J'ai ete enfant de troupe. A ma naissance j'ai ete inscrit par mon

pere sur les controles du Royal-Corse (oui, Corse. Ce n'est pas ma

faute). C'est pourquoi, puisque j'entre dans la voie des aveux, je

dois convenir que j'ai une vieille sympathie pour l'armee. J'ai ecrit

quelque part:

J'aime les gens d'epee en etant moi-meme un.

A une condition pourtant. C'est que l'epee sera sans tache.

L'epee que j'aime, c'est l'epee de Washington, l'epee de John Brown,

l'epee de Barbes.

Il faut bien dire une chose a l'armee d'aujourd'hui, c'est qu'elle se

tromperait de croire qu'elle ressemble a l'armee d'autrefois. Je parle

de cette grande armee d'il y a soixante ans, qui s'est d'abord appelee

armee de la republique, puis armee de l'empire, et qui etait a

proprement parler, a travers l'Europe, l'armee de la revolution. Je

sais tout ce qu'on peut dire contre cette armee-la, mais elle avait

son grand cote. Cette armee-la demolissait partout les prejuges et les

bastilles. Elle avait dans son havre-sac l'Encyclopedie. Elle semait

la philosophie avec le sans-gene du corps de garde. Elle appelait

le bourgeois pekin, mais elle appelait le pretre calotin. Elle

brutalisait volontiers les superstitions, et Championnet donnait une

chiquenaude a saint Janvier.

Quand l'empire voulut s'etablir, qui vota surtout contre lui? l'armee.

Cette armee avait eu dans ses rangs Oudet et les Philadelphes. Elle

avait eu Mallet, et Guidal, et mon parrain, Victor de Lahorie, tous

trois fusilles en plaine de Grenelle. Paul-Louis Courier etait de

cette armee. C'etaient les anciens compagnons de Hoche, de Marceau, de

Kleber et de Desaix.

Cette armee-la, dans sa course a travers les capitales, vidait sur son

passage toutes les geoles, encore pleines de victimes, en Allemagne

les chambres de torture des Landgraves, a Rome les cachots du chateau

Saint-Ange, en Espagne les caves de l'Inquisition. De 1792 a 1800,

elle avait eventre a coups de sabre la vieille carcasse du despotisme

europeen.

Plus tard, helas! elle fit des rois ou en laissa faire, mais elle

en destituait. Elle arretait le pape. On etait loin de Mentana. En

Espagne et en Italie, qui est-ce qui la combattait? des pretres. _El

pastor, el frayle, el cura_, tels etaient les noms des chefs de bande;

qu'on ote Napoleon, comme cette armee reste grande! Au fond, elle

etait philosophe et citoyenne. Elle avait la vieille flamme de la

republique. Elle etait l'esprit de la France, arme.

Je n'etais qu'un enfant alors, mais j'ai des souvenirs. En voici un.

J'etais a Madrid du temps de Joseph. C'etait l'epoque ou les pretres

montraient aux paysans espagnols, qui voyaient la chose distinctement,

la sainte vierge tenant Ferdinand VII par la main dans la comete de

1811. Nous etions, mes deux freres et moi, au seminaire des Nobles,

college San Isidro. Nous avions pour maitres deux jesuites, un doux et

un dur, don Manuel et don Basilio. Un jour, nos jesuites, par ordre

sans doute, nous menerent sur un balcon pour voir arriver quatre

regiments francais qui faisaient leur entree dans Madrid. Ces

regiments avaient fait les guerres d'Italie et d'Allemagne, et

revenaient de Portugal. La foule, bordant les rues sur le passage des

soldats, regardait avec anxiete ces hommes qui apportaient dans la

nuit catholique l'esprit francais, qui avaient fait subir a l'eglise

la voie de fait revolutionnaire, qui avaient ouvert les couvents,

defonce les grilles, arrache les voiles, aere les sacristies, et tue

le saint-office. Pendant qu'ils defilaient sous notre balcon, don

Manuel se pencha a l'oreille de don Basilio et lui dit: _Voila

Voltaire qui passe_.

Que l'armee actuelle y songe, ces hommes-la eussent desobei, si on

leur eut dit de tirer sur des femmes et des enfants. On n'arrive pas

d'Arcole et de Friedland pour aller a Ricamarie.

