Vous aurez de vives polemiques. Il y a un droit qui est tranquille

avec vous, et qui est sur d'etre respecte, c'est le droit de replique.

Moi qui parle, j'en ai use, a mes risques et perils, et meme abuse.

Jugez-en. Un jour,--vous devez d'ailleurs vous en souvenir,--en 1851,

du temps de la republique, j'etais a la tribune de l'Assemblee, je

parlais, je venais de dire: _Le president Louis Bonaparte conspire_.

Un honorable republicain d'autrefois, mort senateur, M. Vieillard, me

cria, justement indigne: _Vous etes un infame calomniateur_. A quoi je

repondis par ces paroles insensees: _Je denonce un complot qui a pour

but le retablissement de l'empire_. Sur ce, M. Dupin me menaca d'un

rappel a l'ordre, peine terrible et meritee. Je tremblais. J'ai,

heureusement pour moi, la reputation d'etre bete. Ceci me sauva. _M.

Victor Hugo ne sait ce qu'il dit!_ cria un membre compatissant de la

majorite. Cette parole indulgente jeta un charme, tout s'apaisa, M.

Dupin garda sa foudre dans sa poche. (C'est la que volontiers il

mettait son drapeau. Vaste poche. Dans l'occasion, il se fut cache

dedans s'il avait pu.) Mais convenez que j'avais abuse du droit de

replique. Donc, respectons-le.

C'etait du reste un temps singulier. On etait en republique, et _vive

la republique_ etait un cri seditieux. Vous, vous etiez en prison,

tous, excepte Rochefort, qui etait alors au college, mais qui

aujourd'hui est en Belgique.

Vous encouragerez le jeune et rayonnant groupe de poetes qui se leve

aujourd'hui avec tant d'eclat, et qui appuie de ses travaux et de ses

succes toutes les grandes affirmations du siecle. Aucune generosite ne

manquera a votre oeuvre. Vous donnerez le mot d'ordre de l'esperance a

cette admirable jeunesse d'aujourd'hui qui a sur le front la candeur

loyale de l'avenir. Vous rallierez dans l'incorruptible foi commune

cette studieuse et fiere multitude d'intelligences toutes fremissantes

de la joie d'eclore, qui, le matin peuple les ecoles, et le soir les

theatres, ces autres ecoles; le matin, cherchant le vrai dans la

science; le soir, applaudissant ou reclamant le grand dans la poesie

et le beau dans l'art. Ces nobles jeunes hommes d'a present, je les

connais et je les aime. Je suis dans leur secret et je les remercie

de ce doux murmure que, si souvent, comme une lointaine troupe

d'abeilles, ils viennent faire a mon oreille. Ils ont une volonte

mysterieuse et ferme, et ils feront le bien, j'en reponds. Cette

jeunesse, c'est la France en fleur, c'est la Revolution redevenue

aurore. Vous communierez avec cette jeunesse. Vous eveillerez avec

tous les mots magiques, devoir, honneur, raison, progres, patrie,

humanite, liberte, cette foret d'echos qui est en elle. Repercussion

profonde, prete a toutes les grandes reponses.

Mes amis, et vous, mes fils, allez! Combattez votre vaillant combat.

Combattez-le sans moi et avec moi. Sans moi, car ma vieille plume

guerroyante ne sera pas parmi les votres; avec moi, car mon ame y

sera. Allez, faites, vivez, luttez! Naviguez intrepidement vers votre

pole imperturbable, la liberte; mais tournez les ecueils. Il y en a.

Desormais, j'aurai dans ma solitude, pour mettre de la lumiere dans

mes vieux songes, cette perspective, le rappel triomphant. Le rappel

battu, cela peut se rever aussi.

Je ne reprendrai plus la parole dans ce journal que j'aime, et,

a partir de demain, je ne suis plus que votre lecteur. Lecteur

melancolique et attendri. Vous serez sur votre breche, et moi sur la

mienne. Du reste, je ne suis plus guere bon qu'a vivre tete a tete

avec l'ocean, vieux homme tranquille et inquiet, tranquille parce

que je suis au fond du precipice, inquiet parce que mon pays peut y

tomber. J'ai pour spectacle ce drame, l'ecume insultant le rocher.

