republicain. La verite m'est apparue, vaincue. Apres le 13 juin, quand
j'ai vu la republique a terre, son droit m'a frappe et touche d'autant
plus qu'elle etait agonisante. C'est alors que je suis alle a elle; je
me suis range du cote du plus faible.
Je raconterai peut-etre un jour cela. Ceux qui me reprochent de n'etre
pas un republicain de la veille ont raison; je suis arrive dans le
parti republicain assez tard, juste a temps pour avoir part d'exil. Je
l'ai. C'est bien.
Votre vieil ami,
VICTOR HUGO.
"Hugo n'a pas doute un moment de la publicite que je donnerais a sa
reponse.
"Il y a bien de la bonne grace et presque de la coquetterie a un homme
d'une si haute intelligence d'avouer qu'il s'est trompe; c'est presque
comme une femme d'une beaute incontestable qui vous dit: Je suis a
faire peur aujourd'hui.
"ALPHONSE KAHR."
Voici des extraits de la tres belle lettre de Felix Pyat. Malgre
les eloquentes incitations de Felix Pyat, Victor Hugo, on le sait,
maintint sa resolution.
DEHORS OU DEDANS
"Mon cher Victor Hugo,
"Les tyrans qui savent leur metier font de leurs sujets comme l'enfant
fait de ses cerises, ils commencent par les plus rouges. Ils suivent
la bonne vieille lecon de leur maitre Tarquin, ils abattent les plus
hauts epis du champ. Ils s'installent et se maintiennent ainsi en
excluant de leur mieux l'elite de leurs ennemis. Ils tuent les uns,
chassent les autres et gardent le reste. Ayant banni l'ame, ils
tiennent le corps. Les voila surs pour vingt ans. L'histoire prouve
que tout parvenu monte par l'elimination des libres et ne tombe que
par leur reintegration.
"Si c'est vrai, je me demande donc quel est le devoir des proscrits.
Le devoir? non, le mot n'est pas juste ici, car il s'agit moins de
principe, Dieu merci! que de moyen. La conduite? pas meme; il y a
encore la une nuance morale qui est de trop. Je dis donc la tactique
des proscrits. Eh bien, leur tactique me semble toute tracee par celle
du proscripteur. Ils n'ont qu'a prendre le contre-pied de ses actes.
La dictature les chasse quand elle les croit forts? qu'ils rentrent
quand elle les croit faibles. En realite, la tyrannie n'a a craindre
que les revenants ... les presents plus que les absents. Les
liberateurs viennent toujours du dehors, mais ils ne reussissent qu'au
dedans. C'est du moins l'histoire du passe. Et le passe dit l'avenir.
"....Sans doute, l'exil du dehors a bien merite de la patrie. Il a ses
services et ses dangers. Votre fils Charles les a montres avec une
poesie toute naturelle, hereditaire, et qui me ferait recroire au
droit de noblesse, si j'etais moins vilain.
"Mais, soyons juste envers les merites du dedans. Ceux du dehors n'ont
pas besoin d'etre surfaits pour etre reconnus. Qui nie les votres nie
le soleil! Pour moi, caillou erratique, ballotte de prison en prison,
en Suisse, en Savoie, en France, en Hollande, en Belgique, j'ai connu
toute la gendarmerie europeenne et je ne m'en vante ni ne m'en plains,
il n'y a pas de quoi. Mes amis et moi, denonces en Angleterre comme
des Marat par un senateur delateur et comme des Peltier par un
delateur ambassadeur, travestis en Guy-Fawkes et pendus en efligie
pour les _Lettres a la reine_, un peu cause de vos troubles a Jersey,
saisis, juges et menaces de l'_alien bill_ pour l'affaire Orsini et
trois fois d'extradition pour la _Commune revolutionnaire_, nous avons
eu aussi notre part d'epreuves; et, comme vous a Jersey, nous avons eu
la _securite_ de l'exil a Londres.
"... Le devoir, j'ai dit, est hors de cause comme le peril. Il
s'accomplit bravement en Angleterre comme en France, dehors comme
dedans, mais moins utilement, j'ose le croire; avec plus d'eclat, mais
avec moins d'effet; avec plus de liberte et de gloire privee, mais
avec moins de salut public. Si le proces Baudin, le proces d'un
revenant mort, a reveille Paris, que ne ferait pas le proces de la
"grande ombre", comme vous nomme le _Constitutionnel_, le proces d'un
revenant vivant, le proces de Victor Hugo! Tyrtee a souleve Sparte.
