L'Angleterre en est arrivee a ce point, proscrire des proscrits.
Encore un pas, et l'Angleterre sera une annexe de l'empire francais,
et Jersey sera un canton de l'arrondissement de Coutances.
A l'heure qu'il est, nos amis sont partis; l'expulsion est consommee.
L'avenir qualifiera le fait; nous nous bornons a le constater. Nous en
prenons acte; rien de plus. En mettant a part le droit outrage, les
violences dont nos personnes sont l'objet nous font sourire.
La revolution francaise est en permanence; la republique francaise,
c'est le droit; l'avenir est inevitable. Qu'importe le reste?
Qu'est-ce, d'ailleurs, que cette expulsion? Une parure de plus a
l'exil, un trou de plus au drapeau.
Seulement, pas d'equivoque.
Voici ce que nous disons, nous, proscrits de France, a vous,
gouvernement anglais:
M. Bonaparte, votre "allie puissant et cordial", n'a pas d'autre
existence legale que celle-ci: prevenu du crime de haute trahison.
M. Bonaparte, depuis quatre ans, est sous le coup d'un mandat
d'amener, signe Hardouin, president de la haute cour de justice;
Delapalme, Pataille, Moreau (de la Seine), Cauchy, juges, et
contre-signe Renouard, procureur general [1].
M. Bonaparte a prete serment, comme fonctionnaire, a la republique, et
s'est parjure.
M. Bonaparte a jure fidelite a la constitution, et a brise la
constitution.
M. Bonaparte, depositaire de toutes les lois, a viole toutes les lois.
M. Bonaparte a emprisonne les representants du peuple inviolables,
chasse les juges.
M. Bonaparte, pour echapper au mandat d'amener de la haute cour, a
fait ce que fait le malfaiteur pour se soustraire aux gendarmes, il a
tue.
M. Bonaparte a sabre, mitraille, extermine, massacre le jour, fusille
la nuit.
M. Bonaparte a guillotine Cuisinier, Cirasse, Charlet, coupables
d'avoir prete main-forte au mandat d'amener de la justice.
M. Bonaparte a suborne les soldats, suborne les fonctionnaires,
suborne les magistrats.
M. Bonaparte a vole les biens de Louis-Philippe a qui il devait la
vie.
M. Bonaparte a sequestre, pille, confisque, terrorise les consciences,
ruine les familles.
M. Bonaparte a proscrit, banni, chasse, expulse, deporte en Afrique,
deporte a Cayenne, deporte en exil quarante mille citoyens, du nombre
desquels sont les signataires de cette declaration.
Haute trahison, faux serment, parjure, subornation des fonctionnaires,
sequestration des citoyens, spoliation, vol, meurtre, ce sont la des
crimes prevus par tous les codes, chez tous les peuples; punis en
Angleterre de l'echafaud, punis en France, ou la republique a aboli la
peine de mort, du bagne.
La cour d'assises attend M. Bonaparte.
Des a present, l'histoire lui dit: Accuse, levez-vous!
Le peuple francais a pour bourreau et le gouvernement anglais a pour
allie le crime-empereur.
Voila ce que nous disons.
Voila ce que nous disions hier, et la presse anglaise en masse le
disait avec nous; voila ce que nous dirons demain, et la posterite
unanime le dira avec nous.
Voila ce que nous dirons toujours, nous qui n'avons qu'une ame, la
verite, et qu'une parole, la justice.
Et maintenant expulsez-nous!
VICTOR HUGO.
Jersey, 17 octobre 1855.
A la signature de Victor Hugo vinrent se joindre trente-cinq
signatures de proscrits. Les voici:
Le colonel SANDOR TELEKI, E. BEAUVAIS, BONNET-DUVERDIER, HENNET DE
KESLER, ARSENE HAYES, ALBERT BARBIEUX, ROOMILHAC, avocat; A.-C.
WIESENER, ancien officier autrichien; le docteur GORNET, CHARLES HUGO,
J.-B. AMIEL (de l'Ariege), FRANCOIS-VICTOR HUGO, F. TAFERY, THEOPHILE
GUERIN, FRANCOIS ZYCHON, BENJAMIN COLIN, EDOUARD COLET, KOZIELL,
V. VINCENT, A. PIASECKI, GIUSEPPE RANCAN, LEFEBVRE, BARBIER,
docteur-medecin; H. PREVERAUD, condamne a mort du Deux-Decembre
(Allier); le docteur FRANCK, proscrit allemand; PAPOWSKI et ZENO
SWIETOSLAWSKI, proscrits polonais; EDOUARD BIFFI, proscrit italien;
FOMBERTAUX pere, FOMBERTAUX fils, CHARDENAL, BOUILLARD, le docteur
DEVILLE.
