qui avait condamne a mort Julien, s'est chaudement entremis pour que
la condamnation ne fut pas executee; et glorifions le digne gouverneur
du bas Canada, le general Rowan, qui a compris et consacre le progres.
Avec quel sentiment de devoir accompli et de responsabilite evitee il
doit lire en ce moment meme la lettre a lord Palmerston par laquelle
Victor Hugo a clos sa lutte au pied du gibet de Guernesey.
"Une chose plus grande encore que le fait lui-meme resulte pour
nous de ce que nous venons de raconter. A l'heure qu'il est, ce que
l'autorite et le despotisme etouffent sur un continent renait a
l'instant meme sur l'autre; et cette meme pulsation du grand coeur de
l'humanite qu'on comprimait a Guernesey, a son contre-coup au Canada.
Grace a la democratie, grace a la pensee, grace a la presse, le moment
approche ou le genre humain n'aura plus qu'une ame."
SAUVAGERIES DE LA GUERRE DE CRIMEE
Extrait d'une lettre du 16 septembre 1854:
"Un evenement tres extraordinaire qui merite une severe censure a eu
lieu hier vendredi. Signal fut fait du vaisseau _l'Empereur_ a tous
les navires d'envoyer leurs malades a bord du _Kanguroo_. Dans le
cours de la journee, ce dernier fut entoure par des centaines de
bateaux charges d'hommes malades et promptement rempli jusqu'a
suffocation (_speedily crowded to suffocation_). Avant la soiree il
contenait environ quinze cents invalides de tout rang souffrant a
bord. Le spectacle qui s'offrait etait epouvantable (_appalling_)
et les details en sont trop effrayants pour que j'y insiste. Quand
l'heure d'appareiller fut venue, _le Kanguroo_, en replique a l'ordre
de partir, hissa le signal: "C'est une tentative dangereuse." (_It
is a dangerous experiment._) _L'Empereur_ repondit par signal: "Que
voulez-vous dire?" _Le Kanguroo_ riposta: "Le navire ne peut pas
manoeuvrer." (_The ship is unmanageable._) Toute la journee, _le
Kanguroo_ resta a l'ancre avec ce signal: "Envoyez des bateaux au
secours." A la fin, des ordres furent donnes pour transporter une
partie de ce triste chargement sur d'autres navires partant aussi pour
Constantinople.
"Beaucoup de morts ont eu lieu a bord; il y a eu bien des scenes
dechirantes, mais, helas! il ne sert a rien de les decrire. Il est
evident, toutefois, que ni a bord ni a terre le service medical n'est
suffisant. J'ai vu, _de mes yeux_, des hommes mourir sur le rivage,
sur la ligne de marche et au bivouac, sans aucun secours medical;
et cela a la portee d'une flotte de cinq cents voiles, en vue des
quartiers generaux! Nous avons besoin d'un plus grand nombre de
chirurgiens, et sur la flotte et dans l'armee; souvent, trop souvent,
le secours medical fait entierement defaut, et il arrive frequemment
trop tard."
(_Times_ du samedi 30 septembre 1854.)
Extrait d'une lettre de Constantinople, du 28 septembre 1854:
"Il est impossible pour personne d'assister aux tristes scenes de ces
derniers jours, sans etre surpris et indigne de l'insuffisance de
notre service medical. La maniere dont nos blesses et nos malades sont
traites n'est digne que des sauvages de Dahomey. Les souffrances a
bord du _Vulcain_ ont ete cruelles. Il y avait la trois cents blesses
et cent soixante-dix choleriques, et tout ce monde etait assiste
par quatre chirurgiens! C'etait un spectacle effrayant. Les blesses
prenaient les chirurgiens par le pan de leur habit quand ceux-ci se
frayaient leur chemin a travers des monceaux de morts et de mourants;
mais les chirurgiens leur faisaient lacher prise! On devait s'attendre,
avec raison peut-etre, a ce que les officiers recevraient les premiers
soins et absorberaient sans doute a eux seuls l'assistance des quatre
hommes de l'art; c'etait donc necessairement se mettre en defaut que
d'embarquer des masses de blesses sans avoir personne pour leur donner
les secours de la chirurgie et pour suffire meme a leurs besoins les
plus pressants. Un grand nombre sont arrives a Scutari sans avoir ete
touches par le chirurgien, depuis qu'ils etaient tombes, frappes des
balles russes, sur les hauteurs de l'Alma. Leurs blessures etaient
tendues _(stiff)_ et leurs forces epuisees quand on les a hisses des
bateaux pour les transporter a l'hopital, ou heureusement ils ont pu
obtenir les secours de l'art.