Puis le proces Ledru, Louis Blanc, Quinet, Barbes ... le Palais de
Justice sauterait! Sophocle a eu son proces, qu'il a gagne. Il avait
vos cheveux blancs et vous avez ses lauriers!
"Le frere de Charles et son egal en talent, votre fils Francois, a
reconnu lui-meme, avec le coup d'oeil paternel, le mal que nous a fait
l'amnistie. L'armee de l'exil, a-t-il dit justement, avait son ordre,
ses guides et guidons. L'amnistie l'a licenciee, debandee, dispersee
au dedans, avec ses guides au dehors. L'armee est battue. Rentree
d'Achille, chute d'Hector. Achille meurt, c'est vrai, mais Troie
tombe. Si le plus fort attend la victoire du plus faible, c'est le
monde renverse. Adieu Patrocle et ses myrmidons!
"Loin de moi l'idee que vous reposez sous, votre tente! Vos armes,
comme la foudre, brillent dans l'immensite. Mais elles s'y perdent
aussi. Elles gagneraient a se concentrer du dehors au dedans.
Excusez-moi! franchise est republicaine. Et la mienne n'est pas bouche
d'or comme la votre. Elle est de fer. Quel choc dans Paris, si vous
rentriez tous le 22 septembre!
"Vous avez fait l'_Homme qui Rit_, un evenement. Vous feriez l'_Homme
qui Pleure_, un tremblement!
"Toutefois, ce n'est la qu'une opinion. L'histoire meme n'a point
d'ordre a donner. A peine un conseil. Et ce conseil ne gagne pas en
autorite, venant de moi. Je vous propose, ou plutot je vous soumets
mon avis aussi humblement que temerairement. Prenez-le pour ce qu'il
vaut. J'ajouterai meme qu'il n'y a rien d'absolu de ce qui est humain;
que les faits du passe peuvent avoir tort pour l'avenir.
"Ainsi donc, en definitive, a chacun l'appreciation de sa propre
utilite. Respect a toute conviction! liberte a toute conscience! A la
votre surtout. Vous avez prerogative d'astre, plus splendide encore
a votre couchant qu'a votre lever! Peut-etre vaut-il mieux que vous
restiez dans votre ciel de feu, comme le dieu d'Homere, pour eclairer
le combat. Chacun sa tache; le phare porte la flamme et le flot la
nef; soit! Mais, quelle que soit la decision prise, qu'on agisse en
detail ou en bloc, sur un meme point ou a differents postes, epars ou
masses, de loin ou de pres, dedans ou dehors, en France ou en Chine,
peu importe! le devoir sera rempli, l'honneur sauf partout--sinon la
victoire!
"Ce qui importe surtout et avant tout, c'est que nous soyons unis.
Sinon, nous sommes morts.
"Pour l'amour du droit, dehors ou dedans, soyons unis! J'ai admire et
beni votre recommandation magistrale au debut du _Rappel_. C'est le
salut.
"En avant donc tous ensemble! absents ou presents, tout ce qui vibre,
tout ce qui vit, tout ce qui hait; tout ce qui a vecu au nom du droit,
de l'ordre, de la paix, de la vie de la France; tout ce qui prefere
le droit aux hommes, le principe a tout; tout ce qui est pret a
leur sacrifier corps, biens et ame, art, gloire et nom, colonies et
memoire, tout, hors la conscience; tout ce qui se donnerait au diable
meme pour allie, s'il pouvait s'attaquer dans sa pire forme; tout ce
qui n'a qu'une colere et qui l'epargne, l'amasse, l'accumule et la
capitalise en avare, sans en rien distraire, sans en rien preter meme
a la plus mortelle injure; tout ce qui ne se sent pas trop de tout son
etre contre l'ennemi commun! En avant tous contre lui seul, avec un
seul coeur, un seul bras, un seul cri, un seul but, le but des peres
comme des fils, le but d'aujourd'hui comme d'hier, le but ideal et
eternel de la France et du monde, le but a jamais glorieux, a
jamais sacre du 22 de ce grand mois de septembre: Liberte, Egalite,
Fraternite.
"FELIX PYAT.
"Londres, 9 septembre 1869."
