En 1848, je n'etais que liberal; c'est en 1849 que je suis devenu

republicain. La verite m'est apparue, vaincue. Apres le 13 juin, quand

j'ai vu la republique a terre, son droit m'a frappe et touche d'autant

plus qu'elle etait agonisante. C'est alors que je suis alle a elle; je

me suis range du cote du plus faible.

Je raconterai peut-etre un jour cela. Ceux qui me reprochent de n'etre

pas un republicain de la veille ont raison; je suis arrive dans le

parti republicain assez tard, juste a temps pour avoir part d'exil. Je

l'ai. C'est bien.

Votre vieil ami,

VICTOR HUGO.

"Hugo n'a pas doute un moment de la publicite que je donnerais a sa

reponse.

"Il y a bien de la bonne grace et presque de la coquetterie a un homme

d'une si haute intelligence d'avouer qu'il s'est trompe; c'est presque

comme une femme d'une beaute incontestable qui vous dit: Je suis a

faire peur aujourd'hui.

"ALPHONSE KAHR."

Voici des extraits de la tres belle lettre de Felix Pyat. Malgre

les eloquentes incitations de Felix Pyat, Victor Hugo, on le sait,

maintint sa resolution.

DEHORS OU DEDANS

"Mon cher Victor Hugo,

"Les tyrans qui savent leur metier font de leurs sujets comme l'enfant

fait de ses cerises, ils commencent par les plus rouges. Ils suivent

la bonne vieille lecon de leur maitre Tarquin, ils abattent les plus

hauts epis du champ. Ils s'installent et se maintiennent ainsi en

excluant de leur mieux l'elite de leurs ennemis. Ils tuent les uns,

chassent les autres et gardent le reste. Ayant banni l'ame, ils

tiennent le corps. Les voila surs pour vingt ans. L'histoire prouve

que tout parvenu monte par l'elimination des libres et ne tombe que

par leur reintegration.

"Si c'est vrai, je me demande donc quel est le devoir des proscrits.

Le devoir? non, le mot n'est pas juste ici, car il s'agit moins de

principe, Dieu merci! que de moyen. La conduite? pas meme; il y a

encore la une nuance morale qui est de trop. Je dis donc la tactique

des proscrits. Eh bien, leur tactique me semble toute tracee par celle

du proscripteur. Ils n'ont qu'a prendre le contre-pied de ses actes.

La dictature les chasse quand elle les croit forts? qu'ils rentrent

quand elle les croit faibles. En realite, la tyrannie n'a a craindre

que les revenants ... les presents plus que les absents. Les

liberateurs viennent toujours du dehors, mais ils ne reussissent qu'au

dedans. C'est du moins l'histoire du passe. Et le passe dit l'avenir.

"....Sans doute, l'exil du dehors a bien merite de la patrie. Il a ses

services et ses dangers. Votre fils Charles les a montres avec une

poesie toute naturelle, hereditaire, et qui me ferait recroire au

droit de noblesse, si j'etais moins vilain.

"Mais, soyons juste envers les merites du dedans. Ceux du dehors n'ont

pas besoin d'etre surfaits pour etre reconnus. Qui nie les votres nie

le soleil! Pour moi, caillou erratique, ballotte de prison en prison,

en Suisse, en Savoie, en France, en Hollande, en Belgique, j'ai connu

toute la gendarmerie europeenne et je ne m'en vante ni ne m'en plains,

il n'y a pas de quoi. Mes amis et moi, denonces en Angleterre comme

des Marat par un senateur delateur et comme des Peltier par un

delateur ambassadeur, travestis en Guy-Fawkes et pendus en efligie

pour les _Lettres a la reine_, un peu cause de vos troubles a Jersey,

saisis, juges et menaces de l'_alien bill_ pour l'affaire Orsini et

trois fois d'extradition pour la _Commune revolutionnaire_, nous avons

eu aussi notre part d'epreuves; et, comme vous a Jersey, nous avons eu

la _securite_ de l'exil a Londres.

"... Le devoir, j'ai dit, est hors de cause comme le peril. Il

s'accomplit bravement en Angleterre comme en France, dehors comme

dedans, mais moins utilement, j'ose le croire; avec plus d'eclat, mais

avec moins d'effet; avec plus de liberte et de gloire privee, mais

avec moins de salut public. Si le proces Baudin, le proces d'un

revenant mort, a reveille Paris, que ne ferait pas le proces de la

"grande ombre", comme vous nomme le _Constitutionnel_, le proces d'un

revenant vivant, le proces de Victor Hugo! Tyrtee a souleve Sparte.

