L'occasion, j'y insiste, est admirable. Car il est evident que, s'il

n'y a pas d'echafaud pour les criminels du Hainaut, il n'y en aura

desormais pour personne, et que la guillotine ne pourra plus germer

dans la libre terre de Belgique. Vos places publiques ne seront plus

sujettes a cette apparition sinistre. Par l'irresistible logique des

choses, la peine de mort, virtuellement abolie chez vous aujourd'hui,

le sera legalement demain.

Il serait beau que le petit peuple fit la lecon aux grands, et, par ce

seul fait, fut plus grand qu'eux; il serait beau, devant la croissance

abominable des tenebres, en presence de la barbarie recrudescente,

que la Belgique, prenant le role de grande puissance en civilisation,

donnat tout a coup au genre humain l'eblouissement de la vraie

lumiere, en proclamant, dans les conditions ou eclate le mieux la

majeste du principe, non a propos d'un dissident revolutionnaire ou

religieux, non a propos d'un ennemi politique, mais a propos de

neuf miserables indignes de toute autre pitie que de la pitie

philosophique, l'inviolabilite de la vie humaine, et en refoulant

definitivement vers la nuit cette monstrueuse peine de mort, qui

a pour gloire d'avoir dresse sur la terre deux crucifix, celui de

Jesus-Christ sur le vieux monde, celui de John Brown sur le nouveau.

Que la genereuse Belgique y songe; c'est a elle, Belgique, que

l'echafaud de Charleroi ferait dommage. Quand la philosophie et

l'histoire mettent en balance une civilisation, les tetes coupees

pesent contre.

En ecrivant ceci, je remplis un devoir. Aidez-moi, monsieur, et

pretez-moi, pour ce douloureux et supreme interet, votre publicite.

VICTOR HUGO.

Cette lettre fut publiee dans les journaux anglais et belges. Une

commutation eut lieu. Sept tetes sur neuf furent sauvees.

II

ARMAND BARBES

En 1839, Barbes fut condamne a mort. Victor Hugo envoya au roi

Louis-Philippe les quatre vers que l'on connait, et obtint la vie de

Barbes. Les deux lettres qu'on va lire ont trait a ce fait.

A VICTOR HUGO

Cher et illustre citoyen,

Le condamne dont vous parlez dans le septieme volume des _Miserables_

doit vous paraitre un ingrat.

Il y a vingt-trois ans qu'il est votre oblige! ... et il ne vous a

rien dit.

Pardonnez-lui! pardonnez-moi!

Dans ma prison d'avant fevrier, je m'etais promis bien des fois de

courir chez vous, si un jour la liberte m'etait rendue.

Reves de jeune homme! Ce jour vint pour me jeter, comme un brin de

paille rompue, dans le tourbillon de 1848.

Je ne pus rien faire de ce que j'avais si ardemment desire.

Et depuis, pardonnez-moi ce mot, cher citoyen, la majeste de votre

genie a toujours arrete la manifestation de ma pensee.

Je fus fier, dans mon heure de danger, de me voir protege par un rayon

de votre flamme. Je ne pouvais mourir, puisque vous me defendiez.

Que n'ai-je eu la puissance de montrer que j'etais digne que votre

bras s'etendit sur moi! Mais chacun a sa destinee, et tous ceux

qu'Achille a sauves n'etaient pas des heros.

Vieux maintenant, je suis, depuis un an, dans un triste etat de sante.

J'ai cru souvent que mon coeur ou ma tete allait eclater. Mais je me

felicite, malgre mes souffrances, d'avoir ete conserve, puisque sous

le coup de votre nouveau _bienfait_ [note: Voir _les Miserables_,

tome VII, livre I. Le mot _bienfait_ est souligne dans la lettre de

Barbes.], je trouve l'audace de vous remercier de l'ancien.

Et puisque j'ai pris la parole, merci aussi, mille fois merci pour

notre sainte cause et pour la France, du grand livre que vous venez de

faire.

Je dis: la France, car il me semble que cette chere patrie de Jeanne

d'Arc et de la Revolution etait seule capable d'enfanter votre coeur

et votre genie, et, fils heureux, vous avez pose sur le front glorieux

de votre mere une nouvelle couronne de gloire!

A vous, de profonde affection.

A. BARBES.

La Haie, le 10 juillet 1862.

A ARMAND BARBES

Hauteville-House, 15 juillet 1862.