Ce qui suit est extrait du livre _les Hommes de l'exil_, par Charles
Hugo:
Le samedi 27 octobre 1855, a dix heures du matin, trois personnes se
presenterent a Marine Terrace et demanderent a parler a M. Victor Hugo
et a ses deux fils.
"A qui ai-je l'honneur de parler? demanda M. Victor Hugo au premier
des trois.
--Je suis le connetable de Saint-Clement, monsieur Victor Hugo. Je
suis charge par son excellence le gouverneur de Jersey de vous dire
qu'en vertu d'une decision de la couronne, vous ne pouvez plus
sejourner dans cette ile, et que vous aurez a la quitter d'ici au 2
novembre prochain. Le motif de cette mesure prise a votre egard est
votre signature au bas de la "Declaration" affichee dans les rues de
Saint-Helier, et publiee dans le journal _l'Homme_.
--C'est bien, monsieur."
Le connetable de Saint-Clement fit ensuite la meme communication dans
les memes termes a MM. Charles Hugo et Francois-Victor Hugo, qui lui
firent la meme reponse.
M. Victor Hugo demanda au connetable s'il pouvait lui laisser copie
de l'ordre du gouvernement anglais. Sur la reponse negative de M.
Lenepveu qui declara que ce n'etait pas l'usage, Victor Hugo lui dit:
"Je constate que, nous autres proscrits, nous signons et publions
ce que nous ecrivons et que le gouvernement anglais cache ce qu'il
ecrit."
Apres avoir rempli leur mandat, le connetable et ses deux officiers
s'etaient assis.
"Il est necessaire, reprit alors Victor Hugo, que vous sachiez,
messieurs, toute la portee de l'acte que vous venez d'accomplir, avec
beaucoup de convenance d'ailleurs et dans des formes dont je me plais
a reconnaitre la parfaite mesure. Ce n'est pas vous que je fais
responsables de cet acte; je ne veux pas vous demander votre avis; je
suis sur que dans votre conscience vous etes indignes et navres de ce
que l'autorite militaire vous fait faire aujourd'hui."
Les trois magistrats garderent le silence et baisserent la tete.
Victor Hugo continua.
"Je ne veux pas savoir votre sentiment. Votre silence m'en dit assez.
Il y a entre les consciences des honnetes gens un pont par lequel les
pensees communiquent, sans avoir besoin de sortir de la bouche. Il est
necessaire neanmoins, je vous le repete, que vous vous rendiez bien
compte de l'acte auquel vous vous croyez forces de preter votre
assistance. Monsieur le connetable de Saint-Clement, vous etes membre
des etats de cette ile. Vous avez ete elu par le libre suffrage de
vos concitoyens. Vous etes representant du peuple de Jersey. Que
diriez-vous si le gouverneur militaire envoyait une nuit ses soldats
vous arreter dans votre lit, s'il vous faisait jeter en prison, s'il
brisait en vos mains le mandat dont vous etes investi, et si vous,
representant du peuple, il vous traitait comme le dernier des
malfaiteurs? Que diriez-vous s'il en faisait autant a chacun de vos
collegues? Ce n'est pas tout. Je suppose que, devant cette violation
du droit, les juges de votre cour royale se rassemblassent et
rendissent un arret qui declarerait le gouverneur prevenu de crime
de haute trahison, et qu'alors le gouverneur envoyat une escouade
de soldats qui chassat les juges de leur siege, au milieu de leur
deliberation solennelle. Je suppose encore qu'en presence de ces
attentats, les honnetes citoyens de votre ile se reunissent dans les
rues, prissent les armes, fissent des barricades et se missent
en mesure de resister a la force au nom du droit, et qu'alors le
gouverneur les fit mitrailler par la garnison du fort; je dis plus, je
suppose qu'il fit massacrer les femmes, les enfants, les vieillards,
les passants inoffensifs et desarmes pendant toute une journee, qu'il
brisat les portes des maisons a coups de canon, qu'il eventrat les
magasins a coups de mitraille, et qu'il fit tuer les habitants sous
leurs lits a coups de bayonnette. Si le gouverneur de Jersey faisait
cela, que diriez-vous?"