Puis le proces Ledru, Louis Blanc, Quinet, Barbes ... le Palais de

Justice sauterait! Sophocle a eu son proces, qu'il a gagne. Il avait

vos cheveux blancs et vous avez ses lauriers!

"Le frere de Charles et son egal en talent, votre fils Francois, a

reconnu lui-meme, avec le coup d'oeil paternel, le mal que nous a fait

l'amnistie. L'armee de l'exil, a-t-il dit justement, avait son ordre,

ses guides et guidons. L'amnistie l'a licenciee, debandee, dispersee

au dedans, avec ses guides au dehors. L'armee est battue. Rentree

d'Achille, chute d'Hector. Achille meurt, c'est vrai, mais Troie

tombe. Si le plus fort attend la victoire du plus faible, c'est le

monde renverse. Adieu Patrocle et ses myrmidons!

"Loin de moi l'idee que vous reposez sous, votre tente! Vos armes,

comme la foudre, brillent dans l'immensite. Mais elles s'y perdent

aussi. Elles gagneraient a se concentrer du dehors au dedans.

Excusez-moi! franchise est republicaine. Et la mienne n'est pas bouche

d'or comme la votre. Elle est de fer. Quel choc dans Paris, si vous

rentriez tous le 22 septembre!

"Vous avez fait l'_Homme qui Rit_, un evenement. Vous feriez l'_Homme

qui Pleure_, un tremblement!

"Toutefois, ce n'est la qu'une opinion. L'histoire meme n'a point

d'ordre a donner. A peine un conseil. Et ce conseil ne gagne pas en

autorite, venant de moi. Je vous propose, ou plutot je vous soumets

mon avis aussi humblement que temerairement. Prenez-le pour ce qu'il

vaut. J'ajouterai meme qu'il n'y a rien d'absolu de ce qui est humain;

que les faits du passe peuvent avoir tort pour l'avenir.

"Ainsi donc, en definitive, a chacun l'appreciation de sa propre

utilite. Respect a toute conviction! liberte a toute conscience! A la

votre surtout. Vous avez prerogative d'astre, plus splendide encore

a votre couchant qu'a votre lever! Peut-etre vaut-il mieux que vous

restiez dans votre ciel de feu, comme le dieu d'Homere, pour eclairer

le combat. Chacun sa tache; le phare porte la flamme et le flot la

nef; soit! Mais, quelle que soit la decision prise, qu'on agisse en

detail ou en bloc, sur un meme point ou a differents postes, epars ou

masses, de loin ou de pres, dedans ou dehors, en France ou en Chine,

peu importe! le devoir sera rempli, l'honneur sauf partout--sinon la

victoire!

"Ce qui importe surtout et avant tout, c'est que nous soyons unis.

Sinon, nous sommes morts.

"Pour l'amour du droit, dehors ou dedans, soyons unis! J'ai admire et

beni votre recommandation magistrale au debut du _Rappel_. C'est le

salut.

"En avant donc tous ensemble! absents ou presents, tout ce qui vibre,

tout ce qui vit, tout ce qui hait; tout ce qui a vecu au nom du droit,

de l'ordre, de la paix, de la vie de la France; tout ce qui prefere

le droit aux hommes, le principe a tout; tout ce qui est pret a

leur sacrifier corps, biens et ame, art, gloire et nom, colonies et

memoire, tout, hors la conscience; tout ce qui se donnerait au diable

meme pour allie, s'il pouvait s'attaquer dans sa pire forme; tout ce

qui n'a qu'une colere et qui l'epargne, l'amasse, l'accumule et la

capitalise en avare, sans en rien distraire, sans en rien preter meme

a la plus mortelle injure; tout ce qui ne se sent pas trop de tout son

etre contre l'ennemi commun! En avant tous contre lui seul, avec un

seul coeur, un seul bras, un seul cri, un seul but, le but des peres

comme des fils, le but d'aujourd'hui comme d'hier, le but ideal et

eternel de la France et du monde, le but a jamais glorieux, a

jamais sacre du 22 de ce grand mois de septembre: Liberte, Egalite,

Fraternite.

"FELIX PYAT.

"Londres, 9 septembre 1869."