1870
_LUCRECE BORGIA_
A M. RAPHAEL FELIX
Monsieur,
Je suis heureux d'etre rentre a mon grand et beau theatre, et d'y
etre rentre avec vous, digne membre de cette belle famille d'artistes
qu'illumine la gloire de Rachel.
Remerciez, je vous prie, et felicitez en mon nom Mme Laurent qui, dans
cette creation, a egale, depasse peut-etre, le grand souvenir de Mlle
Georges. L'echo de son triomphe est venu jusqu'a moi.
Dites a M. Melingue, dont le puissant talent m'est connu, que je le
remercie d'avoir ete charmant, superbe et terrible.
Dites a M. Taillade que j'applaudis a son legitime succes.
Dites a tous que je leur renvoie et que je leur restitue l'acclamation
du public.
Vous etes, monsieur, une rare et belle intelligence. A un grand peuple,
il faut le grand art; vous saurez faire realiser a votre theatre cet
ideal.
VICTOR HUGO.
LE NAUFRAGE DU NORMANDY
Nous extrayons d'une lettre de Victor Hugo cet episode poignant et
touchant du naufrage du _Normandy_.
(_Le Rappel_, 26 mars 1870.)
Hauteville-House, 22 mars 1860.
....On m'ecrit pour me demander quelle impression a produite sur
moi la mort de Montalembert. Je reponds: Aucune; indifference
absolue.--Mais voici qui m'a navre.
Dans le steamer _Normandy_, sombre en pleine mer il y a quatre jours,
il y avait un pauvre charpentier avec sa femme; des gens d'ici, de la
paroisse Saint-Sauveur. Ils revenaient de Londres, ou le mari etait
alle pour une tumeur qu'il avait au bras. Tout a coup dans la nuit
noire, le bateau, coupe en deux, s'enfonce.
Il ne restait plus qu'un canot deja plein de gens qui allaient casser
l'amarre et se sauver. Le mari crie: "Attendez-nous, nous allons
descendre." On lui repond du canot: "Il n'y a plus de place que pour
une femme. Que votre femme descende."
"Va, ma femme", dit le mari.
Et la femme repond: _Nenni. Je n'irai pas. Il n'y a pas de place pour
toi. Je mourrons ensemble._ Ce _nenni_ est adorable. Cet heroisme qui
parle patois serre le coeur. _Un doux nenni avec un doux sourire_
devant le tombeau.
Et la pauvre femme a jete ses bras autour du col de son mari, et tous
deux sont morts.
Et je pleure en vous ecrivant cela, et je songe a mon admirable gendre
Charles Vacquerie....
VICTOR HUGO.
Les journaux anglais publient la lettre suivante ecrite au sujet de la
catastrophe du _Normandy_.
_(Courrier de l'Europe.)_
AU REDACTEUR DU _Star_.
Hauteville-House, 5 avril 1870.
Monsieur,
Veuillez, je vous prie, m'inscrire dans la souscription pour les
familles des marins morts dans le naufrage du _Normandy_, memorable
par l'heroique conduite du capitaine Harvey.
Et a ce propos, en presence de ces catastrophes navrantes, il importe
de rappeler aux riches compagnies, telles que celle du _South
Western_, que la vie humaine est precieuse, que les hommes de mer
meritent une sollicitude speciale, et que, si le _Normandy_ avait ete
pourvu, premierement, de cloissons etanches, qui eussent localise la
voie d'eau; deuxiemement de ceintures de sauvetage a la disposition
des naufrages; troisiemement, d'appareils Silas, qui illuminent la
mer, quelles que soient la nuit et la tempete, et qui permettent de
voir clair dans le sinistre; si ces trois conditions de solidite pour
le navire, de securite pour les hommes, et d'eclairage de la mer,
avaient ete remplies, personne probablement n'aurait peri dans le
naufrage du _Normandy_.
Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingues.
VICTOR HUGO.
1883
En tete de la premiere edition de PENDANT L'EXIL (1875), se trouvait
la Note qui suit.
Dans ce livre, comme dans _l'Annee terrible_, on pourra remarquer (en
trois endroits) des lignes de points. Ces lignes de points constatent
le genre de liberte que nous avons. Des choses publiees pendant
l'empire ne peuvent etre imprimees apres l'empire. Ces lignes de
points sont la marque de l'etat de siege. Cette marque s'effacera des
livres, et non de l'histoire. Ceux qui doivent garder cette marque la
garderont.
