"Vous avez reproduit la lettre adressee par M. Victor Hugo a M. Bost,

de Geneve, au sujet de la peine de mort. La publication de cette

lettre est venue un peu tard; depuis quinze jours la constituante

genevoise a termine ses travaux. La constitution qu'elle a elaboree ne

donne point satisfaction aux voeux du poete, puisqu'elle n'abolit pas

la peine de mort, sinon pour delit politique."

Non, il n'est pas trop tard.

En ecrivant, je m'adressais moins au comite constituant, qui prepare,

qu'au peuple, qui decide.

Dans quelques jours, le 7 decembre, le projet de constitution sera

soumis au peuple. Donc il est temps encore.

Une constitution qui, au dix-neuvieme siecle, contient une quantite

quelconque de peine de mort, n'est pas digne d'une republique; qui dit

republique, dit expressement civilisation; et le peuple de Geneve, en

rejetant, comme c'est son droit et son devoir, le projet qu'on va lui

soumettre, fera un de ces actes doublement grands qui ont tout a la

fois l'empreinte de la souverainete et l'empreinte de la justice.

Vous jugerez peut-etre utile de publier cette lettre.

Je vous offre, monsieur, la nouvelle assurance de ma haute estime et

de ma vive cordialite.

V. H.

La lettre fut publiee, le peuple vota, il rejeta le projet de

constitution.

Quelques jours apres, Victor Hugo recut cette lettre:

"... Nous avons triomphe, la constitution des conservateurs est

rejetee. Votre lettre a produit son effet, tous les journaux l'ont

publiee, les catholiques l'ont combattue, M. Bost l'a imprimee a

part a mille exemplaires, et le comite radical a quatre mille. Les

radicaux, M. James Fazy en tete, se sont fait de votre lettre une arme

de guerre, et les independants se sont aussi prononces a votre suite

pour l'abolition. Votre preponderance a ete complete. Quelques

radicaux n'etaient pas tres decides auparavant; c'est un radical, M.

Heroi, qui passe pour avoir determine les deux executions de Vary et

d'Elcy, et le grand conseil, qui a refuse ces deux graces, est tout

radical.

"Cependant, en somme, les radicaux sont gens de progres et, maintenant

que les voila engages contre la peine de mort, ils ne reculeront pas.

On regarde ici l'abolition de l'echafaud comme certaine, et l'honneur,

monsieur, vous en revient. J'espere que nous arriverons aussi a cet

autre grand progres, la separation de l'eglise et de l'etat.

"Je ne suis qu'un homme bien obscur, monsieur, mais je suis heureux;

je vous felicite et je nous felicite. L'immense effet de votre lettre

nous honore. La patrie de M. de Sellon ne pouvait etre insensible a la

voix de Victor Hugo.

"Excusez cette lettre ecrite en hate, et veuillez agreer mon profond

respect.

"A. GAYET (de Bonneville)."

VI

AFFAIRE DOISE

A M. LE REDACTEUR DU _TEMPS_

Monsieur,

Veuillez, je vous prie, m'inscrire dans la souscription Doise. Mais il

ne faut pas se borner a de l'argent. Quelque chose de pire peut-etre

que Lesurques, la question retablie en France au dix-neuvieme siecle,

l'aveu arrache par l'asphyxie, la camisole de force a une femme

grosse, la prisonniere poussee a la folie, on ne sait quel effroyable

infanticide legal, l'enfant tue par la torture dans le ventre de la

mere, la conduite du juge d'instruction, des deux presidents et des

deux procureurs generaux, l'innocence condamnee, et, quand elle est

reconnue, insultee en pleine cour d'assises au nom de la justice qui

devrait tomber a genoux devant elle, tout cela n'est point une affaire

d'argent.

Certes, la souscription est bonne, utile et louable, mais il faut une

indemnite plus haute. La societe est plus atteinte encore que Rosalie

Doise. L'outrage a la civilisation est profond. La grande insultee

ici, c'est la JUSTICE.

Souscrire, soit; mais il me semble que les anciens gardes des sceaux

et les anciens batonniers ont autre chose a faire, et quant a moi,

j'ai un devoir, et je n'y faillirai pas.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 2 decembre 1862.

L'appel fait par Victor Hugo ne fut pas entendu. On a raison de

dire que l'exil vit d'illusions. Victor Hugo se trompait en croyant

qu'avertis de la sorte, les gardes des sceaux et les batonniers

prendraient en main cette affaire. Aucune suite judiciaire ne

fut donnee aux effroyables revelations de l'affaire Doise. Ceci,

d'ailleurs, n'a rien que de normal; jamais la justice n'a fait le

proces a la justice.

