Eh bien! on est pourtant saisi, terrifie, haletant, comme si on

ignorait tout ce qui va se passer; la premiere note du _De Profundis_

coupant la chanson a boire vous fait passer un frisson dans les

veines, on espere que Lucrece Borgia sera reconnue et pardonnee par

son fils, on espere que Gennaro ne tuera pas sa mere. Mais non, vous

ne le voudrez pas, maitre inflexible; il faut que le crime soit expie,

il faut que le parricide aveugle chatie et venge tous ces forfaits,

aveugles aussi peut-etre.

Le drame a ete admirablement monte et joue sur ce theatre ou il se

retrouvait chez lui.

Mme Laurent a ete vraiment superbe dans _Lucrece_. Je ne meconnais pas

les grandes qualites de beaute, de force et de race que possedait

Mlle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'emouvait que quand

j'etais emue par la situation meme. Il me semble que Marie Laurent me

ferait pleurer a elle seule. Elle a eu comme Mlle Georges, au premier

acte, son cri terrible de lionne blessee: "Assez! assez!" Mais au

dernier acte, quand elle se traine aux pieds de Gennaro, elle est si

humble, si tendre, si suppliante, elle a si peur, non d'etre tuee,

mais d'etre tuee par son fils, que tous les coeurs se fondent comme le

sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas bouger,

on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levee pour la

rappeler et pour l'acclamer en meme temps que vous.

Vous n'avez eu jamais un Alfonse d'Este aussi vrai et aussi beau que

Melingue. C'est un Bonington, ou, mieux, c'est un Titien vivant. On

n'est pas plus prince, et prince italien, prince du seizieme siecle.

Il est feroce et il est raffine. Il prepare, il compose et il savoure

sa vengeance en artiste, avec autant d'elegance que de cruaute. On

l'admire avec epouvante faisant griffe de velours comme un beau tigre

royal.

Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouve

de beaux accents d'aprete hautaine et farouche, dans la scene ou

Gennaro est executeur et juge.

Bresil, admirablement costume en faux hidalgo, a une grande allure

dans le personnage mephistophelique de Gubetta.

Les cinq jeunes seigneurs,--que des artistes de reelle valeur, Charles

Lemaitre en tete, ont tenu a honneur de jouer,--avaient l'air d'etre

descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.

La mise en scene est d'une exactitude, c'est-a-dire d'une richesse qui

fait revivre a souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide

Italie de la Renaissance. M. Raphael Felix vous a traite--bien plus

que royalement--artistement.

Mais--il ne m'en voudra pas de vous le dire--il y a quelqu'un qui vous

a fete encore mieux que lui, c'est le public, ou plutot le peuple.

Quelle ovation a votre nom et a votre oeuvre!

J'etais toute heureuse et fiere pour vous de cette juste et legitime

ovation. Vous la meritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas

louer ici votre puissance et votre genie, mais on peut vous remercier

d'etre le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous etes.

Quand on pense a ce que vous aviez fait deja en 1833! Vous aviez

renouvele l'ode; vous aviez, dans la preface de _Cromwell_, donne le

mot d'ordre a la revolution dramatique; vous aviez le premier revele

l'Orient dans les _Orientales_, le moyen age dans _Notre-Dame de

Paris_.

Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idees

remuees, que de formes inventees! que de tentatives, d'audaces et de

decouvertes!

Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier la-bas a Guernesey qu'on

reprenait _Lucrece Borgia_ a Paris, vous avez cause doucement et

paisiblement des chances de cette representation, puis a dix heures,

au moment ou toute la salle rappelait Melingue et Mme Laurent apres le

troisieme acte, vous vous endormiez afin de pouvoir vous lever selon

votre habitude a la premiere heure, et on me dit que dans le meme

instant ou j'acheve cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous

vous remettez tranquille a votre oeuvre commencee.

GEORGE SAND.

VICTOR HUGO A GEORGE SAND

Hauteville-House, 8 fevrier 1870.

Grace a vous, j'ai assiste a cette representation. A travers votre

admirable style, j'ai tout vu: ce theatre, ce drame, l'eblouissement

du spectacle, cette salle eclatante, ces puissants et pathetiques

acteurs soulevant les fremissements de la foule, toutes ces tetes

attentives, ce peuple emu, et vous, la gloire, applaudissant.

