Qu'est-ce que la force? qu'est-ce que le glaive? Qui donc parmi ceux

qui pensent a peur du glaive? Ce n'est pas nous, les hommes libres de

France; ce n'est pas vous, les hommes libres d'Angleterre. Le droit

senti fait la tete haute. La force et le glaive, c'est du neant. Le

glaive n'est qu'une lueur hideuse dans les tenebres, un rapide et

tragique evanouissement; le droit, lui, c'est l'eternel rayon; le

droit, c'est la permanence du vrai dans les ames; le droit, c'est Dieu

vivant dans l'homme. De la vient que la ou est le droit, la est la

certitude du triomphe. Un seul homme qui a avec lui le droit s'appelle

Legion; une seule epee qui a avec elle le droit s'appelle la foudre.

Qui dit le droit dit la victoire. Des obstacles? il n'y en a pas. Non,

il n'y en a pas. Il n'y a pas de veto contre la volonte de l'avenir.

Voyez ou en est la resistance en Europe; la paralysie gagne l'Autriche

et la resignation gagne la Russie. Voyez Naples; la lutte est vaine.

Le passe agonisant perd sa peine. Le glaive s'en va en fumee. Ces

etres appeles Lanza, Landi, Aquila, sont des fantomes. A l'heure qu'il

est, Francois II croit peut-etre encore exister; il se trompe; je lui

declare ceci, c'est qu'il est une ombre. Il aurait beau refuser toute

capitulation, assassiner Messine comme il a assassine Palerme, se

cramponner a l'atrocite; c'est fini. Il a regne. Les sombres chevaux

de l'exil frappent du pied a la porte de son palais. Messieurs, il n'y

a que le droit, vous dis-je. Voulez-vous comparer le droit a la force?

Jugez-en par un chiffre. Le 11 mai, a Marsala, huit cents hommes

debarquent. Vingt-sept jours apres, le 7 juin, a Palerme, dix-huit

mille hommes, terrifies,--s'embarquent. Les huit cents hommes, c'est

le droit; les dix-huit mille hommes, c'est la force.

Oh! que partout les souffrants se consolent, que les enchaines se

rassurent. Tout ce qui se passe en ce moment, c'est de la logique.

Oui, aux quatre vents de l'horizon, l'esperance! Que le mougick, que

le fellah, que le proletaire, que le paria, que le negre vendu, que le

blanc opprime, que tous esperent; les chaines sont un reseau; elles se

tiennent toutes; une rompue, la maille se defait. De la la solidarite

des despotismes; le pape est plus frere du sultan qu'il ne croit.

Mais, je le repete, c'est fini. Oh! la belle chose que la force des

choses! il y a du surhumain dans la delivrance. La liberte est un

abime divin qui attire; l'irresistible est au fond des revolutions.

Le progres n'est autre chose qu'un phenomene de gravitation; qui donc

l'entraverait? Une fois l'impulsion donnee, l'indomptable commence.

O despotes, je vous en defie, arretez la pierre qui tombe, arretez le

torrent, arretez l'avalanche, arretez l'Italie, arretez 89, arretez

le monde precipite par Dieu dans la lumiere! (_Applaudissements

frenetiques._)

Victor Hugo avait, a propos de John Brown, predit la guerre civile a

l'Amerique, et, a propos de Garibaldi, predit l'unite a l'Italie. Ces

deux predictions se realiserent.

Apres le meeting, un banquet eut lieu; ce banquet se termina par un

toast a Victor Hugo.

Victor Hugo repondit:

Messieurs,

Puisque je suis debout, permettez-moi de ne point me rasseoir. Je sens

le besoin de remercier immediatement l'homme inspire et cordial [note:

Le pasteur N. Martin.] que nous venons d'entendre. Je dirai peu de

mots. Les sentiments profonds abregent volontiers, et les coeurs

penetres ont pour eloquence leur emotion meme. Eh bien, je suis tres

emu.

La meilleure maniere de vous remercier, c'est de vous dire que j'aime

Jersey. Je vous l'ai dit hier, vous l'avez entendu au meeting et

lu dans les journaux, je vous le repete aujourd'hui; mais c'est a

l'oreille d'un peuple, c'est au coeur d'un peuple que je parle, et les

nations sont comme les femmes, elles ne se lassent pas de s'entendre

dire: Je vous aime. J'ai quitte Jersey avec regret, je la retrouve

avec bonheur. Les liberateurs ont cela de merveilleux et de charmant

qu'ils delivrent quelquefois au dela de leur effort. Sans s'en douter,

Garibaldi a fait d'une pierre deux coups; il a fait sortir les

Bourbons de la Sicile, et il m'a fait rentrer a Jersey.