Disons ici, pour que l'on s'en souvienne, de quelle facon Rosalie

Doise avait ete traitee. Il est bon de mettre ces details sous les

yeux des penseurs. Les penseurs precedent les legislateurs. La lumiere

faite d'abord dans les consciences se fait plus tard dans les codes.

Rosalie Doise etait accusee, sur de tres vagues presomptions, d'avoir

tue son pere, Martin Doise. Rosalie Doise n'avait point supporte

cette accusation patiemment. Chaque fois qu'on l'interrogeait, elle

s'emportait, ce qui choquait la gravite des magistrats. Elle perdait

toute mesure, s'il faut en croire le requisitoire, et s'indignait au

point de sembler furieuse et folle. Des qu'on cessait de l'accuser,

elle se calmait et devenait muette et immobile sous l'accablement:

_Elle avait l'air_, dit un temoin, _d'une sainte de pierre_.

"La justice" desirait que Rosalie Doise s'avouat parricide. Pour

obtenir cet aveu, on la mit dans un cachot de huit pieds de long sur

sept de haut et sept de large [1]. Ce cachot etait ferme d'une double

porte. Pas de jour et d'air que ce qui passait par un trou "grand

comme une brique" [2], perce dans l'une des deux portes et donnant

dans une salle interieure de la prison; le cachot etait pave de

carreaux; pas de chaise; la prisonniere etait forcee de se tenir

debout ou de se coucher sur le carreau; la nuit, on lui donnait une

paillasse qu'on lui otait le matin. Dans un coin, le baquet des

excrements. Elle ne sortait jamais. Elle n'est sortie que deux fois en

six semaines. Parfois on lui mettait la camisole de force [3]. Elle

etait grosse.

Sentant remuer son enfant, elle avoua.

Elle fut condamnee aux travaux forces a perpetuite. L'enfant mourut.

Elle etait innocente.

Voici un fragment d'un de ses interrogatoires apres qu'elle fut

reconnue innocente; on lui parle encore comme a une coupable:

"D. Mais enfin, on ne voit pas quels sont les moyens de contrainte qui

ont ete exerces contre vous.

"R. On m'a dit: avouez, ou vous resterez dans le trou noir, ou l'on

m'avait mise, ou je n'avais meme pas d'air.

"D. C'est-a-dire qu'on vous a mise au secret, ce qui est le droit et

le devoir du magistrat. Vous avez persiste pendant cinq semaines dans

vos aveux, apres votre sortie du secret.

"R. _Avec vivacite_. Eh sans doute, je ne voulais pas retourner au

cachot!

"Le procureur general: Mais vous n'avez pas ete mise au cachot?

"R. Oh! je ne sais pas; ce que je sais, c'est qu'il y avait deux

portes au trou et pas d'air.

"Le procureur general: Vous n'etiez separee que par une porte de la

salle commune des detenus.

"Le president: Sortiez-vous dans le jour?

"R. Je ne suis sortie que deux fois pendant tout le temps.

"D. C'est que vous ne le demandiez pas.

"R. Pardon, je ne demandais que ca. On me disait: Dites la verite et

vous sortirez.

"D. Le procureur general: Pas de confusion, sortiez-vous deux fois par

jour?

"R. Je ne suis sortie que deux fois en six ou sept semaines.

"D. Le president: Mais demandiez-vous a sortir?

"R. Je demandais tant de choses et on ne m'accordait rien. Le

commis-greffier me disait toujours: Avouez et vous sortirez.

"D. Le medecin vous visitait?

"R. Je ne l'ai vu que deux fois en deux mois. La premiere fois, il m'a

saignee, la seconde, il a dit de me faire sortir.

"D. Combien de jours etes-vous accouchee apres votre sortie du secret?

"R. Quatre semaines apres.

"D. Vous avez perdu votre enfant?

"R. Oui. (_Elle pleure_). Mon enfant a vecu vingt-quatre jours.

Comment aurait-il vecu?... je ne dormais jamais au cachot. (_Elle

pleure._)

Notes:

[1] Longueur, 2 m, 50; largeur; 2 m, 15; hauteur, 2 m, 40 (deposition

du gardien chef).

[2] Le procureur general au gardien chef:--Il y avait un jour

quelconque dans cette chambre? Le gardien chef:--Mais oui, monsieur

le procureur general, il y avait une ouverture de la grandeur d'une

brique carree.