1870

_LUCRECE BORGIA_

A M. RAPHAEL FELIX

Monsieur,

Je suis heureux d'etre rentre a mon grand et beau theatre, et d'y

etre rentre avec vous, digne membre de cette belle famille d'artistes

qu'illumine la gloire de Rachel.

Remerciez, je vous prie, et felicitez en mon nom Mme Laurent qui, dans

cette creation, a egale, depasse peut-etre, le grand souvenir de Mlle

Georges. L'echo de son triomphe est venu jusqu'a moi.

Dites a M. Melingue, dont le puissant talent m'est connu, que je le

remercie d'avoir ete charmant, superbe et terrible.

Dites a M. Taillade que j'applaudis a son legitime succes.

Dites a tous que je leur renvoie et que je leur restitue l'acclamation

du public.

Vous etes, monsieur, une rare et belle intelligence. A un grand peuple,

il faut le grand art; vous saurez faire realiser a votre theatre cet

ideal.

VICTOR HUGO.

LE NAUFRAGE DU NORMANDY

Nous extrayons d'une lettre de Victor Hugo cet episode poignant et

touchant du naufrage du _Normandy_.

(_Le Rappel_, 26 mars 1870.)

Hauteville-House, 22 mars 1860.

....On m'ecrit pour me demander quelle impression a produite sur

moi la mort de Montalembert. Je reponds: Aucune; indifference

absolue.--Mais voici qui m'a navre.

Dans le steamer _Normandy_, sombre en pleine mer il y a quatre jours,

il y avait un pauvre charpentier avec sa femme; des gens d'ici, de la

paroisse Saint-Sauveur. Ils revenaient de Londres, ou le mari etait

alle pour une tumeur qu'il avait au bras. Tout a coup dans la nuit

noire, le bateau, coupe en deux, s'enfonce.

Il ne restait plus qu'un canot deja plein de gens qui allaient casser

l'amarre et se sauver. Le mari crie: "Attendez-nous, nous allons

descendre." On lui repond du canot: "Il n'y a plus de place que pour

une femme. Que votre femme descende."

"Va, ma femme", dit le mari.

Et la femme repond: _Nenni. Je n'irai pas. Il n'y a pas de place pour

toi. Je mourrons ensemble._ Ce _nenni_ est adorable. Cet heroisme qui

parle patois serre le coeur. _Un doux nenni avec un doux sourire_

devant le tombeau.

Et la pauvre femme a jete ses bras autour du col de son mari, et tous

deux sont morts.

Et je pleure en vous ecrivant cela, et je songe a mon admirable gendre

Charles Vacquerie....

VICTOR HUGO.

Les journaux anglais publient la lettre suivante ecrite au sujet de la

catastrophe du _Normandy_.

_(Courrier de l'Europe.)_

AU REDACTEUR DU _Star_.

Hauteville-House, 5 avril 1870.

Monsieur,

Veuillez, je vous prie, m'inscrire dans la souscription pour les

familles des marins morts dans le naufrage du _Normandy_, memorable

par l'heroique conduite du capitaine Harvey.

Et a ce propos, en presence de ces catastrophes navrantes, il importe

de rappeler aux riches compagnies, telles que celle du _South

Western_, que la vie humaine est precieuse, que les hommes de mer

meritent une sollicitude speciale, et que, si le _Normandy_ avait ete

pourvu, premierement, de cloissons etanches, qui eussent localise la

voie d'eau; deuxiemement de ceintures de sauvetage a la disposition

des naufrages; troisiemement, d'appareils Silas, qui illuminent la

mer, quelles que soient la nuit et la tempete, et qui permettent de

voir clair dans le sinistre; si ces trois conditions de solidite pour

le navire, de securite pour les hommes, et d'eclairage de la mer,

avaient ete remplies, personne probablement n'aurait peri dans le

naufrage du _Normandy_.

Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingues.

VICTOR HUGO.

1883

En tete de la premiere edition de PENDANT L'EXIL (1875), se trouvait

la Note qui suit.

Dans ce livre, comme dans _l'Annee terrible_, on pourra remarquer (en

trois endroits) des lignes de points. Ces lignes de points constatent

le genre de liberte que nous avons. Des choses publiees pendant

l'empire ne peuvent etre imprimees apres l'empire. Ces lignes de

points sont la marque de l'etat de siege. Cette marque s'effacera des

livres, et non de l'histoire. Ceux qui doivent garder cette marque la

garderont.

