques deux jours avant de

mettre a la voile; et, quand on leva l'ancre, le bateau emportait

vingt-sept officiers blesses, quatre cent vingt-deux soldats blesses

et cent quatre prisonniers russes; en tout, cinq cent cinquante-trois

personnes. La moitie environ des blesses avaient ete panses avant

d'etre mis a bord. Pour subvenir aux besoins de cette masse de

douleurs, il y avait _quatre_ medecins dont le chirurgien du batiment,

deja suffisamment occupe a veiller sur un equipage qui donne presque

toujours des malades dans cette saison et dans ces parages. Le navire

etait litteralement couvert de _formes_ couchees a terre. Il etait

impossible de manoeuvrer. Les officiers ne pouvaient se baisser pour

trouver leurs sextants et le navire marchait a l'aventure. On est

reste douze heures de plus en mer a cause de cet empechement. Les plus

malades etaient mis sur la dunette et, au bout d'un jour ou de deux,

ils n'etaient plus qu'un tas de pourritures! Les coups de feu negliges

rendaient des vers qui couraient dans toutes les directions et

empoisonnaient la nourriture des malheureux passagers. La matiere

animale pourrie exhalait une odeur si nauseabonde que les officiers

et l'equipage manquaient de se trouver mal, et que le capitaine est

aujourd'hui malade de ces cinq jours de miseres. Tous les draps de

lit, au nombre de quinze cents, avaient ete jetes a la mer. Trente

hommes sont morts pendant la traversee. Les chirurgiens travaillaient

aussi fort que possible, mais ils pouvaient bien peu parmi tant de

malades; aussi beaucoup de ces malheureux ont passe pour la premiere

fois entre les mains du medecin a Scutari, six jours apres la

bataille!

"C'est une penible tache que de signaler les fautes et de parler de

l'insuffisance d'hommes qui font de leur mieux, mais une deplorable

negligence a eu lieu depuis l'arrivee du steamer. Quarante-six hommes

ont ete laisses a bord deux jours de plus, quand, avec quelque

surcroit d'efforts, on aurait pu les mettre en lieu sur a l'hopital.

Le navire est tout a fait infecte; un grand nombre d'hommes vont etre

immediatement employes a le nettoyer et a le fumiger, pour eviter

le danger du typhus qui se declare generalement dans de pareilles

conditions. Deux transports etaient remorques par _le Colombo_, et

leur etat etait presque aussi desastreux."

(_Times_, no. du vendredi 13 octobre 1854.)

"... Les turcs ont rendu de bons services dans les retranchements. Les

pauvres diables souffrent de la dyssenterie, des fievres, du typhus.

Leur service medical est nul, et nos chirurgiens n'ont pas le loisir

de s'occuper d'eux."

(_Times_, correspondance datee du 29 octobre 1854.)

Ce qui suit est extrait d'une correspondance adressee au _Morning

Herald_ et datee de Balaklava, 8 novembre 1854:

"Mais il est inutile d'insister sur ces details dechirants; qu'il

suffise de dire que parmi les carcasses d'environ deux cents chevaux

tues ou blesses, sont couches les cadavres de nos braves artilleurs

anglais et francais, tous plus ou moins horriblement mutiles.

Quelques-uns ont la tete detachee du cou, comme par une hache;

d'autres ont la jambe separee de la hanche, d'autres les bras

emportes; d'autres encore, frappes a la poitrine ou dans l'estomac,

ont ete litteralement broyes comme s'ils avaient ete ecrases par une

machine. Mais ce ne sont pas les allies seulement qui sont etendus

la; au contraire, il y a dix cadavres russes pour un des notres, avec

cette difference que les russes ont tous ete tues par la mousqueterie

avant que l'artillerie ait donne. Sur cette place l'ennemi a maintenu

constamment une pluie de bombes pendant toute la nuit, mais, les

bombes n'eclataient que sur des morts.

