Rendre l'arsenic mangeable. Telle est la question.

L'empire a commence par ce mot: Proscription. Il voudrait bien finir

par celui-ci: Prescription. Ce n'est qu'une toute petite lettre a

changer. Rien de plus difficile.

S'improviser Cesar, transformer le serment en Rubicon et l'enjamber,

faire tomber au piege en une nuit tout le progres humain, empoigner

brusquement le peuple sous sa grande forme republique et le mettre a

Mazas, prendre un lion dans une souriciere, casser par guet-apens le

mandat des representants et l'epee des generaux, exiler la verite,

expulser l'honneur, ecrouer la loi, decreter d'arrestation la

revolution, bannir 89 et 92, chasser la France de France, sacrifier

sept cent mille hommes pour demolir la bicoque de Sebastopol,

s'associer a l'Angleterre pour donner a la Chine le spectacle de

l'Europe vandale, stupefier de notre barbarie les barbares, detruire

le palais d'Ete de compte a demi avec le fils de lord Elgin qui a

mutile le Parthenon, grandir l'Allemagne et diminuer la France par

Sadowa, prendre et lacher le Luxembourg, promettre Mexico a un

archiduc et lui donner Queretaro, apporter a l'Italie une delivrance

qui aboutit au concile, faire fusiller Garibaldi par des fusils

italiens a Aspromonte et par des fusils francais a Mentana, endetter

le budget de huit milliards, tenir en echec l'Espagne republicaine,

avoir une haute cour sourde aux coups de pistolet, tuer le respect des

juges par le respect des princes, faire aller et venir les armees,

ecraser les democraties, creuser des abimes, remuer des montagnes,

cela est aise. Mais mettre un _e_ a la place d'un _o_, c'est

impossible.

Le droit peut-il etre proscrit? Oui. Il l'est. Prescrit? Non.

Un succes comme le Deux-Decembre ressemble a un mort en ceci qu'il

tombe tout de suite en pourriture et en differe en cela qu'il ne tombe

jamais en oubli. La revendication contre de tels actes est de droit

eternel.

Ni limite legale, ni limite morale. Aucune decheance ne peut etre

opposee a l'honneur, a la justice et a la verite, le temps ne peut

rien sur ces choses. Un malfaiteur qui dure ne fait qu'ajouter au

crime de son origine le crime de sa duree.

Pour l'histoire, pas plus que pour la conscience humaine, Tibere ne

passe jamais a l'etat de "fait accompli".

Newton a calcule qu'une comete met cent mille ans a se refroidir; de

certains crimes enormes mettent plus de temps encore.

La voie de fait aujourd'hui regnante perd sa peine. Les plebiscites

n'y peuvent rien. Elle croit avoir le droit de regner; elle n'a pas le

droit.

C'est etrange, un plebiscite. C'est le coup d'etat qui se fait morceau

de papier. Apres la mitraille, le scrutin. Au canon raye succede

l'urne felee. Peuple, vote que tu n'existes pas. Et le peuple vote. Et

le maitre compte les voix. Il en a tout ce qu'il a voulu avoir; et il

met le peuple dans sa poche. Seulement il ne s'est pas apercu que ce

qu'il croit avoir saisi est insaisissable. Une nation, cela n'abdique

pas. Pourquoi? parce que cela se renouvelle. Le vote est toujours

a recommencer. Lui faire faire une alienation quelconque de

souverainete, extraire de la minute l'heredite, donner au suffrage

universel, borne a exprimer le present, l'ordre d'exprimer l'avenir,

est-ce que ce n'est pas nul de soi? C'est comme si l'on commandait a

Demain de s'appeler Aujourd'hui.

N'importe, on a vote. Et le maitre prend cela pour un consentement. Il

n'y a plus de peuple. Ces pratiques font rire les anglais. Subir

le coup d'etat! subir le plebiscite! comment une nation peut-elle

accepter de telles humiliations? L'Angleterre a en ce moment-ci le

bonheur de mepriser un peu la France. Alors meprisez l'ocean. Xerces

lui a donne le fouet.

On nous invite a voter sur ceci: le perfectionnement d'un crime.