Vos applaudissements et vos interruptions cordiales en ce moment me

touchent au point que les mots me manquent pour vous le dire. Je

ne sais comment repondre a une bienvenue si universelle et si

gracieusement souriante de toutes parts, et a tant d'acclamations et

a tant de sympathie. Je vous dirais presque: Epargnez-moi. Vous etes

tous contre un. Il y a un certain monstre fabuleux qui me parait a

cette heure fort doue. J'envie ce monstre. Il s'appelait Briaree. Je

voudrais avoir comme lui cent bras pour vous donner cent poignees de

main.

Ce que j'aime dans Jersey, je vais vous le dire; j'en aime tout.

J'aime ce climat ou l'hiver et l'ete s'amortissent, ces fleurs qui

ont toujours l'air d'etre en avril, ces arbres qui sont normands, ces

roches qui sont bretonnes, ce ciel qui me rappelle la France, cette

mer qui me rappelle Paris. J'aime cette population qui travaille et

qui lutte, tous ces braves hommes qu'on rencontre a chaque instant

dans vos rues et dans vos champs, et dont la physionomie se compose

de la liberte anglaise et de la grace francaise, qui est aussi une

liberte.

Quand je suis arrive ici, il y a huit ans, au sortir des plus

prodigieuses luttes politiques du siecle, moi, naufrage encore tout

ruisselant de la catastrophe de decembre, tout effare de cette

tempete, tout echevele de cet ouragan, savez-vous ce que j'ai trouve a

Jersey? Une chose sainte, sublime, inattendue, la paix. Oui, le plus

grand crime politique des temps modernes, la liberte etouffee dans

le pays meme de la lumiere, en pleine France, helas! ce monstrueux

attentat venait d'etre accompli; j'avais lutte contre cet

asservissement d'un peuple par un homme, tout ce combat convulsif

tremblait encore en moi de la tete aux pieds; j'etais indigne, eperdu

et haletant. Eh bien, Jersey m'a calme. J'ai trouve, je le repete,

la paix, le repos, un apaisement severe et profond dans cette douce

nature de vos campagnes, dans ce salut affectueux de vos laboureurs,

dans ces vallees, dans ces solitudes, dans ces nuits qui sur la mer

semblent plus largement etoilees, dans cet ocean eternellement emu qui

semble palpiter directement sous l'haleine de Dieu. Et c'est ainsi

que, tout en gardant la colere sacree contre le crime, j'ai senti

l'immensite meler a cette colere son elargissement serein, et ce qui

grondait en moi s'est pacifie. Oui, je rends graces a Jersey. Je vous

rends graces. Je sentais sous vos toits et dans vos villes la bonte

humaine, et dans vos champs et sur vos mers je sentais la bonte

divine. Oh! je ne l'oublierai jamais, ce majestueux apaisement

des premiers jours de l'exil par la nature! Nous pouvons le dire

aujourd'hui, la fierte ne nous defend plus cet aveu, et aucun de mes

compagnons de proscription ne me dementira, nous avons tous souffert

en quittant Jersey. Nous y avions tous des racines. Des fibres

de notre coeur etaient entrees dans votre sol et y tenaient.

L'arrachement a ete douloureux. Nous aimions tous Jersey. Les uns

l'aimaient pour y avoir ete heureux, les autres pour y avoir ete

malheureux. La souffrance n'est pas une attache moins profonde que la

joie. Helas! on peut eprouver de telles douleurs dans une terre de

refuge, qu'il devient impossible de s'en separer, quand meme la patrie

s'offrirait. Tenez, une chose que j'ai vue hier traverse en ce moment

mon esprit, cette reunion est a la fois solennelle et intime, et ce

que je vais vous dire convient a ce double caractere. Ecoutez. Hier,

j'etais alle, avec quelques amis chers, visiter cette ile, revoir les

lieux aimes, les promenades preferees jadis, et tous ces rayonnants

paysages qui etaient restes dans notre memoire comme des visions. En

revenant, une pensee pieuse nous restait a satisfaire, et nous avons

voulu finir notre visite par ce qui est la fin, par le cimetiere.