"En traversant la route qui mene a Sebastopol, entre des monceaux

de morts russes, on arrive a la place ou les gardes ont ete obliges

d'abandonner la defense du retranchement qui domine la vallee

d'Inkermann. La nos morts sont aussi nombreux que ceux de l'ennemi. En

travers du sentier, cote a cote, sont etendus cinq gardes qui ont ete

tues par le meme boulet en chargeant l'ennemi. Ils sont couches dans

la meme attitude, serrant leur mousquet de leurs mains crispees, ayant

tous sur le visage le meme froncement douloureux et terrible. Au dela

de ce groupe, les fantassins de la ligne et de la garde russe sont

couches epais comme des feuilles au milieu des cadavres.

"Sur la droite du retranchement est la route qui mene a la batterie

des Deux-Canons. Le sentier passe a travers un fourre epais, mais le

sentier est glissant de sang, et le fourre est couche contre terre et

encombre de morts. La scene vue de la batterie est terrible, terrible

au dela de toute description. Je me suis tenu sur le parapet vers

neuf heures du soir, et j'ai senti mon coeur s'enfoncer comme si

j'assistais a la scene meme du carnage. La lune etait a son plein et

eclairait toute chose presque comme de jour. En face de moi etait la

vallee d'Inkermann, avec la Tchernaya serpentant gracieusement, entre

les hauteurs, comme une bande d'argent. C'etait une vue splendide qui,

pour la variete et le pittoresque, pouvait lutter avec les plus belles

du monde. Pourtant je ne me rappellerai jamais la vallee d'Inkermann

qu'avec un sentiment de repulsion et d'horreur; car autour de la place

ou je regardais etaient couches plus de cinq mille cadavres. Beaucoup

de blesses aussi etaient la; et les lents et penibles gemissements de

leur agonie frappaient mon oreille avec une precision sinistre, et,

ce qui est plus douloureux encore, j'entendais les cris enroues et le

rale desespere de ceux qui se debattaient avant d'expirer.

"Les ambulances aussi vite qu'elles pouvaient venir, recevaient leur

charge de souffrants, et on employait jusqu'a des couvertures pour

transporter les blesses.

"En dehors de la batterie, les russes sont couches par deux ou

trois les uns sur les autres. En dedans, la place est litteralement

encombree des gardes russes, du 55e et du 20e regiment. Les belles et

hautes formes de nos pauvres compatriotes pouvaient etre distinguees

d'un coup d'oeil, quoique les grands habits gris taches de leur sang

fussent devenus semblables a l'exterieur. Les hommes sont couches

comme ils sont tombes, en tas; ici un des notres sur trois ou quatre

russes, la un russe sur trois ou quatre des notres. Quelques-uns s'en

sont alles avec le sourire aux levres et semblent comme endormis;

d'autres sont horriblement contractes; leurs yeux hors de tete et

leurs traits enfles annoncent qu'ils sont morts agonisants, mais

menacants jusqu'au bout. Quelques-uns reposent comme s'ils etaient

prepares pour l'ensevelissement et comme si la main d'un parent avait

arrange leurs membres mutiles, tandis que d'autres sont encore dans

des positions de combat, a moitie debout ou a demi agenouilles,

serrant leur arme ou dechirant une cartouche. Beaucoup sont etendus,

les mains levees vers le ciel, comme pour detourner un coup ou pour

proferer une priere, tandis que d'autres ont le froncement hostile

de la crainte ou de la haine, comme si vraiment ils etaient morts

desesperes. La clarte de la lune repandait sur ces formes une paleur

surnaturelle, et le vent froid et humide qui balayait les collines

agitait les branches d'arbres au-dessus de ces faces retournees, si

bien que l'ombre leur donnait une apparence horrible de vitalite; et

il semblait que les morts riaient et allaient parler. Ce n'etait pas

seulement une place qui semblait ainsi animee, c'etait tout le champ

de bataille.

"Le long de la colline, de petits groupes avec des brancards

cherchaient ceux qui vivaient encore; d'autres avec des lanternes

retournaient les morts pour decouvrir les officiers qu'on savait tues,

mais qu'on n'avait pas retrouves. La aussi il y avait des femmes

anglaises dont les maris ou les parents n'etaient pas revenus; elles

couraient partout avec des cris lamentables, tournant avidement le

visage de nos morts vers la clarte de la lune, desesperees, et bien

plus a plaindre que ceux qui etaient gisants."

(_Morning Herald_ du vendredi 24 novembre 1854.)

