Un peuple a ete pendant mille ans, du sixieme au seizieme siecle, le

premier peuple de l'Europe, egal a la Grece par l'epopee, a l'Italie

par l'art, a la France par la philosophie; ce peuple a eu Leonidas

sous le nom de Pelage, et Achille sous le nom de Cid; ce peuple a

commence par Viriate et a fini par Riego; il a eu Lepante, comme

les grecs ont eu Salamine; sans lui Corneille n'aurait pas cree la

tragedie et Christophe Colomb n'aurait pas decouvert l'Amerique; ce

peuple est le peuple indomptable du Fuero-Juzgo; presque aussi defendu

que la Suisse par son relief geologique, car le Mulhacen est au

mont Blanc comme 18 est a 24, il a eu son assemblee de la foret,

contemporaine du forum de Rome, meeting des bois ou le peuple regnait

deux fois par mois, a la nouvelle lune et a la pleine lune; il a eu

les cortes a Leon soixante-dix-sept ans avant que les anglais eussent

le parlement a Londres; il a eu son serment du Jeu de Paume a Medina

del Campo, sous Don Sanche; des 1133, aux cortes de Borja, il a eu le

tiers etat preponderant, et l'on a vu dans l'assemblee de cette nation

une seule ville, comme Saragosse, envoyer quinze deputes; des 1307,

sous Alphonse III, il a proclame le droit et le devoir d'insurrection;

en Aragon il a institue l'homme appele Justice, superieur a l'homme

appele Roi; il a dresse en face du trone le redoutable _sino no_; il

a refuse l'impot a Charles-Quint. Naissant, ce peuple a tenu en echec

Charlemagne, et, mourant, Napoleon. Ce peuple a eu des maladies et

subi des vermines, mais, en somme, n'a pas ete plus deshonore par les

moines que les lions par les poux. Il n'a manque a ce peuple que deux

choses, savoir se passer du pape, et savoir se passer du roi. Par la

navigation, par l'aventure, par l'industrie, par le commerce, par

l'invention appliquee au globe, par la creation des itineraires

inconnus, par l'initiative, par la colonisation universelle, il a ete

une Angleterre, avec l'isolement de moins et le soleil de plus. Il a

eu des capitaines, des docteurs, des poetes, des prophetes, des heros,

des sages. Ce peuple a l'Alhambra, comme Athenes a le Parthenon, et

a Cervantes, comme nous avons Voltaire. L'ame immense de ce peuple

a jete sur la terre tant de lumiere que pour l'etouffer il a fallu

Torquemada; sur ce flambeau, les papes ont pose la tiare, eteignoir

enorme. Le papisme et l'absolutisme se sont ligues pour venir a bout

de cette nation. Puis toute sa lumiere, ils la lui ont rendue en

flamme, et l'on a vu l'Espagne liee au bucher. Ce _quemadero_ demesure

a couvert le monde, sa fumee a ete pendant trois siecles le nuage

hideux de la civilisation, et, le supplice fini, le brulement acheve,

on a pu dire: Cette cendre, c'est ce peuple.

Aujourd'hui, de cette cendre cette nation renait. Ce qui est faux du

phenix est vrai du peuple.

Ce peuple renait. Renaitra-t-il petit? Renaitra-t-il grand? Telle est

la question.

Reprendre son rang, l'Espagne le peut. Redevenir l'egale de la France

et de l'Angleterre. Offre immense de la providence. L'occasion est

unique. L'Espagne la laissera-t-elle echapper?

Une monarchie de plus sur le continent, a quoi bon? L'Espagne sujette

d'un roi sujet des puissances, quel amoindrissement! D'ailleurs

etablir a cette heure une monarchie, c'est prendre de la peine pour

peu de temps. Le decor va changer.