"Mais toutes ces horreurs s'effacent, comparees a l'etat des
malheureux passagers du _Colombo_. Ce navire partit de la Crimee le
24 septembre. Les blesses avaient ete embarques deux jours avant de
mettre a la voile; et, quand on leva l'ancre, le bateau emportait
vingt-sept officiers blesses, quatre cent vingt-deux soldats blesses
et cent quatre prisonniers russes; en tout, cinq cent cinquante-trois
personnes. La moitie environ des blesses avaient ete panses avant
d'etre mis a bord. Pour subvenir aux besoins de cette masse de
douleurs, il y avait _quatre_ medecins dont le chirurgien du batiment,
deja suffisamment occupe a veiller sur un equipage qui donne presque
toujours des malades dans cette saison et dans ces parages. Le navire
etait litteralement couvert de _formes_ couchees a terre. Il etait
impossible de manoeuvrer. Les officiers ne pouvaient se baisser pour
trouver leurs sextants et le navire marchait a l'aventure. On est
reste douze heures de plus en mer a cause de cet empechement. Les plus
malades etaient mis sur la dunette et, au bout d'un jour ou de deux,
ils n'etaient plus qu'un tas de pourritures! Les coups de feu negliges
rendaient des vers qui couraient dans toutes les directions et
empoisonnaient la nourriture des malheureux passagers. La matiere
animale pourrie exhalait une odeur si nauseabonde que les officiers
et l'equipage manquaient de se trouver mal, et que le capitaine est
aujourd'hui malade de ces cinq jours de miseres. Tous les draps de
lit, au nombre de quinze cents, avaient ete jetes a la mer. Trente
hommes sont morts pendant la traversee. Les chirurgiens travaillaient
aussi fort que possible, mais ils pouvaient bien peu parmi tant de
malades; aussi beaucoup de ces malheureux ont passe pour la premiere
fois entre les mains du medecin a Scutari, six jours apres la
bataille!
"C'est une penible tache que de signaler les fautes et de parler de
l'insuffisance d'hommes qui font de leur mieux, mais une deplorable
negligence a eu lieu depuis l'arrivee du steamer. Quarante-six hommes
ont ete laisses a bord deux jours de plus, quand, avec quelque
surcroit d'efforts, on aurait pu les mettre en lieu sur a l'hopital.
Le navire est tout a fait infecte; un grand nombre d'hommes vont etre
immediatement employes a le nettoyer et a le fumiger, pour eviter
le danger du typhus qui se declare generalement dans de pareilles
conditions. Deux transports etaient remorques par _le Colombo_, et
leur etat etait presque aussi desastreux."
(_Times_, no. du vendredi 13 octobre 1854.)
"... Les turcs ont rendu de bons services dans les retranchements. Les
pauvres diables souffrent de la dyssenterie, des fievres, du typhus.
Leur service medical est nul, et nos chirurgiens n'ont pas le loisir
de s'occuper d'eux."
(_Times_, correspondance datee du 29 octobre 1854.)
Ce qui suit est extrait d'une correspondance adressee au _Morning
Herald_ et datee de Balaklava, 8 novembre 1854:
"Mais il est inutile d'insister sur ces details dechirants; qu'il
suffise de dire que parmi les carcasses d'environ deux cents chevaux
tues ou blesses, sont couches les cadavres de nos braves artilleurs
anglais et francais, tous plus ou moins horriblement mutiles.
Quelques-uns ont la tete detachee du cou, comme par une hache;
d'autres ont la jambe separee de la hanche, d'autres les bras
emportes; d'autres encore, frappes a la poitrine ou dans l'estomac,
ont ete litteralement broyes comme s'ils avaient ete ecrases par une
machine. Mais ce ne sont pas les allies seulement qui sont etendus
la; au contraire, il y a dix cadavres russes pour un des notres, avec
cette difference que les russes ont tous ete tues par la mousqueterie
avant que l'artillerie ait donne. Sur cette place l'ennemi a maintenu
constamment une pluie de bombes pendant toute la nuit, mais, les
bombes n'eclataient que sur des morts.