"... On entendait le choc des verres et le bruit des bouteilles

brisees. Ca et la, dans l'ombre, une bougie de cire jaune ou une

lanterne a la main, des femmes rodaient parmi les cadavres, regardant

l'une apres l'autre ces faces pales et cherchant celle-ci son fils,

celle-la son mari."

(_Napoleon le Petit_, p. 196.)

1860

ADRESSE DE L'ILE DE JERSEY A VICTOR HUGO

Monsieur,

Le comite des amis de la Sicile, devant convoquer une reunion publique

des habitants de Jersey le 13 juin 1860, a l'effet d'exprimer leur

sympathie pour le peuple sicilien, luttant les armes a la main pour

la liberte contre un despotisme execrable et execre, les soussignes

sollicitent respectueusement la faveur de votre presence et de votre

precieuse assistance a la manifestation projetee.

La cause de la Sicile se recommande a tous ceux qui meritent

veritablement le nom d'hommes, a tout homme estimant les institutions

libres, a tout ami de la liberte et du genre humain, et nous sommes

persuades qu'une cause si sainte a votre plus ardente sympathie. Vous

avez consacre votre genie a la liberte, a la justice, a l'humanite;

votre eloquente voix elevee a Jersey en faveur des siciliens honorera

notre petite ile et contribuera a exciter encore les sympathies de

l'Angleterre, de la France et de l'Europe entiere en faveur de ce

vaillant peuple luttant contre des forces grandement superieures pour

le bien le plus precieux de cette vie. Ce n'est pas aller trop loin

que d'affirmer que votre eloquence infusera une nouvelle force dans

le coeur des combattants de la liberte, victorieux mais fatigues, et

portera la terreur dans l'ame de leurs ennemis.

Oui, monsieur, vos fervents plaidoyers en faveur de la liberte et de

l'humanite, vos protestations contre la tyrannie et les cruautes,

feront echo dans le camp de Garibaldi et sonneront le glas du

desespoir aux oreilles de l'infame roi de Naples.

Nous sollicitons de nouveau votre cooperation, et, en vous exprimant

notre sincere respect et admiration, nous avons l'honneur d'etre, etc.

(_Suivent les signatures._)

1862

LE BANQUET DE BRUXELLES

Un des plus excellents ecrivains de la presse belge et francaise, M.

Gustave Frederix, a publie, en 1862, sur le banquet de Bruxelles, de

remarquables pages qui eurent alors un grand retentissement et

qui seront consultees un jour, car elles font partie a la fois de

l'histoire politique et de l'histoire litteraire de notre temps [note:

_Souvenir du banquet donne a Victor Hugo_. Bruxelles.]. Le banquet de

Bruxelles fut une memorable rencontre d'intelligences et de renommees

venues de tous les points du monde civilise pour protester autour

d'un proscrit contre l'empire. On trouve dans l'eloquent ecrit de M.

Gustave Frederix tous les details de cette manifestation eclatante. M.

Victor Hugo presidait le banquet, ayant a sa droite le bourgmestre de

Bruxelles et a sa gauche le president de la chambre des representants.

De grandes voix parlerent, Louis Blanc, Eugene Pelletan; puis, au nom

de la presse de tous les pays, d'eminents journalistes, M. Berardi

pour la Belgique, M. Nefftzer pour la France, M. Cuesta pour l'Espagne,

M. Ferrari pour l'Italie, M. Low pour l'Angleterre. Les honorables

editeurs des _Miserables_, MM. Lacroix et Verboeckhoven remercierent

l'auteur du livre au nom de la Librairie internationale. Champfleury

salua Victor Hugo au nom des prosateurs, et Theodore de Banville le

salua au nom des poetes. Jamais de plus nobles paroles ne furent

entendues. Cette fete fut grave et solennelle.

Dans ce temps-la, le bourgmestre de Bruxelles etait un honnete homme;

il s'appelait Fontainas. Ce fut lui qui porta le toast a Victor Hugo;

il le fit en ces termes:

"Il m'est agreable de vous souhaiter la bienvenue, a vous, messieurs,

qui visitez la Belgique, si energiquement devouee a sa nationalite, si

profondement heureuse des liberales institutions qui la gouvernent; a

vous, messieurs, dont le talent charme, console ou eleve nos esprits.