L'empire, apres dix-neuf ans d'exercice, se croit tentant. Il nous

offre ses progres. Il nous offre le coup d'etat accommode au point

de vue democratique, la nuit de Decembre ajustee a l'inviolabilite

parlementaire, la tribune libre emboitee dans Cayenne, Mazas modifie

dans le sens de l'affranchissement, la violation de tous les droits

arrangee en gouvernement liberal.

Eh bien, non.

Nous sommes ingrats.

Nous, les citoyens de la republique assassinee, nous, les justiciers

pensifs, nous regardons avec l'intention d'en user, l'affaiblissement

d'autorite propre a la vieillesse d'une trahison. Nous attendons.

Et en attendant, devant le mecanisme dit plebiscite, nous haussons les

epaules.

A l'Europe sans desarmement, a la France, sans influence, a la Prusse

sans contre-poids, a la Russie sans frein, a l'Espagne sans point

d'appui, a la Grece sans la Crete, a l'Italie sans Rome, a Rome sans

les Romains, a la democratie sans le peuple, nous disons Non.

A la liberte poinconnee par le despotisme, a la prosperite derivant

d'une catastrophe, a la justice rendue au nom d'un accuse, a la

magistrature marquee des lettres L. N. B., a 89 vise par l'empire, au

14 Juillet complete par le 2 Decembre, a la loyaute juree par le faux

serment, au progres decrete par la retrogradation, a la solidite

promise par la ruine, a la lumiere octroyee par les tenebres, a

l'escopette qui est derriere le mendiant, au visage qui est derriere

le masque, au spectre qui est derriere le sourire, nous disons Non.

Du reste, si l'auteur du coup d'etat tient absolument a nous adresser

une question a nous, peuple, nous ne lui reconnaissons que le droit de

nous faire celle-ci:

"Dois-je quitter les Tuileries pour la Conciergerie et me mettre a la

disposition de la justice?

"NAPOLEON."

Oui.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 27 avril 1870.

X

LA GUERRE EN EUROPE

En juillet 1870, la guerre eclate. Le piege Hohenzollern est tendu par

la Prusse a la France, et la France y tombe. Victor Hugo croyait la

France armee, et, par consequent, d'avance il la croyait victorieuse.

Il deplorait pourtant cette guerre, et il songeait au sang qu'elle

allait repandre.

Il ecrivit aux femmes de Guernesey la lettre qu'on va lire et qui fut

reproduite par les journaux anglais comme adressee a toutes les femmes

d'Angleterre.

Pendant le siege de Paris, des ballots de charpie, expedies

d'Angleterre a Victor Hugo, furent partages par lui, comme il s'y

etait engage dans sa lettre, en deux parts egales, l'une pour les

blesses francais, l'autre pour les blesses allemands. M. de Flavigny,

president de la commission internationale, se chargea de transmettre

au quartier general de Versailles les ballots de charpie destines par

Victor Hugo aux ambulances allemandes.

AUX FEMMES DE GUERNESEY

Hauteville-House, 22 juillet 1870.

Mesdames,

Il a plu a quelques hommes de condamner a mort une partie du genre

humain, et une guerre a outrance se prepare. Cette guerre n'est ni

une guerre de liberte, ni une guerre de devoir, c'est une guerre

de caprice. Deux peuples vont s'entre-tuer pour le plaisir de deux

princes. Pendant que les penseurs perfectionnent la civilisation, les

rois perfectionnent la guerre. Celle-ci sera affreuse.

On annonce des chefs-d'oeuvre. Un fusil tuera douze hommes, un canon

en tuera mille. Ce qui va couler a flots dans le Rhin, ce n'est plus

l'eau pure et libre des grandes Alpes, c'est le sang des hommes.

Des meres, des soeurs, des filles, des femmes vont pleurer. Vous allez

toutes etre en deuil, celles-ci a cause de leur malheur, celles-la a

cause du malheur des autres.

Mesdames, quel carnage! quel choc de tous ces infortunes combattants!

Permettez-moi de vous adresser une priere. Puisque ces aveugles

oublient qu'ils sont freres, soyez leurs soeurs, venez-leur en aide,

faites de la charpie. Tout le vieux linge de nos maisons, qui ici

ne sert a rien, peut la-bas sauver la vie a des blesses. Toutes les

femmes de ce pays s'employant a cette oeuvre fraternelle, ce sera

beau; ce sera un grand exemple et un grand bienfait. Les hommes font

le mal, vous femmes, faites le remede; et puisque sur cette terre il y

a de mauvais anges, soyez les bons.

