Quand donc la loi s'ajustera-t-elle au droit? quand donc la justice

humaine prendra-t-elle mesure sur la justice divine? quand donc ceux

qui lisent la bible comprendront-ils la vie sauve de Cain? quand donc

ceux qui lisent l'evangile comprendront-ils le gibet du Christ? quand

donc pretera-t-on l'oreille a la grande voix vivante qui, du fond de

l'inconnu, crie a travers nos tenebres: Ne tue point! quand donc ceux

qui sont en bas, juge, pretre, peuple, roi, s'apercevront-ils qu'il

y a quelqu'un au-dessus d'eux? Republiques a esclaves, monarchies a

soldats, societes a bourreaux; partout la force, nulle part le

droit. O les tristes maitres du monde! chenilles d'infirmites, boas

d'orgueil.

Une occasion se presente ou le progres peut faire un pas. Geneve va

deliberer sur la peine de mort. De la votre lettre, monsieur. Vous me

demandez d'intervenir, de prendre part a la discussion, de dire un

mot. Je crains que vous ne vous abusiez sur l'efficacite d'une chetive

parole isolee comme la mienne. Que suis-je? Que puis-je? Voila bien

des annees deja,--cela date de 1828,--que je lutte avec les faibles

forces d'un homme contre cette chose colossale, contradictoire et

monstrueuse, la peine de mort, composee d'assez de justice pour

satisfaire la foule et d'assez d'iniquite pour epouvanter le penseur.

D'autres ont fait plus et mieux que moi. La peine de mort a cede un

peu de terrain; voila tout. Elle s'est sentie honteuse dans Paris, en

presence de toute cette lumiere. La guillotine a perdu son assurance,

sans abdiquer pourtant; chassee de la Greve, elle a reparu barriere

Saint-Jacques; chassee de la barriere Saint-Jacques, elle a reparu a

la Roquette. Elle recule, mais elle reste.

Puisque vous reclamez mon concours, monsieur, je vous le dois. Mais ne

vous faites pas illusion sur le peu de part que j'aurai au succes si

vous reussissez. Depuis trente-cinq ans, je le repete, j'essaye de

faire obstacle au meurtre en place publique. J'ai denonce sans relache

cette voie de fait de la loi d'en bas sur la loi d'en haut. J'ai

pousse a la revolte la conscience universelle; j'ai attaque cette

exaction par la logique, et par la pitie, cette logique supreme; j'ai

combattu, dans l'ensemble et dans le detail, la penalite demesuree

et aveugle qui tue; tantot traitant la these generale, tachant

d'atteindre et de blesser le fait dans son principe meme, et

m'efforcant de renverser, une fois pour toutes, non un echafaud, mais

l'echafaud; tantot me bornant a un cas particulier, et ayant pour but

de sauver tout simplement la vie d'un homme. J'ai quelquefois reussi,

plus souvent echoue. Beaucoup de nobles esprits se sont devoues a la

meme tache; et, il y a dix mois a peine, la genereuse presse belge,

me venant energiquement en aide lors de mon intervention pour les

condamnes de Charleroi, est parvenue a sauver sept tetes sur neuf.

Les ecrivains du dix-huitieme siecle ont detruit la torture; les

ecrivains du dix-neuvieme, je n'en doute pas, detruiront la peine de

mort. Ils ont deja fait supprimer en France le poing coupe et le

fer rouge; ils ont fait abroger la mort civile; et ils ont suggere

l'admirable expedient provisoire des circonstances attenuantes.

--"C'est a d'execrables livres comme _le Dernier jour d'un Condamne_,

disait le depute Salverte, qu'on doit la detestable introduction des

circonstances attenuantes." Les circonstances attenuantes, en effet,

c'est le commencement de l'abolition. Les circonstances attenuantes

dans la loi, c'est le coin dans le chene. Saisissons le marteau divin,

frappons sur le coin sans relache, frappons a grands coups de verite,

et nous ferons eclater le billot.