Une republique en Espagne, ce serait le hola en Europe; et le hola

dit aux rois, c'est la paix; ce serait la France et la Prusse

neutralisees, la guerre entre les monarchies militaires impossible par

le seul fait de la revolution presente, la museliere mise a Sadowa

comme a Austerlitz, la perspective des tueries remplacee par la

perspective du travail et de la fecondite, Chassepot destitue au

profit de Jacquart; ce serait l'equilibre du continent brusquement

fait aux depens des fictions par ce poids dans la balance, la verite;

ce serait cette vieille puissance, l'Espagne, regeneree par cette

jeune force, le peuple; ce serait, au point de vue de la marine et

du commerce, la vie rendue a ce double littoral qui a regne sur la

Mediterranee avant Venise et sur l'Ocean avant l'Angleterre; ce serait

l'industrie fourmillant la ou croupit la misere; ce serait Cadix egale

a Southampton, Barcelone egale a Liverpool, Madrid egale a Paris. Ce

serait le Portugal, a un moment donne, faisant retour a l'Espagne, par

la seule attraction de la lumiere et de la prosperite; la liberte

est l'aimant des annexions. Une republique en Espagne, ce serait

la constatation pure et simple de la souverainete de l'homme sur

lui-meme, souverainete indiscutable, souverainete qui ne se met pas

aux voix; ce serait la production sans tarif, la consommation sans

douane, la circulation sans ligature, l'atelier sans proletariat, la

richesse sans parasitisme, la conscience sans prejuges, la parole sans

baillon, la loi sans mensonge, la force sans armee, la fraternite sans

Cain; ce serait le travail pour tous, l'instruction pour tous, la

justice pour tous, l'echafaud pour personne; ce serait l'ideal devenu

palpable, et, de meme qu'il y a l'hirondelle-guide, il y aurait la

nation-exemple. De peril point. L'Espagne citoyenne, c'est l'Espagne

forte; l'Espagne democratie, c'est l'Espagne citadelle. La republique

en Espagne, ce serait la probite administrant, la verite gouvernant,

la liberte regnant; ce serait la souveraine realite inexpugnable; la

liberte est tranquille parce qu'elle est invincible, et invincible

parce qu'elle est contagieuse. Qui l'attaque la gagne. L'armee envoyee

contre elle ricoche sur le despote. C'est pourquoi on la laisse en

paix. La republique en Espagne, ce serait, a l'horizon, l'irradiation

du vrai, promesse pour tous, menace pour le mal seulement; ce serait

ce geant, le droit, debout en Europe, derriere cette barricade, les

Pyrenees.

Si l'Espagne renait monarchie, elle est petite.

Si elle renait republique, elle est grande.

Qu'elle choisisse.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 22 octobre 1868.

IV

SECONDE LETTRE A L'ESPAGNE

De plusieurs points de l'Espagne, de la Corogne, par l'organe du

comite democratique, d'Oviedo, de Seville, de Barcelone, de Saragosse,

la ville patriote, de Cadix, la ville revolutionnaire, de Madrid, par

la genereuse voix d'Emilio Castelar, un deuxieme appel m'est fait. On

m'interroge. Je reponds.

De quoi s'agit-il? De l'esclavage.

L'Espagne, qui d'une seule secousse vient de rejeter tous les

vieux opprobres, fanatisme, absolutisme, echafaud, droit divin,

gardera-t-elle de tout ce passe ce qu'il y a de plus odieux,

l'esclavage? Je dis: Non!

Abolition, et abolition immediate. Tel est le devoir.

Est-ce qu'il y a lieu d'hesiter? Est-ce que c'est possible? Quoi! ce

que l'Angleterre a fait en 1838, ce que la France a fait en 1848, en

1868 l'Espagne ne le ferait pas! Quoi! etre une nation affranchie,

et avoir sous ses pieds une race asservie et garrottee! Quoi! ce

contresens! etre chez soi la lumiere, et hors de chez soi la nuit!

etre chez soi la justice, et hors de chez soi l'iniquite! citoyen ici,

negrier la! faire une revolution qui aurait un cote de gloire et

un cote d'ignominie! Quoi! apres la royaute chassee, l'esclavage

resterait! il y aurait pres de vous un homme qui serait a vous, un

homme qui serait votre chose! vous auriez sur la tete un bonnet de

liberte pour vous et a la main une chaine pour lui! Qu'est-ce que

le fouet du planteur? c'est le sceptre du roi, naif et dedore. L'un

brise, l'autre tombe.

Une monarchie a esclaves est logique. Une republique a esclaves est

cynique. Ce qui rehausse la monarchie deshonore la republique. La

republique est une virginite.

Or, des a present, et sans attendre aucun vote, vous etes republique.