Mon frere d'exil,

Quand un homme a, comme vous, ete le combattant et le martyr du

progres; quand il a, pour la sainte cause democratique et humaine,

sacrifie sa fortune, sa jeunesse, son droit au bonheur, sa liberte;

quand il a, pour servir l'ideal, accepte toutes les formes de la lutte

et toutes les formes de l'epreuve, la calomnie, la persecution, la

defection, les longues annees de la prison, les longues annees de

l'exil; quand il s'est laisse conduire par son devouement jusque

sous le couperet de l'echafaud, quand un homme a fait cela, tous lui

doivent, et lui ne doit rien a qui que ce soit. Qui a tout donne au

genre humain est quitte envers l'individu.

Il ne vous est possible d'etre ingrat envers personne. Si je n'avais

pas fait, il y a vingt-trois ans, ce dont vous voulez bien me

remercier, c'est moi, je le vois distinctement aujourd'hui, qui aurais

ete ingrat envers vous.

Tout ce que vous avez fait pour le peuple, je le ressens comme un

service personnel.

J'ai, a l'epoque que vous me rappelez, rempli un devoir, un devoir

etroit. Si j'ai ete alors assez heureux pour vous payer un peu de la

dette universelle, cette minute n'est rien devant votre vie entiere,

et tous, nous n'en restons pas moins vos debiteurs.

Ma recompense, en admettant que je meritasse une recompense, a ete

l'action elle-meme. J'accepte neanmoins avec attendrissement les

nobles paroles que vous m'envoyez, et je suis profondement touche de

votre reconnaissance magnanime.

Je vous reponds dans l'emotion de votre lettre. C'est une belle chose

que ce rayon qui vient de votre solitude a la mienne. A bientot, sur

cette terre ou ailleurs. Je salue votre grande ame.

VICTOR HUGO.

III

_LES MISERABLES_

16 septembre 1862.

Apres la publication des _Miserables_, Victor Hugo alla a Bruxelles.

Ses editeurs, MM. Lacroix et Verboeckhoven, lui offrirent un banquet.

Ce fut une occasion de rencontre pour les ecrivains celebres de tous

les pays. (Voir aux Notes.) Victor Hugo, entoure de tant d'hommes

genereux, dont quelques-uns etaient si illustres, repondit a la

salutation de toutes ces nobles ames par les paroles qu'on va lire.

Ceux qui assisterent a cette severe et douce fete offerte a un

proscrit se souviennent que Victor Hugo ne put reprimer ses larmes au

moment ou la pensee d'Aspromonte lui traversa l'esprit.

Messieurs,

Mon emotion est inexprimable; si la parole me manque, vous serez

indulgents.

Si je n'avais a repondre qu'a l'honorable bourgmestre de Bruxelles,

ma tache serait simple; je n'aurais, pour glorifier le magistrat si

dignement, populaire et la ville si noblement hospitaliere, qu'a

repeter ce qui est dans toutes les bouches, et il me suffirait

d'etre un echo; mais comment remercier les autres voix eloquentes

et cordiales qui m'ont parle? A cote de ces editeurs considerables,

auxquels on doit l'idee feconde d'une librairie internationale, sorte

de lien preparatoire entre les peuples, je vois ici, reunis, des

publicistes, des philosophes, d'eminents ecrivains, l'honneur des

lettres, l'honneur du continent civilise. Je suis trouble et confus

d'etre le centre d'une telle fete d'intelligences, et de voir tant

d'honneur s'adresser a moi, qui ne suis rien qu'une conscience

acceptant le devoir et un coeur resigne au sacrifice.

Remercier cette ville dans son premier magistrat serait simple, mais,

je le repete, comment vous remercier tous? comment serrer toutes vos

mains dans une seule etreinte? Eh bien, le moyen est simple aussi.

Vous tous, qui etes ici, ecrivains, journalistes, editeurs,

imprimeurs, publicistes, penseurs, que representez-vous? Toutes les

energies de l'intelligence, toutes les formes de la publicite, vous

etes l'esprit-legion, vous etes l'organe nouveau de la societe

nouvelle, vous etes la Presse. Je porte un toast a la presse!

A la presse chez tous les peuples! a la presse libre! a la presse

puissante, glorieuse et feconde!

Messieurs, la presse est la clarte du monde social; et, dans tout ce

qui est clarte, il y a quelque chose de la providence.