[3] Le defenseur au gardien chef:--Ne lui a-t-on pas mis deux jours et

deux nuits la camisole de force? Le gardien chef:--Oui, parce qu'elle

voulait se suicider.

ARRET DE LA COUR DE CASSATION

DU 9 OCTOBRE 1862

"La Cour

"Declare inconciliables les arrets de Cour d'assises qui ont condamne,

comme coupables d'assassinat de Martin Doise

"D'une part: Rosalie Doise, femme Cardin. (Travaux forces a

perpetuite.)

"D'autre part: Vanhalvyn et Verhamme. (Pour le meme fait.)"

Disons, des aujourd'hui, que Victor Hugo compte revenir sur cette

affaire Doise dans un ouvrage intitule _Dossier de la Peine de Mort_.

Justice sera faite.

1863

_La lutte des nations. La Pologne contre le czar.--L'Italie contre le

pape. Le Mexique contre Bonaparte_.

I

A L'ARMEE RUSSE

La Pologne, indomptable comme le droit, venait de se soulever.

L'armee russe l'ecrasait. Alexandre Herzen, le vaillant redacteur du

_Kolokol_, ecrivit a Victor Hugo cette simple ligne:

"Grand frere, au secours! Dites le mot de la civilisation."

Victor Hugo publia dans les journaux libres de l'Europe l'Appel a

l'armee russe qu'on va lire:

Soldats russes, redevenez des hommes.

Cette gloire vous est offerte en ce moment, saisissez-la.

Pendant qu'il en est temps encore, ecoutez:

Si vous continuez cette guerre sauvage; si, vous, officiers, qui

etes de nobles coeurs, mais qu'un caprice peut degrader et jeter

en Siberie; si, vous, soldats, serfs hier, esclaves aujourd'hui,

violemment arraches a vos meres, a vos fiancees, a vos familles,

sujets du knout, maltraites, mal nourris, condamnes pour de longues

annees et pour un temps indefini au service militaire, plus dur en

Russie que le bagne ailleurs; si, vous qui etes des victimes, vous

prenez parti contre les victimes; si, a l'heure sainte ou la Pologne

venerable se dresse, a l'heure supreme ou le choix vous est donne

entre Petersbourg ou est le tyran et Varsovie ou est la liberte; si,

dans ce conflit decisif, vous meconnaissez votre devoir, votre devoir

unique, la fraternite; si vous faites cause commune contre les

polonais avec le czar, leur bourreau et le votre; si, opprimes,

vous n'avez tire de l'oppression d'autre lecon que de soutenir

l'oppresseur; si de votre malheur vous faites votre honte; si, vous

qui avez l'epee a la main, vous mettez au service du despotisme,

monstre lourd et faible qui vous ecrase tous, russes aussi bien que

polonais, votre force aveugle et dupe; si, au lieu de vous retourner

et de faire face au boucher des nations, vous accablez lachement,

sous la superiorite des armes et du nombre, ces heroiques populations

desesperees, reclamant le premier des droits, le droit a la patrie;

si, en plein dix-neuvieme siecle, vous consommez l'assassinat de la

Pologne, si vous faites cela, sachez-le, hommes de l'armee russe,

vous tomberez, ce qui semble impossible, au-dessous meme des bandes

americaines du sud, et vous souleverez l'execration du monde civilise!

Les crimes de la force sont et restent des crimes; l'horreur publique

est une penalite.

Soldats russes, inspirez-vous des polonais, ne les combattez pas.

Ce que vous avez devant vous en Pologne, ce n'est pas l'ennemi, c'est

l'exemple.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 11 fevrier 1863.

II

GARIBALDI

A VICTOR HUGO

Caprera, aout 1863.

Cher ami,

J'ai besoin d'un autre million de fusils pour les italiens.

Je suis certain que vous m'aiderez a recueillir les fonds necessaires.

L'argent sera place dans les mains de M. Adriano Lemari, notre

tresorier.

Votre,

G. GARIBALDI.

AU GENERAL GARIBALDI

Hauteville-House, Guernesey, 18 novembre 1863.

Cher Garibaldi,

J'ai ete absent, ce qui fait que j'ai eu tard votre lettre, et que

vous aurez tard ma reponse.

Vous trouverez sous ce pli ma souscription.

Certes, vous pouvez compter sur le peu que je suis et le peu que je

puis. Je saisirai, puisque vous le jugez utile, la premiere occasion

d'elever la voix.