Pourquoi? parce que vous etes la grande Espagne. Vous etes republique;

l'Europe democratique en a pris acte. O espagnols! vous ne pouvez

rester fiers qu'a la condition de rester libres. Dechoir vous est

impossible. Croitre est dans la nature; se rapetisser, non.

Vous resterez libres. Or la liberte est entiere. Elle a la sombre

jalousie de sa grandeur et de sa purete. Aucun compromis. Aucune

concession. Aucune diminution. Elle exclut en haut la royaute et en

bas l'esclavage.

Avoir des esclaves, c'est meriter d'etre esclave. L'esclave au-dessous

de vous justifie le tyran au-dessus de vous.

Il y a dans l'histoire de la traite une annee hideuse, 1768. Cette

annee-la le maximum du crime fut atteint; l'Europe vola a l'Afrique

cent quatre mille noirs, qu'elle vendit a l'Amerique. Cent quatre

mille! jamais si effroyable chiffre de vente de chair humaine ne

s'etait vu. Il y a de cela juste cent ans. Eh bien! celebrez ce

centenaire par l'abolition de l'esclavage; qu'a une annee infame

une annee auguste reponde; et montrez qu'entre l'Espagne de 1768 et

l'Espagne de 1868 il y a plus qu'un siecle, il y a un abime, il y a

l'infranchissable profondeur qui separe le faux du vrai, le mal du

bien, l'injuste du juste, l'abjection de la gloire, la monarchie de

la republique, la servitude de la liberte. Precipice toujours ouvert

derriere le progres; qui recule y tombe.

Un peuple s'augmente de tous les hommes qu'il affranchit. Soyez la

grande Espagne complete. Ce qu'il vous faut, c'est Gibraltar de plus

et Cuba de moins.

Un dernier mot. Dans la profondeur du mal, despotisme et esclavage

se rencontrent et produisent le meme effet. Pas d'identite plus

saisissante. Le joug de l'esclavage est plus encore peut-etre sur le

maitre que sur l'esclave. Lequel des deux possede l'autre? question.

C'est une erreur de croire qu'on est le proprietaire de l'homme

qu'on achete ou qu'on vend; on est son prisonnier. Il vous tient. Sa

rudesse, sa grossierete, son ignorance, sa sauvagerie, vous devez les

partager; sinon, vous vous feriez horreur a vous-meme. Ce noir, vous

le croyez a vous; c'est vous qui etes a lui. Vous lui avez pris son

corps, il vous prend votre intelligence et votre honneur. Il s'etablit

entre vous et lui un mysterieux niveau. L'esclave vous chatie d'etre

son maitre. Tristes et justes represailles, d'autant plus terribles

que l'esclave, votre sombre dominateur, n'en a pas conscience. Ses

vices sont vos crimes; ses malheurs deviendront vos catastrophes. Un

esclave dans une maison, c'est une ame farouche qui est chez vous,

et qui est en vous. Elle vous penetre et vous obscurcit, lugubre

empoisonnement. Ah! l'on ne commet pas impunement ce grand crime,

l'esclavage! La fraternite meconnue devient fatalite. Si vous etes un

peuple eclatant et illustre, l'esclavage, accepte comme institution,

vous fait abominable. La couronne au front du despote, le carcan au

cou de l'esclave, c'est le meme cercle, et votre ame de peuple y est

enfermee. Toutes vos splendeurs ont cette tache, le negre. L'esclave

vous impose ses tenebres. Vous ne lui communiquez pas la civilisation,

et il vous communique la barbarie. Par l'esclave, l'Europe s'inocule

l'Afrique.

O noble peuple espagnol! c'est la, pour vous, la deuxieme liberation.

Vous vous etes delivre du despote; maintenant delivrez-vous de

l'esclave.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 22 novembre 1868.

V

LES ENFANTS PAUVRES

Noel 1868.

Les deuils qui nous eprouvent n'empechent pas qu'il y ait des pauvres.

Si nous pouvions oublier ce que souffrent les autres, ce que nous

souffrons nous-memes nous en ferait souvenir; le deuil est un appel au

devoir.

La petite institution d'assistance pour l'enfance, que j'ai fondee

il y a sept ans, a Guernesey, dans ma maison, fructifie, et vous,

mesdames, qui m'ecoutez avec tant de grace, vous serez sensibles a

cette bonne nouvelle.