J'y insiste, je n'ignore pas tout ce qu'on peut dire contre cette

grande armee morte, mais je lui sais gre de la trouee revolutionnaire

qu'elle a faite dans la vieille Europe theocratique. La fumee

dissipee, cette armee a laisse une trainee de lumiere.

Son malheur, qui se confond avec sa gloire, c'est d'avoir ete

proportionnee au premier empire. Que l'armee actuelle craigne d'etre

proportionnee au second.

Le dix-neuvieme siecle prend son bien partout ou il le trouve, et son

bien c'est le progres. Il constate la quantite de recul, comme la

quantite de progres, faite par une armee. Il n'accepte le soldat

qu'a la condition d'y retrouver le citoyen. Le soldat est destine a

s'evanouir, et le citoyen a survivre.

C'est parce que tu as cru cela vrai que tu as ete condamne par

cette magistrature francaise qui, soit dit en passant, a du malheur

quelquefois, et a qui il arrive de ne pouvoir plus retrouver des

prevenus de haute trahison. Il parait que le trone cache bien.

Persistons. Soyons de plus en plus fideles a l'esprit de ce grand

siecle. Ayons l'impartialite d'aimer toute la lumiere. Ne la chicanons

pas sur le point de l'horizon ou elle se leve. Moi qui parle ici, a la

fois solitaire et isole, comme je l'ai dit deja; solitaire par le lieu

que j'habite, isole par les escarpements qui se sont faits autour de

ma conscience, je suis profondement etranger a des polemiques qui ne

m'arrivent souvent que longtemps apres leur date; je n'ecris et je

n'inspire rien de ce qui agite Paris, mais j'aime cette agitation.

J'y mele de loin mon ame. Je suis de ceux qui saluent l'esprit de la

revolution partout ou ils le rencontrent, j'applaudis quiconque l'a en

lui, qu'il se nomme Jules Favre ou Louis Blanc, Gambetta ou Barbes,

Bancel ou Felix Pyat, et je sens ce souffle puissant dans la robuste

eloquence de Pelletan comme dans l'eclatant sarcasme de Rochefort.

Voila ce que j'avais a te dire, mon fils.

Mon dix-neuvieme hiver d'exil commence. Je ne m'en plains pas. A

Guernesey, l'hiver n'est qu'une longue tourmente. Pour une ame

indignee et calme, c'est un bon voisinage que cet ocean en plein

equilibre quoique en pleine tempete, et rien n'est fortifiant comme

ce spectacle de la colere majestueuse.

VICTOR HUGO.

VIII

LES ENFANTS PAUVRES

Victor Hugo, selon son habitude, ferma cette annee 1869 par la fete

des enfants pauvres. Cette annee 1869 etait l'avant-derniere annee de

l'exil. Les journaux anglais publierent les paroles de Victor Hugo a

ce Christmas de Hauteville-House. Nous les reproduisons.

Mesdames,

Je ne veux pas faire languir ces enfants qui attendent des jouets, et

je tacherai de dire peu de paroles. Je l'ai deja dit, et je dois le

repeter, cette petite oeuvre de fraternite pratique, limitee ici a

quarante enfants seulement, est bien peu de chose par elle-meme, et

ne vaudrait pas la peine d'en parler, si elle n'avait pris au dehors,

comme la presse anglaise et americaine le constate d'annee en annee,

une extension magnifique, et si le Diner des enfants pauvres, fonde il

y a huit ans par moi dans ma maison, mais sur une tres petite echelle,

n'etait devenu, grace a de bons et grands coeurs qui s'y sont devoues,

une veritable institution, considerable par le chiffre enorme des

enfants secourus. En Angleterre et en Amerique, ce chiffre s'accroit

sans cesse. C'est par centaines de mille qu'il faut compter les diners

de viande et de vin donnes aux enfants pauvres. Vous connaissez les

admirables resultats obtenus par l'honorable lady Kate Thompson et par

le reverend Wood. _L'Illustrated London News_ a publie des estampes

representant les vastes et belles salles ou se fait a Londres le Diner

des enfants pauvres. Dans tout cela, Hauteville-House n'est rien, que

le point de depart. Il ne lui revient que l'humble honneur d'avoir

commence.