Il vous faut le million de bras, le million de coeurs, le million

d'ames. Il vous faut la grande levee des peuples. Elle viendra.

Votre ami,

VICTOR HUGO.

III

LA GUERRE DU MEXIQUE

Quoique digne de toutes les severites de l'histoire, le premier empire

avait fait de la gloire; le second fit de la honte. La guerre du

Mexique eclata, odieuse voie de fait contre un peuple libre. Le

Mexique resista, et fut traite militairement; l'assaut de Puebla fut

un crime dans ce crime, ce fut un de ces ecrasements de villes qui

deshonoreraient une cause juste, et qui completent l'infamie d'une

guerre inique. Puebla se defendit heroiquement. Tant que le siege

dura, Puebla publia un journal imprime sur deux colonnes, l'une

en francais, l'autre en espagnol. Tous les numeros de ce journal

commencaient par une page de _Napoleon le Petit_. Les combattants de

Puebla expliquaient ainsi a l'armee de l'empire ce que c'etait que

l'empereur. Ce journal contenait un appel a Victor Hugo [note: Voici

le texte: _Que ereis? Los soldados de un tiranno. La mejor Francia es

con nosotros. Habeis Napoleon, habemos Victor Hugo_.]. Il y repondit.

Hommes de Puebla,

Vous avez raison de me croire avec vous.

Ce n'est pas la France qui vous fait la guerre, c'est l'empire.

Certes, je suis avec vous. Nous sommes debout contre l'empire, vous de

votre cote, moi du mien, vous dans la patrie, moi dans l'exil.

Combattez, luttez, soyez terribles, et, si vous croyez mon nom bon

a quelque chose, servez-vous-en. Visez cet homme a la tete, que la

liberte soit le projectile.

Il y a deux drapeaux tricolores, le drapeau tricolore de la republique

et le drapeau tricolore de l'empire; ce n'est pas le premier qui se

dresse contre vous, c'est le second.

Sur le premier on lit: _Liberte, Egalite, Fraternite_. Sur le second

on lit: _Toulon. 18 brumaire.--2 decembre. Toulon_.

J'entends le cri que vous poussez vers moi, je voudrais me mettre

entre nos soldats et vous, mais que suis-je? une ombre. Helas! nos

soldats ne sont pas coupables de cette guerre; ils la subissent comme

vous la subissez, et ils sont condamnes a l'horreur de la faire en

la detestant. La loi de l'histoire, c'est de fletrir les generaux et

d'absoudre les armees. Les armees sont des gloires aveuglees; ce sont

des forces auxquelles on ote la conscience; l'oppression des peuples

qu'une armee accomplit, commence par son propre asservissement; ces

envahisseurs sont des enchaines; et le premier esclave que fait le

soldat, c'est lui-meme. Apres un 18 brumaire ou un 2 decembre, une

armee n'est plus que le spectre d'une nation.

Vaillants hommes du Mexique, resistez.

La Republique est avec vous, et dresse au-dessus de vos tetes aussi

bien son drapeau de France ou est l'arc-en-ciel, que son drapeau

d'Amerique ou sont les etoiles.

Esperez. Votre heroique resistance s'appuie sur le droit, et elle a

pour elle cette grande certitude, la justice.

L'attentat contre la republique mexicaine continue l'attentat contre

la republique francaise. Un guet-apens complete l'autre. L'empire

echouera, je l'espere, dans sa tentative infame, et vous vaincrez.

Mais, dans tous les cas, que vous soyez vainqueurs ou que vous soyez

vaincus, notre France reste votre soeur, soeur de votre gloire comme

de votre malheur, et quant a moi, puisque vous faites appel a mon nom,

je vous le redis, je suis avec vous, et je vous apporte, vainqueurs,

ma fraternite de citoyen, vaincus, ma fraternite de proscrit.

VICTOR HUGO.

1864

_Le centenaire de Shakespeare_.

I

LE CENTENAIRE DE SHAKESPEARE

Paris, 11 avril 1864.

LE COMITE DE SHAKESPEARE A VICTOR HUGO

Cher et illustre maitre,

Une reunion d'ecrivains, d'auteurs et d'artistes dramatiques, et de

representants de toutes les professions liberales, a eu lieu dans le

but d'organiser, a Paris, pour le 23 avril, une fete a l'occasion du

trois centieme anniversaire de la naissance de Shakespeare.