"En traversant la route qui mene a Sebastopol, entre des monceaux
de morts russes, on arrive a la place ou les gardes ont ete obliges
d'abandonner la defense du retranchement qui domine la vallee
d'Inkermann. La nos morts sont aussi nombreux que ceux de l'ennemi. En
travers du sentier, cote a cote, sont etendus cinq gardes qui ont ete
tues par le meme boulet en chargeant l'ennemi. Ils sont couches dans
la meme attitude, serrant leur mousquet de leurs mains crispees, ayant
tous sur le visage le meme froncement douloureux et terrible. Au dela
de ce groupe, les fantassins de la ligne et de la garde russe sont
couches epais comme des feuilles au milieu des cadavres.
"Sur la droite du retranchement est la route qui mene a la batterie
des Deux-Canons. Le sentier passe a travers un fourre epais, mais le
sentier est glissant de sang, et le fourre est couche contre terre et
encombre de morts. La scene vue de la batterie est terrible, terrible
au dela de toute description. Je me suis tenu sur le parapet vers
neuf heures du soir, et j'ai senti mon coeur s'enfoncer comme si
j'assistais a la scene meme du carnage. La lune etait a son plein et
eclairait toute chose presque comme de jour. En face de moi etait la
vallee d'Inkermann, avec la Tchernaya serpentant gracieusement, entre
les hauteurs, comme une bande d'argent. C'etait une vue splendide qui,
pour la variete et le pittoresque, pouvait lutter avec les plus belles
du monde. Pourtant je ne me rappellerai jamais la vallee d'Inkermann
qu'avec un sentiment de repulsion et d'horreur; car autour de la place
ou je regardais etaient couches plus de cinq mille cadavres. Beaucoup
de blesses aussi etaient la; et les lents et penibles gemissements de
leur agonie frappaient mon oreille avec une precision sinistre, et,
ce qui est plus douloureux encore, j'entendais les cris enroues et le
rale desespere de ceux qui se debattaient avant d'expirer.
"Les ambulances aussi vite qu'elles pouvaient venir, recevaient leur
charge de souffrants, et on employait jusqu'a des couvertures pour
transporter les blesses.
"En dehors de la batterie, les russes sont couches par deux ou
trois les uns sur les autres. En dedans, la place est litteralement
encombree des gardes russes, du 55e et du 20e regiment. Les belles et
hautes formes de nos pauvres compatriotes pouvaient etre distinguees
d'un coup d'oeil, quoique les grands habits gris taches de leur sang
fussent devenus semblables a l'exterieur. Les hommes sont couches
comme ils sont tombes, en tas; ici un des notres sur trois ou quatre
russes, la un russe sur trois ou quatre des notres. Quelques-uns s'en
sont alles avec le sourire aux levres et semblent comme endormis;
d'autres sont horriblement contractes; leurs yeux hors de tete et
leurs traits enfles annoncent qu'ils sont morts agonisants, mais
menacants jusqu'au bout. Quelques-uns reposent comme s'ils etaient
prepares pour l'ensevelissement et comme si la main d'un parent avait
arrange leurs membres mutiles, tandis que d'autres sont encore dans
des positions de combat, a moitie debout ou a demi agenouilles,
serrant leur arme ou dechirant une cartouche. Beaucoup sont etendus,
les mains levees vers le ciel, comme pour detourner un coup ou pour
proferer une priere, tandis que d'autres ont le froncement hostile
de la crainte ou de la haine, comme si vraiment ils etaient morts
desesperes. La clarte de la lune repandait sur ces formes une paleur
surnaturelle, et le vent froid et humide qui balayait les collines
agitait les branches d'arbres au-dessus de ces faces retournees, si
bien que l'ombre leur donnait une apparence horrible de vitalite; et
il semblait que les morts riaient et allaient parler. Ce n'etait pas
seulement une place qui semblait ainsi animee, c'etait tout le champ
de bataille.
"Le long de la colline, de petits groupes avec des brancards
cherchaient ceux qui vivaient encore; d'autres avec des lanternes
retournaient les morts pour decouvrir les officiers qu'on savait tues,
mais qu'on n'avait pas retrouves. La aussi il y avait des femmes
anglaises dont les maris ou les parents n'etaient pas revenus; elles
couraient partout avec des cris lamentables, tournant avidement le
visage de nos morts vers la clarte de la lune, desesperees, et bien
plus a plaindre que ceux qui etaient gisants."