Grace a la presse, la propagande se fait en tout pays; partout se

multiplient d'autres efforts, meilleurs que les miens; partout

l'institution d'assistance aux enfants se greffe avec succes. J'ai

a remercier de leur chaude adhesion plusieurs loges de la

franc-maconnerie, et cette utile societe des instituteurs de la Suisse

romande qui a pour devise: _Dieu, Humanite, Patrie_. De toutes parts,

je recois des lettres qui m'annoncent les essais tentes. Deux de ces

lettres m'ont particulierement emu; l'une vient d'Haiti, l'autre de

Cuba.

Permettez-moi, puisque l'occasion s'en presente, d'envoyer une parole

de sympathie a ces nobles terres qui, toutes deux, ont pousse un cri

de liberte. Cuba se delivrera de l'Espagne comme Haiti s'est delivre

de la France. Haiti, des 1792, en affranchissant les noirs, a fait

triompher ce principe qu'un homme n'a pas le droit de posseder un

autre homme. Cuba fera triompher cet autre principe, non moins grand,

qu'un peuple n'a pas le droit de posseder un autre peuple.

Je reviens a nos enfants. C'est faire aussi un acte de delivrance que

d'assister l'enfance. Dans l'assainissement et dans l'education, il

y a de la liberation. Fortifions ce pauvre petit corps souffrant;

developpons cette douce intelligence naissante; que faisons-nous? Nous

affranchissons de la maladie le corps et de l'ignorance l'esprit.

L'idee du Diner des enfants pauvres a ete partout bien accueillie.

L'accord s'est fait tout de suite sur cette institution de fraternite.

Pourquoi? c'est qu'elle est conforme, pour les chretiens, a l'esprit

de l'evangile, et, pour les democrates, a l'esprit de la revolution.

En attendant mieux. Car secourir les pauvres par l'assistance,

ce n'est qu'un palliatif. Le vrai secours aux miserables, c'est

l'abolition de la misere.

Nous y arriverons.

Aidons le progres par l'assistance a l'enfance. Assistons l'enfant par

tous les moyens, par la bonne nourriture et par le bon enseignement.

L'assistance a l'enfance doit etre, dans nos temps troubles, une de

nos principales preoccupations. L'enfant doit etre notre souci. Et

savez-vous pourquoi? Savez-vous son vrai nom? L'enfant s'appelle

l'avenir.

Exercons la sainte paternite du present sur l'avenir. Ce que nous

aurons fait pour l'enfance, l'avenir le rendra au centuple. Ce jeune

esprit, l'enfant, est le champ de la moisson future. Il contient

la societe nouvelle. Ensemencons cet esprit, mettons-y la justice;

mettons-y la joie.

En elevant l'enfant, nous elevons l'avenir. Elever, mot profond! En

ameliorant cette petite ame, nous faisons l'education de l'inconnu.

Si l'enfant a la sante, l'avenir se portera bien; si l'enfant est

honnete, l'avenir sera bon. Eclairons et enseignons cette enfance qui

est la sous nos yeux, le vingtieme siecle rayonnera. Le flambeau dans

l'enfant, c'est le soleil dans l'avenir.

1870

_Evenements d'Amerique.--Aux femmes de Cuba. La revolution litteraire

melee aux revolutions politiques. George Sand et Victor Hugo. Mort

d'un proscrit. Les sauveteurs et les travailleurs. Le plebiscite.--Aux

femmes de Guernesey. Evenements d'Europe_.

I

CUBA

L'Europe, ou couvaient de redoutables evenements, commencait a perdre

de vue les choses lointaines. A peine savait-on, de ce cote de

l'Atlantique, que Cuba etait en pleine insurrection. Les gouverneurs

espagnols reprimaient cette revolte avec une brutalite sauvage.

Des districts entiers furent executes militairement. Les femmes

s'enfuyaient. Beaucoup se refugierent a New-York. Au commencement de

1870, une adresse des femmes de Cuba, couverte de plus de trois cents

signatures, fut envoyee de New-York a Victor Hugo pour le prier

d'intervenir dans cette lutte. Il repondit:

AUX FEMMES DE CUBA

Femmes de Cuba, j'entends votre plainte. O desesperees, vous vous

adressez a moi. Fugitives, martyres, veuves, orphelines, vous demandez

secours a un vaincu. Proscrites, vous vous tournez vers un proscrit;

celles qui n'ont plus de foyer appellent a leur aide celui qui n'a

plus de patrie. Certes, nous sommes bien accables; vous n'avez plus

que votre voix, et je n'ai plus que la mienne; votre voix gemit, la

mienne avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le

conseil, voila tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse.

