Continuez l'oeuvre sainte dont vous etes un des vaillants ouvriers;

travaillez a l'unite des peuples. L'esprit de l'Europe doit planer

aujourd'hui et remplacer dans les ames l'antique esprit des

nationalites. C'est aux nations les plus illustres, a la Grece, a

l'Italie, a la France, qu'il appartient de donner l'exemple. Mais

d'abord et avant tout il faut qu'elles redeviennent elles-memes, il

faut qu'elles s'appartiennent; il faut que la Grece acheve de rejeter

la Turquie, il faut que l'Italie secoue l'Autriche, il faut que la

France dechire l'empire. Quand ces grands peuples seront hors de leurs

linceuls, ils crieront: Unite! Europe! Humanite!

C'est la l'avenir. La voix de la Grece sera une des plus ecoutees. Les

hommes comme vous sont dignes de la faire entendre. Un des premiers,

il y a bien des annees deja, j'ai lutte pour l'affranchissement de la

Grece; je vous remercie de vous en souvenir.

La Grece, l'Italie, la France ont porte tour a tour le flambeau.

Maintenant, dans le grand dix-neuvieme siecle, elles doivent le passer

a l'Europe, tout en en gardant le rayonnement. Devenons, individus et

peuples, de moins en moins egoistes, et de plus en plus hommes. Criez:

Vive la France! pendant que je crie: Vive la Grece!

Je vous felicite, vous, compatriote d'Eschyle et de Pericles, qui

luttez pour les principes de l'humanite. Il est beau d'etre du pays de

la lumiere et d'y porter le drapeau de la liberte.

Je vous serre cordialement la main.

VICTOR HUGO.

Guernesey, 25 aout 1856.

1859

_L'amnistie ici et la potence la. A cote du crime de l'Europe, le

crime de l'Amerique. John Brown._

I

L'AMNISTIE

Les annees s'ecoulaient. Au bout de huit ans, le criminel jugea a

propos d'absoudre les innocents; l'assassin offrit leur grace aux

assassines, et le bourreau sentit le besoin de pardonner aux victimes.

Il decreta la rentree des proscrits en France. A "l'amnistie" Victor

Hugo repliqua:

DECLARATION

Personne n'attendra de moi que j'accorde, en ce qui me concerne, un

moment d'attention a la chose appelee amnistie.

Dans la situation ou est la France, protestation absolue, inflexible,

eternelle, voila pour moi le devoir.

Fidele a l'engagement que j'ai pris vis-a-vis de ma conscience, je

partagerai jusqu'au bout l'exil de la liberte. Quand la liberte

rentrera, je rentrerai.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 18 aout 1859.

II

JOHN BROWN

Cependant une democratie allait commettre, elle aussi, un crime. La

nouvelle de la condamnation de John Brown arriva en Europe. Victor

Hugo s'emut. Le 2 decembre 1859, a l'heure meme de cet anniversaire

qui lui rappelait toutes les formes et toutes les necessites du

devoir, il adressa, par l'intermediaire de tous les journaux libres de

l'Europe, la lettre qu'on va lire a l'Amerique:

AUX ETATS-UNIS D'AMERIQUE

Quand on pense aux Etats-Unis d'Amerique, une figure majestueuse se

leve dans l'esprit, Washington.

Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment:

Il y a des esclaves dans les etats du sud, ce qui indigne, comme le

plus monstrueux des contre-sens, la conscience logique et pure des

etats du nord. Ces esclaves, ces negres, un homme blanc, un homme

libre, John Brown, a voulu les delivrer. John Brown a voulu commencer

l'oeuvre de salut par la delivrance des esclaves de la Virginie.

Puritain, religieux, austere, plein de l'evangile, _Christus

nos liberavit_, il a jete a ces hommes, a ces freres, le cri

d'affranchissement. Les esclaves, enerves par la servitude, n'ont

pas repondu a l'appel. L'esclavage produit la surdite de l'ame. John

Brown, abandonne, a combattu; avec une poignee d'hommes heroiques,

il a lutte; il a ete crible de balles, ses deux jeunes fils, saints

martyrs, sont tombes morts a ses cotes, il a ete pris. C'est ce qu'on

nomme l'affaire de Harper's Ferry.

John Brown, pris, vient d'etre juge, avec quatre des siens, Stephens,

Copp, Green et Coplands.