Lentement, j'en conviens. Il faudra du temps, certes. Pourtant ne

nous decourageons pas. Nos efforts, meme dans le detail, ne sont pas

toujours inutiles. Je viens de vous rappeler le fait de Charleroi; en

voici un autre. Il y a huit ans, a Guernesey, en 1854, un homme, nomme

Tapner, fut condamne au gibet; j'intervins, un recours en grace fut

signe par six cents notables de l'ile, l'homme fut pendu; maintenant

ecoutez: quelques-uns des journaux d'Europe qui contenaient la lettre

ecrite par moi aux guernesiais pour empecher le supplice arriverent en

Amerique a temps pour que cette lettre put etre reproduite utilement

par les journaux americains; on allait pendre un homme a Quebec, un

nomme Julien; le peuple du Canada considera avec raison comme adressee

a lui-meme la lettre que j'avais ecrite au peuple de Guernesey, et,

par un contre-coup providentiel, cette lettre sauva, passez-moi

l'expression, non Tapner qu'elle visait, mais Julien qu'elle ne visait

pas. Je cite ces faits; pourquoi? parce qu'ils prouvent la necessite

de persister. Helas! le glaive persiste aussi.

Les statistiques de la guillotine et de la potence conservent leurs

hideux niveaux; le chiffre du meurtre legal ne s'est amoindri dans

aucun pays. Depuis une dizaine d'annees meme, le sens moral ayant

baisse, le supplice a repris faveur, et il y a recrudescence. Vous

petit peuple, dans votre seule ville de Geneve, vous avez vu deux

guillotines dressees en dix-huit mois. En effet, ayant tue Vary,

pourquoi ne pas tuer Elcy? En Espagne, il y a le garrot; en Russie,

la mort par les verges. A Rome, l'eglise ayant horreur du sang, le

condamne est assomme, _ammazzato_. L'Angleterre, ou regne une femme,

vient de pendre une femme.

Cela n'empeche pas la vieille penalite de jeter les hauts cris, de

protester qu'on la calomnie, et de faire l'innocente. On jase sur son

compte, c'est affreux. Elle a toujours ete douce et tendre; elle

fait des lois qui ont l'air severe, mais elle est incapable de les

appliquer. Elle, envoyer Jean Valjean au bagne pour le vol d'un pain!

Allons donc! il est bien vrai qu'en 1816 elle envoyait aux travaux

forces a perpetuite les emeutiers affames du departement de la Somme;

il est bien vrai qu'en 1846....--Helas! ceux qui me reprochent le

bagne de Jean Valjean oublient la guillotine de Buzancais.

La faim a toujours ete vue de travers par la loi.

Je parlais tout a l'heure de la torture abolie. Eh bien! en 1849, la

torture existait encore. Ou? en Chine? Non, en Suisse. Dans votre

pays, monsieur. En octobre 1849, a Zug, un juge instructeur, voulant

faire avouer un vol d'un fromage (vol d'un comestible. Encore la

faim!) a une fille appelee Mathilde Wildemberg, lui serra les pouces

dans un etau, et, au moyen d'une poulie, et d'une corde attachee a cet

etau, fit hisser la miserable jusqu'au plafond. Ainsi suspendue par

les pouces, un valet de bourreau la batonnait. En 1862, a Guernesey

que j'habite, la peine tortionnaire du fouet est encore en vigueur.

L'ete passe, on a, par arret de justice, fouette un homme de cinquante

ans.

Cet homme se nommait Torode. C'etait, lui aussi, un affame, devenu

voleur.

Non, ne nous lassons point. Faisons une emeute de philosophes

pour l'adoucissement des codes. Diminuons la penalite, augmentons

l'instruction. Par les pas deja faits, jugeons des pas a faire! Quel

bienfait que les circonstances attenuantes! elles eussent empeche ce

que je vais vous raconter.

A Paris, en 1818 ou 19, un jour d'ete, vers midi, je passais sur

la place du Palais de justice. Il y avait la une foule autour d'un

poteau. Je m'approchai. A ce poteau etait liee, carcan au cou,

ecriteau sur la tete, une creature humaine, une jeune femme ou une

jeune fille. Un rechaud plein de charbons ardents etait a ses pieds

devant elle, un fer a manche de bois, plonge dans la braise, y

rougissait, la foule semblait contente. Cette femme etait coupable

de ce que la jurisprudence appelle _vol domestique_ et la metaphore

banale, _danse de l'anse du panier_. Tout a coup, comme midi sonnait,

en arriere de la femme et sans etre vu d'elle, un homme monta sur

l'echafaud; j'avais remarque que la camisole de bure de cette femme

avait par derriere une fente rattachee par des cordons; l'homme denoua

rapidement les cordons, ecarta la camisole, decouvrit jusqu'a la

ceinture le dos de la femme, saisit le fer dans le rechaud, et

l'appliqua, en appuyant profondement, sur l'epaule nue. Le fer et le

poing du bourreau disparurent dans une fumee blanche. J'ai encore dans

l'oreille, apres plus de quarante ans, et j'aurai toujours dans l'ame

l'epouvantable cri de la suppliciee. Pour moi, c'etait une voleuse,

ce fut une martyre. Je sortis de la determine--j'avais seize ans--a

combattre a jamais les mauvaises actions de la loi.