En ce qui touche ce livre, le detail est de peu d'importance; mais les

petitesses du moment present veulent etre signalees, par respect pour

la liberte qu'il ne faut pas laisser prescrire.

V.H.

Paris, novembre 1875.

Il va sans dire que les lignes supprimees en 1875 ont ete retablies

dans l'edition definitive.

TABLE

CE QUE C'EST QUE L'EXIL.

PENDANT L'EXIL

1852

I. En quittant la Belgique

II. En arrivant a Jersey

III. Declaration a propos de l'empire

IV. Banquet polonais

1853

I. Sur la tombe de Jean Bousquet

II. Sur la tombe de Louise Julien

III. Anniversaire de la revolution polonaise

1854

I. Affaire Tapner.--Aux habitants de Guernesey

II. --A lord Palmerston

III. Cinquieme anniversaire de 1848

IV. Appel aux concitoyens

V. Sur la tombe de Felix Bony

VI. La guerre d'Orient

VII. Avertissement a Bonaparte

1855

I. Sixieme anniversaire de 1848

II. Lettre a Louis Bonaparte

III. Expulsion de Jersey

Declaration

Le connetable de Saint-Clement

Aux anglais

1856

I. A l'Italie

II. La Grece

1859

I. L'amnistie.--Declaration

II. John Brown

1860

I. Rentree a Jersey

II. Les noirs et John Brown

1861

L'Expedition de Chine.--Au capitaine Butler

1862

I. Les condamnes de Charleroi

II. Armand Barbes

III. _Les Miserables_

IV. Etablissement du diner des enfants pauvres. A l'editeur Castel

V. Geneve et la peine de mort

VI. Affaire Doise

1863

I. A l'armee russe

II. Garibaldi

III. La guerre du Mexique

1864

I. Le Centenaire de Shakespeare

II. Les rues et maisons du vieux Blois

1865

I. Emily de Putron

II. La statue de Beccaria

III. Le centenaire de Dante

IV. Congres des etudiants belges

1866

I. La liberte. Lettre a M. Duvernois

II. Le condamne a mort Bradley

III. La Crete

1867

I. La Crete

Le peuple cretois a Victor Hugo

Reponse a l'Appel des cretois

II. Les Fenians.--A l'Angleterre

III. L'empereur Maximilien.--A Juarez

IV. La statue de Voltaire

V. La medaille de John Brown

VI. La peine de mort abolie en Portugal

VII. _Hernani._--Lettre aux jeunes poetes

VIII.Mentana

IX. Les enfants pauvres

1868

I. Manin

II. Gustave Flourens

III. A l'Espagne

IV. Seconde lettre a l'Espagne

V. Les enfants pauvres

1869

I. La Crete.--Appel a l'Amerique

II. _Le Rappel_

III. Congres de la paix a Lausanne

Lettre aux Amis de la paix

Discours d'ouverture

Discours de cloture

IV. Reponse a Felix Pyat

V. La crise d'octobre 1869

VI. Georges Peabody

VII. A Charles Hugo

VIII.Les enfants pauvres

1870

I. Aux femmes de Cuba

II. Pour Cuba

III. _Lucrece Borgia_

George Sand a Victor Hugo

Victor Hugo a George Sand

IV. Washington

V. Sur la tombe d'Hennett de Kesler

VI. Aux marins de la Manche

VII. Les sauveteurs

VIII.Le travail en Amerique

IX. Le plebiscite

X. La guerre en Europe

NOTES

1853. Calomnies imperiales. Lettre de Charles Hugo

1854. Affaire Tapner. Extraits des journaux de Guernesey

Sauvageries de la guerre de Crimee

1860. Adresse de l'ile de Jersey a Victor Hugo

1862. Le banquet de Bruxelles

1863. Aux membres du meeting de Jersey pour la Pologne.

1864. Victor Hugo au comite de Shakespeare

1865. La peine de mort

1866. Les insurrections etouffees

Le diner des enfants pauvres

La Noel a Hauteville-House

1867. Le diner des enfants pauvres

1869. Marie Dorval

La navigation aerienne

La peine du fouet

Lettre a M. Alphonse Karr

Lettre de Felix Pyat: _Dehors ou dedans_

1870. _Lucrece Borgia._ Lettre a M. Raphael Felix

Le naufrage du _Normandy_

* * * * *

1883. Note preliminaire de la premiere edition

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 28 / 28 段