Nous avons fait arreter la voiture qui nous menait devant ce champ de

Saint-Jean ou sont plusieurs des notres. Au moment ou nous arrivions,

savez-vous ce qui nous a fait tressaillir, savez-vous ce que nous

avons vu? Une femme, ou, pour mieux dire, une forme humaine sous

un linceul noir, etait la, a terre, plus qu'agenouillee, plus que

prosternee, etendue, et en quelque sorte abimee sur une tombe. Nous

sommes restes immobiles, silencieux, mettant le doigt sur nos bouches

devant cette majestueuse douleur. Cette femme, apres avoir prie, s'est

relevee, a cueilli une fleur dans l'herbe du sepulcre, et l'a cachee

dans son coeur. Nous l'avons reconnue alors. Nous avons reconnu cette

face pale, ces yeux inconsolables et ces cheveux blancs. C'etait une

mere! c'etait la mere d'un proscrit! du jeune et genereux Philippe

Faure, mort il y a quatre ans sur la breche sainte de l'exil. Depuis

quatre ans, tous les jours, quelque temps qu'il fasse, cette mere

vient la; depuis quatre ans, cette mere s'agenouille sur cette pierre

et la baise. Essayez donc de l'en arracher. Montrez-lui la France,

oui, la France elle-meme! Que lui importe a cette mere! Dites-lui: "Ce

n'est pas ici votre pays"; elle ne vous croira pas. Dites-lui: "Ce

n'est pas ici que vous etes nee"; elle vous repondra: "C'est ici que

mon fils est mort." Et vous vous tairez devant cette reponse, car la

patrie d'une mere, c'est le tombeau de son enfant.

Messieurs, voila comment il se fait qu'on aime une terre avec sa

chair, avec son sang, avec son ame. Notre ame a nous est melee a

celle-ci. Nous y avons nos amis morts. Sachez-le, il n'y a pas de

terre etrangere; partout la terre est la mere de l'homme, sa mere

tendre, severe et profonde. Dans tous les lieux ou il a aime, ou il a

pleure, ou il a souffert, c'est-a-dire partout, l'homme est chez lui.

Messieurs, je reponds au toast qui m'est porte par un toast a Jersey.

Je bois a Jersey, a sa prosperite, a son enrichissement, a son

amelioration, a son agrandissement industriel et commercial, et aussi

et plus encore a son agrandissement intellectuel et moral.

Il y a deux choses qui font les peuples grands et charmants, ces deux

choses sont la liberte et l'hospitalite, l'hospitalite etait la

gloire des nations antiques, la liberte est la splendeur des nations

modernes. Jersey a ces deux couronnes, qu'elle les garde!

Qu'elle les garde a jamais! C'est de la liberte qu'il convient de

parler d'abord. Veillez, oui, veillez jalousement sur votre liberte.

Ne souffrez plus que qui que ce soit ose y toucher. Cette ile est

une terre de beaute, de bonheur et d'independance. Vous n'y etes pas

seulement pour y vivre et pour en jouir, vous y etes pour y faire

votre devoir. Dieu se chargera de la maintenir belle; vos femmes se

chargeront de la maintenir heureuse; vous, les hommes, chargez-vous de

la conserver libre.

Et quant a votre hospitalite, conservez-la, elle aussi, religieusement.

Les nations hospitalieres ont, entre toutes, une sorte de grace auguste

et venerable. Elles donnent l'exemple; dans le vaste et tumultueux

mouvement des peuples, elles ne font pas seulement de l'hospitalite,

elles font de l'education; l'hospitalite des nations est le commencement

de la fraternite des hommes. Or, la fraternite humaine, c'est la le but.

Soyez a jamais hospitaliers. Que cette fonction sacree, l'hospitalite,

honore eternellement cette ile; et, permettez-moi de lui associer

Guernesey, sa soeur, et tout l'archipel de la Manche. C'est la une

grande terre d'asile; grande, non par l'etendue, mais par le nombre de

refugies de tous les partis et de toutes les patries que depuis trois

siecles elle a abrites et consoles. Oh! rien au monde n'est plus beau

que cela, etre l'asile! Soyez l'asile. Continuez d'accueillir tout ce qui

vient a vous. Soyez l'archipel beni et sauveur. Dieu vous a mis ici pour

ouvrir vos ports a toutes les voiles battues par la tempete, et vos

coeurs a tous les hommes battus par la destinee.