De ces mauvaises actions la peine de mort est la pire. Et que

n'a-t-on pas vu, meme dans notre siecle, et sans sortir des tribunaux

ordinaires et des delits communs! Le 20 avril 1849, une servante,

Sarah Thomas, une fille de dix-sept ans, fut executee a Bristol pour

avoir, dans un moment de colere, tue d'un coup de buche sa maitresse

qui la battait. La condamnee ne voulait pas mourir. Il fallut sept

hommes pour la trainer au gibet. On la pendit de force. Au moment ou

on lui passait le noeud coulant, le bourreau lui demanda si elle avait

quelque chose a faire dire a son pere. Elle interrompit son rale pour

repondre: _oui, oui, dites-lui que je l'aime_. Au commencement du

siecle, sous George III, a Londres, trois enfants de la classe des

_ragged_ (deguenilles) furent condamnes a mort pour vol. Le plus age,

le _Newgate Calendar_ constate le fait, n'avait pas quatorze ans. Les

trois enfants furent pendus.

Quelle idee les hommes se font-ils donc du meurtre? Quoi! en habit, je

ne puis tuer; en robe je le puis! comme la soutane de Richelieu, la

toge couvre tout! Vindicte publique? Ah! je vous en prie, ne me vengez

pas! Meurtre, meurtre! vous dis-je. Hors le cas de legitime defense

entendu dans son sens le plus etroit (car, une fois votre agresseur

blesse par vous et tombe, vous lui devez secours), est-ce que

l'homicide est jamais permis? est-ce que ce qui est interdit a

l'individu est permis a la collection? Le bourreau, voila une sinistre

espece d'assassin! l'assassin officiel, l'assassin patente, entretenu,

rente, mande a certains jours, travaillant en public, tuant au soleil,

ayant pour engins "les bois de justice", reconnu assassin de l'etat!

l'assassin fonctionnaire, l'assassin qui a un logement dans la loi,

l'assassin au nom de tous! Il a ma procuration et la votre, pour tuer.

Il etrangle ou egorge, puis frappe sur l'epaule de la societe, et

lui dit: Je travaille pour toi, paye-moi. Il est l'assassin _cum

privilegio legis,_ l'assassin dont l'assassinat est decrete par le

legislateur, delibere par le jure, ordonne par le juge, consenti

par le pretre, garde par le soldat, contemple par le peuple. Il est

l'assassin qui a parfois pour lui l'assassine; car j'ai discute,

moi qui parle, avec un condamne a mort appele Marquis, qui etait en

theorie partisan de la peine de mort; de meme que, deux ans avant un

proces celebre, j'ai discute avec un magistrat nomme Teste qui etait

partisan des peines infamantes. Que la civilisation y songe, elle

repond du bourreau. Ah! vous haissez l'assassinat jusqu'a tuer

l'assassin; moi je hais le meurtre jusqu'a vous empecher de devenir

meurtrier. Tous contre un, la puissance sociale condensee en

guillotine, la force collective employee a une agonie, quoi de plus

odieux? Un homme tue par un homme effraye la pensee, un homme tue par

les hommes la consterne.

Faut-il vous le redire sans cesse? cet homme, pour se reconnaitre et

s'amender, et se degager de la responsabilite accablante qui pese sur

son ame, avait besoin de tout ce qui lui restait de vie. Vous lui

donnez quelques minutes! de quel droit? Comment osez-vous prendre sur

vous cette redoutable abreviation des phenomenes divers du repentir?

Vous rendez-vous compte de cette responsabilite damnee par vous, et

qui se retourne contre vous, et qui devient la votre? vous faites plus

que tuer un homme, vous tuez une conscience.

De quel droit consituez-vous Dieu juge avant son heure? quelle qualite

avez-vous pour le saisir? est-ce que cette justice-la est un des

degres de la votre? est-ce qu'il y a plain-pied de votre barre a

celle-la? De deux choses l'une: ou vous etes croyant, ou vous ne

l'etes pas. Si vous etes croyant, comment osez-vous jeter une

immortalite a l'eternite? Si vous ne l'etes pas, comment osez-vous

jeter un etre au neant?