(_Morning Herald_ du vendredi 24 novembre 1854.)
"... On entendait le choc des verres et le bruit des bouteilles
brisees. Ca et la, dans l'ombre, une bougie de cire jaune ou une
lanterne a la main, des femmes rodaient parmi les cadavres, regardant
l'une apres l'autre ces faces pales et cherchant celle-ci son fils,
celle-la son mari."
(_Napoleon le Petit_, p. 196.)
1860
ADRESSE DE L'ILE DE JERSEY A VICTOR HUGO
Monsieur,
Le comite des amis de la Sicile, devant convoquer une reunion publique
des habitants de Jersey le 13 juin 1860, a l'effet d'exprimer leur
sympathie pour le peuple sicilien, luttant les armes a la main pour
la liberte contre un despotisme execrable et execre, les soussignes
sollicitent respectueusement la faveur de votre presence et de votre
precieuse assistance a la manifestation projetee.
La cause de la Sicile se recommande a tous ceux qui meritent
veritablement le nom d'hommes, a tout homme estimant les institutions
libres, a tout ami de la liberte et du genre humain, et nous sommes
persuades qu'une cause si sainte a votre plus ardente sympathie. Vous
avez consacre votre genie a la liberte, a la justice, a l'humanite;
votre eloquente voix elevee a Jersey en faveur des siciliens honorera
notre petite ile et contribuera a exciter encore les sympathies de
l'Angleterre, de la France et de l'Europe entiere en faveur de ce
vaillant peuple luttant contre des forces grandement superieures pour
le bien le plus precieux de cette vie. Ce n'est pas aller trop loin
que d'affirmer que votre eloquence infusera une nouvelle force dans
le coeur des combattants de la liberte, victorieux mais fatigues, et
portera la terreur dans l'ame de leurs ennemis.
Oui, monsieur, vos fervents plaidoyers en faveur de la liberte et de
l'humanite, vos protestations contre la tyrannie et les cruautes,
feront echo dans le camp de Garibaldi et sonneront le glas du
desespoir aux oreilles de l'infame roi de Naples.
Nous sollicitons de nouveau votre cooperation, et, en vous exprimant
notre sincere respect et admiration, nous avons l'honneur d'etre, etc.
(_Suivent les signatures._)
1862
LE BANQUET DE BRUXELLES
Un des plus excellents ecrivains de la presse belge et francaise, M.
Gustave Frederix, a publie, en 1862, sur le banquet de Bruxelles, de
remarquables pages qui eurent alors un grand retentissement et
qui seront consultees un jour, car elles font partie a la fois de
l'histoire politique et de l'histoire litteraire de notre temps [note:
_Souvenir du banquet donne a Victor Hugo_. Bruxelles.]. Le banquet de
Bruxelles fut une memorable rencontre d'intelligences et de renommees
venues de tous les points du monde civilise pour protester autour
d'un proscrit contre l'empire. On trouve dans l'eloquent ecrit de M.
Gustave Frederix tous les details de cette manifestation eclatante. M.
Victor Hugo presidait le banquet, ayant a sa droite le bourgmestre de
Bruxelles et a sa gauche le president de la chambre des representants.
De grandes voix parlerent, Louis Blanc, Eugene Pelletan; puis, au nom
de la presse de tous les pays, d'eminents journalistes, M. Berardi
pour la Belgique, M. Nefftzer pour la France, M. Cuesta pour l'Espagne,
M. Ferrari pour l'Italie, M. Low pour l'Angleterre. Les honorables
editeurs des _Miserables_, MM. Lacroix et Verboeckhoven remercierent
l'auteur du livre au nom de la Librairie internationale. Champfleury
salua Victor Hugo au nom des prosateurs, et Theodore de Banville le
salua au nom des poetes. Jamais de plus nobles paroles ne furent
entendues. Cette fete fut grave et solennelle.