Ce n'est pas de ce que je fais ici qu'il est question, mais de ce qui

se fait au dehors. Ce que je fais n'est rien, et ne vaut pas la peine

d'en parler.

Cette fondation du Diner des Enfants pauvres n'a qu'une chose pour

elle, c'est d'etre une idee simple. Aussi a-t-elle ete tout de suite

comprise, surtout dans les pays de liberte, en Angleterre, en Suisse

et en Amerique; la elle est appliquee sur une grande echelle.--Je

note le fait sans y insister, mais je crois qu'il y a une certaine

affinite entre les idees simples et les pays libres.

Pour que vous jugiez du progres que fait l'idee du Diner des Enfants

pauvres, je vous citerai seulement deux ou trois chiffres. Ces

chiffres, je les prends en Angleterre, je les prends a Londres,

c'est-a-dire chez vous.

Vous avez pu lire dans les journaux la lettre que m'a adressee

l'honorable lady Thompson. Dans la seule paroisse de Marylebone, en

l'annee 1868, le nombre des enfants assistes s'est eleve de 5,000

a 7,850. Une societe d'assistance, intitulee _Childrens' Provident

Society_, vient de se fonder, Maddox street, Regent's street, au

capital de vingt mille livres sterling. Enfin, troisieme fait, vous

vous rappelez que l'an dernier, a pareil jour, je me felicitais de

lire dans les journaux anglais que l'idee de Hauteville-House avait

fructifie a Londres, au point qu'on y secourait trente mille enfants.

Eh bien, lisez aujourd'hui l'excellent journal _l'Express_ du 17

decembre, vous y constaterez une progression magnifique. En 1866, il

y avait a Londres six mille enfants secourus de la facon que j'ai

indiquee; en 1867, trente mille; en 1868, il y en a cent quinze mille.

A ces 115,000 ajoutez les 7,850 de Marylebone, societe distincte, et

vous aurez un total de 122,850 enfants secourus.

Ce que c'est qu'un grain mis dans le sillon, quand Dieu consent a le

feconder! Combien voyez-vous ici d'enfants? Quarante. C'est bien peu.

Ce n'est rien. Eh bien, chacun de ces quarante enfants en produit

au dehors trois mille, et les quarante enfants de Hauteville-House

deviennent a Londres cent vingt mille.

Je pourrais citer d'autres faits encore, je m'arrete. Je parle de moi,

mais c'est malgre moi. Dans tout ceci aucun honneur ne me revient,

et mon merite est nul. Toutes les actions de graces doivent etre

adressees a mes admirables cooperateurs d'Angleterre et d'Amerique.

Un mot pour terminer.

Je trouve l'exil bon. D'abord, il m'a fait connaitre cette ile

hospitaliere; ensuite, il m'a donne le loisir de realiser cette

idee que j'avais depuis longtemps, un essai pratique d'amelioration

immediate du sort des enfants--des pauvres enfants--au point de vue de

la double hygiene, c'est-a-dire de la sante physique et de la sante

intellectuelle. L'idee a reussi. C'est pourquoi je remercie l'exil.

Ah! je ne me lasserai jamais de le dire:--Songeons aux enfants!

La societe des hommes est toujours, plus ou moins, une societe

coupable. Dans cette faute collective que nous commettons tous, et qui

s'appelle tantot la loi, tantot les moeurs, nous ne sommes surs que

d'une innocence, l'innocence des enfants.

Eh bien, aimons-la, nourrissons-la, vetissons-la, donnons-lui du pain

et des souliers, guerissons-la, eclairons-la, venerons-la.

Quant a moi,--etes-vous curieux de savoir mon opinion politique?--je

vais vous la dire. Je suis du parti de l'innocence. Surtout du parti

de l'innocence punie--pourquoi, mon Dieu?--par la misere.

Quelles que soient les douleurs de cette vie, je ne m'en plaindrai

pas, s'il m'est donne de realiser les deux plus hautes ambitions qu'un

homme puisse avoir sur la terre. Ces deux ambitions, les voici: etre

esclave, et etre serviteur. Esclave de la conscience, et serviteur des

pauvres.