La pensee est plus qu'un droit, c'est le souffle meme de l'homme. Qui

entrave la pensee, attente a l'homme meme. Parler, ecrire, imprimer,

publier, ce sont la, au point de vue du droit, des identites; ce sont

la les cercles, s'elargissant sans cesse, de l'intelligence en action;

ce sont la les ondes sonores de la pensee.

De tous ces cercles, de tous ces rayonnements de l'esprit humain,

le plus large, c'est la presse. Le diametre de la presse, c'est le

diametre meme de la civilisation.

A toute diminution de la liberte de la presse correspond une

diminution de civilisation; la ou la presse libre est interceptee, on

peut dire que la nutrition du genre humain est interrompue. Messieurs,

la mission de notre temps, c'est de changer les vieilles assises de la

societe, de creer l'ordre vrai, et de substituer partout les realites

aux fictions. Dans ce deplacement des bases sociales, qui est le

colossal travail de notre siecle, rien ne resiste a la presse

appliquant sa puissance de traction au catholicisme, au militarisme, a

l'absolutisme, aux blocs de faits et d'idees les plus refractaires.

La presse est la force. Pourquoi? parce qu'elle est l'intelligence.

Elle est le clairon vivant, elle sonne la diane des peuples, elle

annonce a voix haute l'avenement du droit, elle ne tient compte de la

nuit que pour saluer l'aurore, elle devine le jour, elle avertit le

monde. Quelquefois, pourtant, chose etrange, c'est elle qu'on avertit.

Ceci ressemble au hibou reprimandant le chant du coq.

Oui, dans certains pays, la presse est opprimee. Est-elle esclave?

Non. Presse esclave! c'est la un accouplement de mots impossible.

D'ailleurs, il y a deux grandes manieres d'etre esclave, celle de

Spartacus et celle d'Epictete. L'un brise ses fers, l'autre prouve son

ame. Quand l'ecrivain enchaine ne peut recourir a la premiere maniere,

il lui reste la seconde.

Non, quoi que fassent les despotes, j'en atteste tous les hommes

libres qui m'ecoutent, et cela, vous l'avez recemment dit en termes

admirables, monsieur Pelletan, et de plus, vous et tant d'autres,

vous l'avez prouve par votre genereux exemple, non, il n'y a point

d'asservissement pour l'esprit!

Messieurs, au siecle ou nous sommes, sans la liberte de la presse,

point de salut. Fausse route, naufrage et desastre partout.

Il y a aujourd'hui de certaines questions, qui sont les questions du

siecle, et qui sont la devant nous, inevitables. Pas de milieu; il

faut s'y briser, ou s'y refugier. La societe navigue irresistiblement

de ce cote-la. Ces questions sont le sujet du livre douloureux dont il

a ete parle tout a l'heure si magnifiquement. Pauperisme, parasitisme,

production et repartition de la richesse, monnaie, credit, travail,

salaire, extinction du proletariat, decroissance progressive de la

penalite, misere, prostitution, droit de la femme, qui releve de

minorite une moitie de l'espece humaine, droit de l'enfant, qui

exige--je dis exige--l'enseignement gratuit et obligatoire, droit de

l'ame, qui implique la liberte religieuse; tels sont les problemes.

Avec la presse libre, ils ont de la lumiere au-dessus d'eux, ils sont

praticables, on voit leurs precipices, on voit leurs issues, on peut

les aborder, on peut y penetrer. Abordes et penetres, c'est-a-dire

resolus, ils sauveront le monde. Sans la presse, nuit profonde; tous

ces problemes sont sur-le-champ redoutables, on ne distingue plus que

leurs escarpements, on peut en manquer l'entree, et la societe peut y

sombrer. Eteignez le phare, le port devient l'ecueil.

Messieurs, avec la presse libre, pas d'erreur possible, pas de

vacillation, pas de tatonnement dans la marche humaine. Au milieu des

problemes sociaux, ces sombres carrefours, la presse est le doigt

indicateur. Nulle incertitude. Allez a l'ideal, allez a la justice

et a la verite. Car il ne suffit pas de marcher, il faut marcher en

avant. Dans quel sens allez-vous? La est toute la question. Simuler le

mouvement, ce n'est point accomplir le progres; marquer le pas sans

avancer, cela est bon pour l'obeissance passive; pietiner indefiniment

dans l'orniere est un mouvement machinal indigne du genre humain.