Il existe un criminaliste qui a fait cette distinction:--"On a tort

de dire _execution_; on doit se borner a dire _reparation_. La societe

ne tue pas, elle retranche." --Nous sommes des laiques, nous autres,

nous ne comprenons pas ces finesses-la.

On prononce ce mot: justice. La justice! oh! cette idee entre toutes

auguste et venerable, ce supreme equilibre, cette droiture rattachee

aux profondeurs, ce mysterieux scrupule puise dans l'ideal, cette

rectitude souveraine compliquee d'un tremblement devant l'enormite

eternelle beante devant nous, cette chaste pudeur de l'impartialite

inaccessible, cette ponderation ou entre l'imponderable, cette

acception faite de tout, cette sublimation de la sagesse combinee avec

la pitie, cet examen des actions humaines avec l'oeil divin, cette

bonte severe, cette resultante lumineuse de la conscience universelle,

cette abstraction de l'absolu se faisant realite terrestre, cette

vision du droit, cet eclair d'eternite apparu a l'homme, la justice!

cette intuition sacree du vrai qui determine, par sa seule presence,

les quantites relatives du bien et du mal et qui, a l'instant ou elle

illumine l'homme, le fait momentanement Dieu, cette chose finie qui a

pour loi d'etre proportionnee a l'infini, cette entite celeste dont

le paganisme fait une deesse et le christianisme un archange, cette

figure immense qui a les pieds sur le coeur humain et les ailes dans

les etoiles, cette Yungfrau des vertus humaines, cette cime de l'ame,

cette vierge, o Dieu bon, Dieu eternel, est-ce qu'il est possible

de se l'imaginer debout sur la guillotine? est-ce qu'on peut se

l'imaginer bouclant les courroies de la bascule sur les jarrets d'un

miserable? est-ce qu'on peut se l'imaginer defaisant avec ses doigts

de lumiere la ficelle monstrueuse du couperet? se l'imagine-t-on

sacrant et degradant a la fois ce valet terrible, l'executeur? se

l'imagine-t-on etalee, depliee et collee par l'afficheur sur le poteau

infame du pilori? se la represente-t-on enfermee et voyageant dans ce

sac de nuit du bourreau Calcraft ou est melee a des chaussettes et a

des chemises la corde avec laquelle il a pendu hier et avec laquelle

il pendra demain!

Tant que la peine de mort existera, on aura froid en entrant dans une

cour d'assises, et il y fera nuit.

En janvier dernier, en Belgique, a l'epoque des debats de

Charleroi,--debats dans lesquels, par parenthese, il sembla resulter

des revelations d'un nomme Rabet que deux guillotines des annees

precedentes, Goethals et Coecke, etaient peut-etre innocents (quel

peut-etre!)--au milieu de ces debats, devant tant de crimes nes des

brutalites de l'ignorance, un avocat crut devoir et pouvoir demontrer

la necessite de l'enseignement gratuit et obligatoire. Le procureur

general l'interrompit et le railla: _Avocat_, dit-il, _ce n'est point

ici la chambre_. Non, monsieur le procureur general, c'est ici la

tombe.

La peine de mort a des partisans de deux sortes, ceux qui l'expliquent

et ceux qui l'appliquent; en d'autres termes, ceux qui se chargent de

la theorie et ceux qui se chargent de la pratique. Or la pratique

et la theorie ne sont pas d'accord; elles se donnent etrangement la

replique. Pour demolir la peine de mort, vous n'avez qu'a ouvrir

le debat entre la theorie et la pratique. Ecoutez plutot. Ceux qui

veulent le supplice, pourquoi le veulent-ils? Est-ce parce que le

supplice est un exemple? Oui, dit la theorie. Non, dit la pratique. Et

elle cache l'echafaud le plus qu'elle peut, elle detruit Montfaucon,

elle supprime le crieur public, elle evite les jours de marche, elle

batit sa mecanique a minuit, elle fait son coup de grand matin; dans

de certains pays, en Amerique et en Prusse, on pend et on decapite a

huis clos. Est-ce parce que la peine de mort est la justice? Oui, dit

la theorie; l'homme etait coupable, il est puni. Non, dit la pratique;

car l'homme est puni, c'est bien, il est mort, c'est bon; mais

qu'est-ce que cette femme? c'est une veuve. Et qu'est-ce que ces

enfants? ce sont des orphelins. Le mort a laisse cela derriere lui.