Je me laisse distraire des grandeurs imperiales et royales par la

grandeur de la nature. Qu'importe un solitaire de plus ou de moins!

les peuples vont a leurs destinees. Pas de denoument qui ne soit

precede d'une gestation. Les annees font leur lent travail de

maturation, et tout est pret. Quant a moi, pendant qu'a l'occasion de

sa noce d'or l'eglise couronne le pape, j'emiette sur mon toit du pain

aux petits oiseaux, ne me souciant d'aucun couronnement, pas meme d'un

couronnement d'edifice.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 25 avril 1869.

III

CONGRES DE LA PAIX A LAUSANNE

Bruxelles, 4 septembre 1869.

Concitoyens des Etats-Unis d'Europe,

Permettez-moi de vous donner ce nom, car la republique europeenne

federale est fondee en droit, en attendant qu'elle soit fondee en

fait. Vous existez, donc elle existe. Vous la constatez par votre

union qui ebauche l'unite. Vous etes le commencement du grand avenir.

Vous me conferez la presidence honoraire de votre congres. J'en suis

profondement touche.

Votre congres est plus qu'une assemblee d'intelligences; c'est une

sorte de comite de redaction des futures tables de la loi. Une elite

n'existe qu'a la condition de representer la foule; vous etes cette

elite-la. Des a present, vous signifiez a qui de droit que la guerre

est mauvaise, que le meurtre, meme glorieux, fanfaron et royal, est

infame, que le sang humain est precieux, que la vie est sacree.

Solennelle mise en demeure.

Qu'une derniere guerre soit necessaire, helas! je ne suis, certes, pas

de ceux qui le nient. Que sera cette guerre? Une guerre de conquete.

Quelle est la conquete a faire? La liberte.

Le premier besoin de l'homme, son premier droit, son premier devoir,

c'est la liberte.

La civilisation tend invinciblement a l'unite d'idiome, a l'unite

de metre, a l'unite de monnaie, et a la fusion des nations dans

l'humanite, qui est l'unite supreme. La concorde a un synonyme,

simplification; de meme que la richesse et la vie ont un synonyme,

circulation. La premiere des servitudes, c'est la frontiere.

Qui dit frontiere, dit ligature. Coupez la ligature, effacez la

frontiere, otez le douanier, otez le soldat, en d'autres termes, soyez

libres; la paix suit.

Paix desormais profonde. Paix faite une fois pour toutes. Paix

inviolable. Etat normal du travail, de l'echange, de l'offre et de la

demande, de la production et de la consommation, du vaste effort en

commun, de l'attraction des industries, du va-et-vient des idees, du

flux et reflux humain.

Qui a interet aux frontieres? Les rois. Diviser pour regner. Une

frontiere implique une guerite, une guerite implique un soldat. _On ne

passe pas_, mot de tous les privileges, de toutes les prohibitions, de

toutes les censures, de toutes les tyrannies. De cette frontiere, de

cette guerite, de ce soldat, sort toute la calamite humaine.

Le roi, etant l'exception, a besoin, pour se defendre, du soldat,

qui a son tour a besoin du meurtre pour vivre. Il faut aux rois des

armees, il faut aux armees la guerre. Autrement, leur raison d'etre

s'evanouit. Chose etrange, l'homme consent a tuer l'homme sans savoir

pourquoi. L'art des despotes, c'est de dedoubler le peuple en armee.

Une moitie opprime l'autre.

Les guerres ont toutes sortes de pretextes, mais n'ont jamais qu'une

cause, l'armee. Otez l'armee, vous otez la guerre. Mais comment

supprimer l'armee? Par la suppression des despotismes.

Comme tout se tient! abolissez les parasitismes sous toutes leurs

formes, listes civiles, faineantises payees, clerges salaries,

magistratures entretenues, sinecures aristocratiques, concessions

gratuites des edifices publics, armees permanentes; faites cette

rature, et vous dotez l'Europe de dix milliards par an. Voila d'un

trait de plume le probleme de la misere simplifie.

Cette simplification, les trones n'en veulent pas. De la les forets de

bayonnettes.

Les rois s'entendent sur un seul point, eterniser la guerre. On croit

qu'ils se querellent; pas du tout, ils s'entr'aident. Il faut, je le

repete, que le soldat ait sa raison d'etre. Eterniser l'armee, c'est

eterniser le despotisme; logique excellente, soit, et feroce. Les

rois epuisent leur malade, le peuple, par le sang verse. Il y a une

farouche fraternite des glaives d'ou resulte l'asservissement des

hommes.