Ont ete nommes membres du comite shakespearien francais:

MM. Auguste Barbier, Barye, Charles Bataille (du Conservatoire),

Hector Berlioz, Alexandre Dumas, Jules Favre, George Sand, Jules

Janin, Theophile Gautier, Francois-V. Hugo, Legouve, Littre, Paul

Meurice, Michelet, Eugene Pelletan, Regnier (de la Comedie francaise).

Secretaires: MM. Laurent Pichat, Leconte de Lisle, Felicien

Mallefille, Paul de Saint-Victor, Thore.

La presidence vous a ete decernee a l'unanimite.

Elle etait due au grand poete et au grand citoyen.

Nous attendons avec confiance une adhesion qui donnera a cette fete sa

complete signification.

Les delegues du comite:

LAURENT PICHAT. HENRI ROCHEFORT. LOUIS ULBACH. AUGUSTE VACQUERIE. E.

VALNAY.

AU COMITE POUR SHAKESPEARE

Hauteville-House, 16 avril 1864.

Messieurs,

Il me semble que je rentre en France. C'est y etre que de se sentir

parmi vous. Vous m'appelez, et mon ame accourt.

En glorifiant Shakespeare, vous, francais, vous donnez un admirable

exemple. Vous le mettez de plain-pied avec vos illustrations

nationales; vous le faites fraterniser avec Moliere que vous lui

associez, et avec Voltaire que vous lui ramenez. Au moment ou

l'Angleterre fait Garibaldi bourgeois de la cite de Londres, vous

faites Shakespeare citoyen de la republique des lettres francaises.

C'est qu'en effet Shakespeare est votre. Vous aimez tout dans cet

homme; d'abord ceci, qu'il est un homme; et vous couronnez en lui le

comedien qui a souffert, le philosophe qui a lutte, le poete qui a

vaincu. Vos acclamations honorent dans sa vie la volonte, dans son

genie la puissance, dans son art la conscience, dans son theatre

l'humanite.

Vous avez raison, et c'est juste. La civilisation bat des mains autour

de cette noble fete.

Vous etes les poetes glorifiant la poesie, vous etes les penseurs

glorifiant la philosophie, vous etes les artistes glorifiant

l'art; vous etes autre chose encore, vous etes la France saluant

l'Angleterre. C'est la magnanime accolade de la soeur a la soeur, de

la nation qui a eu Vincent de Paul a la nation qui a eu Wilberforce,

et de Paris ou est l'egalite a Londres ou est la liberte. De cet

embrassement jaillira l'echange. L'une donnera a l'autre ce qu'elle a.

Saluer l'Angleterre dans son grand homme au nom de la France,

c'est beau; vous faites plus encore. Vous depassez les limites

geographiques; plus de francais, plus d'anglais; vous etes les freres

d'un genie, et vous le fetez; vous fetez ce globe lui-meme, vous

felicitez la terre qui, a pareil jour, il y a trois cents ans, a vu

naitre Shakespeare. Vous consacrez ce principe sublime de l'ubiquite

des esprits, d'ou sort l'unite de civilisation; vous otez l'egoisme du

coeur des nationalites; Corneille n'est pas a nous, Milton n'est pas

a eux, tous sont a tous; toute la terre est patrie a l'intelligence;

vous prenez tous les genies pour les donner a tous les peuples; en

otant la barriere entre les poetes vous l'otez entre les hommes, et

par l'amalgame des gloires vous commencez l'effacement des frontieres.

Sainte promiscuite! Ceci est un grand jour!

Homere, Dante, Shakespeare, Moliere, Voltaire, indivis; la prise de

possession des grands hommes par le genre humain tout entier; la mise

en commun des chefs-d'oeuvre; tel est le premier pas. Le reste suivra.

C'est la l'oeuvre que vous inaugurez; oeuvre cosmopolite, humaine,

solidaire, fraternelle, desinteressee de toute nationalite, superieure

aux demarcations locales; magnifique adoption de l'Europe par la

France, et du monde entier par l'Europe. D'une fete comme celle-ci, il

decoule de la civilisation.