Quel a ete ce proces? disons-le en deux mots.

John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermees, un

coup de feu au bras, un aux reins, deux a la poitrine, deux a la tete,

entendant a peine, saignant a travers son matelas, les ombres de

ses deux fils morts pres de lui; ses quatre coaccuses, blesses, se

trainant a ses cotes, Stephens avec quatre coups de sabre; la "

justice " pressee et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller

vite, un juge Parker, qui y consent, les debats tronques, presque tous

delais refuses, production de pieces fausses ou mutilees, les temoins

a decharge ecartes, la defense entravee, deux canons charges a

mitraille dans la cour du tribunal, ordre aux geoliers de fusiller

les accuses si l'on tente de les enlever, quarante minutes de

deliberation, trois condamnations a mort. J'affirme sur l'honneur que

cela ne s'est point passe en Turquie, mais en Amerique.

On ne fait point de ces choses-la impunement en face du monde

civilise. La conscience universelle est un oeil ouvert. Que les juges

de Charlestown, que Hunter et Parker, que les jures possesseurs

d'esclaves, et toute la population virginienne y songent, on les voit.

Il y a quelqu'un.

Le regard de l'Europe est fixe en ce moment sur l'Amerique.

John Brown, condamne, devait etre pendu le 2 decembre (aujourd'hui

meme).

Une nouvelle arrive a l'instant. Un sursis lui est accorde. Il mourra

le 16.

L'intervalle est court. D'ici la, un cri de misericorde a-t-il le

temps de se faire entendre?

N'importe! le devoir est d'elever la voix.

Un second sursis suivra, peut-etre le premier. L'Amerique est une

noble terre. Le sentiment humain se reveille vite dans un pays libre.

Nous esperons que Brown sera sauve.

S'il en etait autrement, si John Brown mourait le 16 decembre sur

l'echafaud, quelle chose terrible!

Le bourreau de Brown, declarons-le hautement (car les rois s'en vont

et les peuples arrivent, on doit la verite aux peuples), le bourreau

de Brown, ce ne serait ni l'attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le

gouverneur Wyse; ni le petit etat de Virginie; ce serait, on frissonne

de le penser et de le dire, la grande republique americaine tout

entiere.

Devant une telle catastrophe, plus on aime cette republique, plus on

la venere, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serre. Un seul

etat ne saurait avoir la faculte de deshonorer tous les autres, et ici

l'intervention federale est evidemment de droit. Sinon, en presence

d'un forfait a commettre et qu'on peut empecher, l'union devient

complicite. Quelle que soit l'indignation des genereux etats du nord,

les etats du sud les associent a l'opprobre d'un tel meurtre; nous

tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole

democratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte

compromis; si l'echafaud se dressait le 16 decembre, desormais, devant

l'histoire incorruptible, l'auguste federation du nouveau monde

ajouterait a toutes ses solidarites saintes une solidarite sanglante;

et le faisceau radieux de cette republique splendide aurait pour lien

le noeud coulant du gibet de John Brown.

Ce lien-la tue.

Lorsqu'on reflechit a ce que Brown, ce liberateur, ce combattant du

Christ, a tente, et quand on pense qu'il va mourir, et qu'il va mourir

egorge par la republique americaine, l'attentat prend les proportions

de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est

une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l'Angleterre,

comme l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que

souvent meme elle depasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes

du progres, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur

son front l'immense lumiere libre, on affirme que John Brown ne mourra

pas, car on recule epouvante devant l'idee d'un si grand crime commis

par un si grand peuple!

Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute

irreparable. Il ferait a l'Union une fissure latente qui finirait par

la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidat

l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il ebranlerait toute

la democratie americaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez

votre gloire.

Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumiere

humaine s'eclipserait, que la notion meme du juste et de l'injuste

s'obscurcirait, le jour ou l'on verrait se consommer l'assassinat de

la Delivrance par la Liberte.

Quant a moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes,

ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes

devant le grand drapeau etoile du nouveau monde, et je supplie a mains

jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre republique

americaine d'aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver

John Brown, de jeter bas le menacant echafaud du 16 decembre, et de ne

pas permettre que, sous ses yeux, et, j'ajoute en fremissant, presque

par sa faute, le premier fratricide soit depasse.

Oui, que l'Amerique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus

effrayant que Cain tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.