Non, nous sommes la force. Car vous etes le droit, et je suis la

conscience.

La conscience est la colonne vertebrale de l'ame; tant que la

conscience est droite, l'ame se tient debout; je n'ai en moi que cette

force-la, mais elle suffit. Et vous faites bien de vous adresser a

moi.

Je parlerai pour Cuba comme j'ai parle pour la Crete.

Aucune nation n'a le droit de poser son ongle sur l'autre, pas plus

l'Espagne sur Cuba que l'Angleterre sur Gibraltar. Un peuple ne

possede pas plus un autre peuple qu'un homme ne possede un autre

homme. Le crime est plus odieux encore sur une nation que sur un

individu; voila tout. Agrandir le format de l'esclavage, c'est en

accroitre l'indignite. Un peuple tyran d'un autre peuple, une race

soutirant la vie a une autre race, c'est la succion monstrueuse de

la pieuvre, et cette superposition epouvantable est un des faits

terribles du dix-neuvieme siecle. On voit a cette heure la Russie sur

la Pologne, l'Angleterre sur l'Irlande, l'Autriche sur la Hongrie, la

Turquie sur l'Herzegovine et sur la Crete, l'Espagne sur Cuba. Partout

des veines ouvertes, et des vampires sur des cadavres.

Cadavres, non. J'efface le mot. Je l'ai dit deja, les nations

saignent, mais ne meurent pas. Cuba a toute sa vie et la Pologne a

toute son ame.

L'Espagne est une noble et admirable nation, et je l'aime; mais je ne

puis l'aimer plus que la France. Eh bien, si la France avait encore

Haiti, de meme que je dis a l'Espagne: Rendez Cuba! je dirais a la

France: Rends Haiti!

Et en lui parlant ainsi, je prouverais a ma patrie ma veneration. Le

respect se compose de conseils justes. Dire la verite, c'est aimer.

Femmes de Cuba, qui me dites si eloquemment tant d'angoisses et tant

de souffrances, je me mets a genoux devant vous, et je baise vos pieds

douloureux. N'en doutez pas, votre perseverante patrie sera payee de

sa peine, tant de sang n'aura pas coule en vain, et la magnifique Cuba

se dressera un jour libre et souveraine parmi ses soeurs augustes,

les republiques d'Amerique. Quant a moi, puisque vous me demandez ma

pensee, je vous envoie ma conviction. A cette heure ou l'Europe est

couverte de crimes, dans cette obscurite ou l'on entrevoit sur des

sommets on ne sait quels fantomes qui sont des forfaits portant des

couronnes, sous l'amas horrible des evenements decourageants, je

dresse la tete et j'attends. J'ai toujours eu pour religion la

contemplation de l'esperance. Posseder par intuition l'avenir, cela

suffit au vaincu. Regarder aujourd'hui ce que le monde verra demain,

c'est une joie. A un instant marque, quelle que soit la noirceur du

moment present, la justice, la verite et la liberte surgiront, et

feront leur entree splendide sur l'horizon. Je remercie Dieu de m'en

accorder des a present la certitude; le bonheur qui reste au proscrit

dans les tenebres, c'est de voir un lever d'aurore au fond de son ame.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House.

II

POUR CUBA

En meme temps, les chefs de l'ile belligerante demandaient a Victor

Hugo de proclamer leur droit. Il le fit.

Ceux qu'on appelle les insurges de Cuba me demandent une declaration,

la voici:

Dans ce conflit entre l'Espagne et Cuba, l'insurgee c'est l'Espagne.

De meme que dans la lutte de decembre 1851, l'insurge c'etait

Bonaparte.

Je ne regarde pas ou est la force, je regarde ou est la justice.

Mais, dit-on, la mere patrie! est-ce que la mere patrie n'a pas un

droit?

Entendons-nous.

Elle a le droit d'etre mere, elle n'a pas le droit d'etre bourreau.

Mais, en civilisation, est-ce qu'il n'y a pas les peuples aines et

les peuples puines? Est-ce que les majeurs n'ont pas la tutelle des

mineurs?

Entendons-nous encore.