Donc, allons au but, que j'ai appele quelque part _la resorption du

soldat dans le citoyen_. Le jour ou cette reprise de possession aura

eu lieu, le jour ou le peuple n'aura plus hors lui l'homme de guerre,

ce frere ennemi, le peuple se retrouvera un, entier, aimant, et la

civilisation se nommera harmonie, et aura en elle, pour creer, d'un

cote la richesse et de l'autre la lumiere, cette force, le travail, et

cette ame, la paix.

VICTOR HUGO.

Des affaires de famille retenaient Victor Hugo a Bruxelles. Cependant,

sur la vive insistance du Congres, il se decida a aller a Lausanne.

Le 14 septembre, il ouvrit le Congres. Voici ses paroles:

Les mots me manquent pour dire a quel point je suis touche de

l'accueil qui m'est fait. J'offre au congres, j'offre a ce genereux et

sympathique auditoire, mon emotion profonde. Citoyens, vous avez eu

raison de choisir pour lieu de reunion de vos deliberations ce noble

pays des Alpes. D'abord, il est libre; ensuite, il est sublime. Oui,

c'est ici, oui, c'est en presence de cette nature magnifique qu'il

sied de faire les grandes declarations d'humanite, entre autres

celles-ci: Plus de guerre!

Une question domine ce congres.

Permettez-moi, puisque vous m'avez fait l'honneur insigne de me

choisir pour president, permettez-moi de la signaler. Je le ferai en

peu de mots. Nous tous qui sommes ici, qu'est-ce que nous voulons? La

paix. Nous voulons la paix, nous la voulons ardemment. Nous la voulons

absolument. Nous la voulons entre l'homme et l'homme, entre le peuple

et le peuple, entre la race et la race, entre le frere et le frere,

entre Abel et Cain. Nous voulons l'immense apaisement des haines.

Mais cette paix, comment la voulons-nous? La voulons-nous a tout prix?

La voulons-nous sans conditions? Non! nous ne voulons pas de la paix

le dos courbe et le front baisse; nous ne voulons pas de la paix sous

le despotisme; nous ne voulons pas de la paix sous le baton; nous ne

voulons pas de la paix sous le sceptre!

La premiere condition de la paix, c'est la delivrance: Pour cette

delivrance, il faudra, a coup sur, une revolution, qui sera la

supreme, et peut-etre, helas! une guerre, qui sera la derniere. Alors

tout sera accompli. La paix, etant inviolable, sera eternelle. Alors,

plus d'armees, plus de rois. Evanouissement du passe. Voila ce que

nous voulons.

Nous voulons que le peuple vive, laboure, achete, vende, travaille,

parle, aime et pense librement, et qu'il y ait des ecoles faisant des

citoyens, et qu'il n'y ait plus de princes faisant des mitrailleuses.

Nous voulons la grande republique continentale, nous voulons les

Etats-Unis d'Europe, et je termine par ce mot: La liberte, c'est le

but; la paix, c'est le resultat.

Les deliberations des Amis de la paix durerent quatre jours. Victor

Hugo fit en ces termes la cloture du Congres:

Citoyens,

Mon devoir est de clore ce congres par une parole finale. Je tacherai

qu'elle soit cordiale. Aidez-moi.

Vous etes le congres de la paix, c'est-a-dire de la conciliation. A ce

sujet, permettez-moi un souvenir.

Il y a vingt ans, en 1849, il y avait a Paris ce qu'il y a aujourd'hui

a Lausanne, un congres de la paix. C'etait le 24 aout, date sanglante,

anniversaire de la Saint-Barthelemy. Deux pretres, representant les

deux formes du christianisme, etaient la; le pasteur Coquerel et l'abbe

Deguerry. Le president du congres, celui qui a l'honneur de vous parler

en ce moment, evoqua le souvenir nefaste de 1572, et, s'adressant aux

deux pretres, leur dit: "Embrassez-vous!"

En presence de cette date sinistre, aux acclamations de l'assemblee,

le catholicisme et le protestantisme s'embrasserent.

(_Applaudissements._)

Aujourd'hui quelques jours a peine nous separent d'une autre date,

aussi illustre que la premiere est infame, nous touchons au 21

septembre. Ce jour-la, la republique francaise a ete fondee, et, de

meme que le 24 aout 1572 le despotisme et le fanatisme avaient dit

leur dernier mot: _Extermination_,--le 21 septembre 1792 la democratie

a jete son premier cri: _Liberte, egalite, fraternite!_ (_Bravo!

bravo!_)

Eh bien! en presence de cette date sublime, je me rappelle ces deux

religions representees par deux pretres, qui se sont embrassees, et je

demande un autre embrassement. Celui-la est facile et n'a rien a faire

oublier. Je demande l'embrassement de la republique et du socialisme.