Et pas de limites a cette hospitalite sainte; ne discutez pas celui

qui vient a vous; recevez-le sans l'examiner. L'hospitalite a cela de

grand, que quiconque souffre est digne d'elle. Nous qui sommes ici,

tous les proscrits de France, nous n'avons fait de mal a personne,

nous avons defendu les droits et les lois de notre pays, nous avons

rempli nos mandats et ecoute nos consciences, nous souffrons pour ce

qui est juste et pour ce qui est vrai; vous nous accueillez, et c'est

bien; mais il faut prevoir d'autres naufrages que nous. Si les bons

ont leurs desastres, les coupables ont leurs ecueils; parce qu'on fait

le mal, ce n'est pas une raison pour triompher toujours. Ecoutez ceci:

s'il vous arrive jamais des vaincus de la cause injuste, recevez-les

comme vous nous recevez. Le malheur est une des formes saintes du

droit; et, entendez-le bien, de ces vaincus possibles, je n'excepte

personne. Il se peut qu'un jour,--car les evenements sont dans la main

divine, et la main divine, c'est la main inepuisable,--il se peut que,

parmi ceux que les grandes tempetes ou les grandes marees de l'avenir

jetteront sur vos bords, il y ait notre propre prescripteur a nous

qui sommes ici, chasse a son tour et malheureux. Eh bien! soyez-lui

clements comme vous nous etes justes;--s'il frappe a votre porte,

ouvrez-la-lui, et dites-lui: "Ce sont ceux que vous avez proscrits qui

nous ont demande pour vous cet asile que nous vous donnons."

II

Le _Progres_, de Port-au-Prince, publia la lettre suivante, ecrite

par Victor Hugo a M. Heurtelou, redacteur en chef de ce journal, en

reponse aux remerciments que M. Heurtelou lui avait adresses pour la

defense de John Brown:

Hauteville-House, 31 mars 1860.

Vous etes, monsieur, un noble echantillon de cette humanite noire si

longtemps opprimee et meconnue.

D'un bout a l'autre de la terre, la meme flamme est dans l'homme; et

les noirs comme vous le prouvent. Y a-t-il eu plusieurs Adam? Les

naturalistes peuvent discuter la question; mais ce qui est certain,

c'est qu'il n'y a qu'un Dieu.

Puisqu'il n'y a qu'un pere, nous sommes freres.

C'est pour cette verite que John Brown est mort; c'est pour cette

verite que je lutte. Vous m'en remerciez, et je ne saurais vous dire

combien vos belles paroles me touchent.

Il n'y a sur la terre ni blancs ni noirs, il y a des esprits; vous en

etes un. Devant Dieu, toutes les ames sont blanches.

J'aime votre pays, votre race, votre liberte, votre revolution, votre

republique. Votre ile magnifique et douce plait a cette heure aux

ames libres; elle vient de donner un grand exemple; elle a brise le

despotisme.

Elle nous aidera a briser l'esclavage.

Car la servitude, sous toutes ses formes, disparaitra. Ce que les

etats du sud viennent de tuer, ce n'est pas John Brown, c'est

l'esclavage.

Des aujourd'hui, l'Union americaine peut, quoi qu'en dise le honteux

message du president Buchanan, etre consideree comme rompue. Je le

regrette profondement, mais cela est desormais fatal; entre le Sud et

le Nord, il y a le gibet de Brown. La solidarite n'est pas possible.

Un tel crime ne se porte pas a deux.

Ce crime, continuez de le fletrir, et continuez de consolider votre

genereuse revolution. Poursuivez votre oeuvre, vous et vos dignes

concitoyens. Haiti est maintenant une lumiere. Il est beau que parmi

les flambeaux du progres, eclairant la route des hommes, on en voie un

tenu par la main d'un negre.

Votre frere,

VICTOR HUGO.

1861

_L'Expedition de Chine._

AU CAPITAINE BUTLER

Hauteville-House, 25 novembre 1861.

Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l'expedition de Chine. Vous

trouvez cette expedition honorable et belle, et vous etes assez bon

pour attacher quelque prix a mon sentiment; selon vous, l'expedition

de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de

l'empereur Napoleon, est une gloire a partager entre la France

et l'Angleterre, et vous desirez savoir quelle est la quantite

d'approbation que je crois pouvoir donner a cette victoire anglaise et

francaise.