Ayons un but, sachons ou nous allons, proportionnons l'effort au

resultat, et que dans chacun des pas que nous faisons il y ait une

idee, et qu'un pas s'enchaine logiquement a l'autre, et qu'apres

l'idee vienne la solution, et qu'a la suite du droit vienne la

victoire. Jamais de pas en arriere. L'indecision du mouvement denonce

le vide du cerveau. Vouloir et ne vouloir pas, quoi de plus miserable!

Qui hesite, recule et atermoie, ne pense pas. Quant a moi, je n'admets

pas plus la politique sans tete que l'Italie sans Rome.

Puisque j'ai prononce ce mot, Rome, souffrez que je m'interrompe,

et que ma pensee, detournee un instant, aille a ce vaillant qui est

la-bas sur un lit de douleur. Certes, il a raison de sourire. La

gloire et le droit sont avec lui. Ce qui confond, ce qui accable,

c'est qu'il se soit trouve, c'est qu'il ait pu se trouver en Italie,

dans cette noble et illustre Italie, des hommes pour lever l'epee

contre cette vertu. Ces italiens-la n'ont donc pas reconnu un romain?

Ces hommes se disent les hommes de l'Italie; ils crient qu'elle est

victorieuse, et ils ne s'apercoivent pas qu'elle est decapitee. Ah!

c'est la une sombre aventure, et l'histoire reculera indignee devant

cette hideuse victoire qui consiste a tuer Garibaldi afin de ne pas

avoir Rome!

Le coeur se souleve. Passons.

Messieurs, quel est l'auxiliaire du patriote? La presse. Quel est

l'epouvantail du lache et du traitre? La presse.

Je le sais, la presse est haie, c'est la une grande raison de l'aimer.

Toutes les iniquites, toutes les superstitions, tous les fanatismes

la denoncent, l'insultent et l'injurient comme ils peuvent. Je me

rappelle une encyclique celebre dont quelques mots remarquables me

sont restes dans l'esprit. Dans cette encyclique, un pape, notre

contemporain, Gregoire XVI, ennemi de son siecle, ce qui est un peu

le malheur des papes, et ayant toujours presents a la pensee l'ancien

dragon et la bete de l'Apocalypse, qualifiait ainsi la presse dans son

latin de moine camaldule: _Gula ignea, caligo, impetus _immanis cum

strepitu horrendo_. Je ne conteste rien de cela; le portrait est

ressemblant. Bouche de feu, fumee, rapidite prodigieuse, bruit

formidable. Eh oui, c'est la locomotive qui passe! c'est la presse,

c'est l'immense et sainte locomotive du progres!

Ou va-t-elle? ou entraine-t-elle la civilisation? ou emporte-t-il

les peuples, ce puissant remorqueur? Le tunnel est long, obscur et

terrible. Car on peut dire que l'humanite est encore sous terre,

tant la matiere l'enveloppe et l'ecrase, tant les superstitions, les

prejuges et les tyrannies font une voute epaisse, tant elle a

de tenebres au-dessus d'elle! Helas, depuis que l'homme existe,

l'histoire entiere est souterraine; on n'y apercoit nulle part le

rayon divin. Mais au dix-neuvieme siecle, mais apres la revolution

francaise, il y a espoir, il y a certitude. La-bas, loin devant nous,

un point lumineux apparait. Il grandit, il grandit a chaque instant,

c'est l'avenir, c'est la realisation, c'est la fin des miseres, c'est

l'aube des joies, c'est Chanaan! c'est la terre future ou l'on n'aura

plus autour de soi que des freres et au-dessus de soi que le ciel.

Courage a la locomotive sacree! courage a la pensee! courage a la

science! courage a la philosophie! courage a la presse! courage a vous

tous, esprits! L'heure approche ou l'humanite, delivree enfin de ce

noir tunnel de six mille ans, eperdue, brusquement face a face avec le

soleil de l'ideal, fera sa sortie sublime dans l'eblouissement!

Messieurs, encore un mot, et permettez, dans votre indulgence

cordiale, que ce mot soit personnel.

Etre au milieu de vous, c'est un bonheur. Je rends grace a Dieu qui

m'a donne, dans ma vie severe, cette heure charmante. Demain je

rentrerai dans l'ombre. Mais je vous ai vus, je vous ai parle, j'ai

entendu vos voix, j'ai serre vos mains, j'emporte cela dans ma

solitude.