Le connetable de Saint-Clement avait ecoute dans le plus profond
silence et avec un embarras visible ces paroles. A l'interpellation
qui lui etait adressee, il continua de rester muet. Victor Hugo repeta
sa question: "Que diriez-vous, monsieur? repondez.
--Je dirais, repondit M. Lenepveu, que le gouverneur _aurait tort_.
--Pardon, monsieur, entendons-nous sur les mots. Vous me rencontrez
dans la rue, vous me saluez et je ne vous salue pas. Vous rentrez chez
vous et vous dites: "M. Victor Hugo ne m'a pas rendu mon salut. Il a
eu tort." C'est bien.--Un enfant etrangle sa mere. Vous bornerez-vous
a dire: il a eu tort? Non, vous direz: c'est un criminel. Eh bien, je
vous le demande, l'homme qui tue la liberte, l'homme qui egorge
un peuple, n'est-il pas un parricide? Ne commet-il pas un crime?
repondez.
--Oui, monsieur. Il commet un crime, dit le connetable.
--Je prends acte de votre reponse, monsieur le connetable, et je
poursuis. Viole dans l'exercice de votre mandat de representant du
peuple, chasse de votre siege, emprisonne, puis exile, vous vous
retirez dans un pays qui se croit libre et qui s'en vante. La, votre
premier acte est de publier le crime et d'afficher sur les murs
l'arret de votre cour de justice qui declare le gouverneur prevenu de
haute trahison. Votre premier acte est de faire connaitre a tous ceux
qui vous entourent et, si vous le pouvez, au monde entier, le forfait
monstrueux dont votre personne, votre famille, votre liberte, votre
droit, votre patrie viennent d'etre victimes. En faisant cela,
monsieur le connetable, n'usez-vous pas de votre droit? je vais plus
loin, ne remplissez-vous pas votre devoir?"
Le connetable essaya d'eviter de repondre a cette nouvelle question
en murmurant qu'il n'etait pas venu pour discuter la decision de
l'autorite superieure, mais seulement pour la signifier.
Victor Hugo insista:
"Nous faisons en ce moment une page d'histoire, monsieur. Nous
sommes ici trois historiens, mes deux fils et moi, et un jour, cette
conversation sera racontee. Repondez donc; en protestant contre le
crime, n'useriez-vous pas de votre droit, n'accompliriez-vous pas
votre devoir?
--Oui, monsieur.
--Et que penseriez-vous alors du gouvernement qui, pour avoir accompli
ce devoir sacre, vous enverrait l'ordre de quitter le pays par un
magistrat qui ferait vis-a-vis de vous ce que vous faites aujourd'hui
vis-a-vis de moi? Que penseriez-vous du gouvernement qui vous
chasserait, vous proscrit, qui vous expulserait, vous representant du
peuple, dans l'exercice meme de votre devoir? Ne penseriez-vous pas
que ce gouvernement est tombe au dernier degre de la honte? Mais sur
ce point, monsieur, je me contente de votre silence. Vous etes ici
trois honnetes gens et je sais, sans que vous me le disiez, ce que me
repond maintenant votre conscience."
Un des officiers du connetable hasarda une observation timide:
"Monsieur Victor Hugo, il y a autre chose dans votre Declaration que
les crimes de l'empereur.
--Vous vous trompez, monsieur, et, pour mieux vous convaincre, je vais
vous la lire."
Victor Hugo lut la declaration, et a chaque paragraphe il s'arreta,
demandant aux magistrats qui l'ecoutaient: "Avions-nous le droit de
dire cela?
--Mais vous desapprouvez l'expulsion de vos amis, dit le connetable.
--Je la desapprouve hautement, reprit Victor Hugo. Mais n'avais-je pas
le droit de le dire? Votre liberte de la presse ne s'etendait-elle pas
a permettre la critique d'une mesure arbitraire de l'autorite?
--Certainement, certainement, dit le connetable.
--Et c'est pour cette Declaration que vous venez me signifier l'ordre
de mon expulsion? pour cette Declaration, que vous reconnaissez qu'il
etait de mon devoir de faire, dont vous avouez qu'aucun des termes ne
depasse les limites de votre liberte locale, et que vous eussiez faite
a ma place?
--C'est a cause de la lettre de Felix Pyat, dit un des officiers.
--Pardon, reprit Victor Hugo en s'adressant au connetable, ne
m'avez-vous pas dit que je devais quitter l'ile a cause de ma
signature au bas de cette Declaration?"
Le connetable tira de sa poche le pli du gouverneur, l'ouvrit, et dit:
"En effet, c'est uniquement pour la Declaration et pas pour autre
chose que vous etes expulses.