Puisque vous voulez connaitre mon avis, le voici:

Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde; cette

merveille s'appelait le Palais d'ete. L'art a deux principes, l'Idee,

qui produit l'art europeen, et la Chimere, qui produit l'art oriental.

Le Palais d'ete etait a l'art chimerique ce que le Parthenon est a

l'art ideal. Tout ce que peut enfanter l'imagination d'un peuple

presque extra-humain etait la. Ce n'etait pas, comme le Parthenon,

une oeuvre rare et unique; c'etait une sorte d'enorme modele de la

chimere, si la chimere peut avoir un modele. Imaginez on ne sait

quelle construction inexprimable, quelque chose comme un edifice

lunaire, et vous aurez le Palais d'ete. Batissez un songe avec du

marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois

de cedre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici

sanctuaire, la harem, la citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des

monstres, vernissez-le, emaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites

construire par des architectes qui soient des poetes les mille et un

reves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des

jaillissements d'eau et d'ecume, des cygnes, des ibis, des paons,

supposez en un mot une sorte d'eblouissante caverne de la fantaisie

humaine ayant une figure de temple et de palais, c'etait la ce

monument. Il avait fallu, pour le creer, le long travail de deux

generations. Cet edifice, qui avait l'enormite d'une ville, avait ete

bati par les siecles, pour qui? pour les peuples. Garce que fait le

temps appartient a l'homme. Les artistes, les poetes, les philosophes,

connaissaient le Palais d'ete; Voltaire en parle. On disait: le

Parthenon en Grece, les Pyramides en Egypte, le Colisee a Rome,

Notre-Dame a Paris, le Palais d'ete en Orient. Si on ne le voyait pas,

on le revait. C'etait une sorte d'effrayant chef-d'oeuvre inconnu

entrevu au loin dans on ne sait quel crepuscule comme une silhouette

de la civilisation d'Asie sur l'horizon de la civilisation d'Europe.

Cette merveille a disparu.

Un jour, deux bandits sont entres dans le Palais d'ete. L'un a pille,

l'autre a incendie. La victoire peut etre une voleuse, a ce qu'il

parait. Une devastation en grand du Palais d'ete s'est faite de compte

a demi entre les deux vainqueurs. On voit mele a tout cela le nom

d'Elgin, qui a la propriete fatale de rappeler le Parthenon. Ce

qu'on avait fait au Parthenon, on l'a fait au Palais d'ete, plus

completement et mieux, de maniere a ne rien laisser. Tous les tresors

de toutes nos cathedrales reunies n'egaleraient pas ce formidable

et splendide musee de l'orient. Il n'y avait pas seulement la des

chefs-d'oeuvre d'art, il y avait un entassement d'orfevreries. Grand

exploit, bonne aubaine. L'un des deux vainqueurs a empli ses poches,

ce que voyant, l'autre a empli ses coffres; et l'on est revenu en

Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l'histoire des

deux bandits.

Nous europeens, nous sommes les civilises, et pour nous les chinois

sont les barbares. Voila ce que la civilisation a fait a la barbarie.

Devant l'histoire, l'un des deux bandits s'appellera la France,

l'autre s'appellera l'Angleterre. Mais je proteste, et je vous

remercie de m'en donner l'occasion; les crimes de ceux qui menent

ne sont pas la faute de ceux qui sont menes; les gouvernements sont

quelquefois des bandits, les peuples jamais.

L'empire francais a empoche la moitie de cette victoire, et il etale

aujourd'hui, avec une sorte de naivete de proprietaire, le splendide

bric-a-brac du Palais d'ete. J'espere qu'un jour viendra ou la France,

delivree et nettoyee, renverra ce butin a la Chine spoliee.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.

Telle est, monsieur, la quantite d'approbation que je donne a

l'expedition de Chine.

VICTOR HUGO.

1862

_Barbes a Victor Hugo. Continuation de la lutte pour l'inviolabilite

de la vie humaine; en Belgique et en Suisse contre la peine de mort,

en France contre la torture. Charleroi. Geneve.--Affaire Doise.--Les

Miserables. Etablissement du Diner des Enfants pauvres._

I

LES CONDAMNES DE CHARLEROI

Plusieurs journaux belges ayant attribue a Victor Hugo des vers

adresses au roi des Belges pour demander la grace des neuf condamnes a

mort de Charleroi, Victor Hugo ecrivit a ce sujet la lettre que voici:

Hauteville-House, 21 janvier 1862.