Depuis vingt ans je suis en quarantaine. Les sauveurs de la propriete

ont confisque ma propriete. Le coup d'etat a sequestre mon repertoire.

Mes drames pestiferes sont au lazaret; le drapeau noir est sur moi. Il

y a trois ans, on a laisse sortir du bagne _Hernani_; mais on l'y a

fait rentrer le plus vite qu'on a pu, le public n'ayant pas montre

assez de haine pour ce brigand. Aujourd'hui c'est le tour de _Lucrece

Borgia_. La voila liberee. Mais elle est bien denoncee; elle est bien

suspecte de contagion. La laissera-t-on longtemps dehors?

Vous venez de lui donner, vous, un _laisser-passer_ inviolable. Vous

etes la grande femme de ce siecle, une ame noble entre toutes, une

sorte de posterite vivante, et vous avez le droit de parler haut. Je

vous remercie.

Votre lettre magnifique a ete la bienvenue. Ma solitude est souvent

fort insultee; on dit de moi tout ce qu'on veut; je suis un homme

qui garde le silence. Se laisser calomnier est une force. J'ai cette

force. D'ailleurs il est tout simple que l'empire se defende par tous

les moyens. Il est ma cible, et je suis la sienne. De la, beaucoup de

projectiles contre moi, qui, vu la mer a traverser, ont, il est vrai,

la chance de tomber dans l'eau. Quels qu'ils soient, ils ne servent

qu'a constater mon insensibilite, l'outrage m'endurcit dans ma

certitude et dans ma volonte, je souris a l'injure; mais, devant la

sympathie, devant l'adhesion, devant l'amitie, devant la cordialite

male et tendre du peuple, devant l'applaudissement d'une ville comme

Paris, devant l'applaudissement d'une femme comme George Sand, moi

vieux bonhomme pensif, je sens mon coeur se fondre. C'est donc vrai

que je suis un peu aime!

En meme temps que _Lucrece Borgia_ sort de prison, mon fils Charles va

y rentrer. Telle est la vie. Acceptons-la.

Vous, de votre vie, eprouvee aussi par bien des douleurs, vous aurez

fait une lumiere. Vous aurez dans l'avenir l'aureole auguste de la

femme qui a protege la Femme. Votre admirable oeuvre tout entiere est

un combat; et ce qui est combat dans le present est victoire dans

l'avenir. Qui est avec le progres est avec la certitude. Ce qui

attendrit lorsqu'on vous lit, c'est la sublimite de votre coeur. Vous

le depensez tout entier en pensee, en philosophie, en sagesse, en

raison, en enthousiasme. Aussi quel puissant ecrivain vous etes! Je

vais bientot avoir une joie, car vous allez avoir un succes. Je sais

qu'on repete une piece de vous.

Je suis heureux toutes les fois que j'echange une parole avec vous; ma

reverie a besoin de ces eclats de lumiere que vous m'envoyez, et je

vous rends grace de vous tourner de temps en temps vers moi du haut de

cette cime ou vous etes, grand esprit.

Mon illustre amie, je suis a vos pieds.

VICTOR HUGO.

IV

WASHINGTON

On lit dans le _Courrier de l'Europe_ du 12 mars 1870:

"Des citoyens des Etats-Unis se sont reunis au Langham Hotel pour la

commemoration du jour de naissance de Washington. Parmi les toasts

nombreux qui ont ete portes, se trouvait le suivant:

"A Victor Hugo, l'ami de l'Amerique et le regenerateur predestine du

vieux monde!"

"Les citoyens chargerent le colonel Berton, president du banquet, de

transmettre a l'exile de Guernesey le toast des citoyens d'Amerique."

Victor Hugo s'est empresse de repondre:

Hauteville-House, 27 fevrier 1870.

Monsieur,

Je suis profondement touche du noble toast que vous m'avez transmis.

Je vous remercie, vous et vos honorables amis. Oui! a cote des

Etats-Unis d'Amerique, nous devons avoir les Etats-Unis d'Europe; les

deux mondes devraient faire une seule Republique. Ce jour viendra,

et alors la paix des peuples sera fondee sur cette base, la seule

fondation solide, la liberte des hommes.

Je suis un homme qui veut le droit. Rien de plus. Votre confiance

m'honore et me touche; je serre vos mains cordiales.

VICTOR HUGO.