(_Longs applaudissements._)

Nos ennemis disent: le socialisme, au besoin, accepterait l'empire.

Cela n'est pas. Nos ennemis disent: la republique ignore le

socialisme. Cela n'est pas.

La haute formule definitive que je rappelais tout a l'heure, en meme

temps qu'elle exprime toute la republique, exprime aussi tout le

socialisme.

A cote de la liberte, qui implique la propriete, il y a l'egalite,

qui implique le droit au travail, formule superbe de 1848!

(_applaudissements_) et il y a la fraternite, qui implique la

solidarite.

Donc, republique et socialisme, c'est un. (_Bravos repetes._)

Moi qui vous parle, citoyens, je ne suis pas ce qu'on appelait

autrefois un republicain de la veille, mais je suis un socialiste de

l'avant-veille. Mon socialisme date de 1828. J'ai donc le droit d'en

parler.

Le socialisme est vaste et non etroit. Il s'adresse a tout le probleme

humain. Il embrasse la conception sociale tout entiere. En meme temps

qu'il pose l'importante question du travail et du salaire, il proclame

l'inviolabilite de la vie humaine, l'abolition du meurtre sous toutes

ses formes, la resorption de la penalite par l'education, merveilleux

probleme resolu. (_Tres bien!_) Il proclame l'enseignement gratuit et

obligatoire. Il proclame le droit de la femme, cette egale de l'homme.

(_Bravos!_) Il proclame le droit de l'enfant, cette responsabilite

de l'homme. (_Tres bien!--Applaudissements._) Il proclame enfin la

souverainete de l'individu, qui est identique a la liberte.

Qu'est-ce que tout cela? C'est le socialisme. Oui. C'est aussi la

republique! (_Longs applaudissements._)

Citoyens, le socialisme affirme la vie, la republique affirme le

droit. L'un eleve l'individu a la dignite d'homme, l'autre eleve

l'homme a la dignite de citoyen. Est-il un plus profond accord?

Oui, nous sommes tous d'accord, nous ne voulons pas de cesar, et je

defends le socialisme calomnie!

Le jour ou la question se poserait entre l'esclavage avec le

bien-etre, _panem et circenses_, d'un cote, et, de l'autre, la liberte

avec la pauvrete,--pas un, ni dans les rangs republicains, ni dans les

rangs socialistes, pas un n'hesiterait! et tous, je le declare, je

l'affirme, j'en reponds, tous prefereraient au pain blanc de la

servitude le pain noir de la liberte. (_Bravos prolonges_.)

Donc, ne laissons pas poindre et germer l'antagonisme. Serrons-nous

donc, mes freres socialistes, mes freres republicains, serrons-nous

etroitement autour de la justice et de la verite, et faisons front a

l'ennemi. (_Oui, oui! bravo!_)

Qu'est l'ennemi?

L'ennemi, c'est plus et moins qu'un homme. (_Mouvement._) C'est un

ensemble de faits hideux qui pese sur le monde et qui le devore.

C'est un monstre aux mille griffes, quoique cela n'ait qu'une tete.

L'ennemi, c'est cette incarnation sinistre du vieux crime militaire et

monarchique, qui nous baillonne et nous spolie, qui met la main sur

nos bouches et dans nos poches, qui a les millions, qui a les budgets,

les juges, les pretres, les valets, les palais, les listes civiles,

toutes les armees,--et pas un seul peuple. L'ennemi, c'est ce qui

regne, gouverne, et agonise en ce moment. (_Sensation profonde._)

Citoyens, soyons les ennemis de l'ennemi, et soyons nos amis! Soyons

une seule ame pour le combattre et un seul coeur pour nous aimer. Ah!

citoyens: fraternite! (_Acclamation._)

Encore un mot et j'ai fini.

Tournons-nous vers l'avenir. Songeons au jour certain, au jour

inevitable, au jour prochain peut-etre, ou toute l'Europe sera

constituee comme ce noble peuple suisse qui nous accueille a cette

heure. Il a ses grandeurs, ce petit peuple; il a une patrie qui

s'appelle la Republique, et il a une montagne qui s'appelle la Vierge.

Ayons comme lui la Republique pour citadelle, et que notre liberte,

immaculee et inviolee, soit, comme la Jungfrau, une cime vierge en

pleine lumiere. (_Acclamation prolongee._)

Je salue la revolution future.