1869

_La Grece se tourne vers l'Amerique. Declaration de guerre prochaine

et de paix future. Le_ Rappel.--_Le congres de Lausanne.--Peabody

mort. Charles Hugo condamne.--Le 29 octobre a Paris. Symptomes de

l'ecroulement de l'empire. Les enfants pauvres_.

I

LA CRETE

A M. VOLOUDAKI

PRESIDENT DU GOUVERNEMENT DE LA CRETE

Monsieur,

Votre lettre eloquente m'a vivement touche. Oui, vous avez raison de

compter sur moi. Le peu que je suis et le peu que je puis appartient a

votre noble cause. La cause de la Crete est celle de la Grece, et

la cause de la Grece est celle de l'Europe. Ces enchainements-la

echappent aux rois et sont pourtant la grande logique. La diplomatie

n'est autre chose que la ruse des princes contre la logique de Dieu.

Mais, dans un temps donne, Dieu a raison.

Dieu et droit sont synonymes. Je ne suis qu'une voix, opiniatre, mais

perdue dans le tumulte triomphal des iniquites regnantes. Qu'importe?

ecoute ou non, je ne me lasserai pas. Vous me dites que la Crete me

demande ce que l'Espagne m'a demande. Helas! je ne puis que pousser un

cri. Pour la Crete, je l'ai fait deja, je le ferai encore.

Puisque vous le croyez utile, l'Europe etant sourde, je me tournerai

vers l'Amerique. Esperons de ce cote-la.

Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.

APPEL A L'AMERIQUE

Le sombre abandon d'un peuple au viol et a l'egorgement en pleine

civilisation est une ignominie qui etonnera l'histoire. Ceux qui font

de telles taches a ce grand dix-neuvieme siecle sont responsables

devant la conscience universelle. Les presents gouvernements mettent

la rougeur au front de l'Europe.

A l'heure ou nous sommes, d'un cote il y a des massacres, de l'autre

une conversation de diplomates; d'un cote on tue, on decapite, on

mutile, on eventre des femmes, des vieillards et des enfants, qu'on

laisse pourrir dans la neige ou au soleil, de l'autre on redige des

protocoles; les depeches de chancellerie, envolees de tous les points

de l'horizon, s'abattent sur la table verte de la conference, et les

vautours sur Arcadion. Tel est le spectacle.

Trahir et livrer la Crete, c'est une mauvaise action, et c'est une

mauvaise politique.

De deux choses l'une: ou l'insurrection candiote persistera, ou elle

expirera; ou la Crete attisera et continuera son flamboiement superbe,

ou elle s'eteindra. Dans le premier cas, ce pays sera un heros; dans

le second cas, il sera un martyr. Redoutable complication future. Il

faut, tot ou tard, compter avec les heros, et plus encore avec les

martyrs. Les heros triomphent par la vie, les martyrs par la mort.

Voyez Baudin. Craignez les spectres. La Crete morte aura l'importunite

terrible du sepulcre. Ce sera un miasme de plus dans votre politique.

L'Europe aura desormais deux Polognes, l'une au nord, l'autre au midi.

L'ordre regnera dans les monts Sphakia comme il regne a Varsovie, et,

rois de l'Europe, vous aurez une prosperite entre deux cadavres.

Le continent en ce moment n'appartient pas aux nations, mais aux rois.

Disons-le nettement, pour l'instant, la Grece et la Crete n'ont plus

rien a attendre de l'Europe.

Tout espoir est-il donc perdu pour elles?

Non.

Ici la question change d'aspect. Ici se declare, incident admirable,

une phase nouvelle.

L'Europe recule, l'Amerique avance.

L'Europe refuse son role, l'Amerique le prend.

Abdication compensee par un avenement.

Une grande chose va se faire.

Cette republique d'autrefois, la Grece, sera soutenue et protegee par

la republique d'aujourd'hui, les Etats-Unis. Thrasybule appelle a son

secours Washington. Rien de plus grand.

Washington entendra et viendra. Avant peu le libre pavillon americain,

n'en doutons pas, flottera entre Gibraltar et les Dardanelles.

C'est le point du jour. L'avenir blanchit l'horizon. La fraternite des

peuples s'ebauche. Solidarite sublime.