Monsieur,

Je vis dans la solitude, et, depuis deux mois particulierement, le

travail,--un travail pressant,--m'absorbe a ce point que je ne sais

plus rien de ce qui se passe au dehors.

Aujourd'hui, un ami m'apporte plusieurs journaux contenant de fort

beaux vers ou est demandee la grace de neuf condamnes a mort. Au bas

de ces vers, je lis ma signature.

Ces vers ne sont pas de moi.

Quel que soit l'auteur de ces vers, je le remercie.

Quand il s'agit de sauver des tetes, je trouve bon qu'on use de mon

nom, et meme qu'on en abuse.

J'ajoute que, pour une telle cause, il me parait presque impossible

d'en abuser. C'est ici, a coup sur, que la fin justifie les moyens.

Que l'auteur pourtant me permette de lui reporter l'honneur de ces

vers, qui, je le repete, me semblent fort beaux.

Et au premier remerciment que je lui adresse, j'en joins un second;

c'est de m'avoir fait connaitre cette lamentable affaire de Charleroi.

Je regarde ces vers comme un appel qu'il m'adresse; c'est une maniere

de m'inviter a elever la voix en me remettant sous les yeux les

efforts que j'ai faits dans d'autres circonstances analogues, et je le

remercie de cette genereuse mise en demeure.

Je reponds a son appel; je m'unis a lui pour tacher d'epargner a la

Belgique cette chute de neuf tetes sur l'echafaud. Il s'est tourne

vers le roi, je connais peu les rois; je me tourne vers la nation.

Cette affaire du Hainaut est pour la Belgique, au point de vue du

progres, une de ces occasions d'ou les peuples sortent amoindris ou

agrandis.

Je supplie la nation belge d'etre grande. Il depend d'elle evidemment

que cette hideuse guillotine a neuf colliers ne fonctionne point

sur la place publique. Aucun gouvernement ne resiste a ces saintes

pressions de l'opinion vers la douceur. Ne point vouloir de

l'echafaud, ce doit etre la premiere volonte d'un peuple. On dit: Ce

que veut le peuple, Dieu le veut. Il depend de vous, belges, de faire

dire: Ce que Dieu veut, le peuple le veut.

Nous traversons en ce moment l'heure mauvaise du dix-neuvieme siecle.

Depuis dix ans, il y a un recul apparent de civilisation; Venise

enchainee, la Hongrie garrottee, la Pologne torturee; partout la

peine de mort. Les monarchies ont des Haynau, les republiques ont des

Tallaferro. La peine de mort est elevee a la dignite d'_ultima ratio_.

Les races, les couleurs, les partis, se la jettent a la tete et s'en

servent comme d'une replique. Les blancs l'utilisent contre les

negres; les negres, represaille lugubre, l'aiguisent contre les

blancs.

Le gouvernement espagnol fusille les republicains, et le gouvernement

italien fusille les royalistes. Rome execute un innocent. L'auteur

du meurtre se nomme et reclame en vain; c'est fait; le bourreau ne

revient pas sur son travail. L'Europe croit en la peine de mort et s'y

obstine; l'Amerique se bat a cause d'elle et pour elle. L'echafaud est

l'ami de l'esclavage. L'ombre d'une potence se projette sur la guerre

fratricide des Etats-Unis.

Jamais l'Amerique et l'Europe n'ont eu un tel parallelisme et ne se

sont entendues a ce point; toutes les questions les divisent, excepte

celle-la, tuer; et c'est sur la peine de mort que les deux mondes

tombent d'accord. La peine de mort regne; une espece de droit divin de

la hache sort pour les catholiques romains de l'evangile et pour les

protestants virginiens de la bible. Penn construisait par la pensee,

comme trait d'union, un arc de triomphe ideal entre les deux mondes;

sur cet arc de triomphe, il faudrait aujourd'hui placer l'echafaud.

Cette situation etant donnee, l'occasion est admirable pour la

Belgique.

Un peuple qui a la liberte doit avoir aussi la volonte. Tribune libre,

presse libre, voila l'organisme de l'opinion complet. Que l'opinion

parle; c'est ici un moment decisif. Dans les circonstances ou nous

sommes, en repudiant la peine de mort, la Belgique peut, si elle veut,

devenir brusquement, elle petit peuple presque annule, la nation

dirigeante.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 13 / 28 段