IV

REPONSE A FELIX PYAT

[Note: Voir aux Notes.]

Bruxelles, 12 septembre 1869.

Mon cher Felix Pyat,

J'ai lu votre magnifique et cordiale lettre.

Je n'ai pas le droit, vous le comprenez, de parler au nom de nos

compagnons d'exil. Je borne ma reponse a ce qui me concerne.

Avant peu, je pense, tombera la barriere d'honneur que je me suis

imposee a moi-meme par ce vers:

Et, s'il n'en reste qu'un, je serai celui-la.

Alors je rentrerai.

Et, apres avoir fait le devoir de l'exil, je ferai l'autre devoir.

J'appartiens a ma conscience et au peuple.

VICTOR HUGO.

V

LA CRISE D'OCTOBRE 1869

L'empire declinait. On distinguait clairement dans tous ses actes les

symptomes qui annoncent les choses finissantes. En octobre 1869, Louis

Bonaparte viola sa propre constitution. Il devait convoquer le 29 ce

qu'il appelait ses chambres. Il ne le fit pas. Le peuple eut la bonte

de s'irriter pour si peu. Il y eut menace d'emeute. On supposa que

Victor Hugo etait pour quelque chose dans cette colere, et l'on parut

croire un moment que la situation dependait de deux hommes, l'un,

empereur, qui violait la constitution, l'autre, proscrit, qui excitait

le peuple.

M. Louis Jourdan publia, le 12 octobre, dans le _Siecle_ un article

dont le retentissement fut considerable et qui commencait par ces

lignes:

En ce moment, deux hommes places aux poles extremes du monde politique

encourent la plus lourde responsabilite que puisse porter une

conscience humaine. L'un d'eux est assis sur le trone, c'est Napoleon

III; l'autre, c'est Victor Hugo.

Victor Hugo, mis de la sorte en demeure, ecrivit a M. Louis Jourdan.

Bruxelles, 12 octobre 1869.

Mon cher et ancien ami,

On m'apporte le _Siecle_. Je lis votre article qui me touche, m'honore

et m'etonne.

Puisque vous me donnez la parole, je la prends.

Je vous remercie de me fournir le moyen de faire cesser une equivoque.

Premierement, je suis un simple lecteur du _Rappel_. Je croyais

l'avoir assez nettement dit pour n'etre pas contraint de le redire.

Deuxiemement, je n'ai conseille et je ne conseille aucune

manifestation populaire le 26 octobre.

J'ai pleinement approuve le _Rappel_ demandant aux representants de

la gauche un acte, auquel Paris eut pu s'associer. Une demonstration

expressement _pacifique et sans armes_, comme les demonstrations du

peuple de Londres en pareil cas, comme la demonstration des cent vingt

mille fenians a Dublin il y a trois jours, c'est la ce que demandait

le _Rappel_.

Mais, la gauche s'abstenant, le peuple doit s'abstenir.

Le point d'appui manque au peuple.

Donc pas de manifestation.

Le droit est du cote du peuple, la violence est du cote du pouvoir.

Ne donnons au pouvoir aucun pretexte d'employer la violence contre le

droit.

Personne, le 26 octobre, ne doit descendre dans la rue.

Ce qui sort virtuellement de la situation, c'est l'abolition du

serment.

Une declaration solennelle des representants de la gauche se deliant

du serment en face de la nation, voila la vraie issue de la crise.

Issue morale et revolutionnaire. J'associe a dessein ces deux mots.

Que le peuple s'abstienne, et le chassepot est paralyse; que les

representants parlent, et le serment est aboli.

Tels sont mes deux conseils, et, puisque vous voulez bien me demander

ma pensee, la voila tout entiere.

Un dernier mot. Le jour ou je conseillerai une insurrection, j'y

serai.

Mais cette fois, je ne la conseille pas.

Je vous remercie de votre eloquent appel. J'y reponds en hate, et je

vous serre la main.

VICTOR HUGO.

VI

GEORGE PEABODY

AU PRESIDENT DU COMITE AMERICAIN DE LONDRES

Hauteville-House, 2 decembre 1869.

Monsieur,

Votre lettre me parvient aujourd'hui, 2 Decembre. Je vous remercie.

Elle m'arrache a ce souvenir. J'oublie l'empire et je songe a

l'Amerique. J'etais tourne vers la nuit, je me tourne vers le jour.