Vous, mes amis de France,--et mes autres amis qui sont ici trouveront

tout simple que ce soit a vous que j'adresse mon dernier mot,--il y a

onze ans, vous avez vu partir presque un jeune homme, vous retrouvez

un vieillard. Les cheveux ont change, le coeur non. Je vous remercie

de vous etre souvenus d'un absent; je vous remercie d'etre venus.

Accueillez,--et vous aussi, plus jeunes, dont les noms m'etaient

chers de loin et que je vois ici pour la premiere fois,--accueillez

mon profond attendrissement. Il me semble que je respire parmi vous

l'air natal, il me semble que chacun de vous m'apporte un peu de

France, il me semble que je vois sortir de toutes vos ames groupees

autour de moi, quelque chose de charmant et d'auguste qui ressemble a

une lumiere et qui est le sourire de la patrie.

Je bois a la presse! a sa puissance, a sa gloire, a son efficacite!

a sa liberte en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en

Espagne, en Angleterre, en Amerique! a sa delivrance ailleurs!

IV

LE BANQUET DES ENFANTS

A L'EDITEUR CASTEL

Hauteville-House, 5 octobre 1862.

Mon cher monsieur Castel,

Le hasard a fait tomber sous vos yeux quelques especes d'essais de

dessins faits par moi, a des heures de reverie presque inconsciente,

avec ce qui restait d'encre dans ma plume, sur des marges ou des

couvertures de manuscrits. Ces choses, vous desirez les publier;

et l'excellent graveur, M. Paul Chenay, s'offre a en faire les

_fac-simile_. Vous me demandez mon consentement. Quel que soit le

beau talent de M. Paul Chenay, je crains fort que ces traits de plume

quelconques, jetes plus ou moins maladroitement sur le papier par un

homme qui a autre chose a faire, ne cessent d'etre des dessins du

moment qu'ils auront la pretention d'en etre. Vous insistez pourtant,

et je consens. Ce consentement a ce qui est peut-etre un ridicule veut

etre explique. Voici donc mes raisons:

J'ai etabli depuis quelque temps dans ma maison, a Guernesey, une

petite institution de fraternite pratique que je voudrais accroitre

et surtout propager. Cela est si peu de chose que je puis en parler.

C'est un repas hebdomadaire d'enfants indigents. Toutes les semaines,

des meres pauvres me font l'honneur d'amener leurs enfants diner

chez moi. J'en ai eu huit d'abord, puis quinze; j'en ai maintenant

vingt-deux [note: Plus tard le nombre fut porte a quarante.]. Ces

enfants dinent ensemble; ils sont tous confondus, catholiques,

protestants, anglais, francais, irlandais, sans distinction de

religion ni de nation. Je les invite a la joie et au rire, et je

leur dis: Soyez libres. Ils ouvrent et terminent le repas par un

remerciment a Dieu, simple et en dehors de toutes les formules

religieuses pouvant engager leur conscience. Ma femme, ma fille, ma

belle-soeur, mes fils, mes domestiques et moi, nous les servons. Ils

mangent de la viande et boivent du vin, deux grandes necessites pour

l'enfance. Apres quoi ils jouent et vont a l'ecole. Des pretres

catholiques, des ministres protestants, meles a des libres penseurs

et a des democrates proscrits, viennent quelquefois voir cette humble

cene, et il ne me parait pas qu'aucun soit mecontent. J'abrege; mais

il me semble que j'en ai dit assez pour faire comprendre que cette

idee, l'introduction des familles pauvres dans les familles moins

pauvres, introduction a niveau et de plain-pied, fecondee par des

hommes meilleurs que moi, par le coeur des femmes surtout, peut n'etre

pas mauvaise; je la crois pratique et propre a de bons fruits, et

c'est pourquoi j'en parle, afin que ceux qui pourront et voudront

l'imitent. Ceci n'est pas de l'aumone, c'est de la fraternite. Cette

penetration des familles indigentes dans les notres nous profite comme

a eux; elle ebauche la solidarite; elle met en action et en mouvement,

et fait marcher pour ainsi dire devant nous la sainte formule

democratique, Liberte, Egalite, Fraternite. C'est la communion

avec nos freres moins heureux. Nous apprenons a les servir, et ils

apprennent a nous aimer.