Si vous le voulez, et vous le voudrez, en peu de temps on peut avoir

une quantite considerable de charpie. Nous en ferons deux parts

egales, et nous enverrons l'une a la France et l'autre a la Prusse.

Je mets a vos pieds mon respect.

VICTOR HUGO.

NOTES

1853

CALOMNIES IMPERIALES

LETTRE DE CHARLES HUGO

La lettre qui suit, adressee aux journaux honnetes hors de France,

donne une idee des calomnies de la presse bonapartiste contre les

proscrits:

"Jersey, 2 juin 1853.

"Monsieur le redacteur,

"Le journal la _Patrie_ a publie l'article suivant, reproduit par les

journaux officiels des departements et que je lis dans l'_Union de la

Sarthe_, du 11 mai.

"Il vient de se passer a Jersey un fait qui merite d'etre rapporte a

titre d'enseignement. Un francais, interne dans l'ile, etant mort, M.

Victor Hugo a prononce sur sa tombe un discours qui a ete imprime dans

le journal du pays, et dans lequel il a represente la France comme

etant en ce moment couverte d'echafauds politiques. On nous ecrit que

ce mensonge grossier, d'apres lequel il n'y a plus a reclamer pour son

auteur que le sejour d'une maison d'alienes, a produit une si grande

indignation parmi les habitants de Jersey, toujours si calmes, qu'une

petition a ete redigee et couverte de signatures pour demander qu'on

interdise les manifestations de ce genre que font sans cesse les

refugies francais, et qui inspirent a la population entiere le plus

profond degout.

"CH. SCHILLER."

"Cet article contient deux allegations, l'une concernant le discours

de M. Victor Hugo, l'autre concernant l'effet qu'il aurait produit a

Jersey.

"Pour ce qui est du discours, la reponse est simple. Puisque ce

discours,--dans lequel M. Victor Hugo, au nom des proscrits de

Jersey, qui lui en avaient donne la mission, et avec l'adhesion de la

proscription republicaine tout entiere, a declare que les proscrits

republicains, fideles au grand precedent de Fevrier, abjuraient a

jamais, quel que fut l'avenir, toute idee d'echafauds politiques et de

represailles sanglantes,--puisque ce discours a cause, au dire de

la _Patrie_, une si _grande indignation_ a Jersey, il n'excitera

certainement pas moins d'indignation en France, et la _Patrie_ ne

saurait mieux faire que de le reproduire. Nous l'en defions.

"Je mets a la poste aujourd'hui meme, a l'adresse du redacteur de la

_Patrie_, un exemplaire du discours.

"Quant a l'effet produit a Jersey, pour toute reponse, je me borne

aux faits. Il y a quatre journaux a Jersey ecrits en francais. Ces

journaux sont: la _Chronique de Jersey_, l'_Impartial de Jersey_, le

_Constitutionnel_ (de Jersey), la _Patrie_ (de Jersey). Ces quatre

journaux ont tous publie textuellement le discours de mon pere et ont

constate le jour meme l'effet produit par ce discours. Je les cite:

"La _Chronique_ dit:

"Un puissant interet s'attachait a la ceremonie. On savait que M.

Victor Hugo devait prendre la parole en cette occasion, et chacun

voulait entendre cette grande et puissante voix. Aussi, longtemps

avant l'arrivee du convoi funebre, un grand concours de personnes,

venues de la ville a pied et en voitures, se pressait deja autour de

la tombe. La procession, en entrant dans le cimetiere, a fait le tour

de la fosse creusee pour recevoir la depouille du defunt, et le

corps ayant ete depose dans sa derniere demeure, tout le monde s'est

decouvert, et c'est au milieu du silence le plus solennel que M. Hugo

a prononce, d'une voix fortement accentuee, l'admirable discours que

nous reproduisons ici:"

(Suit le discours.)

"Tous les proscrits ont repete ce cri; puis chacun d'eux est venu,

morne et silencieux, deposer une poignee de terre sur la biere de leur

defunt frere. Le discours prononce dans cette occasion fera epoque

dans les annales du petit cimetiere des Independants de la paroisse de

Saint-Jean. Le jour viendra ou l'on montrera aux etrangers l'endroit

ou Victor Hugo, le grand orateur, le grand poete, adressa a ses

freres exiles les nobles et touchantes paroles qui vont avoir un

retentissement universel et seront soigneusement recueillies par

l'histoire."