V

HENNETT DE KESLER

L'annee 1870 s'ouvrit pour Victor Hugo par la mort d'un ami. Il avait

recueilli chez lui, depuis plusieurs annees, un vaillant vaincu de

decembre, Hennett de Kesler. Kesler et Victor Hugo avaient echange

leur premier serrement de main le 3 decembre au matin, rue

Sainte-Marguerite, a quelques pas de la barricade Baudin, qui venait

d'etre enlevee au moment meme ou Victor Hugo y arrivait. Cette

fraternite commencee dans les barricades s'etait continuee dans

l'exil.

Kesler, devore par la nostalgie, mais inebranlable, mourut le 6

avril 1870. Sa tombe est au cimetiere du Foulon, pres de la ville de

Saint-Pierre. C'est une pierre avec cette inscription

A KESLER.

et au bas on peut lire:

_Son compagnon d'exil_,

_Victor Hugo_.

Le 7 avril, Victor Hugo prononca sur la fosse de Kesler les paroles

que voici:

Le lendemain du guet-apens de 1851, le 3 decembre, au point du jour,

une barricade se dressa dans le faubourg Saint-Antoine, barricade

memorable ou tomba un representant du peuple. Cette barricade, les

soldats crurent la renverser, le coup d'etat crut la detruire; le coup

d'etat et ses soldats se trompaient. Demolie a Paris, elle fut refaite

par l'exil.

La barricade Baudin reparut immediatement, non plus en France, mais

hors de France; elle reparut, batie, non plus avec des paves, mais

avec des principes; de materielle qu'elle etait, elle devint ideale,

c'est-a-dire terrible; les proscrits la construisirent, cette

barricade altiere, avec les debris de la justice et de la liberte.

Toute la ruine du droit y fut employee, ce qui la fit superbe et

auguste. Depuis, elle est la, en face de l'empire; elle lui barre

l'avenir, elle lui supprime l'horizon. Elle est haute comme la verite,

solide comme l'honneur, mitraillee comme la raison; et l'on continue

d'y mourir. Apres Baudin,--car, oui, c'est la meme barricade!--Pauline

Roland y est morte, Ribeyrolles y est mort, Charras y est mort, Xavier

Durieu y est mort, Kesler vient d'y mourir.

Si l'on veut distinguer entre les deux barricades, celle du faubourg

Saint-Antoine et celle de l'exil, Kesler en etait le trait d'union,

car, ainsi que plusieurs autres proscrits, il etait des deux.

Laissez-moi glorifier cet ecrivain de talent et ce vaillant homme. Il

avait toutes les formes du courage, depuis le vif courage du combat

jusqu'au lent courage de l'epreuve, depuis la bravoure qui affronte

la mitraille jusqu'a l'heroisme qui accepte la nostalgie. C'etait un

combattant et un patient.

Comme beaucoup d'hommes de ce siecle, comme moi qui parle en ce

moment, il avait ete royaliste et catholique. Nul n'est responsable

de son commencement. L'erreur du commencement rend plus meritoire la

verite de la fin.

Kesler avait ete victime, lui aussi, de cet abominable enseignement

qui est une sorte de piege tendu a l'enfance, qui cache l'histoire aux

jeunes intelligences, qui falsifie les faits et fausse les esprits.

Resultat: les generations aveuglees. Vienne un despote, il pourra tout

escamoter aux nations ignorantes, tout jusqu'a leur consentement; il

pourra leur frelater meme le suffrage universel. Et alors on voit

ce phenomene, un peuple gouverne par extorsion de signature. Cela

s'appelle un plebiscite.

Kesler avait, comme plusieurs de nous, refait son education; il avait

rejete les prejuges suces avec le lait; il avait depouille, non le

vieil homme, mais le vieil enfant; pas a pas, il etait sorti des idees

fausses et entre dans les idees vraies; et muri, grandi, averti par

la realite, rectifie par la logique, de royaliste il etait devenu

republicain. Une fois qu'il eut vu la verite, il s'y devoua. Pas de

devouement plus profond et plus tenace que le sien. Quoique atteint du

mal du pays, il a refuse l'amnistie. Il a affirme sa foi par sa mort.

Il a voulu protester jusqu'au bout. Il est reste exile par adoration

pour la patrie. L'amoindrissement de la France lui serrait le coeur.

Il avait l'oeil fixe sur ce mensonge qui est l'empire; il s'indignait,

il fremissait de honte, il souffrait. Son exil et sa colere ont dure

dix-neuf ans. Le voila enfin endormi.