--Je le constate et j'en prends acte devant toutes les personnes qui
sont ici."
Le connetable dit a M. Victor Hugo: "Pourrais-je vous demander,
monsieur, quel jour vous comptez quitter l'ile?"
M. Victor Hugo fit un mouvement: "Pourquoi? Est-ce qu'il vous reste
quelque formalite a remplir? Avez-vous besoin de certifier que le
colis a ete bien et dument expedie a sa destination?
--Monsieur, repondit le connetable, si je desirais connaitre le moment
de votre depart, c'etait pour venir ce jour-la vous presenter mes
respects.
--Je ne sais pas encore quel jour je partirai, monsieur, reprit Victor
Hugo. Mais qu'on soit tranquille, je n'attendrai pas l'expiration du
delai. Si je pouvais partir dans un quart d'heure, ce serait fait.
J'ai hate de quitter Jersey. Une terre ou il n'y a plus d'honneur me
brule les pieds."
Et Victor Hugo ajouta:
"Maintenant, monsieur le connetable, vous pouvez vous retirer. Vous
allez rendre compte de l'execution de votre mandat a votre superieur,
le lieutenant-gouverneur, qui en rendra compte a son superieur,
le gouvernement anglais, qui en rendra compte a son superieur, M.
Bonaparte."
Le 2 novembre 1855, Victor Hugo quitta Jersey. Il alla a Guernesey.
Cependant le libre peuple anglais s'emut. Des meetings se firent dans
toute la Grande-Bretagne, et la nation, indignee de l'expulsion de
Jersey, blama hautement le gouvernement. L'Angleterre, par Londres,
l'Ecosse, par Glascow, protesterent. Victor Hugo remercia le peuple
anglais.
Guernesey, Hauteville-House, 25 novembre 1855.
AUX ANGLAIS
Chers compatriotes de la grande patrie europeenne.
J'ai recu, des mains de notre courageux coreligionnaire Harney, la
communication que vous avez bien voulu me faire au nom de votre comite
et du meeting de Newcastle. Je vous en remercie, ainsi que vos
amis, en mon nom et au nom de mes compagnons de lutte, d'exil et
d'expulsion.
Il etait impossible que l'expulsion de Jersey, que cette proscription
des proscrits ne soulevat pas l'indignation publique en Angleterre.
L'Angleterre est une grande et genereuse nation ou palpitent toutes
les forces vives du progres, elle comprend que la liberte c'est la
lumiere. Or c'est un essai de nuit qui vient d'etre fait a Jersey;
c'est une invasion des tenebres; c'est une attaque a main armee du
despotisme contre la vieille constitution libre de la Grande-Bretagne;
c'est un coup d'etat qui vient d'etre insolemment lance par l'empire
en pleine Angleterre. L'acte d'expulsion a ete accompli le 2 novembre;
c'est un anachronisme; il aurait du avoir lieu le 2 decembre.
Dites, je vous prie, a mes amis du comite et a vos amis du meeting
combien nous avons ete sensibles a leur noble et energique
manifestation. De tels actes peuvent avertir et arreter ceux de vos
gouvernants qui, a cette heure, meditent peut-etre de porter, par la
honte de l'Alien-Bill, le dernier coup au vieil honneur anglais.
Des demonstrations comme la votre, comme celles qui viennent d'avoir
lieu a Londres, comme celles qui se preparent a Glascow, consacrent,
resserrent et cimentent, non l'alliance vaine, fausse, funeste,
l'alliance pleine de cendre du present cabinet anglais et de l'empire
bonapartiste, mais l'alliance vraie, l'alliance necessaire, l'alliance
eternelle du peuple libre d'Angleterre et du peuple libre de France.
Recevez, avec tous mes remerciments, l'expression de ma cordiale
fraternite.
VICTOR HUGO.
Note:
[1] ARRET
En vertu de l'article 68 de la Constitution,
La haute cour de justice,
Declare LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE prevenu du crime de haute trahison,
Convoque le _Jury national_ pour proceder sans delai au jugement, et
charge M. le conseiller Renouard des fonctions du ministere public
pres la haute cour.
Fait a Paris, le 2 decembre 1851.
_Signe_:
HARDOUIN, _president_; DELAPALME, PATAILLE MOREAU (de la Seine),
CAUCHY, _juges_.