Pour presider cette reunion memorable, vous aviez le choix des plus

hautes renommees; les noms illustres et populaires abondent parmi

vous; votre liste en rayonne; les eclatantes incarnations de l'art, du

drame, du roman, de l'histoire, de la poesie, de la philosophie, de

l'eloquence, sont groupees presque toutes dans cette solennite autour

du piedestal de Shakespeare; mais vous avez eu sans doute cette

pensee, qu'afin de donner a la celebration de cet anniversaire son

caractere particulierement externe, afin que cette manifestation

fut en dehors et au dela de toute frontiere, il vous fallait pour

president un homme place lui-meme dans cette exception, un francais

hors de France, a la fois absent et present, ayant le pied en

Angleterre et le coeur a Paris, espece de trait d'union possible,

situe a la distance voulue, et a portee en quelque sorte de mettre

l'une dans l'autre les deux mains augustes des deux nations. Il s'est

trouve, par un arrangement de la destinee, que cette position etait la

mienne, et le choix glorieux que vous avez fait de moi, je le dois a

ce hasard, heureux aujourd'hui.

Je vous rends grace, et je vous propose ce toast:--"A Shakespeare

et a l'Angleterre. A la reussite definitive des grands hommes de

l'intelligence, et a la communion des peuples dans le progres et dans

l'ideal!"

VICTOR HUGO.

Le gouvernement de Bonaparte s'inquieta de la fete de Shakespeare, et

crut devoir l'interdire.

II

LES RUES ET MAISONS DU VIEUX BLOIS

A M. A. QUEYROY

Hauteville-House, 17 avril 1864.

Monsieur, je vous remercie. Vous venez de me faire revivre dans le

passe. Le 17 avril 1825, il y a trente-neuf ans aujourd'hui meme

(laissez-moi noter cette petite coincidence interessante pour moi),

j'arrivais a Blois. C'etait le matin. Je venais de Paris. J'avais

passe la nuit en malle-poste, et que faire en malle-poste? J'avais

fait la ballade des _Deux Archers_; puis, les derniers vers acheves,

comme le jour ne paraissait pas encore, tout en regardant a la lueur

de la lanterne passer a chaque instant des deux cotes de la voiture

des troupes de boeufs de l'Orleanais descendant vers Paris, je

m'etais endormi. La voix du conducteur me reveilla.--Voila Blois! me

cria-t-il. J'ouvris les yeux et je vis mille fenetres a la fois, un

entassement irregulier et confus de maisons, des clochers, un chateau,

et sur la colline un couronnement de grands arbres et une rangee de

facades aigues a pignons de pierre au bord de l'eau, toute une vieille

ville en amphitheatre, capricieusement repandue sur les saillies d'un

plan incline, et, a cela pres que l'Ocean est plus large que la Loire

et n'a pas de pont qui mene a l'autre rive, presque pareille a cette

ville de Guernesey que j'habite aujourd'hui. Le soleil se levait sur

Blois.

Un quart d'heure apres, j'etais rue du Foix, n deg. 73. Je frappais a une

petite porte donnant sur un jardin; un homme qui travaillait au jardin

venait m'ouvrir. C'etait mon pere.

Le soir, mon pere me mena sur le monticule qui dominait sa maison et

ou est l'arbre de Gaston; je revis d'en haut la ville que le matin

j'avais vue d'en bas; l'aspect, autre, etait, quoique severe, plus

charmant encore. La ville, le matin, m'avait semble avoir le gracieux

desordre et presque la surprise du reveil; le soir avait calme les

lignes. Bien qu'il fit encore jour, le soleil venant a peine de se

coucher, il y avait un commencement de melancolie; l'estompe du

crepuscule emoussait les pointes des toits; de rares scintillements de

chandelles remplacaient l'eblouissante diffusion de l'aurore sur

les vitres; les profils des choses subissaient la transformation

mysterieuse du soir; les roideurs perdaient, les courbes gagnaient; il

y avait plus de coudes et moins d'angles. Je regardais avec emotion,

presque attendri par cette nature. Le ciel avait un vague souffle

d'ete. La ville m'apparaissait, non plus comme le matin, gaie et

ravissante, pele-mele, mais harmonieuse; elle etait coupee en

compartiments d'une belle masse, se faisant equilibre; les plans

reculaient, les etages se superposaient avec a-propos et tranquillite.

La cathedrale, l'eveche, l'eglise noire de Saint-Nicolas, le chateau,

autant citadelle que palais, les ravins meles a la ville, les montees

et les descentes ou les maisons tantot grimpent, tantot degringolent,

le pont avec son obelisque, la belle Loire serpentante, les bandes

rectilignes de peupliers, a l'extreme horizon Chambord indistinct avec

sa futaie de tourelles, les forets ou s'enfonce l'antique voie dite

"ponts romains" marquant l'ancien lit de la Loire, tout cet ensemble

etait grand et doux. Et puis mon pere aimait cette ville.

Vous me la rendez aujourd'hui.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 16 / 28 段