Ceci est l'arrivee du nouveau monde dans le vieux monde. Nous saluons

cet avenement. Ce n'est pas seulement au secours de la Grece que

viendra l'Amerique, c'est au secours de l'Europe. L'Amerique sauvera

la Grece du demembrement et l'Europe de la honte.

Pour l'Amerique, c'est la sortie de la politique locale. C'est

l'entree dans la gloire.

Au dix-huitieme siecle, la France a delivre l'Amerique; au

dix-neuvieme siecle, l'Amerique va delivrer la Grece. Remboursement

magnifique.

Americains, vous etiez endettes envers nous de cette grande dette, la

liberte! Delivrez la Grece, et nous vous donnons quittance. Payer a la

Grece, c'est payer a la France.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 6 fevrier 1869.

II

AUX CINQ REDACTEURS-FONDATEURS DU _RAPPEL_

[Note: Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Henri Rochefort, Charles Hugo,

Francois Hugo.]

Chers amis,

Ayant ete investi d'un mandat, qui est suspendu, mais non termine,

je ne pourrais reparaitre, soit a la tribune, soit dans la presse

politique, que pour y reprendre ce mandat au point ou il a ete

interrompu, et pour exercer un devoir severe, et il me faudrait pour

cela la liberte comme en Amerique. Vous connaissez ma declaration a

ce sujet, et vous savez que, jusqu'a ce que l'heure soit venue, je ne

puis cooperer a aucun journal, de meme que je ne puis accepter aucune

candidature. Je dois donc demeurer etranger au _Rappel_.

Du reste, pour d'autres raisons, resultant des complications de la

double vie politique et litteraire qui m'est imposee, je n'ai

jamais ecrit dans l'_Evenement_. L'_Evenement_, en 1851, tirait a

soixante-quatre mille exemplaires.

Ce vivant journal, vous allez le refaire sous ce titre: le _Rappel_.

Le _Rappel_. J'aime tous les sens de ce mot. Rappel des principes,

par la conscience; rappel des verites, par la philosophie; rappel du

devoir, par le droit; rappel des morts, par le respect; rappel du

chatiment, par la justice; rappel du passe, par l'histoire; rappel de

l'avenir, par la logique; rappel des faits, par le courage; rappel de

l'ideal dans l'art, par la pensee; rappel du progres dans la science,

par l'experience et le calcul; rappel de Dieu dans les religions,

par l'elimination des idolatries; rappel de la loi a l'ordre, par

l'abolition de la peine de mort; rappel du peuple a la souverainete,

par le suffrage universel renseigne; rappel de l'egalite, par

l'enseignement gratuit et obligatoire; rappel de la liberte, par le

reveil de la France; rappel de la lumiere, par le cri: _Fiat jus!_

Vous dites: Voila notre tache; moi je dis: Voila votre oeuvre.

Cette oeuvre, vous l'avez deja faite, soit comme journalistes, soit

comme poetes, dans le pamphlet, admirable mode de combat, dans le

livre, au theatre, partout, toujours; vous l'avez faite, d'accord et

de front avec tous les grands esprits de ce grand siecle. Aujourd'hui,

vous la reprenez, ce journal au poing, le _Rappel_. Ce sera un journal

lumineux et acere; tantot epee, tantot rayon. Vous allez combattre en

riant. Moi, vieux et triste, j'applaudis.

Courage donc, et en avant! Le rire, quelle puissance! Vous allez

prendre place, comme auxiliaires de toutes les bonnes volontes, dans

l'etincelante legion parisienne des journaux du rire.

Je connais vos droitures comme je connais la mienne, et j'en ai en moi

le miroir; c'est pourquoi je sais d'avance votre itineraire. Je ne le

trace pas, je le constate. Etre un guide n'est pas ma pretention; je

me contente d'etre un temoin. D'ailleurs, je n'en sais pas bien long,

et une fois que j'ai prononce ce mot: devoir, j'ai a peu pres dit tout

ce que j'avais a dire.

Avant tout, vous serez fraternels. Vous donnerez l'exemple de la

concorde. Aucune division dans nos rangs ne se fera par votre faute.

Vous attendrez toujours le premier coup. Quand on m'interroge sur ce

que j'ai dans l'ame, je reponds par ces deux mots: _conciliation_ et

_reconciliation_. Le premier de ces mots est pour les idees, le second

est pour les hommes.