VICTOR HUGO.

Hauteville-House, 2 decembre 1859.

John Brown fut pendu. Victor Hugo lui fit cette epitaphe: _Pro Christo

sicut Christus_. John Brown mort, la prophetie de Victor Hugo se

realisa. Deux ans apres la prediction qu'on vient de lire, l'Union

americaine "se disloqua". L'atroce guerre des Sudistes et des

Nordistes eclata.

1860

_Rentree a Jersey.--Garibaldi._

I

RENTREE A JERSEY

Le 18 juin 1860, on vit a Jersey une chose singuliere. Toutes les

murailles etaient couvertes d'une affiche ou on lisait: _Victor Hugo

is arrived_. Jersey, cinq ans auparavant, avait expulse Victor Hugo,

et maintenant toute la population de Jersey, en habit de fete, saluait

Victor Hugo dans les rues de Saint-Helier.

Voici ce qui s'etait passe.

C'etait le moment de cette merveilleuse expedition des Mille qui a

ebloui l'Europe. L'histoire n'a pas d'entr'actes. Les liberateurs se

suivent et se ressemblent, mais leurs destinees different. Apres John

Brown, Garibaldi. Il s'agissait d'aider Garibaldi dans son entreprise

superbe. Une vaste souscription s'organisa en Angleterre. Jersey

songea a Victor Hugo. On pensa que sa parole pouvait donner l'elan a

cette souscription. Toute l'ile avait maintenant honte de l'expulsion

de 1855. Une deputation, conduite par MM. Philippe Asplet et

Derbyshire, apporta a Victor Hugo une adresse signee de cinq cents

notables habitants de Jersey et le priant de rentrer dans l'ile et de

parler pour Garibaldi. Victor Hugo, le 18 juin 1860, rentra a Jersey,

et, au milieu d'une foule immense et emue, prononca les paroles qu'on

va lire.

Messieurs,

Je me rends a votre appel. Partout ou une tribune se dresse pour la

liberte et me reclame, j'arrive, c'est mon instinct, et je dis la

verite, c'est mon devoir. (_Ecoutez! ecoutez!_)

La verite, la voici: c'est qu'a cette heure il n'est permis a personne

d'etre indifferent aux grandes choses qui s'accomplissent; c'est

qu'il faut a l'oeuvre auguste de la delivrance universelle commencee

aujourd'hui l'effort de tous, le concours de tous, le coup de main de

tous; c'est que pas une oreille ne doit se fermer, c'est que pas un

coeur ne doit se taire; c'est que la ou s'eleve le cri de tous les

peuples il doit y avoir un echo dans les entrailles de tous les

hommes; c'est que celui qui n'a qu'un sou doit le donner aux

liberateurs, c'est que celui qui n'a qu'une pierre doit la jeter aux

tyrans. (_Applaudissements._)

Que les uns agissent, que les autres parlent, que tous travaillent!

oui, a la manoeuvre tous! Le vent souffle. Que l'encouragement public

aux heros soit la joie des ames! que les multitudes s'empourprent

d'enthousiasme comme une fournaise! Que ceux qui ne combattent pas

par l'epee, combattent par l'idee! Que pas une intelligence ne reste

neutre, que pas un esprit ne reste oisif! Que ceux qui luttent se

sentent regardes, aimes et appuyes! Qu'autour de cet homme vaillant

qui est debout la-bas dans Palerme il y ait un feu sur toutes les

montagnes de la Sicile et une lumiere sur tous les sommets de

l'Europe! (_Bravo!_)

Je viens de prononcer ce mot, les tyrans, ai-je exagere?

Ai-je calomnie le gouvernement napolitain? Pas de paroles. Voici des

faits.