Dans ce temps-la, le bourgmestre de Bruxelles etait un honnete homme;
il s'appelait Fontainas. Ce fut lui qui porta le toast a Victor Hugo;
il le fit en ces termes:
"Il m'est agreable de vous souhaiter la bienvenue, a vous, messieurs,
qui visitez la Belgique, si energiquement devouee a sa nationalite, si
profondement heureuse des liberales institutions qui la gouvernent; a
vous, messieurs, dont le talent charme, console ou eleve nos esprits.
Mais, parmi tant de noms illustres, il en est un plus illustre encore;
j'ai nomme Victor Hugo, dont la gloire peut se passer de mes eloges.
"Je porte un toast au grand ecrivain, au grand poete, a Victor Hugo!"
Victor Hugo se leva, et repondit:
"Messieurs,
"Je porte la sante du bourgmestre de Bruxelles.
"Je n'avais jamais rencontre M. Fontainas; je le connais depuis
vingtquatre heures, et je l'aime. Pourquoi? regardez-le, et vous
comprendrez. Jamais plus franche nature ne s'est peinte sur un visage
plus cordial; son serrement de main dit toute son ame; sa parole est
de la sympathie. J'honore et je salue dans cet homme excellent et
charmant la noble ville qu'il represente.
"J'ai du bonheur, en verite, avec les bourgmestres de Bruxelles; il
semble que je sois destine a toujours les aimer. Il y a onze ans,
quand j'arrivai a Bruxelles, le 12 decembre 1851, la premiere visite
que je recus, fut celle du bourgmestre, M. Charles de Brouckere.
Celui-la aussi etait une haute et penetrante intelligence, un esprit
ferme et bon, un coeur genereux.
"J'habitais la Grand' Place, de Bruxelles, qui, soit dit en passant,
avec son magnifique hotel de ville encadre de maisons magnifiques,
est tout entiere un monument. Presque tous les jours, M. Charles de
Brouckere, en allant a l'hotel de ville, poussait ma porte et entrait.
Tout ce que je lui demandais pour mes vaillants compagnons d'exil
etait immediatement accorde. Il etait lui-meme un vaillant; il avait
combattu dans les barricades de Bruxelles. Il m'apportait de la
cordialite, de la fraternite, de la gaite, et, en presence des maux
de ma patrie, de la consolation. L'amertume de Dante etait de monter
l'escalier de l'etranger; la joie de Charles de Brouckere etait de
monter l'escalier du proscrit. C'etait la un homme brave, noble et
bon. Eh bien, le chaud et vif accueil de M. de Brouckere, je l'ai
retrouve dans M. Fontainas; meme grace, meme esprit, meme bienvenue
charmante, meme ouverture d'ame et de visage; les deux hommes sont
differents, les deux coeurs sont pareils. Tenez, je viens de faire
une promenade en Belgique; j'ai ete un peu partout, depuis les dunes
jusqu'aux Ardennes. Eh bien, partout, j'ai entendu parler de M.
Fontainas; j'ai rencontre partout son nom et son eloge; il est aime
dans le moindre village, comme dans la capitale; ce n'est pas la une
popularite de clocher, c'est une popularite de nation. Il semble
que ce bourgmestre de Bruxelles soit le bourgmestre de la Belgique.
Honneur a de tels magistrats! ils consolent des autres.
"Je bois a l'honorable M. Fontainas, bourgmestre de Bruxelles; et je
felicite cette illustre ville d'avoir a sa tete un de ces hommes en
qui se personnifient l'hospitalite et la liberte, l'hospitalite, qui
etait la vertu des peuples antiques, et la liberte, qui est la force
des peuples nouveaux."
1863
AUX MEMBRES DU MEETING DE JERSEY POUR LA POLOGNE
Hauteville-House, 27 mars 1863.
Messieurs,--je suis atteint en ce moment d'un acces d'une angine
chronique qui m'empeche de me rendre a votre invitation, dont je
ressens tout l'honneur. Croyez a mon regret profond.
La sympathie est une presence; je serai donc en esprit au milieu de
vous. Je m'associe du fond de l'ame a toutes vos genereuses pensees.
L'assassinat d'une nation est impossible. Le droit, c'est l'astre; il
s'eclipse, mais il reparait. La Hongrie le prouve, Venise le prouve,
la Pologne le prouve.
La Pologne, a l'heure ou nous sommes, est eclatante; elle n'est pas en
pleine vie, mais elle est en pleine gloire; toute sa lumiere lui est
revenue, la Pologne, accablee, sanglante et debout, eblouit le monde.