Le combat pour le progres veut la concentration des forces. Bien viser

et frapper juste. Aucun projectile ne doit s'egarer. Pas de balle

perdue dans la bataille des principes. L'ennemi a droit a tous nos

coups; lui faire tort d'un seul, c'est etre injuste envers lui. Il

merite qu'on le mitraille sans cesse, et qu'on ne mitraille que lui.

Pour nous, qui n'avons qu'une soif, la justice, la raison, la verite,

l'ennemi s'appelle Tenebres.

La legion democratique a deux aspects, elle est politique et

litteraire. En politique, elle arbore 89 et 92; en litterature, elle

arbore 1830. Ces dates a rayonnement double, illuminant d'un cote le

droit, de l'autre la pensee, se resument en un mot: revolution.

Nous, issus des nouveautes revolutionnaires, fils de ces catastrophes

qui sont des triomphes, nous preferons au ceremonial de la tragedie le

pele-mele du drame, au dialogue alterne des majestes le cri profond du

peuple, et a Versailles Paris. L'art, en meme temps que la societe,

est arrive au but que voici: _omnia et omnes_. Les autres siecles ont

ete des porte-couronnes; chacun d'eux s'incarne pour l'histoire dans

un personnage ou se condense l'exception. Le quinzieme siecle, c'est

le pape; le seizieme, c'est l'empereur; le dix-septieme, c'est le roi;

le dix-neuvieme, c'est l'homme.

L'homme, sorti, debout et libre, de ce gouffre sublime, le

dix-huitieme siecle.

Venerons-le, ce dix-huitieme siecle, le siecle concluant qui commence

par la mort de Louis XIV et qui finit par la mort de la monarchie.

Vous accepterez son heritage. Ce fut un siecle gai et redoutable.

Etre souriants et desagreables, telle est votre intention. Je l'approuve.

Sourire, c'est combattre. Un sourire regardant la toute-puissance a une

etrange force de paralysie. Lucien deconcertait Jupiter. Jupiter pourtant,

dieu d'esprit, n'aurait pas eu recours, quoique fache, a M. ... (J'ouvre

une parenthese. Ne vous genez pas pour remplacer ma prose par des lignes

de points partout ou bon vous semblera. Je ferme la parenthese.) La

raillerie des encyclopedistes a eu raison du molinisme et du papisme.

Grands et charmants exemples. Ces vaillants philosophes ont revele la

force du rire. Tourner une hydre en ridicule, cela semble etrange. Eh

bien, c'est excellent. D'abord beaucoup d'hydres sont en baudruche. Sur

celles-la, l'epingle est plus efficace que la massue. Quant aux hydres

pour de bon, le cesarisme en est une, l'ironie les consterne. Surtout

quand l'ironie est un appel a la lumiere. Souvenez-vous du coq chantant

sur le dos du tigre. Le coq, c'est l'ironie. C'est aussi la France.

Le dix-huitieme siecle a mis en evidence la souverainete de l'ironie.

Confrontez la vigueur materielle avec la vigueur spirituelle; comptez

les fleaux vaincus, les monstres terrasses et les victimes protegees;

mettez d'un cote Lerne, Nemee, Erymanthe, le taureau de Crete, le

dragon des Hesperides, Antee etouffe, Cerbere enchaine, Augias

nettoye, Atlas soulage, Hesione sauvee, Alceste delivree, Promethee

secouru; et, de l'autre, la superstition denoncee, l'hypocrisie

demasquee, l'inquisition tuee, la magistrature muselee, la torture

deshonoree, Calas rehabilite, Labarre venge, Sirven defendu, les

moeurs adoucies, les lois assainies, la raison mise en liberte, la

conscience humaine delivree, elle aussi, du vautour, qui est le

fanatisme; faites cette evocation sacree des grandes victoires

humaines, et comparez aux douze travaux d'Hercule les douze travaux de

Voltaire. Ici le geant de force, la le geant d'esprit. Qui l'emporte?

Les serpents du berceau, ce sont les prejuges. Arouet a aussi bien

etouffe ceux-ci qu'Alcide ceux-la.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 21 / 28 段