Endormi. Non. Je retire ce mot. La mort ne dort pas. La mort vit. La

mort est une realisation splendide. La mort touche a l'homme de deux

facons. Elle le glace, puis elle le ressuscite. Son souffle eteint,

oui, mais il rallume. Nous voyons les yeux qu'elle ferme, nous ne

voyons pas ceux qu'elle ouvre.

Adieu, mon vieux compagnon.--Tu vas donc vivre de la vraie vie! Tu

vas aller trouver la justice, la verite, la fraternite, l'harmonie et

l'amour dans la serenite immense. Te voila envole dans la clarte. Tu

vas connaitre le mystere profond de ces fleurs, de ces herbes que le

vent courbe, de ces vagues qu'on entend la-bas, de cette grande nature

qui accepte la tombe dans sa nuit et l'ame dans sa lumiere. Tu vas

vivre de la vie sacree et inextinguible des etoiles. Tu vas aller ou

sont les esprits lumineux qui ont eclaire et qui ont vecu, ou sont les

penseurs, les martyrs, les apotres, les prophetes, les precurseurs,

les liberateurs. Tu vas voir tous ces grands coeurs flamboyants dans

la forme radieuse que leur a donnee la mort. Ecoute, tu diras a

Jean-Jacques que la raison humaine est battue de verges; tu diras a

Beccaria que la loi en est venue a ce degre de honte qu'elle se cache

pour tuer; tu diras a Mirabeau que Quatrevingt-neuf est lie au pilori;

tu diras a Danton que le territoire est envahi par une horde pire que

l'etranger; tu diras a Saint-Just que le peuple n'a pas le droit de

parler; tu diras a Marceau que l'armee n'a pas le droit de penser;

tu diras a Robespierre que la Republique est poignardee; tu diras a

Camille Desmoulins que la justice est morte; et tu leur diras a tous

que tout est bien, et qu'en France une intrepide legion combat plus

ardemment que jamais, et que, hors de France, nous, les sacrifies

volontaires, nous, la poignee des proscrits survivants, nous tenons

toujours, et que nous sommes la, resolus a ne jamais nous rendre,

debout sur cette grande breche qu'on appelle l'exil, avec nos

convictions et avec leurs fantomes!

VI

AUX MARINS DE LA MANCHE

J'ai recu, des mains de l'honorable capitaine Harvey, la lettre

collective que vous m'adressez; vous me remerciez d'avoir dedie,

d'avoir donne a cette mer de la Manche, un livre. [Note: _Les

Travailleurs de la mer_.] O vaillants hommes, vous faites plus que de

lui donner un livre, vous lui donnez votre vie.

Vous lui donnez vos jours, vos nuits, vos fatigues, vos insomnies,

vos courages; vous lui donnez vos bras, vos coeurs, les pleurs de vos

femmes qui tremblent pendant que vous luttez, l'adieu des enfants, des

fiancees, des vieux parents, les fumees de vos hameaux envolees dans

le vent; la mer, c'est le grand danger, c'est le grand labeur, c'est

la grande urgence; vous lui donnez tout; vous acceptez d'elle cette

poignante angoisse, l'effacement des cotes; chaque fois qu'on part,

question lugubre, reverra-t-on ceux qu'on aime? La rive s'en va comme

un decor de theatre qu'une main emporte. Perdre terre, quel mot

saisissant! on est comme hors des vivants. Et vous vous devouez,

hommes intrepides. Je vois parmi vos signatures les noms de ceux qui,

dernierement, a Dungeness, ont ete de si heroiques sauveteurs [note:

Aldridge et Windham.]. Rien ne vous lasse. Vous rentrez au port, et

vous repartez.

Votre existence est un continuel defi a l'ecueil, au hasard, a la

saison, aux precipices de l'eau, aux pieges du vent. Vous vous en

allez tranquilles dans la formidable vision de la mer; vous vous

laissez echeveler par la tempete; vous etes les grands opiniatres du

recommencement perpetuel; vous etes les rudes laboureurs du sillon

bouleverse; la, nulle part la limite et partout l'aventure; vous allez

dans cet infini braver cet inconnu; ce desert de tumulte et de bruit

ne vous fait pas peur; vous avez la vertu superbe de vivre seuls avec

l'ocean dans la rondeur sinistre de l'horizon; l'ocean est inepuisable

et vous etes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous n'aurez pas

son dernier ouragan et il aura votre dernier souffle. De la votre

fierte, je la comprends. Vos habitudes de temerite ont commence des

l'enfance, quand vous couriez tout nus sur les greves; meles aux

vastes plis des marees montantes et brunis par le hale, grandis par

la rafale, vieillis dans les orages, vous ne craignez pas l'ocean, et

vous avez droit a sa familiarite farouche, ayant joue tout petits avec

son enormite.