Faites attention. Ceci est de l'histoire vivante; on pourrait dire, de

l'histoire saignante. (_Ecoutez!_)

Le royaume de Naples,--celui dont nous nous occupons en ce moment,--n'a

qu'une institution, la police. Chaque district a sa "commission de

bastonnade". Deux sbires, Ajossa et Maniscalco, regnent sous le roi;

Ajossa batonne Naples, Maniscalco batonne la Sicile. Mais le baton n'est

que le moyen turc; ce gouvernement a de plus le procede de l'inquisition,

la torture. Oui, la torture. Ecoutez. Un sbire, Bruno, attache les

accuses la tete entre les jambes jusqu'a ce qu'ils avouent. Un autre

sbire, Pontillo, les assied sur un gril et allume du feu dessous; cela

s'appelle "le fauteuil ardent". Un autre sbire, Luigi Maniscalco, parent

du chef, a invente un instrument; on y introduit le bras ou la jambe du

patient, on tourne un ecrou, et le membre est broye; cela se nomme "la

machine angelique". Un autre suspend un homme a deux anneaux par les

bras a un mur, par les pieds au mur de face; cela fait, il saute sur

l'homme et le disloque. Il y a les poucettes qui ecrasent les doigts de

la main; il y a le tourniquet serre-tete, cercle de fer comprime par une

vis, qui fait sortir et presque jaillir les yeux. Quelquefois on echappe;

un homme, Casimiro Arsimano, s'est enfui; sa femme, ses fils et ses

filles ont ete pris et assis a sa place sur le fauteuil ardent. Le cap

Zafferana confine a une plage deserte; sur cette plage des sbires

apportent des sacs; dans ces sacs il y a des hommes; on plonge le sac

sous l'eau et on l'y maintient jusqu'a ce qu'il ne remue plus; alors on

retire le sac et l'on dit a l'etre qui est dedans: avoue! S'il refuse,

on le replonge. Giovanni Vienna, de Messine, a expire de cette facon.

A Monreale, un vieillard et sa fille etaient soupconnes de patriotisme;

le vieillard est mort sous le fouet; sa fille, qui etait une femme grosse,

a ete mise nue et est morte sous le fouet. Messieurs, il y a un jeune

homme de vingt ans qui fait ces choses-la. Ce jeune homme s'appelle

Francois II. Cela se passe au pays de Tibere. (_Acclamations_.)

Est-ce possible? c'est authentique. La date? 1860. L'annee ou nous

sommes. Ajoutez a cela le fait d'hier, Palerme ecrasee d'obus, noyee

dans le sang, massacree;--ajoutez cette tradition epouvantable de

l'extermination des villes qui semble la rage maniaque d'une famille,

et qui dans l'histoire debaptisera hideusement cette dynastie et

changera Bourbon en Bomba. (_Hourras._)

Oui, un jeune homme de vingt ans commet toutes ces actions sinistres.

Messieurs, je le declare, je me sens pris d'une pitie profonde en

songeant a ce miserable petit roi. Quelles tenebres! C'est a l'age ou

l'on aime, ou l'on croit, ou l'on espere, que cet infortune torture et

tue. Voila ce que le droit divin fait d'une malheureuse ame. Le

droit divin remplace toutes les generosites de l'adolescence et du

commencement par les decrepitudes et les terreurs de la fin; il met la

tradition sanguinaire comme une chaine sur le prince et sur le peuple;

il accumule sur le nouveau venu du trone les influences de famille,

choses terribles! Otez Agrippine de Neron, defalquez Catherine de

Medicis de Charles IX, vous n'aurez plus peut-etre ni Charles IX

ni Neron. A la minute meme ou l'heritier du droit divin saisit le

sceptre, il voit venir a lui ces deux, vampires, Ajossa et Maniscalco,

que l'histoire connait, qui s'appellent ailleurs Narcisse et Pallas,

ou Villeroy et Bachelier; ces spectres s'emparent du triste enfant

couronne; la torture lui affirme qu'elle est le gouvernement, la

bastonnade lui declare qu'elle est l'autorite, la police lui dit:

je viens d'en haut; on lui montre d'ou il sort; on lui rappelle son

bisaieul Ferdinand 1er celui qui disait: le monde est regi par trois

F, _Festa, Farina, Forca_ [note: Fete, farine, fourche (potence).],

son aieul Francois Ier, l'homme des guets-apens, son pere Ferdinand

II, l'homme des mitraillades; voudra-t-il renier ses peres? On

lui prouve qu'il doit etre feroce par piete filiale; il obeit;

l'abrutissement du pouvoir absolu le stupefie; et c'est ainsi qu'il y

a des enfants monstrueux; et c'est ainsi que fatalement, helas! les

jeunes rois continuent les vieilles tyrannies. (_Mouvement prolonge._)

Il fallait delivrer ce peuple; je dirais presque, il fallait delivrer

ce roi. Garibaldi s'en est charge. (_Bravos_.)