Veuve et orphelins, c'est-a-dire punis et pourtant innocents. Ou

est votre justice? Mais si la peine de mort n'est pas juste, est-ce

qu'elle est utile? Oui, dit la theorie; le cadavre nous laissera

tranquilles. Non, dit la pratique; car ce cadavre vous legue une

famille; famille sans pere, famille sans pain; et voila la veuve

qui se prostitue pour vivre, et voila les orphelins qui volent pour

manger.

Dumolard, voleur a l'age de cinq ans, etait orphelin d'un guillotine.

J'ai ete fort insulte, il y a quelques mois, pour avoir ose dire que

c'etait la une circonstance attenuante.

On le voit, la peine de mort n'est ni exemplaire, ni juste, ni utile.

Qu'est-elle donc? Elle est. _Sum qui sum_. Elle a sa raison d'etre en

elle-meme. Mais alors quoi! la guillotine pour la guillotine, l'art

pour l'art!

Recapitulons.

Ainsi toutes les questions, toutes sans exception, se dressent autour

de la peine de mort, la question sociale, la question morale, la

question philosophique, la question religieuse. Celle-ci surtout,

cette derniere, qui est l'insondable, vous en rendez-vous compte? Ah!

j'y insiste, vous qui voulez la mort, avez-vous reflechi? Avez-vous

medite sur cette brusque chute d'une vie humaine dans l'infini, chute

inattendue des profondeurs, arrivee hors de tour, sorte de surprise

redoutable faite au mystere? Vous mettez un pretre la, mais il tremble

autant que le patient. Lui aussi, il ignore. Vous faites rassurer la

noirceur par l'obscurite.

Vous ne vous etes donc jamais penches sur l'inconnu? Comment osez-vous

precipiter la dedans quoi que ce soit? Des que, sur le pave de nos

villes, un echafaud apparait, il se fait dans les tenebres autour de

ce point terrible un immense fremissement qui part de votre place de

Greve et ne s'arrete qu'a Dieu. Cet empietement etonne la nuit. Une

execution capitale, c'est la main de la societe qui tient un homme

au-dessus du gouffre, s'ouvre et le lache. L'homme tombe. Le penseur,

a qui certains phenomenes de l'inconnu sont perceptibles, sent

tressaillir la prodigieuse obscurite. O hommes, qu'avez-vous fait? qui

donc connait les frissons de l'ombre? ou va cette ame? que savez-vous?

Il y a pres de Paris un champ hideux, Clamart. C'est le lieu des

fosses maudites; c'est le rendez-vous des supplicies; pas un squelette

n'est la avec sa tete. Et la societe humaine dort tranquille a cote de

cela! Qu'il y ait sur la terre des cimetieres faits par Dieu, cela

ne nous regarde pas, et Dieu sait pourquoi. Mais peut-on songer sans

horreur a ceci, a un cimetiere fait par l'homme!

Non, ne nous lassons pas de repeter ce cri: Plus d'echafaud! mort a la

mort!

C'est a un certain respect mysterieux de la vie qu'on reconnait

l'homme qui pense.

Je sais bien que les philosophes sont des songe-creux.--A qui en

veulent-ils? Vraiment, ils pretendent abolir la peine de mort! Ils

disent que la peine de mort est un deuil pour l'humanite. Un deuil!

qu'ils aillent donc un peu voir la foule rire autour de l'echafaud!

qu'ils rentrent donc dans la realite! Ou ils affirment le deuil, nous

constatons le rire. Ces gens-la sont dans les nuages. Ils crient a la

sauvagerie et a la barbarie parce qu'on pend un homme et qu'on coupe

une tete de temps en temps. Voila des reveurs! Pas de peine de mort,

y pense-t-on? peut-on rien imaginer de plus extravagant? Quoi! plus

d'echafaud, et en meme temps, plus de guerre! ne plus tuer personne,

je vous demande un peu si cela a du bon sens! qui nous delivrera des

philosophes? quand aura-t-on fini des systemes, des theories, des

impossibilites et des folies? Folies au nom de quoi, je vous prie?

au nom du progres? mot vide; au nom de l'ideal? mot sonore. Plus de

bourreau, ou en serions-nous? Une societe n'ayant pas la mort pour

code, quelle chimere! La vie, quelle utopie! Qu'est-ce que tous ces

faiseurs de reformes? des poetes. Gardons-nous des poetes. Ce qu'il

faut au genre humain, ce n'est pas Homere, c'est M. Fulchiron.