Vous me connaissez peu. Je suis pour vous une silhouette de l'abime

debout au loin sur un rocher. Vous apercevez par instants dans la

brume cette ombre, et vous passez. Pourtant, a travers vos fracas de

houles et de bourrasques, l'espece de vague rumeur que peut faire un

livre est venue jusqu'a vous. Vous vous tournez vers moi entre deux

tempetes et vous me remerciez.

Je vous salue.

Je vais vous dire ce que je suis. Je suis un de vous. Je suis

un matelot, je suis un combattant du gouffre. J'ai sur moi un

dechainement d'aquilons. Je ruisselle et je grelotte, mais je souris,

et quelquefois comme vous je chante. Un chant amer. Je suis un guide

echoue, qui ne s'est pas trompe, mais qui a sombre, a qui la boussole

donne raison et a qui l'ouragan donne tort, qui a en lui la quantite

de certitude que produit la catastrophe traversee, et qui a droit de

parler aux pilotes avec l'autorite du naufrage. Je suis dans la nuit,

et j'attends avec calme l'espece de jour qui viendra, sans trop y

compter pourtant, car si Apres-demain est sur, Demain ne l'est pas;

les realisations immediates sont rares, et, comme vous, j'ai plus

d'une fois, sans confiance, vu poindre la sinistre aurore. En

attendant, je suis comme vous dans la tourmente, dans la nuee, dans

le tonnerre; j'ai autour de moi un perpetuel tremblement d'horizon,

j'assiste au va-et-vient de ce flot qu'on appelle le fait; en proie

aux evenements comme vous aux vents, je constate leur demence

apparente et leur logique profonde; je sens que la tempete est une

volonte, et que ma conscience en est une autre, et qu'au fond elles

sont d'accord; et je persiste, et je resiste, et je tiens tete aux

despotes comme vous aux cyclones, et je laisse hurler autour de moi

toutes les meutes du cloaque et tous les chiens de l'ombre, et je fais

mon devoir, pas plus emu de la haine que vous de l'ecume.

Je ne vois pas l'etoile, mais je sais qu'elle me regarde, et cela me

suffit.

Voila ce que je suis. Aimez-moi.

Continuons. Faisons notre tache; vous de votre cote, moi du mien; vous

parmi les flots, moi parmi les hommes. Travaillons aux sauvetages.

Oui, accomplissons notre fonction qui est une tutelle; veillons et

surveillons, ne laissons se perdre aucun signal de detresse, tendons

la main a tous ceux qui s'enfoncent, soyons les vigies du sombre

espace, ne permettons pas que ce qui doit disparaitre revienne,

regardons fuir dans les tenebres, vous le vaisseau-fantome, moi

le passe. Prouvons que le chaos est navigable. Les surfaces sont

diverses, et les agitations sont innombrables, mais il n'y a qu'un

fond, qui est Dieu. Ce fond, je le touche, moi qui vous parle. Il

s'appelle la verite et la justice. Qui tombe pour le droit tombe dans

le vrai. Ayons cette securite. Vous suivez la boussole, je suis la

conscience. O intrepides lutteurs, mes freres, ayons foi, vous dans

l'onde, moi dans la destinee. Ou sera la certitude si ce n'est dans

cette mobilite soumise au niveau? Votre devoir est identique au mien.

Combattons, recommencons, perseverons, avec cette pensee que la haute

mer se prolonge au dela de la vue humaine, que, meme hors de la vie,

l'immense navigation continue, et qu'un jour nous constaterons la

ressemblance de l'ocean ou sont les vagues avec la tombe ou sont les

ames. Une vague qui pense, c'est l'ame humaine.

VICTOR HUGO.

VII

LES SAUVETEURS

Hauteville-House, 14 avril 1870.

Messieurs les connetables de Saint-Pierre-Port,

En ce moment de naufrages et de sinistres, il faut encourager les

sauveteurs. Chacun, dans la mesure de ce qu'il peut, doit les honorer

et les remercier. Dans les ports de mer, le sauvetage est toujours a

l'ordre du jour.