Garibaldi. Qu'est-ce que c'est que Garibaldi? C'est un homme, rien de

plus. Mais un homme dans toute l'acception sublime du mot. Un homme

de la liberte; un homme de l'humanite. _Vir_, dirait son compatriote

Virgile.

A-t-il une armee? Non. Une poignee de volontaires. Des munitions de

guerre? Point. De la poudre? Quelques barils a peine. Des canons? Ceux

de l'ennemi. Quelle est donc sa force? qu'est-ce qui le fait vaincre?

qu'a-t-il avec lui? L'ame des peuples. Il va, il court, sa marche est

une trainee de flamme, sa poignee d'hommes meduse les regiments, ses

faibles armes sont enchantees, les balles de ses carabines tiennent

tete aux boulets de canon; il a avec lui la Revolution, et, de temps

en temps, dans le chaos de la bataille, dans la fumee, dans l'eclair,

comme si c'etait un heros d'Homere, on voit derriere lui la deesse.

(_Acclamation._)

Quelque opiniatre que soit la resistance, cette guerre est surprenante

par sa simplicite. C'est l'assaut donne par un homme a une royaute;

son essaim vole autour de lui; les femmes lui jettent des fleurs,

les hommes se battent en chantant, l'armee royale fuit; toute cette

aventure est epique; c'est lumineux, formidable et charmant, comme une

attaque d'abeilles.

Admirez ces etapes radieuses. Et, je vous le predis, pas une ne fera

defaut dans les echeances infaillibles de l'avenir. Apres Marsala,

Palerme; apres Palerme, Messine; apres Messine, Naples; apres Naples,

Rome; apres Rome, Venise; apres Venise, tout. (_Applaudissements

enthousiastes._)

Messieurs, il vient de Dieu le tremblement de cette Sicile au-dessus

de laquelle on voit flamboyer aujourd'hui le patriotisme, la foi, la

liberte, l'honneur, l'heroisme, et une revolution a eclipser l'Etna!

Oui, cela devait etre, et il est magnifique que l'exemple soit donne

au monde par la terre des eruptions. (_Bravos._)

Oh! quand l'heure est venue, que c'est beau un peuple! Quelle

admirable chose que cette rumeur, que ce soulevement, que cet oubli

des interets vils et des bas cotes de l'homme, que ces femmes poussant

leurs maris et combattant elles-memes, que ces meres criant a leurs

fils: va! que cette joie de courir aux armes, de respirer et d'etre,

que ce cri de tous, que cette immense lueur a l'horizon! On ne

pense plus a l'enrichissement, a l'or, au ventre, aux plaisirs, a

l'hebetement de l'orgie; on a honte et orgueil; on se redresse; le

pli fier des tetes provoque les tyrans; les barbaries s'en vont, les

despotismes croulent, les consciences rejettent les esclavages, les

parthenons secouent les croissants, la Minerve austere se dresse dans

le soleil sa lance a la main. Les fosses s'ouvrent; on s'appelle

de tombeau en tombeau. Ressuscitez! c'est plus que la vie, c'est

l'apotheose. Oh! c'est un divin battement de coeur, et les anciens

vaincus heroiques se consolent, et l'oeil des philosophes proscrits

s'emplit de larmes, quand ce qui etait dechu s'indigne, quand ce qui

etait tombe se releve, quand les splendeurs eclipsees reparaissent

charmantes et redoutables; quand Stamboul redevient Byzance, quand

Setiniah redevient Athenes, quand Rome redevient Rome! (_Acclamations

redoublees._)

Tous, qui que nous soyons, battons des mains a l'Italie.

Glorifions-la, cette terre aux grands enfantements. _Alma parens_.

C'est dans de telles nations que de certains dogmes abstraits

apparaissent reels et visibles; elles sont vierges par l'honneur et

meres par le progres.

Vous qui m'ecoutez, vous la representez-vous, cette vision splendide,

l'Italie libre? libre! libre du golfe de Tarente aux lagunes de

Saint-Marc, car, je te l'affirme dans ta tombe, o Manin, Venise sera

de la fete! Dites, vous la figurez-vous, cette vision qui sera une

realite demain? C'est fini, tout ce qui etait mensonge, fiction,

cendre et nuit, s'est dissipe. L'Italie existe. L'Italie est l'Italie.