"Le _Constitutionnel_ (de Jersey), apres avoir reproduit le discours,

dit:

"Un grand nombre de jersiais, venus au cimetiere de Saint-Jean, ont

ete heureux d'entendre un pareil langage dans la bouche de notre hote

illustre."

"La _Patrie_ (de Jersey) fait preceder le discours des lignes que

voici:

"Le convoi s'est achemine vers Saint-Jean, dans le plus grand ordre et

dans un silence religieux.

"La, en presence d'une foule nombreuse venue pour entendre sa parole,

M. Victor Hugo a prononce le beau discours que nous reproduisons."

"Enfin _l'Impartial_:

"Le cadavre, retire du corbillard, fut porte a bras sur le bord de la

fosse, et quand il y eut ete descendu et avant qu'on le couvrit

de terre, Victor Hugo, que chacun etait si impatient d'entendre,

prononca, au milieu du plus religieux silence et de plus de quatre

cents auditeurs, de cette voix male avec laquelle il defendait la

republique, avec cet accent irresistible qui est le resultat de la

conviction, de la foi dans ses opinions, Victor Hugo, disons-nous,

prononca le discours suivant, dont la gravite s'augmentait encore du

lieu ou il etait prononce et des circonstances. Aussi fut-il ecoute

avec une avidite que nous ne saurions depeindre et qui ne peut etre

comparee qu'a la vive impression qu'il produisit."

"Ce dernier journal, _l'Impartial de Jersey_, se faisait du reste une

idee assez juste de la bonne foi d'une certaine espece de journaux

en France; seulement, dans cette occasion, il attribuait a tort au

_Constitutionnel_ une idee qui ne devait venir qu'a la _Patrie_. Voici

ce que disait, en publiant le discours de mon pere et en rendant

compte de l'effet produit, l'_Impartial_:

"Le veridique _Constitutionnel_ de Paris nous dira sans doute, dans

quelques jours, combien il aura fallu employer de sergents de ville et

de gendarmes pour maintenir le bon ordre, durant les funerailles de

Jean Bousquet, le second proscrit du 2 decembre qui meurt depuis dix

jours; il nous racontera, bien certainement, avec sa franchise et

sa loyaute habituelles, combien les autorites auront ete obligees

d'appeler de bataillons pour reprimer l'emeute excitee par les

chaleureuses paroles du grand orateur, par cette voix si puissante et

si emouvante."

"Je pourrais, monsieur le redacteur, borner la cette reponse;

permettez-moi pourtant d'ajouter encore, non une reflexion, mais

un fait. Le journal la _Patrie_, qui insulte aujourd'hui mon pere

proscrit, publia, il y a deux ans, au mois de juillet 1851, un article

injurieux contre l'_Evenement_. Nous fimes demander a la _Patrie_ ou

une retractation ou une reparation par les armes; la _Patrie_ prefera

une retractation. Elle s'executa en ces termes:

"En presence des explications echangees entre les temoins de M.

Charles Hugo et ceux de M. Mayer, M. Mayer declare retirer purement et

simplement son article."

"On remarquera que le redacteur de la _Patrie_, auteur de l'offense et

endosseur de la retractation, se nomme M. Mayer; il a fait plus tard

un acte de courage; il a publie, a Paris, en decembre 1851, l'ouvrage

intitule: HISTOIRE DU 2 DECEMBRE.

"En 1851, la _Patrie_ insultait, puis se retractait; nous etions

presents. Aujourd'hui, la _Patrie_ recommence ses insultes; nous

sommes absents.

"Vous voudrez sans doute, monsieur le redacteur, aider la proscription

a repousser la calomnie et preter votre publicite a cette lettre.

"Recevez, je vous prie, avec tous mes remerciments, l'assurance de ma

vive et fraternelle cordialite.

"CHARLES HUGO."

1854

AFFAIRE TAPNER

Nous extrayons de la _Nation_ du 8 fevrier ce qui suit:

"Nous revenons une derniere fois, pour le mouvement memorable qui l'a

precedee, sur l'execution de Tapner.