Il ferait beau voir une societe menee et une civilisation conduite par

Eschyle, Sophocle, Isaie, Job, Pythagore, Pindare, Plaute, Lucrece,

Virgile, Juvenal, Dante, Cervantes, Shakespeare, Milton, Corneille,

Moliere et Voltaire. Ce serait a se tenir les cotes.

Tous les hommes serieux eclateraient de rire. Tous les gens graves

hausseraient les epaules; John Bull aussi bien que Prudhomme. Et de

plus ce serait le chaos; demandez a tous les parquets possibles, a

celui des agents de change comme a celui des procureurs du roi.

Quoi qu'il en soit, monsieur, cette question enorme, le meurtre legal,

vous allez la discuter de nouveau. Courage! Ne lachez pas prise. Que

les hommes de bien s'acharnent a la reussite.

Il n'y a pas de petit peuple. Je le disais il y a peu de mois a la

Belgique a propos des condamnes de Charleroi; qu'il me soit permis

de le repeter a la Suisse aujourd'hui. La grandeur d'un peuple ne se

mesure pas plus au nombre que la grandeur d'un homme ne se mesure a

la taille. L'unique mesure, c'est la quantite d'intelligence et la

quantite de vertu. Qui donne un grand exemple est grand. Les petites

nations seront les grandes nations le jour ou, a cote des peuples

forts en nombre et vastes en territoire qui s'obstinent dans les

fanatismes et les prejuges, dans la haine, dans la guerre, dans

l'esclavage et dans la mort, elles pratiqueront doucement et fierement

la fraternite, abhorreront le glaive, aneantiront l'echafaud,

glorifieront le progres, et souriront, sereines comme le ciel. Les

mots sont vains si les idees ne sont pas dessous. Il ne suffit pas

d'etre la republique, il faut encore etre la liberte; il ne suffit pas

d'etre la democratie, il faut encore etre l'humanite. Un peuple doit

etre un homme, et un homme doit etre une ame. Au moment ou l'Europe

recule, il serait beau que Geneve avancat. Que la Suisse y songe, et

votre noble petite republique en particulier, une republique placant

en face des monarchies la peine de mort abolie, ce serait admirable.

Ce serait grand de faire revivre sous un aspect nouveau le vieil

antagonisme instructif, Geneve et Rome, et d'offrir aux regards et a

la meditation du monde civilise, d'un cote Rome avec sa papaute qui

condamne et damne, de l'autre Geneve avec son evangile qui pardonne.

O peuple de Geneve, votre ville est sur un lac de l'eden, vous etes

dans un lieu beni; toutes les magnificences de la creation vous

environnent; la contemplation habituelle du beau revele le vrai et

impose des devoirs; la civilisation doit etre harmonie comme la

nature; prenez conseil de toutes ces clementes merveilles, croyez-en

votre ciel radieux, la bonte descend de l'azur, abolissez l'echafaud.

Ne soyez pas ingrats. Qu'il ne soit pas dit qu'en remerciment et en

echange, sur cet admirable coin de terre ou Dieu montre a l'homme la

splendeur sacree des Alpes, l'Arve et le Rhone, le Leman bleu, le mont

Blanc dans une aureole de soleil, l'homme montre a Dieu la guillotine!

Si rapide qu'eut ete la reponse de Victor Hugo, la deliberation du

comite constituant fut plus hative encore, et, quand la lettre arriva,

le travail etait termine. Le projet de constitution maintenait la

peine de mort. Victor Hugo ne se decouragea pas. Le peuple n'ayant pas

encore vote, tout n'etait pas fini. Victor Hugo ecrivit a M. Bost:

Hauteville-House, 29 novembre 1862.

Monsieur,

La lettre que j'ai eu l'honneur de vous envoyer le 17 novembre vous

est parvenue, je pense, le 19 ou le 20. Le lendemain meme du jour ou

je dictais cette lettre, a eclate, devant la cour d'assises de la

Somme, cette affaire Doise-Gardin qui non seulement a tout a coup mis

en lumiere certaines eventualites epouvantables de la peine de mort,

mais encore a rendu palpable l'urgence d'une grande revision penale;

les faits monstrueux ont une maniere a eux de demontrer la necessite

des reformes.

Aujourd'hui, 20 novembre, je lis dans la _Presse_ ces lignes datees du

24, et de Berne:

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 15 / 28 段