Mais, parmi tant de noms illustres, il en est un plus illustre encore;

j'ai nomme Victor Hugo, dont la gloire peut se passer de mes eloges.

"Je porte un toast au grand ecrivain, au grand poete, a Victor Hugo!"

Victor Hugo se leva, et repondit:

"Messieurs,

"Je porte la sante du bourgmestre de Bruxelles.

"Je n'avais jamais rencontre M. Fontainas; je le connais depuis

vingtquatre heures, et je l'aime. Pourquoi? regardez-le, et vous

comprendrez. Jamais plus franche nature ne s'est peinte sur un visage

plus cordial; son serrement de main dit toute son ame; sa parole est

de la sympathie. J'honore et je salue dans cet homme excellent et

charmant la noble ville qu'il represente.

"J'ai du bonheur, en verite, avec les bourgmestres de Bruxelles; il

semble que je sois destine a toujours les aimer. Il y a onze ans,

quand j'arrivai a Bruxelles, le 12 decembre 1851, la premiere visite

que je recus, fut celle du bourgmestre, M. Charles de Brouckere.

Celui-la aussi etait une haute et penetrante intelligence, un esprit

ferme et bon, un coeur genereux.

"J'habitais la Grand' Place, de Bruxelles, qui, soit dit en passant,

avec son magnifique hotel de ville encadre de maisons magnifiques,

est tout entiere un monument. Presque tous les jours, M. Charles de

Brouckere, en allant a l'hotel de ville, poussait ma porte et entrait.

Tout ce que je lui demandais pour mes vaillants compagnons d'exil

etait immediatement accorde. Il etait lui-meme un vaillant; il avait

combattu dans les barricades de Bruxelles. Il m'apportait de la

cordialite, de la fraternite, de la gaite, et, en presence des maux

de ma patrie, de la consolation. L'amertume de Dante etait de monter

l'escalier de l'etranger; la joie de Charles de Brouckere etait de

monter l'escalier du proscrit. C'etait la un homme brave, noble et

bon. Eh bien, le chaud et vif accueil de M. de Brouckere, je l'ai

retrouve dans M. Fontainas; meme grace, meme esprit, meme bienvenue

charmante, meme ouverture d'ame et de visage; les deux hommes sont

differents, les deux coeurs sont pareils. Tenez, je viens de faire

une promenade en Belgique; j'ai ete un peu partout, depuis les dunes

jusqu'aux Ardennes. Eh bien, partout, j'ai entendu parler de M.

Fontainas; j'ai rencontre partout son nom et son eloge; il est aime

dans le moindre village, comme dans la capitale; ce n'est pas la une

popularite de clocher, c'est une popularite de nation. Il semble

que ce bourgmestre de Bruxelles soit le bourgmestre de la Belgique.

Honneur a de tels magistrats! ils consolent des autres.

"Je bois a l'honorable M. Fontainas, bourgmestre de Bruxelles; et je

felicite cette illustre ville d'avoir a sa tete un de ces hommes en

qui se personnifient l'hospitalite et la liberte, l'hospitalite, qui

etait la vertu des peuples antiques, et la liberte, qui est la force

des peuples nouveaux."

1863

AUX MEMBRES DU MEETING DE JERSEY POUR LA POLOGNE

Hauteville-House, 27 mars 1863.

Messieurs,--je suis atteint en ce moment d'un acces d'une angine

chronique qui m'empeche de me rendre a votre invitation, dont je

ressens tout l'honneur. Croyez a mon regret profond.

La sympathie est une presence; je serai donc en esprit au milieu de

vous. Je m'associe du fond de l'ame a toutes vos genereuses pensees.

L'assassinat d'une nation est impossible. Le droit, c'est l'astre; il

s'eclipse, mais il reparait. La Hongrie le prouve, Venise le prouve,

la Pologne le prouve.

La Pologne, a l'heure ou nous sommes, est eclatante; elle n'est pas en

pleine vie, mais elle est en pleine gloire; toute sa lumiere lui est

revenue, la Pologne, accablee, sanglante et debout, eblouit le monde.