En ce qui touche ce livre, le detail est de peu d'importance; mais les
petitesses du moment present veulent etre signalees, par respect pour
la liberte qu'il ne faut pas laisser prescrire.
V.H.
Paris, novembre 1875.
Il va sans dire que les lignes supprimees en 1875 ont ete retablies
dans l'edition definitive.
TABLE
CE QUE C'EST QUE L'EXIL.
PENDANT L'EXIL
1852
I. En quittant la Belgique
II. En arrivant a Jersey
III. Declaration a propos de l'empire
IV. Banquet polonais
1853
I. Sur la tombe de Jean Bousquet
II. Sur la tombe de Louise Julien
III. Anniversaire de la revolution polonaise
1854
I. Affaire Tapner.--Aux habitants de Guernesey
II. --A lord Palmerston
III. Cinquieme anniversaire de 1848
IV. Appel aux concitoyens
V. Sur la tombe de Felix Bony
VI. La guerre d'Orient
VII. Avertissement a Bonaparte
1855
I. Sixieme anniversaire de 1848
II. Lettre a Louis Bonaparte
III. Expulsion de Jersey
Declaration
Le connetable de Saint-Clement
Aux anglais
1856
I. A l'Italie
II. La Grece
1859
I. L'amnistie.--Declaration
II. John Brown
1860
I. Rentree a Jersey
II. Les noirs et John Brown
1861
L'Expedition de Chine.--Au capitaine Butler
1862
I. Les condamnes de Charleroi
II. Armand Barbes
III. _Les Miserables_
IV. Etablissement du diner des enfants pauvres. A l'editeur Castel
V. Geneve et la peine de mort
VI. Affaire Doise
1863
I. A l'armee russe
II. Garibaldi
III. La guerre du Mexique
1864
I. Le Centenaire de Shakespeare
II. Les rues et maisons du vieux Blois
1865
I. Emily de Putron
II. La statue de Beccaria
III. Le centenaire de Dante
IV. Congres des etudiants belges
1866
I. La liberte. Lettre a M. Duvernois
II. Le condamne a mort Bradley
III. La Crete
1867
I. La Crete
Le peuple cretois a Victor Hugo
Reponse a l'Appel des cretois
II. Les Fenians.--A l'Angleterre
III. L'empereur Maximilien.--A Juarez
IV. La statue de Voltaire
V. La medaille de John Brown
VI. La peine de mort abolie en Portugal
VII. _Hernani._--Lettre aux jeunes poetes
VIII.Mentana
IX. Les enfants pauvres
1868
I. Manin
II. Gustave Flourens
III. A l'Espagne
IV. Seconde lettre a l'Espagne
V. Les enfants pauvres
1869
I. La Crete.--Appel a l'Amerique
II. _Le Rappel_
III. Congres de la paix a Lausanne
Lettre aux Amis de la paix
Discours d'ouverture
Discours de cloture
IV. Reponse a Felix Pyat
V. La crise d'octobre 1869
VI. Georges Peabody
VII. A Charles Hugo
VIII.Les enfants pauvres
1870
I. Aux femmes de Cuba
II. Pour Cuba
III. _Lucrece Borgia_
George Sand a Victor Hugo
Victor Hugo a George Sand
IV. Washington
V. Sur la tombe d'Hennett de Kesler
VI. Aux marins de la Manche
VII. Les sauveteurs
VIII.Le travail en Amerique
IX. Le plebiscite
X. La guerre en Europe
NOTES
1853. Calomnies imperiales. Lettre de Charles Hugo
1854. Affaire Tapner. Extraits des journaux de Guernesey
Sauvageries de la guerre de Crimee
1860. Adresse de l'ile de Jersey a Victor Hugo
1862. Le banquet de Bruxelles
1863. Aux membres du meeting de Jersey pour la Pologne.
1864. Victor Hugo au comite de Shakespeare
1865. La peine de mort
1866. Les insurrections etouffees
Le diner des enfants pauvres
La Noel a Hauteville-House
1867. Le diner des enfants pauvres
1869. Marie Dorval
La navigation aerienne
La peine du fouet
Lettre a M. Alphonse Karr
Lettre de Felix Pyat: _Dehors ou dedans_
1870. _Lucrece Borgia._ Lettre a M. Raphael Felix
Le naufrage du _Normandy_
* * * * *
1883. Note preliminaire de la premiere edition