En civilisation, l'ainesse n'est pas un droit, c'est un devoir. Ce

devoir, a la verite, donne des droits; entre autres le droit a la

colonisation. Les nations sauvages ont droit a la civilisation, comme

les enfants ont droit a l'education, et les nations civilisees la leur

doivent. Payer sa dette est un devoir; c'est aussi un droit. De la,

dans les temps antiques, le droit de l'Inde sur l'Egypte, de l'Egypte

sur la Grece, de la Grece sur l'Italie, de l'Italie sur la Gaule. De

la, a l'epoque actuelle, le droit de l'Angleterre sur l'Asie, et de

la France sur l'Afrique; a la condition pourtant de ne pas faire

civiliser les loups par les tigres; a la condition que l'Angleterre

n'ait pas Clyde et que la France n'ait pas Pelissier.

Decouvrir une ile ne donne pas le droit de la martyriser; c'est

l'histoire de Cuba; il ne faut pas partir de Christophe Colomb pour

aboutir a Chacon.

Que la civilisation implique la colonisation, que la colonisation

implique la tutelle, soit; mais la colonisation n'est pas l'exploitation;

mais la tutelle n'est pas l'esclavage.

La tutelle cesse de plein droit a la majorite du mineur, que le mineur

soit un enfant ou qu'il soit un peuple. Toute tutelle prolongee au

dela de la minorite est une usurpation; l'usurpation qui se fait

accepter par habitude ou tolerance est un abus; l'usurpation qui

s'impose par la force est un crime.

Ce crime, partout ou je le vois, je le denonce.

Cuba est majeure.

Cuba n'appartient qu'a Cuba.

Cuba, a cette heure, subit un affreux et inexprimable supplice. Elle

est traquee et battue dans ses forets, dans ses vallees, dans ses

montagnes. Elle a toutes les angoisses de l'esclave evade.

Cuba lutte, effaree, superbe et sanglante, contre toutes les ferocites

de l'oppression. Vaincra-t-elle? oui. En attendant, elle saigne

et souffre. Et, comme si l'ironie devait toujours etre melee aux

tortures, il semble qu'on entrevoit on ne sait quelle raillerie dans

ce sort feroce qui, dans la serie de ses gouverneurs differents, lui

donne toujours le meme bourreau, sans presque prendre la peine de

changer le nom, et qui, apres Chacon, lui envoie Concha, comme un

saltimbanque qui retourne son habit.

Le sang coule de Porto-Principe a Santiago; le sang coule aux

montagnes de Cuivre, aux monts Carcacunas, aux monts Guajavos; le sang

rougit tous les fleuves, et Canto, et Ay la Chica; Cuba appelle au

secours.

Ce supplice de Cuba, c'est a l'Espagne que je le denonce, car

l'Espagne est genereuse. Ce n'est pas le peuple espagnol qui est

coupable, c'est le gouvernement. Le peuple d'Espagne est magnanime et

bon. Otez de son histoire le pretre et le roi, le peuple d'Espagne

n'a fait que du bien. Il a colonise, mais comme le Nil deborde, en

fecondant.

Le jour ou il sera le maitre, il reprendra Gibraltar et rendra Cuba.

Quand il s'agit d'esclaves, on s'augmente de ce qu'on perd. Cuba

affranchie accroit l'Espagne, car croitre en gloire c'est croitre.

Le peuple espagnol aura cette ambition d'etre libre chez lui et grand

hors de chez lui.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House.

III

_LUCRECE BORGIA_

GEORGE SAND A VICTOR HUGO

Mon grand ami, je sors de la representation de _Lucrece Borgia_, le

coeur tout rempli d'emotion et de joie. J'ai encore dans la pensee

toutes ces scenes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le

sourire amer d'Alfonse d'Este, l'arret effrayant de Gennaro, le cri

maternel de Lucrece; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette

foule qui criait: "Vive Victor Hugo!" et qui vous appelait, helas!

comme si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre.

On ne peut pas dire, quand on parle d'une oeuvre consacree telle que

_Lucrece Borgia_: le drame a eu un immense succes; mais je dirai: vous

avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du _Rappel_, qui sont mes

amis, me demandent si je veux etre la premiere a vous donner la

nouvelle de ce triomphe. Je le crois bien que je le veux! Que cette

lettre vous porte donc, cher absent, l'echo de cette belle soiree.