J'ai en ma possession une bouee et une ceinture de sauvetage modeles,

executees specialement pour moi par l'excellent fabricant Dixon, de

Sunderland. M'en servir pour moi-meme, cela peut se faire attendre;

il me semble meilleur d'en user des aujourd'hui, en offrant, comme

publique marque d'estime, ces engins de conservation de la vie

humaine a l'homme de cette ile auquel on doit le plus grand nombre de

sauvetages.

Vous etes necessairement mieux renseignes que moi. Veuillez me le

designer. J'aurai l'honneur de vous remettre immediatement la ceinture

et la bouee pour lui etre transmises.

Recevez l'assurance de ma cordialite,

VICTOR HUGO.

A la suite de cette lettre, le capitaine Abraham Martin, maitre

du port, a ete designe comme ayant opere dans sa vie environ

quarante-cinq sauvetages. C'est a lui qu'ont ete remis les engins de

sauvetage, sur lesquels M. Victor Hugo a ecrit de sa main:

_Donne comme publique marque d'estime au capitaine Abraham Martin_.

VIII

LE TRAVAIL EN AMERIQUE

Hauteville-House, 22 avril 1870.

Vous m'annoncez, general, une bonne nouvelle, la coalition des

travailleurs en Amerique; cela fera pendant a la coalition des rois

en France.

Les travailleurs sont une armee; a une armee il faut des chefs; vous

etes un des hommes designes comme guides par votre double instinct de

revolution et de civilisation.

Vous etes de ceux qui savent conseiller au peuple tout le possible,

sans sortir du juste et du vrai.

La liberte est un moyen en meme temps qu'un but, vous le comprenez.

Aussi les travailleurs vous ont-ils elu pour leur representant en

Amerique. Je vous felicite et les felicite.

Le travail est aujourd'hui le grand droit comme il est le grand

devoir.

L'avenir appartient desormais a deux hommes, l'homme qui pense et

l'homme qui travaille.

A vrai dire, ces deux hommes n'en font qu'un, car penser c'est

travailler.

Je suis de ceux qui ont fait des classes souffrantes la preoccupation

de leur vie. Le sort de l'ouvrier, partout, en Amerique comme

en Europe, fixe ma plus profonde attention et m'emeut jusqu'a

l'attendrissement. Il faut que les classes souffrantes deviennent les

classes heureuses, et que l'homme qui jusqu'a ce jour a travaille dans

les tenebres travaille desormais dans la lumiere.

J'aime l'Amerique comme une patrie. La grande republique de Washington

et de John Brown est une gloire de la civilisation. Qu'elle n'hesite

pas a prendre souverainement sa part du gouvernement du monde. Au

point de vue social, qu'elle emancipe les travailleurs; au point de

vue politique, qu'elle delivre Cuba.

L'Europe a les yeux fixes sur l'Amerique. Ce que l'Amerique fera

sera bien fait. L'Amerique a ce double bonheur d'etre libre comme

l'Angleterre et logique comme la France.

Nous l'applaudirons patriotiquement dans tous ses progres. Nous sommes

les concitoyens de toute nation qui est grande.

General, aidez les travailleurs dans leur coalition puissante et

sainte.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.

IX

LE PLEBISCITE

Au printemps de 1870, Louis Bonaparte, sentant peut-etre on ne sait

quel ebranlement mysterieux, eprouva le besoin de se faire etayer par

le peuple. Il demanda a la nation de confirmer l'empire par un vote.

On consulta de France Victor Hugo, on lui demanda de dire quel devait

etre ce vote. Il repondit:

Non.

En trois lettres ce mot dit tout.

Ce qu'il contient remplirait un volume.

Depuis dix-neuf ans bientot, cette reponse se dresse devant l'empire.

Ce sphinx obscur sent que c'est la le mot de son enigme.

A tout ce que l'empire est, veut, reve, croit, peut et fait, Non

suffit.

Que pensez-vous de l'empire? Je le nie.

Non est un verdict.

Un des proscrits de decembre, dans un livre, publie hors de France en

1853, s'est qualifie "la bouche qui dit Non".

Non a ete la replique a ce qu'on appelle l'amnistie.

Non sera la replique a ce qu'on appelle le plebiscite.

Le plebiscite essaye d'operer un miracle: faire accepter l'empire a la

conscience humaine.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 24 / 28 段