C'est en songeant a cette petite oeuvre, monsieur, que je crois

pouvoir faire un sacrifice d'amour-propre et autoriser la publication

souhaitee par vous. Le produit de cette publication contribuera a

former la liste civile de mes petits enfants indigents. Voici l'hiver;

je ne serais pas fache de donner des vetements a ceux qui sont en

haillons et d'offrir des souliers a ceux qui vont pieds nus. Votre

publication m'y aidera. Ceci m'absout d'y consentir. J'avoue que je

n'eusse jamais imagine que mes dessins, comme vous voulez bien les

appeler, pussent attirer l'attention d'un editeur connaisseur tel

que vous, et d'un artiste tel que M. Paul Chenay; que votre volonte

s'accomplisse; ils se tireront comme ils pourront du grand jour pour

lequel ils n'etaient point faits; la critique a sur eux desormais un

droit dont je tremble pour eux; je les lui abandonne; je suis sur

toujours que mes chers petits pauvres les trouveront tres bons.

Publiez donc ces dessins, monsieur Castel, et recevez tous mes voeux

pour votre succes.

VICTOR HUGO.

V

GENEVE ET LA PEINE DE MORT

Dans les derniers mois de 1862, la republique de Geneve revisa sa

constitution. La question de la peine de mort se presenta. Un

premier vote maintint l'echafaud; mais il en fallait un second. Les

republicains progressistes de Geneve songerent a Victor Hugo. Un

membre de l'eglise reformee, M. Bost, auteur de plusieurs ouvrages

estimes, lui ecrivit une lettre dont voici les dernieres lignes:

"La constituante genevoise a vote le maintien de la peine de mort par

quarante-trois voix contre cinq; mais la question doit reparaitre

bientot dans un nouveau debat. Quel appui ce serait pour nous, quelle

force nouvelle; si par quelques mots vous pouviez intervenir! car

ce n'est pas la une question cantonale ou federale, mais bien une

question sociale et humanitaire, ou toutes les interventions sont

legitimes. Pour les grandes questions, il faut de grands hommes. Nos

discussions auraient besoin d'etre eclairees par le genie; et ce nous

serait a tous un grand secours qu'un coup de main qui nous viendrait

de ce rocher vers lequel se tournent tant de regards."

Cette lettre parvint a Victor Hugo le 16 novembre. Le 17 il repondait:

Hauteville-House, 17 novembre 1862.

Monsieur,

Ce que vous faites est bon; vous avez besoin d'aide, vous vous

adressez a moi, je vous remercie; vous m'appelez, j'accours.

Qu'y'a-t-il? Me voila.

Geneve est a la veille d'une de ces crises normales qui, pour les

nations comme pour les individus, marquent les changements d'age. Vous

allez reviser votre constitution. Vous vous gouvernez vous-memes; vous

etes vos propres maitres; vous etes des hommes libres; vous etes une

republique. Vous allez faire une action considerable, remanier votre

pacte social, examiner ou vous en etes en fait de progres et de

civilisation, vous entendre de nouveau entre vous sur les questions

communes; la deliberation va s'ouvrir, et, parmi ces questions, la

plus grave de toutes, l'inviolabilite de la vie humaine, est a l'ordre

du jour.

C'est de la peine de mort qu'il s'agit.

Helas, le sombre rocher de Sisyphe! quand donc cessera-t-il de rouler

et de retomber sur la societe humaine, ce bloc de haine, de tyrannie,

d'obscurite, d'ignorance et d'injustice qu'on nomme penalite? quand

donc au mot peine substituera-t-on le mot enseignement? quand donc

comprendra-t-on qu'un coupable est un ignorant? Talion, oeil pour

oeil, dent pour dent, mal pour mal, voila a peu pres tout notre code.

Quand donc la vengeance renoncera-t-elle a ce vieil effort qu'elle

fait de nous donner le change en s'appelant vindicte? Croit-elle nous

tromper? Pas plus que la felonie quand elle s'appelle raison d'etat.

Pas plus que le fratricide quand il met des epaulettes et qu'il

s'appelle la guerre. De Maistre a beau farder Dracon; la rhetorique

sanglante perd sa peine, elle ne parvient pas a deguiser la difformite

du fait qu'elle couvre; les sophistes sont des habilleurs inutiles;

l'injuste reste injuste, l'horrible reste horrible. Il y a des mots

qui sont des masques; mais a travers leurs trous on apercoit la sombre

lueur du mal.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 14 / 28 段