Cette soiree m'en a rappele une autre, non moins belle. Vous ne

savez pas que j'assistais a la premiere representation de _Lucrece

Borgia_,--il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour

jour.

Je me souviens que j'etais au balcon, et le hasard m'avait placee a

cote de Bocage que je voyais ce jour-la pour la premiere fois. Nous

etions, lui et moi, des etrangers l'un pour l'autre; l'enthousiasme

commun nous fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions

ensemble: Est-ce beau! Dans les entr'actes, nous ne pouvions

nous empecher de nous parler, de nous extasier, de nous rappeler

reciproquement tel passage ou telle scene.

Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion

litteraires qui tout de suite vous donnaient la meme ame et creaient

comme une fraternite de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se

baissa sur le cri tragique: "Je suis ta mere!" nos mains furent vite

l'une dans l'autre. Elles y sont restees jusqu'a la mort de ce grand

artiste, de ce cher ami.

J'ai revu aujourd'hui _Lucrece Borgia_ telle que je l'ai vue alors.

Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride.

Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros,

est restee absolument intacte et pure.

Et puis, vous avez touche la, vous avez exprime la avec votre

incomparable magie le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles;

vous avez incarne et realise "la mere". C'est eternel comme le coeur.

_Lucrece Borgia_ est peut-etre, dans tout votre theatre, l'oeuvre la

plus puissante et la plus haute. Si _Ruy Blas_ est par excellence

le drame heureux et brillant, l'idee de _Lucrece Borgia_ est plus

pathetique, plus saisissante et plus profondement humaine.

Ce que j'admire surtout, c'est la simplicite hardie qui sur les

robustes assises de trois situations capitales a bati ce grand drame.

Le theatre antique procedait avec cette largeur calme et forte.

Trois actes, trois scenes, suffisent a poser, a nouer et a denouer

cette etonnante action:

La mere insultee en presence du fils;

Le fils empoisonne par la mere;

La mere punie et tuee par le fils.

La superbe trilogie a du etre coulee d'un seul jet, comme un groupe de

bronze. Elle l'a ete, n'est-ce pas? Je crois meme me rappeler comment

elle l'a ete.

Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances

_Lucrece Borgia_ fut en quelque sorte improvisee, au commencement de

1833.

Le Theatre-Francais avait donne, a la fin de 1832, la premiere et

unique representation du _Roi s'amuse_. Cette representation avait ete

une rude bataille et s'etait continuee et achevee entre une tempete

de sifflets et une tempete de bravos. Aux representations suivantes,

qu'est-ce qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande

question, importante epreuve pour l'auteur....

Il n'y eut pas de representations suivantes.

Le lendemain de la premiere representation, le _Roi s'amuse_ etait

interdit "par ordre", et attend encore, je crois, sa seconde

representation. Il est vrai qu'on joue tous les jours _Rigoletto_.

Cette confiscation brutale portait au poete un prejudice immense. Il

dut y avoir la pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de

colere.

Mais, dans ce meme temps, Harel, le directeur de la

Porte-Saint-Martin, vient vous demander un drame pour son theatre et

pour Mlle Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de

suite, et _Lucrece Borgia_ n'est construite que dans votre cerveau,

l'execution n'en est pas meme commencee.

N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous

vous dites a vous-meme ce que vous avez dit depuis au public dans la

preface meme de _Lucrece Borgia_:

"Mettre au jour un nouveau drame, six semaines apres le drame

proscrit, ce sera encore une maniere de dire son fait au gouvernement.

Ce sera lui montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art

et la liberte peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui

les ecrase."

Vous vous mettez aussitot a l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau

drame est ecrit, appris, repete, loue. Et le 2 fevrier 1833, deux mois

apres la bataille du _Roi s'amuse_, la premiere representation de

_Lucrece Borgia_ est la plus eclatante victoire de votre carriere

dramatique.

Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide,

indestructible et a jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier

comme on l'a applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans

quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours.

L'effet, tres grand des le premier acte, a grandi de scene en scene,

et a eu au dernier acte toute son explosion.

Chose etrange! ce dernier acte, on le connait, on le sait par coeur,

on attend l'entree des moines, on attend l'apparition de Lucrece

Borgia, on attend le coup de couteau de Gennaro.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 23 / 28 段