"Le 10 janvier, Victor Hugo adresse a la population de Guernesey

l'appel de la democratie. La parole chretienne du proscrit republicain

est entendue; elle retentit dans toutes les ames. Sept cents citoyens

anglais adressent a la reine une demande en grace en faveur du

condamne.

"Le 21, la _Chronique de Jersey_ annonce que le jeudi, 19, la

petition, prise en consideration par la cour, a ete renvoyee au

secretaire d'etat. Lord Palmerston avait accorde un sursis de huit

jours. Commencement de triomphe pour la democratie et esperance d'un

triomphe complet sur le bourreau, dans cette circonstance solennelle.

"Dans leur demande en grace, en reponse a l'appel de Victor Hugo,

les sept cents citoyens anglais proclamaient le principe de

_l'inviolabilite de la vie humaine. La peine de mort_, disaient-ils,

_doit etre abolie_.

"Le 28, le _Star_ de Guernesey nous apportait la sentence de Tapner,

disant que l'execution aurait lieu le 3 fevrier. Et le 3 fevrier

Tapner etait pendu (_le 10 fevrier, apres nouveau sursis_).

"La democratie avait compte sans l'ambassadeur de M. Bonaparte a

Londres.

"Cette lutte autour d'un gibet ne saurait etre oubliee dans les

annales du temps.

"Avec Tapner a Guernesey, c'est le monde paien qui nous semble monter

au gibet. La revolution prochaine a, par l'organe de Victor Hugo,

fait entendre a la societe nouvelle la voix de l'avenir et porte

la sentence de l'humanite contre les lois de sang de la societe

monarchique.

"Le bourreau anglais a eu une nouvelle tete d'homme, mais la

democratie a, du haut des rochers de l'exil, fletri le bourreau et

remporte sur lui une de ces victoires morales que ne balance pas la

tete d'un assassin.

"L'ambassadeur de l'empire a gagne la cause du gibet aupres de lord

Palmerston; mais le representant de la republique a gagne devant

l'Europe la cause de l'avenir.

"A qui l'honneur de la journee?

"A qui la responsabilite d'une nouvelle strangulation d'homme?

"Et qui des deux, devant le cadavre de Tapner, aura eu droit de

regarder l'autre en face, de Victor Hugo ou de M. Waleski, de la

democratie proscrite ou de l'empire debout, et assez puissant pour

attacher un cadavre humain en trophee au gibet de Guernesey?"

On lit dans l'_Homme_, du 15 fevrier:

"C'est assez l'habitude des gouvernements et des puissances de la

terre de repousser la priere des idees, ces grandes suppliantes. Tout

ce qui est autorite, pouvoir, etat, est en general fort avare soit de

libertes a fonder, soit de graces a repandre: la force est jalouse;

et quand elle n'egorge pas comme a Paris, de haute lutte, ou par

guet-apens, elle a, comme a Londres, ses petites fins de non-recevoir,

ses necessites politiques, ses justices legales.

"Il arrive parfois, pourtant, que cela coute cher, et que l'autorite

qui ne sait pas le pardon est cruellement chatiee, c'est lorsqu'un

grand esprit profondement humain veille derriere les echafauds,

derriere les gouvernements.

"Ainsi, l'homme qu'on vient de pendre a Guernesey, Victor Hugo l'avait

defendu vivant; il l'avait abrite, quand il etait deja dans le froid

de la mort, sous la pitie sainte; il avait jete, sur cette misere

souillee de crimes, la riche hermine de l'esperance et la grande

charte de l'inviolabilite qui permet l'expiation et le repentir. Mais

a Londres la puissance est restee sourde a cette voix, comme aux sept

cents echos qu'elle avait eveilles dans la petite ile emue, et l'on

a pendu Tapner, apres trois sursis qui, pour cet homme de la mort,

avaient ete trois renaissances, trois aurores! Eh bien, voila

maintenant qu'aussi tenace que la loi, l'esprit vengeur de la

philosophie revient, se penche sur le cadavre encore tout chaud, sonde

les plaies, raconte les luttes terribles de cette agonie desesperee,

ses bonds, ses gestes, ses convulsions supremes, ses regards presque

eteints a travers le sang, et les pities indignees de la foule et ses

anathemes!

"Qu'aura gagne la loi, qu'aura gagne le gouvernement, dites-le-nous,

qu'aura gagne _l'exemple_ a cette execution qui n'a pas ose affronter

la grande place, publique et libre, qui par ses details hideux

rappelle a tous les tragedies de l'abattoir, et qu'un formidable

requisitoire vient de denoncer au monde?