1856
_L'Italie.--La Grece._
I
Le 25 mai 1856, comme il commencait a s'installer dans son nouvel exil
de Guernesey, Victor Hugo recut de Mazzini, alors a Londres, ces deux
lignes:
"Je vous demande un mot pour l'Italie.
"Elle penche en ce moment du cote des rois. Avertissez-la et
redressez-la."
"G. MAZZINI."
Le 1er juin, les journaux anglais et belges publierent ce qu'on va
lire:
"Nous recevons de Joseph Mazzini cet appel a l'Italie, signe Victor
Hugo:
A L'ITALIE
Italiens, c'est un frere obscur, mais devoue qui vous parle.
Defiez-vous de ce que les congres, les cabinets et les diplomaties
semblent preparer pour vous en ce moment. L'Italie s'agite, elle donne
des signes de reveil; elle trouble et preoccupe les rois; il leur
parait urgent de la rendormir. Prenez garde; ce n'est pas votre
apaisement qu'on veut; l'apaisement n'est que dans la satisfaction du
droit; ce qu'on veut, c'est votre lethargie, c'est votre mort. De la
un piege. Defiez-vous. Quelle que soit l'apparence, ne perdez pas de
vue la realite. Diplomatie, c'est nuit. Ce qui se fait pour vous, se
trame contre vous.
Quoi! des reformes, des ameliorations administratives, des amnisties,
le pardon a votre heroisme, un peu de secularisation, un peu de
liberalisme, le code Napoleon, la democratie bonapartiste, la vieille
lettre a Edgar Ney, recrite en rouge avec le sang de Paris par la
main qui a tue Rome! voila ce que vous offrent les princes! et vous
preteriez l'oreille! et vous diriez: contentons-nous de cela! et
vous accepteriez, et vous desarmeriez! Et cette sombre et splendide
revolution latente qui couve dans vos coeurs, qui flamboie dans vos
yeux, vous l'ajourneriez! Est-ce que c'est possible?
Mais vous n'auriez donc nulle foi dans l'avenir! vous ne sentiriez
donc pas que l'empire va tomber demain, que l'empire tombe, c'est
la France debout, que la France debout, c'est l'Europe libre! Vous,
italiens, elite humaine, nation mere, l'un des plus rayonnants groupes
d'hommes que la terre ait portes, vous au-dessus desquels il n'y a
rien, vous ne sentiriez pas que nous sommes vos freres, vos freres
par l'idee, vos freres par l'epreuve; que l'eclipse actuelle finira
subitement pour tous a la fois; que si demain est a nous, il est a
vous; et que, le jour ou il y aura dans le monde la France, il y aura
l'Italie!
Oui, le premier des deux peuples qui se levera fera lever l'autre.
Disons mieux; nous sommes le meme peuple, nous sommes la meme
humanite. Vous la republique romaine; nous la republique francaise,
nous sommes penetres du meme souffle de vie; nous ne pouvons pas plus
nous derober, nous francais, au rayonnement de l'Italie que vous ne
pouvez vous soustraire, vous italiens, au rayonnement de la France. Il
y a entre vous et nous cette profonde solidarite humaine d'ou naitra
l'ensemble pendant la lutte et l'harmonie apres la victoire. Italiens,
la federation des nations continentales soeurs et reines, et chacune
couronnee de la liberte de toutes, la fraternite des patries dans la
supreme unite republicaine, les Peuples-Unis d'Europe, voila l'avenir.
Ne detournez pas un seul instant vos yeux de cet avenir magnifique.
La grande solution est proche; ne souffrez pas qu'on vous fasse une
solution a part. Dedaignez ces offres de marche en avant petit a
petit, tenus aux lisieres par les princes. Nous sommes dans le temps
de ces enjambees formidables qu'on appelle revolutions. Les peuples
perdent des siecles et les regagnent en une heure. Pour la liberte
comme pour le Nil, la fecondation, c'est la submersion.
Ayons foi. Pas de moyens termes, pas de compromis, pas de
demi-mesures, pas de demi-conquetes. Quoi! accepter des concessions,
quand on a le droit, et l'appui des princes, quand on a l'appui des
peuples! Il y a de l'abdication dans cette espece de progres-la. Non.
Visons haut, pensons vrai, marchons droit. Les a peu pres ne suffisent
plus. Tout se fera; et tout se fera en un pas, en un jour, en un seul
eclair, en un seul coup de tonnerre. Ayons foi.
Quand l'heure de la chute sonnera, la revolution, brusquement, a
pic, de son droit divin, sans preparation, sans transition, sans
crepuscule, jettera sur l'Europe son prodigieux eblouissement de
liberte, d'enthousiasme et de lumiere, et ne laissera au vieux monde
que le temps de tomber.