Les peuples vivent et les despotes meurent; c'est la loi d'en haut. Ne
nous lassons pas de la rappeler a ce coupable empereur qui pese en cet
instant sur deux nations, pour le malheur de l'une et pour la honte de
l'autre. La plus a plaindre des deux, ce n'est pas la Pologne qu'il
egorge, c'est la Russie qu'il deshonore. C'est degrader un peuple que
d'en faire le massacreur d'un autre peuple. Je souhaite a la Pologne
la resurrection a la liberte, et a la Russie la resurrection a
l'honneur.
Ces deux resurrections, je fais plus que les souhaiter, je les
attends.
Oui, le doute serait impie et presque complice, oui, la Pologne
triomphera. Sa mort definitive serait un peu notre mort a tous. La
Pologne fait partie du coeur de l'Europe. Le jour ou le dernier
battement de vie s'eteindrait en Pologne, la civilisation tout entiere
sentirait le froid du sepulcre.
Laissez-moi vous jeter de loin ce cri qui aura de l'echo dans vos
ames!--Vive la Pologne! Vive le droit! Vivent la liberte des hommes et
l'independance des peuples!
Permettez qu'a cette occasion, j'envoie tous mes voeux de bonheur a
l'ile de Jersey qui m'est bien chere et a votre excellente population,
et recevez, mes amis, mon salut cordial.
VICTOR HUGO.
1864
LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE
Louis Blanc avait fait part a Victor Hugo du desir qu'avait le Comite
du centenaire de Shakespeare de le compter parmi ses membres ainsi que
son fils Francois-Victor Hugo, le traducteur de Shakespeare.
Victor Hugo ecrivit a M. N.-Hepworth Dixon, secretaire du Comite de
Shakespeare a Londres:
"Hauteville-House, 20 janvier 1864.
"Monsieur,
"La lettre que vous a communiquee mon noble et cher ami M. Louis Blanc
est, je pense, la reponse que voici a une lettre de lui:
"Hauteville-House, 11 octobre 1863.
"Cher Louis Blanc,
"Pendant les mois de juin, de juillet et d'aout, les journaux ont
publie un certain nombre d'acceptations de personnes distinguees,
invitees a faire partie du Comite de Shakespeare. Mon fils, le
traducteur de Shakespeare, n'a pas ete invite. Il l'est aujourd'hui.
Je trouve que c'est trop tard.
"Dans cet espace de trois mois, je n'ai pas ete invite non plus, mais
peu importe. Il s'agit de mon fils, et c'est dans mon fils que je me
sens atteint. Quant a moi, je ne suis pas offense, ni offensable.
"Je ne serai point du Comite de Shakespeare, mais puisque dans
le Comite il y aura Louis Blanc, la France sera admirablement
representee.
"VICTOR HUGO."
"La courtoise lettre que vous m'ecrivez, monsieur, en date du 19
janvier 1864, au nom du Comite de Shakespeare, vient modifier
ma situation vis-a-vis du Comite, en me laissant pourtant un
regret,--regret, a la verite, qui n'est sensible que pour moi.
"Ce regret, permettez-moi de vous l'indiquer.
"Si le cordial appel que vous me faites l'honneur de m'adresser
aujourd'hui m'avait ete fait il y a six mois, comme aux diverses
personnes honorables dont vous citez les noms, j'aurais pu, a ce
moment-la, prevenu d'avance, disposer mes occupations de facon a
pouvoir prendre part aux seances du Comite; c'eut ete pour moi un
devoir et un bonheur; mais n'etant point convie a en faire partie,
je n'ai vu nulle difficulte a accepter, depuis cette epoque, des
propositions et des engagements qui maintenant absorbent tout
mon temps et me creent des obligations de travail imperieux. Ces
engagements, pris par suite du malentendu que vous voulez bien
m'expliquer, ne me laissent plus la liberte de sieger parmi vous, et,
par l'urgence des travaux qu'ils m'imposent, me priveront, selon
toute apparence, de l'honneur d'assister a Londres, a votre grandiose
solennite du 23 avril.
"C'est un inconvenient, facheux pour moi, mais pour moi seulement, je
le repete, et tres leger a tous les points de vue. Ma presence, comme
mon absence, est un fait indifferent.