"Ces pages eloquentes, nous le savons, n'emporteront point la peine

de mort et ne rendront pas a la vie le condamne que la justice vient

d'abattre; mais le gibet de Guernesey sera vu de tous les points de la

terre; mais la conscience humaine, qu'avaient peut-etre endormie les

succes du crime, sera de nouveau remuee dans toutes ses profondeurs,

et tot ou tard, la corde de Tapner cassera, comme au siecle dernier se

brisa la roue, sous Calas.

"Quant a nous, gens de la religion nouvelle, quels que puissent etre

l'avenir et les destinees, nous sommes heureux et fiers que de tels

actes et de si grandes paroles sortent de nos rangs; c'est une

esperance, c'est une joie, c'est pour nous une consolation supreme,

puisque la patrie nous est fermee, de voir l'idee francaise rayonner

ainsi sur nos tentes de l'exil, l'idee de France n'est-ce pas encore

le soleil de France?

"Et voyez; pour que l'enseignement, sans doute, soit entier et

decisif, comme les roles s'eclairent! Liee par les textes, il faut le

reconnaitre, la justice condamne; souveraine et libre, la politique

maintient, elle assure son cours a la loi de sang; apotres de charite,

missionnaires de misericorde, les pretres de toutes les religions se

derobent, ils n'arrivent que pour l'agonie;--et qui vient a la grace?

L'opinion publique;--et qui la demande? Un proscrit. Honneur a lui!

"Ainsi, d'une part, les religions et les gouvernements; de l'autre,

les peuples et les idees; avec nous la vie, avec eux la mort.... Les

destins s'accompliront!

"CH. RIBEYROLLES."

On lit dans la _Nation_ du 12 avril 1854:

"L'affaire Tapner, dont le retentissement a ete si grand, vient

d'avoir en Amerique une consequence des plus frappantes et des plus

inattendues. Nous livrons le fait a la meditation des esprits serieux.

"Dans les premiers jours de fevrier dernier, un nomme Julien fut

condamne a mort a Quebec (Canada), pour assassinat sur la personne

d'un nomme Pierre Dion, son beau-pere. C'est en ce moment-la

precisement que les journaux d'Europe apporterent au Canada la lettre

adressee au peuple de Guernesey, par Victor Hugo, pour demander la

grace de Tapner.

"Le _Moniteur canadien_ du 16 fevrier, que nous avons sous les yeux,

publia l'adresse de Victor Hugo aux Guernesiais, et la fit suivre de

la reflexion qu'on va lire. Nous citons:

"Cette sublime refutation de la peine de mort ne vient-elle pas a

propos pour enseigner la conduite qu'on devrait tenir envers le

malheureux assassin de Pierre Dion?"

"Voici maintenant ce que, a quelques jours de distance, nous lisons

dans le _Pays_ de Montreal:

"La sentence de mort prononcee contre Julien, pour le meurtre de son

beau-pere, a Quebec, a ete commuee en une detention perpetuelle dans

le penitentiaire provincial."

"Et le journal canadien ajoute:

"Victor Hugo avait eleve sa voix eloquente, juste au moment ou la vie

et la mort de Julien etaient dans la balance.

"Tous ceux qui aiment et respectent l'humanite; tous ceux qui voient

l'expiation du crime, non dans un meurtre de sang-froid, mais dans

de longues heures de repentir accordees au coupable, ont appris avec

bonheur la nouvelle d'un evenement qui regle implicitement une haute

question de philosophie sociale.

"On peut dire qu'au Canada la peine de mort est, de fait, abolie."

"Sainte puissance de la pensee! elle va s'elargissant comme les

fleuves; filet d'eau a sa source, ocean a son embouchure; souffle a

deux pas, ouragan a deux mille lieues. La meme parole qui, partie

de Jersey, semble n'avoir pu ebranler le gibet de Guernesey, passe

l'Atlantique et deracine la peine de mort au Canada. Victor Hugo ne

peut rien en Europe pour Tapner qui agonise sous ses yeux, et il

sauve en Amerique Julien qu'il ne connait pas. La lettre ecrite pour

Guernesey arrive a son adresse a Quebec.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 25 / 28 段