Ou il y avait un terme geographique, il y a une nation; ou il y avait

un cadavre, il y a une ame; ou il y avait un spectre, il y a un

archange, l'immense archange des peuples, la Liberte, debout, les

ailes deployees. L'Italie, la grande morte, s'est reveillee; voyez-la,

elle se leve et sourit au genre humain. Elle dit a la Grece: je suis

ta fille; elle dit a la France: je suis ta mere. Elle a autour d'elle

ses poetes, ses orateurs, ses artistes, ses philosophes, tous ces

conseillers de l'humanite, tous ces peres conscrits de l'intelligence

universelle, tous ces membres du senat des siecles, et a sa droite et

a sa gauche ces deux effrayants grands hommes, Dante et Michel-Ange.

Oh! puisque la politique aime ces mots-la, ce sera bien la le plus

majestueux des faits accomplis! Quel triomphe! quel avenement! quel

merveilleux phenomene que l'unite traversant d'un seul eclair cette

variete magnifique de villes soeurs, Milan, Turin, Genes, Florence,

Bologne, Pise, Sienne, Verone, Parme, Palerme, Messine, Naples,

Venise, Rome! L'Italie se dresse, l'Italie marche, _patuit dea_; elle

eclate; elle communique au progres du monde entier la grande

fievre joyeuse propre a son genie; et l'Europe s'electrisera a ce

resplendissement prodigieux; et il n'y aura pas moins d'extase dans

l'oeil des peuples, pas moins de reverberation sublime dans les

fronts, pas moins d'admiration, pas moins d'allegresse, pas moins

d'eblouissement pour cette nouvelle clarte sur la terre que pour une

nouvelle etoile dans le ciel. (_Bravo! Bravo!_)

Messieurs, si nous voulons nous rendre compte de ce qui se prepare en

meme temps que de ce qui se fait, n'oublions point ceci que Garibaldi,

l'homme d'aujourd'hui, l'homme de demain, est aussi l'homme d'hier;

avant d'etre le soldat de l'unite italienne il a ete le combattant de

la republique romaine; et a nos yeux, et aux yeux de quiconque sait

comprendre les meandres necessaires du progres serpentant vers son

but et les avatars de l'idee se transformant pour reparaitre, 1860

continue 1849. (_Sensation._)

Les liberateurs sont grands. Que l'acclamation reconnaissante des

peuples les suive dans leurs fortunes! Hier c'etaient les larmes,

aujourd'hui c'est l'hosanna. La providence a de ces retablissements

d'equilibre; John Brown succombe en Amerique, mais Garibaldi

triomphe en Europe. L'humanite, consternee devant l'infame gibet de

Charlestown, se rassure devant la flamboyante epee de Catalafimi.

(_Bravo!_)

O mes freres en humanite, c'est l'heure de la joie et de

l'embrassement. Mettons de cote toute nuance exclusive, tout

dissentiment politique, petit en ce moment; a cette minute sainte ou

nous sommes, fixons uniquement nos yeux sur cette oeuvre sacree, sur

ce but solennel, sur cette vaste aurore, les nations affranchies,

et confondons toutes nos ames dans ce cri formidable digne du genre

humain et du ciel: vive la liberte! Oui, puisque l'Amerique, helas!

lugubrement conservatrice de la servitude, penche vers la nuit,

que l'Europe se rallume! Oui, que cette civilisation de l'ancien

continent, qui a aboli la superstition par Voltaire, l'esclavage par

Wilberforce, l'echafaud par Beccaria, que cette civilisation ainee

reparaisse dans son rayonnement desormais inextinguible, et qu'elle

eleve au-dessus des hommes son vieux phare compose de ces

trois grandes flammes, la France, l'Angleterre et l'Italie!

(_Acclamations._)

Messieurs, encore un mot. Ne quittons pas cette Sicile sans lui jeter

un dernier regard. Concluons.

Quelle est la resultante de cette epopee splendide? Que se degage-t-il

de tout ceci? Une loi morale, une loi auguste; et cette loi, la voici:

La force n'existe pas.

Non, la force n'est pas. Il n'y a que le droit.

Il n'y a que les principes; il n'y a que la justice et la verite; il

n'y a que les peuples; il n'y a que les ames, ces forces de l'ideal;

il n'y a que la conscience ici-bas et la providence la-haut.

(_Sensation._)

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 12 / 28 段