Vous me demandez une parole pour George Peabody. Dans votre

sympathique illusion, vous me croyez ce que je ne suis pas, la voix

de la France. Je ne suis, je l'ai dit deja, que la voix de l'exil.

N'importe, monsieur, un noble appel comme le votre veut etre entendu;

si peu que je sois, j'y dois repondre et je reponds.

Oui, l'Amerique a raison d'etre fiere de ce grand citoyen du monde,

de ce grand frere des hommes, George Peabody. Peabody a ete un homme

heureux qui souffrait de toutes les souffrances, un riche qui sentait

le froid, la faim et la soif des pauvres. Ayant sa place pres de

Rothschild, il a trouve moyen de la changer en une place pres de

Vincent de Paul. Comme Jesus-Christ il avait une plaie au flanc; cette

plaie etait la misere des autres; ce n'etait pas du sang qui coulait

de cette plaie, c'etait de l'or; or qui sortait d'un coeur.

Sur cette terre il y a les hommes de la haine et il y a les hommes de

l'amour, Peabody fut un de ceux-ci. C'est sur le visage de ces hommes

que nous voyons le sourire de Dieu. Quelle loi pratiquent-ils? Une

seule, la loi de fraternite--loi divine, loi humaine, qui varie les

secours selon les detresses, qui ici donne des preceptes, et qui la

donne des millions, qui trace a travers les siecles dans nos tenebres

une trainee de lumiere, et qui va de Jesus pauvre a Peabody riche.

Que Peabody s'en retourne chez vous, beni par nous! Notre monde

l'envie au votre. La patrie gardera sa cendre et nos coeurs sa

memoire. Que l'immensite emue des mers vous le rapporte! Le libre

pavillon americain ne deploiera jamais assez d'etoiles au-dessus de ce

cercueil.

Rapprochement que je ne puis m'empecher de faire, il y a aujourd'hui

juste dix ans, le 2 decembre 1859, j'adressais, suppliant, isole,

une priere pour le condamne d'Harper's Ferry a l'illustre nation

americaine; aujourd'hui, c'est une glorification que je lui adresse.

Depuis 1859, de grands evenements se sont accomplis, la servitude a

ete abolie en Amerique; esperons que la misere, cette autre servitude,

sera aussi abolie un jour et dans le monde entier; et, en attendant

que le second progres vienne completer le premier, venerons-en les

deux apotres, en accouplant dans une meme pensee de reconnaissance et

de respect John Brown, l'ami des esclaves, a George Peabody, l'ami des

pauvres.

Je vous serre la main, monsieur.

VICTOR HUGO.

A M. le colonel Berton, president du comite americain de Londres.

VII

A CHARLES HUGO

Hauteville-House, 18 decembre 1869.

Mon fils, te voila frappe pour la seconde fois. La premiere fois, il y

a dix-neuf ans, tu combattais l'echafaud; on t'a condamne. La deuxieme

fois, aujourd'hui, en rappelant le soldat a la fraternite, tu

combattais la guerre; on t'a condamne. Je t'envie ces deux gloires.

En 1851, tu etais defendu par Cremieux, ce grand coeur eloquent,

et par moi. En 1860, tu as ete defendu par Gambetta, le puissant

evocateur du spectre de Baudin, et par Jules Favre, le maitre superbe

de la parole, que j'ai vu si intrepide au 2 decembre.

Tout est bien. Sois content.

Tu commets le crime de preferer comme moi a la societe qui tue la

societe qui eclaire et qui enseigne, et aux peuples s'entr'egorgeant

les peuples s'entr'aidant; tu combats ces sombres obeissances

passives, le bourreau et le soldat; tu ne veux pas pour l'ordre social

de ces deux cariatides; a une extremite l'homme-guillotine, a l'autre

extremite l'homme-chassepot. Tu aimes mieux Guillaume Penn que Joseph

de Maistre, et Jesus que Cesar. Tu ne veux de hache qu'aux mains du

pionnier dans la foret et de glaive qu'aux mains du citoyen devant la

tyrannie. Au legislateur tu montres comme ideal Beccaria, et au soldat

Garibaldi. Tout cela vaut bien quatre mois de prison et mille francs

d'amende.

Ajoutons que tu es suspect de ne point approuver le viol des lois a

main armee, et que peut-etre tu es capable d'exciter a la haine des

arrestations nocturnes et au mepris du faux serment.

Tout est bien, je le repete.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 22 / 28 段