Les peuples vivent et les despotes meurent; c'est la loi d'en haut. Ne

nous lassons pas de la rappeler a ce coupable empereur qui pese en cet

instant sur deux nations, pour le malheur de l'une et pour la honte de

l'autre. La plus a plaindre des deux, ce n'est pas la Pologne qu'il

egorge, c'est la Russie qu'il deshonore. C'est degrader un peuple que

d'en faire le massacreur d'un autre peuple. Je souhaite a la Pologne

la resurrection a la liberte, et a la Russie la resurrection a

l'honneur.

Ces deux resurrections, je fais plus que les souhaiter, je les

attends.

Oui, le doute serait impie et presque complice, oui, la Pologne

triomphera. Sa mort definitive serait un peu notre mort a tous. La

Pologne fait partie du coeur de l'Europe. Le jour ou le dernier

battement de vie s'eteindrait en Pologne, la civilisation tout entiere

sentirait le froid du sepulcre.

Laissez-moi vous jeter de loin ce cri qui aura de l'echo dans vos

ames!--Vive la Pologne! Vive le droit! Vivent la liberte des hommes et

l'independance des peuples!

Permettez qu'a cette occasion, j'envoie tous mes voeux de bonheur a

l'ile de Jersey qui m'est bien chere et a votre excellente population,

et recevez, mes amis, mon salut cordial.

VICTOR HUGO.

1864

LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE

Louis Blanc avait fait part a Victor Hugo du desir qu'avait le Comite

du centenaire de Shakespeare de le compter parmi ses membres ainsi que

son fils Francois-Victor Hugo, le traducteur de Shakespeare.

Victor Hugo ecrivit a M. N.-Hepworth Dixon, secretaire du Comite de

Shakespeare a Londres:

"Hauteville-House, 20 janvier 1864.

"Monsieur,

"La lettre que vous a communiquee mon noble et cher ami M. Louis Blanc

est, je pense, la reponse que voici a une lettre de lui:

"Hauteville-House, 11 octobre 1863.

"Cher Louis Blanc,

"Pendant les mois de juin, de juillet et d'aout, les journaux ont

publie un certain nombre d'acceptations de personnes distinguees,

invitees a faire partie du Comite de Shakespeare. Mon fils, le

traducteur de Shakespeare, n'a pas ete invite. Il l'est aujourd'hui.

Je trouve que c'est trop tard.

"Dans cet espace de trois mois, je n'ai pas ete invite non plus, mais

peu importe. Il s'agit de mon fils, et c'est dans mon fils que je me

sens atteint. Quant a moi, je ne suis pas offense, ni offensable.

"Je ne serai point du Comite de Shakespeare, mais puisque dans

le Comite il y aura Louis Blanc, la France sera admirablement

representee.

"VICTOR HUGO."

"La courtoise lettre que vous m'ecrivez, monsieur, en date du 19

janvier 1864, au nom du Comite de Shakespeare, vient modifier

ma situation vis-a-vis du Comite, en me laissant pourtant un

regret,--regret, a la verite, qui n'est sensible que pour moi.

"Ce regret, permettez-moi de vous l'indiquer.

"Si le cordial appel que vous me faites l'honneur de m'adresser

aujourd'hui m'avait ete fait il y a six mois, comme aux diverses

personnes honorables dont vous citez les noms, j'aurais pu, a ce

moment-la, prevenu d'avance, disposer mes occupations de facon a

pouvoir prendre part aux seances du Comite; c'eut ete pour moi un

devoir et un bonheur; mais n'etant point convie a en faire partie,

je n'ai vu nulle difficulte a accepter, depuis cette epoque, des

propositions et des engagements qui maintenant absorbent tout

mon temps et me creent des obligations de travail imperieux. Ces

engagements, pris par suite du malentendu que vous voulez bien

m'expliquer, ne me laissent plus la liberte de sieger parmi vous, et,

par l'urgence des travaux qu'ils m'imposent, me priveront, selon

toute apparence, de l'honneur d'assister a Londres, a votre grandiose

solennite du 23 avril.

"C'est un inconvenient, facheux pour moi, mais pour moi seulement, je

le repete, et tres leger a tous les points de vue. Ma presence, comme

mon absence, est un fait indifferent.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 26 / 28 段