N'acceptez donc rien de lui. C'est un mort. La main des cadavres est
froide, et n'a rien a donner.
Freres, quand on est la vieille race d'Italie, quand on a dans les
veines tous les beaux siecles de l'histoire et le sang meme de la
civilisation, quand on n'est ni abatardi ni degenere, quand on a su
retrouver, le jour ou on l'a voulu, tous les grands niveaux du
passe, quand on a fait le memorable effort de la constituante et du
triumvirat, quand, pas plus tard qu'hier, car 1849 c'est hier, on a
prouve qu'on etait Rome, quand on est ce que vous etes, en un mot, on
sent qu'on a tout en soi; on se dit qu'on porte sa delivrance dans sa
main et sa destinee dans sa volonte; on meprise les avances et les
offres des princes, et l'on ne se laisse rien donner par ceux a qui
l'on a tout a reprendre.
Rappelez-vous d'ailleurs ce qu'il y a de taches de boue et de gouttes
de sang sur les mains pontificales et royales.
Rappelez-vous les supplices, les meurtres, les crimes, toutes les
formes du martyrologe, la bastonnade publique, la bastonnade en
prison, les tribunaux de caporaux, les tribunaux d'eveques, la sacree
consulte de Rome, les grandes cours de Naples, les echafauds de Milan,
d'Ancone, de Lugo, de Sinigaglia, d'Imola, de Faenza, de Ferrare, la
guillotine, le garrot, le gibet; cent soixante-dix-huit fusillades en
trois ans, au nom du pape, dans une seule ville, a Bologne; le
fort Urbain, le chateau Saint-Ange, Ischia; Poerio n'ayant d'autre
soulagement que de changer sur ses membres la place de ses chaines;
les prescripteurs ne sachant plus le nombre des proscrits; les bagnes,
les cachots, les oubliettes, les in-pace, les tombes!
Et puis, rappelez-vous votre fier et grand programme romain. Soyez-lui
fideles. La est l'affranchissement; la est le salut.
Ayez toujours present a l'esprit ce mot hideux de la diplomatie:
_l'Italie n'est pas une nation, c'est un terme de geographie_.
N'ayez qu'une pensee, vivre chez vous de votre vie a vous. Etre
l'Italie.--Et repetez-vous sans cesse au fond de l'ame cette chose
terrible: Tant que l'Italie ne sera pas un peuple, l'italien ne sera
pas un homme.
Italiens, l'heure vient; et, je le dis a votre gloire, elle vient
par vous. Vous etes aujourd'hui la grande inquietude des trones
continentaux. Le point de la solfatare europeenne d'ou il se degage en
ce moment le plus de fumee, c'est l'Italie.
Oui, le regne des monstres et des despotes, grands et petits, n'a plus
que quelques instants, nous sommes a la fin. Souvenez-vous-en, vous
etes les fils de cette terre predestinee pour le bien, fatale pour
le mal, sur laquelle jettent leur ombre ces deux geants de la pensee
humaine, Michel-Ange et Dante; Michel-Ange, le jugement; Dante, le
chatiment.
Gardez entiere et vierge votre mission sublime.
Ne vous laissez ni amortir, ni amoindrir.
Pas de sommeil, pas d'engourdissement, pas de torpeur, pas d'opium,
pas de treve. Agitez-vous, agitez-vous, agitez-vous! Le devoir pour
tous, pour vous comme pour nous, c'est l'agitation aujourd'hui,
l'insurrection demain.
Votre mission est a la fois destructive et civilisatrice. Elle ne peut
pas ne point s'accomplir. N'en doutez pas, la providence fera sortir
de toute cette ombre une Italie grande, forte, heureuse et libre. Vous
portez en vous la revolution qui devorera le passe, et la regeneration
qui fondera l'avenir. Il y a en meme temps, sur le front auguste de
cette Italie que nous entrevoyons dans les tenebres, les premieres
rougeurs de l'incendie et les premieres lueurs de l'aube.
Dedaignez donc ce qu'on semble pret a vous offrir. Prenez garde et
croyez. Defiez-vous des rois; fiez-vous a Dieu.
VICTOR HUGO.
Guernesey, 26 mai 1856.
II
LA GRECE
A M. ANDRE RIGOPOULOS
L'envoi de votre excellent journal me touche vivement. C'est du fond
du coeur que je vous en remercie. Je le lis avec un profond interet.